‹ 500 [i.e. cinq cents] lieues sur ne NilChapitre 6 sur 8 · AS80DAN · texte numérisé non relu

AS80DAN

Le lendemain dès le matin, nos bagages furent chargés sur des chameaux , et , monté moi-même sor un ftne, je pris la route d'Assouan. La distance est d'une heure ou deux, et le chemin couvert de sable. A mi-route, je rencontrai une nouvelle chaîne dé déportés, qu'une escouade d'Amautes conduisait à leur destination. Ces malheureux avaient les fers aux mains, quelques-uns même aux pieds, et»

malgré ce surcroît de barbarie , ils étaient obligés de marcher dans un sable mouvant où Ton enfonçait à chaque pas jusqu'à la cheville. Plusieurs paraissaient débiles et déjà presque exténués ; mais ni aux uns , ni aux autres , pas même à ces derniers » leurs gardiens n'avaient fait la charité d'un chameau, d'un baudet. Je n'étais rappelé que par des spectacles de ce genre à la civilisation dont la dynastie des nouveaux Pharaons a dolé FÉgypte du xix* siècle.

cicérone indigène qui «Tétait imposé à nous dès rarrirée, et , armé d'un énorme parasol en toile blanche, faisait nos commissions, nos emplettes, accompagnait au marché Gasparo, et nous citait avec orgueil les illustres milords-beys qui rayaient honoré de leur confiance. Les touristes de la blanche Albion régnent , hélas ! en Egypte comme en Italie. Jusqu'ici il n'y a rien à dire ; mais le moins beau de notre affaire était la proximité de deux cafés hantés comme on va le voir, et d'un camp de soldats irréguliers dressé non loin du nôtre, entre le Nil et les palmiers. Ces troupes, arrivées du Caire le soir même, et dirigées sur Khartoum, étaient destinées à cette fameuse campagne d'Abyssinie dont j'ai parlé déjà plusieurs fois et qui n'a point abouti. J'ai dit ailleurs, et chacun sait du reste, ce qu'est celte milice irrégulière, effrénée, ce ramassis d' Amantes , de Kurdes , ces bachi-bouzouks en un mot,

.... puisqu'il feut l'appeler par son nom.

On comprend dès lors ce qu'un tel voisinage avait d'incommode.

Pour en revenir aux deux cafés ci -dessus, et quels cafés ! ils avaient pour habituées des filles ou femmes de condition libre, qu'Abbas-Pacha avait exilées du Caire et reléguées aux confins de l'Egypte : or ce quartier, sorte de banlieue mal famée» était pré-

ASSOUÀN. 271

en italien et nous offrirent poliment leurs services, itablis à Assouan pour leurs affaires, il3 faisaient principalement le commerce de la gomme, et la tiraient du Gordofan, où des domestiques barbarins à leur service , et chargés de leurs capitaux , voyageaient pour leur compte ; confiance extraordinaire dont les Nubiens en général et les Barbarins en particulier se montrent dignes à tous égards. L'un de ces négociants était de Trieste et se nommait Girolamo Morpurgo , nom éminemment triestin et porté par des notabilités commerciales que j'avais connues dans cette ville. L'autre, dont je ne me rappelle ou n'ai su que le prénom, Giuseppe, c'est à dire Joseph, était Livournais. Ils nous dirent qu'il n'y avait à Assouan ni auberge ni caravansérail, vu que les nombreux touristes qui fréquentent cette ville en hiver habitent leurs canges. Ce que nous avions donc de mieux à faire, nous qui n'en avions pas, était de dresser nos tentes dans un endroit qu'ils nous indiquèrent. C'était un petit bois de palmiers situé à l'entrée de la ville, à cent pas du fleuve. Nous suivi(nes leur conseil, et nous voilà campés encore une fois comme en plein désert.

Mais ce lieu, quoique hors de la ville, était loin d'être un désert. D'abord nous avions là des ânes et des âniers loués par nous à la journée pour faire nos courses, comme ailleurs on a des fiacres. Nous avions de plus à notre service une manière de

cicérone indigène qui s'était imposé à nous dès rarrirée, et , armé d'un énorme parasol en to3e blanche y faisait nos commissions, nos emplettes, accompagnait au marché Gasparo, et nous citait avec orgueil les illustres milords-beys qui l'avaient honoré de leur confiance. Les touristes de la blaodie Albion régnent , hélas 1 en Egypte comme en Italie. Jusqu'ici il n'y a rien à dire ; mais le moins beau de notre affaire était la proximité de deux caKs hantés comme on va le voir, et d'un camp de soldats irréguliers dressé non loin du nôtre, entre le Nil et les palmiers. Ces troupes, arrivées du Caire le soir même, et dirigées sur Khartoum, étaient destinées à cette fameuse campagne d'Abyssinie dont j'ai parlé déjà plusieurs fois et qui n'a point abouti. J'ai dit ailleurs, et chacun sait du reste, ce qu'est cette milice irrégulière, effrénée, ce ramassis d' Amantes , de Kurdes , ces bachi-bouzooks en un mot,

.... puisqu'il faut rappeler par son nom.

On comprend dès lors ce qu'un tel voisinage atait d'incommode.

Pour en revenir aux deux cafés ci-dessus, et quels cafés ! ils avaient pour habituées des filles ou femmes de condition libre, qu'Abbas-Pacha avait exilées du Caire et reléguées aux confins de l'Egypte : or ce quartier, sorte de banlieue mal famée» était pré-

dgëment celui que la police locale avait assigne aux proscrites. Tapies dans des bouges indignes du nom fe maisons et bien plutôt faites pour des animaux qae pour des créatures humaines, elles y continuaient la vie qui les avait fait bannir de la capitale. Plutieors étaient d'une grande beauté; quelques-unes Qfème avait joué un rôle et laissé un nom dans la haute bohème du Caire et d'Alexandne. Aimées déchues , elles avaient, faute de parterre, jeté aux orties les castagnettes et vendu pièce à pièce, pour satisfoire aux premières nécessités de la vie, les rivières de sequins qu'elles devaient à la munificence de leuiiSK admirateurs, et dont leurs longues tresses noires étaient veuves depuis longtemps. On les voyait passer, glisser tristement, comme les réprouvées de la cité dolente, et, pauvrement drapées dans quelque débris de leur ancienne magnificence, honteuses, humiliées de leur décadence, de leur misère, elles regrettaient, avec les beaux ombrages de TEsbékie, les riches bazars, les spiendides mosquées, les palais somptueux où leur première jeunesse avait brillé. Qu'on se représente Laïs ouPhryné exilées d'Athènes dans quelque méchant village de la Tbrace ou de la Thessalie.

Assez tranquilles en temps ordinaire, malgré leur clientèle équivoque,

Je laisse à juger la vie Que firent nos deux cafés,

274 AStSOUAIf.

du jour OÙ les bachi-bouzouks furent débarquis et campés dans le voisinage. Us n'en démarraient ni jour ni nuit, et Ton vient de voir quelle société les y attirait. On les eût peu calomniés en les prenant poni: des bandits : leur large ceinture , armée de pistolets , leur en donnait tout à fait l'air, et leur figure bien plus encore. Malheureuses villes, que celles où ils entrent en ennemis , et même eu amis ! Bs étaient ici la terreur des bazars, achetaient tout sans payer , et battaient les marchands qui réelamûent leur dû. Quelques-uns de ces routiers sans vergogne jargonnaient l'italien ; l'un même , un grand drtie qu'on eût pendu sur sa mine, et qui sans doute l'avait bien gagné, parlait le français. Dieu sait où il l'ayait appris. Peut-être n'était-il qu'un déserteur algérien. Quoi qu'il en soit , il était fier de son savoir, et en faisait volontiers parade. Aussi, à tout propos comme sans propos , me faisait-il l'honneur d'entamer avec moi la conversation. En voyage on cause avec tout le monde ; et pourquoi n'aurais-je pas causé avec lui ? Il avait mérité la corde , c'est possible ; mais enfin il ne l'avait pas' encore autour du cou , et je me rendais compte, en l'écoutant, des opinions professées par cette soldatesque sans frein. Ainsi , par exemple , appartenant à la race caucasienne , et blancs comme nous, ils ont pour les noirs un mépris sans bornes : ils les considèrent comme des animaux , les traitent en conséquence,

ilSSOUAN. S75

et les tuent comme du gibier. « Enfin , monsieur, me disait mon nouvel ami, et c'était le dernier trait du tableau , figurez-yous qu'ils mangent les rats.»

Cette honorable intimité me valut une aventure dont je veux faire part au lecteur. Quelle fut ma ' surprise > en rentrant un jour dans ma tente , d'y trouver une divinité de Tendroit assise sur ses talons et la tète cachée entre ses deux mains!. Bien qu'elle eût passé la première jeunesse, j'eus devant mol , lorsqu'elle le découvrit , un visage de bronze florentin , digne , par sa perfection , d'avoir été ciselé par Benvenuto Gellini. Des dents éblouissantes en relevaient les tons bruns , et des yeux brûlants J'illuminaient tout entier. Elle se leva sur-le-champ et vint avec respect me baiser la main. Que faisaitelle là , et que me voulait-elle ? Je voyais bien à sa pantomime expressive qu'elle avait quelque chose d'important à me dire. Mais comment la comprendre et me faire comprendre d'elle î Dans quelle langue communiquer î Mon embarras, avec cette belle Égyptienne, était le même qu'avec la jolie Nubienne de Ralabcheh , et plus grand encore , car évidemment il ne s'agissait pas ici d'un backchich. De quoi donc s'agîssait-il î Pour le savoir , un interprète était nécessaire Où en trouver un î L'Anglais aurait pu m'en servir : il savait assez l'arabe pour cela ; mais je ne recourais pas

Tolontiers à lui, et moins en pareille circonstance qu'en toute autre. Le hasard vint à mon aide. Les marchands israélites dont j'ai parlé plus haut arrivèrent précisément alors, et fort à point, pour oons rendre visite. Ils étaient déjà dans la tente de mon compagnon. Je priai l'un d'eux de passer dans la mienne et de me rendre le service dont j'avais besoin. Yoici ce qu'il me traduisit en italien , après

s'être entretenu quelque temps en arabe avec l'inconnue.

Son nom était Safie. Elle avait été l'une des aimées du Caire les plus belles, on le voyait, la plus courtisées , c'était probable, les plus riches, hélas ! il n'y paraissait plus. Enlevée la nuit par les cawas, et embarquée à Boulak avec un grand nombre de ses compagnes, semées en passant dans les villes de la Haute-Egypte , qui à Renne , qtd i Louqsor, beaucoup à Essené, elle avait été amenée jusqu'à Âssouan. Ses antécédents établis, elle commençait par s'excuser, dans les termes les plus soumis , d'avoir osé pénétrer dans ma tente , inconvenance audacieuse dont elle me demandait pardon, et que je lui pardonnerais certainement après l'avoir entendue, car les Francs sont généreux, et un. grand bey tel que moi aurait pitié d'une pauvre tiile dont la vie était en danger. Elle avait eu le malheur de plaire à Olhman (c'était le nom de mon ami le bachi-bouzouk); mais elle- savait ce

[u'èlle se devait à elle-même : une femme comme Ue n'était pas faite pour un homme comme lui. iur ses refus , il Tavait maltraitée , et menaçait , A elle persistait dans sa résistance , de la tuer partout où il la rencontrerait. C'est dans cette horrible conjoncture qu'elle s'était réfugiée dans ma tente , comme dans un asile inviolable. On lui avait ait , et elle-même avait remarqué qu'Othman professait pour moi une haute considération ; elle n'au- Tait donc plus rien à craindre si je daignais la prendre sous ma protection : je serais son bouclier, son rempart, son sauveur, car Othman respecterait en elle ma cliente , mon esclave.

Pendant qu'on me rapportait ses paroles, la suppliante , immobile comme une statue , avait les feux ardemment fixés sur les miens , pour y lire l'effet qu'elles produisaient et quel sort l'attendait. k peine le silence se fut-il rétabli, qu'elle se jeta i mes genoux pour appuyer sa requête et la rendre plus éloquente , plus efficace. Ébranlé , mais toujours un peu défiant , je demandai à l'Israélite , jui jouait le rôle de trucheman et qui connaissait bien les mœurs du pays , ce qu'il pensait de celte histoire : sur quoi il me répondit qu'il y donnait pleine créance ; que ce fait n'était pas le seul de ce genre qui se fût produit depuis l'arrivée des irréguliers ; que plusieurs habitantes , et des plus notables , de ce quartier perdu , où elles

278 ilSSOUAN.

ayaient tout à craindre, avaient rompu learbai s'étaient réfugiées dans l'intérieur de la ville pon j être plus en sûreté i et que Tautorité avait feml les yeux. Safie était de ce nombre ; elle s'était a» sure une retraite dans la maison d*un copte 4 Ton n'irait pas la chercher , et où d'ailleurs , Il cherchât-on , on ne la trouverait pas. Mais db n'osait s'y rendre seule , dans la crainte de râH contrer Othman , qui ne manquerait pas » en h voyant fuir, de mettre ses menaces à exécution.

Mon parti fut pris sur-le-champ. Paire acoom: pagncr Safie par un de nos gens n'eût pas éit une précaution suffisante : je résolus de l'aGCiHipagner moi-même. J'appelai donc un fiacre , je veux dire un des baudets stationnés là pour notn service. J'y fis monter Safie ; j'en montai un autre et, suivi à tout hasard d'un domestique armé, j la conduisis en personne, sans fausse honte e sans fâcheuse rencontre , à son nouveau domicile. J'y voulus pénétrer avec elle par curiosité , et aflo de me convaincre par mes propres yeux que je n'avais pas été dupe en tout ceci d'un conte ou d'une intrigue. Tout ce qu'elle m'avait dit était vrai , el je trouvai les choses absolument telles qu'elle me les avait annoncées. Le copte , ou plutôt sa femme, l'attendait, et la reçut avec de grandes démonstrations d'intérêt. Quant à Safie , je renonce à peindre sa joie. Elle épuisa en quelques minutes, poor

1116 témoigner sa gratitude, tout le vocabulaire des exagérations orientales. Peine perdue : je ne coml^enais pas un mot de ses bénédictions. Mais ce iftii était beaucoup plus clair , c'étaient ses génu- Éexions et ses baisements de mains passionnés. fo léger bakchich scella mes adieux et ne fit îpaie redoubler ses transports.

- Othman sut-il que c'était moi qui lui avais arra- Itié sa proie ? Je l'ignore ; et s'il l'apprit , il ne

l'en garda pas rancune, ne m'en adressa pas ans la parole en toute occasion comme auparait, et me couvrit même visiblement de sa pro-,

ïtion ; voici dans quelle circonstiance. Il est bon roir des amis partout, même parmi les bachipMizouks. L'un des cafés était si près de ma tente, fifÊe j'en étais fort importuné. Tout le jour c'étaient 'iés danses , des chants , des cris , des querelles |i^|iarfois à rompre la tête d'un sourd, et le vacarme fie prolongeait fort avant dans la nuit. Je m'en Uribigtiis à Olhman. Le lendemain, la journée fut iéaucoup moins bruyante^ et les orgies nocturnes, Itmt ce café était le théâtre , se transportèrent dans *autre plus éloigné de ma tente , mais plus rapproché de celle de l'Anglais. Quelle ne fut pas son tidignation , sa fureur ! Il lança contre les perturlateurs, qui ne faisaient qu'en rire, toutes les E>udres de l'insomnie , unies à celles de l'amouriropre ulcéré , et dès le matin , enfourchant

It témoigner sa gratitude, tout le vocabulaire des kagérations orientales. Peine perdue : je ne comtenais pas un mot de ses bénédictions. Mais ce m était beaucoup plus clair , c'étaient ses génuk&idns et ses baisements de mains passionnés. a léger bakchich scella mes adieux et ne fit le redoubler ses transports.

Othman sut-il que c'était moi qui lui avais arralê «a proie î Je l'ignore ; et s'il l'apprit , il ne fea garda pas rancune, ne m'en adressa pas (Oins la parole en toute occasion comme auparaint, et me couvrit même visiblement de sa pro-, ctiou ; voici dans quelle circonstance. Il est bon 'avoir' des amis partout, même parmi les bachioozouks. L'un des cafés était si près de ma tente , ite j'en étais fort importuné. Tout le jour c'étaient îs danses , des chants , des cris , des querelles rfbis à rompre la tête d'un sourd , et le vacarme prolongeait fort avant dans la nuit. Je m'en lignis à Othman. Le lendemain, la journée fut SLUCOup moins bruyante, et les orgies nocturnes, nt ce café était le théâtre , se transportèrent dans utre plus éloigné de ma tente , mais plus rapoché de celle de l'Anglais. Quelle ne fut pas son lignation , sa fureur ! Il lança contre les perturteurs, qui ne faisaient qu'en rire, toutes les idres de l'insomnie , unies à celles de l'amouropre ulcéré , et dès le matin , enfourchant

maître Aliboron , il courut porter plainte au g»

vemeur.

Ce gouverneur n'était autre, en l'absence titulaire, que l'administrateur de la douane, fono^ tion capitale en Egypte, où la première, l'uniqRi pensée du gouvernement, est de remplir ses coffinil C'était un jeune homme du Caire, socia))le, é mable, cultivé pour un Égyptien, et qui pariait it marquablement bien le français. Il noos-irnitll sous nos tentes ; nous le visitions dans son Diiq\ c'est-à-dire sous le beau sycomore qui en ombrageil l'entrée , et sous lequel il prenait le frais toute | journée. Comme on était en plein rhamadan, teq d'abstinence et de. repos , les affaires ne s'exfl diaient qu'après le coucher du soleil , et ce n'èb qu'alors aussi qu'on prenait le café, qu'on ftimu qu'on mangeait. Ne pouvant donc nous £sare ai cune politesse pendant le jour, il nous en faisait i nuit en nous invitant à souper.

Il prêta, comme Âbner, une oreille attentive IB griefs de l'Anglais , dont le réquisitoire ne brilk par parenthèse , ni par la brièveté , ni par la me dération. « Monsieur, lui répondit-il en exceUd français et avec beaucoup d'urbanité, vous an parfaitement raison, et vos plaintes ne sont qs trop fondées; mais j'ai le regret de n'y poato faire droit en aucune manière. Je suis si pea e état de punir le tapage nocturne qui vous emptdi

)rmîr , qu'il m'est même impossible de le faire r. Au premier mot que je dirais pour cela aux hbouzouks , ils se moqueraient de moi comme 3 sont moqués de vous. Sachez, monsieur, i sont quinze cents à Âssouan , et je n'ai pas omme à leur opposer. Vous voyez comme ils mduisent dans les bà&ars : je suis obligé de er les yeux sur leurs excès, puisque je n'ai aunoyen de les réprimer. Ils sont littéralement 'es de la ville, et, s'il leur plaisait de la mettre ;, rien ne pourrait les en empêcher. Tout ce \e puis faire pwir vous en cette circonstance , de vous donner un conseil, et ce conseil, le : faites comme moi, monsieur; prenez pae , et , ^i le voisinage devient par trop incom- 3 , déplacez vos tentes : votre sommeil , ainsi , îra plus troublé. »

-dessus, le plaignant, qui était d'une taille fort 5 et fort petite , se dressa sur ses ergots et dé- . que, puisqu'on ne protégeait pas l'honneur ads, il saurait Ijien, lui, le faire respecter; , joignant aux foudres de sa parole un geste tninaloire , et enveloppant visiblement dans ses aces , non-seulement les bachi-bouzouks , mais luverneur lui-même , il ajouta fièrement que son arrivée au Caire on entendrait parler de Le gouverneur reçut en pleine poitrine cette ée britannique; pourtant il n'en mourut pas,

et il n'y répondit que par un silence poli. Je me plais à croire qu'il en rit dans sa barbe. Yoilà lueB du bruit pour quelques heures d'insomnie , et aofli bien du bruit pour rien , car cette grande colèie s'évanouit en fumée : k son refour au Caire, rAnglais eut bien d'autres fils à débrouiller.

Quant à suivre le conseil du gouverneur, c'esfrèdire à déplacer notre camp» notre départ était i prochain , que la chose n'en valait plus la peio& L D'ailleurs les inconvénients du lieu n'étaient ptfl/ sans compensation. Les palmiers qui couvraietfif.^ nos tentes étaient magnifiques jOutre l'ombre (foUakc nous donnaient, ombre précieuse en plein éléjÉl^j arrêtaient pour ainsi dire au passage la briBfliijGif plus légère, et en distillaient sur nous la fraîche* en agitant leurs grands éventails. Aux heani||igQ|^ calmes de la matinée, quand les cafés étaient di'KjQ»^ serts , les bachi-bouzouks dans leur camp et I^j^aje nymphes dans leurs retraites , j'aimais à pren4t||iiiyj.ç le frais sous ces beaux arbres, et, du haut Wfciiré tertre que j'avais adopté, mes yeux suivaient ii^ppai un charme indicible les belles eaux bleues Wriiés fleuve, dont je n'étais séparé que par une Wf Pie < grève de sable argenté. Non loin, brillaient afl^llan leil les tentes blanches des irréguliers, et les^'^iitr mières maisons de la ville apparaissaient à W^ppah entre les troncs des palmiers. De l'autre côtéAlli fi tout près de nous, s'épanouissait un jardin cteri^f^qi

:ation luxuriante et la sombre verdure me lient à chaque heure du jour des tentations )dérée8; mais c'était pour moi le supplice de de. Ce délicieux Ëden était clos de murs, et r hasard l'étroite porte en était entre-bâillée , îtail défendue par un noir cerbère à deux , dont tous les «gâteaux de miel du pieux Énêe aient pu apprivoiser la férocité. H résista^

même à l'irrésistible appât des backchichs.

titrais aussi quelquefois dans les cafés , aux

moments où les bachirbouzouks en étaient its , et une natte d'honneur m'y était résen^ée îs divans de pierre qui^régnaient tout autour ; ici , plus d'angarebs : ce meuble tout souda-

n'a pas encore franchi les cataractes. La èle féminine de ces honorables établissements 'effarouchait pas trop ; on n'est pas prude en fe, surtout en Orient; et puis, je l'avoue , ces 'es filles déclassées , déchues , m'ont toujours 'é plus de pitié que de mépris. Ne font-elles artie de la grande et triste phalange des désîs? Remontant de l'eflet à la cause , je n'imite ; chien qui mord la pierre, je vais au bras qui ncée; c'est-à-dire, pour parler sans figure, très-peu d'exceptions près, je vois dans les ibles des victimes : victimes du dénûmeût , faim , malesuada famés ; victimes de l'abandon que et moral; victimes des tentations, de

SM ASSINIA!!.

TeiemfUe'j ▼idimes de la jeunesse mfiine et dek beauté , contre lesquelles tout le monde con^ffei j Fenii, et qui ne troinrent qœ des protectkHis Mressées, des corrapteors an lien de gardiens. Qs ^ cdni qui n*a point péclié leur jette la premièfe pierre! et combien de fenunes réputées bomièlei et recberchées dn monde sont pins profondémort ^gradées, et d'autant plus bas devant Dieu qfiM sont placées plus baut dans la biérardiie Jésus! quelle douce, et tendre leçon S nité, d'équité, tous nous ayez donnée même à cet ^ard , tous i qui les scribes et ™^ pharisiens reprocbaient trop d'indulgence pour pécheresses de Jérusalem !

Celles d*Assouan étaient pour la plupart] jolies , bien laites , dons charmants et funestes qi; joints à la misère, les avaient perdues. Le moral était chez elles si obscurci, qu'elles n*a' pas même conscience de leur état. Elles chantaient, dansaient, et leur joyeux babO prouvait que trop leur insouciance , leur ignoi d^tout principe. On me dira peut-être quc,rf("ï tendant pas leur langue , j'étais peu en mesure comprendre leurs entretiens; pourtant j'en nais quelque chose : car, entraînées par cet invi instinct de coquetterie inné chez les femmes de les rangs, de toutes les conditions, même de dernière, elles parlaient visiblement pour moi

lant «ntre elles, et, afin que Je les comprisse lux f elles avaient soin d'accompagner leurs pa- 5S d'une mimique si expressive, si claire, qu'un irprète était inutile. C'est l'éternelle histoire (jalathée, qui fuit pour être vue. En retour, Je r faisais servir autant de tasses de café qu'elles voulaient, politesse dont elles se montraient fulièrement flattées , et j'y joignais de temps en ips quelques petits backchichs dont elles ne lient pas moins. Aussi chantaient-elles tout le y du jour lés louanges du grand bey français. l'Anglais honorait également de sa présence les X cafés, et, en notre absence, nos gens n'y ent que tropassidus.Tous prenaient à crédit; si 1 qu'au quart d'heur^ de Rabelais, le maître d'un les établissements, d'un seul, entendez-vous, nous lama le prix de six cents tasses de café. L'Anglais ra en fureur. Pour moi, je ne fis que rire :

agération était si outrée qu'elle en était comii. On paya ce qui parut raisonnable, c'était ene beaucoup , et le cafetier se montra satisfait, fait m'en rappelle un du même genre, qui a si son côté plaisant. J'avais dans ma jeunesse un fesseur de mathématiques, homme çL'un comrce aimable et dont l'esprit était orné des constances les plus variées , mais qui avait l'infiré de boire un peu trop. Il mourut. Après sa rt, un limonadier de la ville présenta à la veuve

âSSOUAH,

un «mpte de deux miUe petits irerres consommli éms son êtaUissemait par le défont.

Josqu'id . je n ai rien dit d^Assooan : mais qo'ei dire? Celle ville ne Tant pas la peine d*ane de»* cription. Senlemcnt sa position est assez pitttH resque. Raknèe d*an o5té par le Nil, die est gardti li de lantre par une chaîne de rochers taillés eanif^ ment, et àùai die n^est séparée qoe par onelifgv oeintiire de dmetiènes. Une aridité complète règÊ akntdnr. D^antiqoités, point, à moins qa'on veuilte dter les débris d*an mauvais temple de décadence^ consacre par Tempereor Nerva à phxs^ qui n^est qu^Osiris sous un autre nom, son ^^oose Saté. Le nom hiéroglyphique et de cette ville était Souan , dont les Grecs » tait Syène , et qui s^est conserré dans rOKi»n Assuan des Arabes. Ses armes, ou, pour parier exactement, son nom symbolique, représentaient aplomb d'architecte, allusion probaUe à la de Syène sous leTropique du Cancer, et à ce puits où le soleil tombait d'aplomb le jour solstice d*été. L'antiquité grecque est pleine celle tradition , qui a dû reposer sur un lait mais à une époque infiniment reculée , poisqai tropique est éloigné de cette ville, à présent, plus d'un d^ré.

Je me proposais de visiter la fiuneuse lie phantine, située entre la ville et la calantcto-

fis

le

l'y aurais-je trouvé ? Un roc nu ombragé de quel^ lies palmiers. Les deux temples pharaoniques qui 1 faisaient la célébrité et tout l'intérêt ont été délolis récemment pour construire*à Assouan des ca^ nues et des magasins. Cet acte de vandalisme 'est pas lé seul qu'ait à déplorer la science ; les Aix temples d'Élethya et de Contra«*Lcito, situés lus au nord, ont été également démolis pour conruire les quais d'Esné. GhampoUion, dans un mé- .cire relatif à la conservation des monuments 3fptiens, et présenté par lui à Méhemmet-Ali en •S9, se plaint amèrement de ces démolitions bai^ tcres ; il cite jusqu'à quatorze temples qui avaient ■paru entièrement, et cela sous le propre règne fe- Méhemmet-Ali, qui ne s'en souciait guère, assurément, quoique l'Europe l'ait posé en protecteur des Bences. Croyez-moi, un Turc est turc, et sera tou- *r8turc.

îîos dromadaires étaient arrivés de Korosko ; mais fc nous étaient devenus inutiles, attendu que nous ïSTions terminer notre voyage par la voie du Nil. apcndant je répugnais à me défaire du mien; *ftait, on s'en souvient, un présent d'Abd-el-Kerim, ^ flls du grand-cheik Aboussine, et je m'étais at- *«hé à lui comme à un bon et fidèle serviteur, ^ailleurs je comptais m'en servir plus tard pour lier par terre du Caire à Jérusalem. Nous les ex- •Siiàmes donc tous les deux à Kenné, où nous de-

vions les retrouver en passant. Nous nous mimes pour nous-mêmes en quête d*une barque, et le hasard nous servit bien. Le commandant ou sandjiak des irréguliers venait d'arriver du Caire sur onc i ^ïrande et belle cange qui devait y retourner immé- 1 diatement. C'était bien notre afiEodre. Nous la firé- ^ t&mes le jour même. Girolamo Morpurgo condot pour nous le marché avec le reis, et récrivain de la douane vint à notre camp rédiger le conlrat dans son meilleur arabe.

Il fut fait en mon nom, Gharli Didé, comme ëcri-i

valent les Arabes , revêtu par conséquent de ma sh gnatu^^jttt^le reïs, Omar Aoucb de Deraoua, y appos h son sceau, les Arabesque signant jamais autremenL f|}t] Le fret était fixé à mille piastres, sooime assurémeitfJii/. fort modique, puisque d'Assouan au Caire la dis- 1 ; tance par le NU est d'au moins trois cents lieues.!)]^ La cange, ou dahabia, jaugeant deux cents ardeUf environ viiigt tonneaux , appartenait à un nomffiil Nichât, vekhil du Divan maritime de la Bien-GanMfliiie El'Mahrouça : c'est ainsi que les Arabes et le gotHllbi vernement égyptien lui-même désignent la ville dal Caire. L'équipage était composé, outre le reïs, *| huit rameurs et d'un petit esclave chargé delc*l faire la cuisine, fonction qui n'exigeait pas i^W^fiu grands talents culinaires, comme je pus B*^m^ convaincre en assistant à leurs repas. Il était Wet outre convenu que le reïs m'attendrait trois joflUpoiitj

ÂSSOUAN. 289

rtout où je voudrais m'arrêter. La cange était tnmode, et plus spacieuse que celle qui nous avait nduits de Khartoum à Berber ; celle-ci n'avait /une chambre à coucher : la nouvelle en avait ux, et le salon était précédé d'un petit boudoir térieur, fort agréable le soir, quand la grande aleur était passée. Nos bagages embarqués et nos ns avec eux, nous fîmes nos adieux au signor rolamo, venu à bord avec son ami Giuseppe pour ►us faire les leurs, et le 19 juin à midi nous parnes par un temps superbe. Hélas I il nous maniait un passager : je ne pus m'empêcher de donner i nouveau regret au doux et bon léopard si tellement assassiné, une semaine auparavant, r la côte de Nubie.

J'allais quitter Assouan sans donner un souvenir L poëte, un grand poëte pourtant, et un poète sea mon cœur, qui y vécut, qui y mourut : or, ce ►été est Juvénal, l'honnête homme le plus élolemment indigné qui ait exhalé en vers, comme ceste le fit plus tard,

'. ces haines vigoureases

Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.

t quels vers! Je les appellerai lapidaires, ne trouant pas un meilleur mot pour peindre leur énerîe et leur concision. Ses Satires, composées sous omitien, ne purent voir le jour que sous Trajan :

i90 ASSOUAN.

mais ce retard ne lui servit à rien ; tout poëte d(Ht tôt ou tard passer par le grand creuset de k persécution, et Juvénal, le poëte de rfndignation, méritait plus que nul autre la destinée commune. Db histrion en faveur auprès de Temper^ur AdrieB (il y a toujours des gens de cette espèce dasus la &veur des princes) crut se reconnaître dans m passage de la satire sur les gens de lettres. Qad crime abominable ! la mort seule était capable d%B feire justice. On voulut bien cependaiat is'en tenir à rexH ; cet exil , il est vrai , n'était gû^ùne mort déguisée , car le poète avait quatre-vingts ans, ^ fc lieu choisi pour sa déportation était Syène, la iet" nière station des Romains dans l'Afrique méridionale. Il y fut relégué avec le titre de préfet dmlitaire. Combien d'années y vécut-il î On l'ignore. Ij Tout ce qu'on sait, c'est qu'il n'en revint pas. Non- L velle victime offerte en holocauste, coramne le Tas» | et tant d'autres, aux rancunes dé cour, il monrol | sous le ciel africain, et ses mânes errent aux bof* du Nil, loin, bien loin de la Gampanie, qui ftrt son pays natal.

La cange, au lieu de descendre le Nil tout d'abord, commença par le remonter pour implorer , avant d'entreprendre son voyage, Fassistance d'un santrt dont le tombeau est situé au-dessrfô d'Assouan, juste en face de Tile d'Éléphantîne. Ce bienheureux * paradis de Mahoineft Joue dans ces pà*:agfes le méSM

rôle qu*y jouait Knouphis, et le saint musulmjh îi*y est pas moins en vénération qu'y fut jadis le tiîeu delà cataracte. Les mariniers du Nil, gens fort superstitieux, lui rendent un véritable culte, et ont une foi absolue dans sa protection. On ne fit donc ce jour-là que bien peu de cbemiil. Le lendemain on fen fit moins encore : Deraoua, le vîDage du reïs, se trouvant sur notre route, celui-ci nous avait demandé la permission d'y passer vingt-quatre heures "dans sa famille. Nous les passâmes, nous, en panne, •tt^rités du vent, mais non de la chaleur, dans une petite crique solitaire, où il nous rejoignit le jour suivant.

Ombos, ouKom-Ombos,le premier temple qu'on Rencontre en venant d'Assouan, est k neuf ou dix lieues de cette ville. Rongé d'un côté par le Nil qui èU a détruit la partie la plus ancienne, celle qui retnontait au pharaon Mœris, il est envahi de tous le% Xutf es et à moitié submergé par les avalanches de sable tombées sur lui du désert ; mais tel qu'il est, î'^est encore un des monuments les plus imposants ie l'Egypte entière. ïout ce qui en preste est l'œuvre ies Ptolémées, et d'une fort belle architecture. Con- Siacré à plusieurs divinités, la droite, ou partie noble, PÎStaît à Sevek, le Saturne des Égyptiens, à sa femme Èfl à leur fils qui complète la divine ftade , car en ^gypte tout procédait par le nombre trois, et, comme pour donner une sanction céleste à la famille bu-

ybîoe, chaque dWinitë n'était complète tant qu'elle avait ses trois tennes : le { mère et l'enfant. Seyek, avec sa tète de cr était la manifestation, la forme la plus d'Ammon.

L'édifice était protégé au sud-est par une < en brique encore visible sur beaucoup de et les blocs de grès employés à sa construct énormes : j'en ai mesuré sur Tarchitrave q pas moins de vingt-deux pieds. Quelle p< mécanique n'a-t-il pas fallu pour élever si telles masses ! La grandeur ici n'exclut poi gance : les colonnes semblent relativement bien que plusieurs aient de quinze à vingt circonférence; les chapiteaux, tous différ uns des autres , et pourtant se ressembh comme les membres d'une même famill d'une coupe très-pure, ornés des détails gracieux. Quelques peintures intérieures sieurs bas-reliefs sont encore intacts. De U couleurs, l'azur est celle qui a le mieux r dont l'éclat est encore le plus vif. On recoi premier coup d'œil que ce vaste monume détruit de main d'homme, et il règne de immense ruine un désordre effrayant et ce\ grandiose, ^f passai plusieurs heures dans pagnie des oiseaux de proie qui l'habitent s* joùrd'hui, et qui tournoyaient sur ma tète £

cris sinistres, comme s'ils eussent voulu me chasser de leur empire.

On passa de nuit devant les carrières de grès de SUsilis, Djebel-Selseleh, d'où sont sortis les monuments de la Haute-Egypte , et qu'on dit richeç d'inscriptions hiératiques, de chapelles dédiées à diverses ! divinités, au dieu Nil en particulier , et de bas-reliefs i historiques du plus haut intérêt. Ces carrières pa^ ï raissent avoir plus tard servi de tombeaux. La nuit me I fit perdre également le temple d'Edfou , l'Apollono- ^ polis-Magna, cité disparue, qu'un méchant village a ^ l^mplacée. Ce temple est presque intact, quoique k s 4eini noyé aussi dans les sables , orné de propylées V. ttÉagnifiques,et bâti tout entier par les Lagides. Mais r les sculptures en sont mauvaises, au dire des juges - sévères. H était dédié à Aroéris, à sa femme Hathôr et à leur fils Harsont-Tho, l'Apollon, la Vénus et l'Érôs des Grecs. On y déterre fréquemment, entre autres objets plus ou moins précieux, des scarabées sacrés, emblèmes de la régénération des êtres et de leurs existences successives*. On s'est plu à reconnaître Cléopatre dans une statue d'Hathôr, sur le visage de laquelle rayonne le triple enivrement du pouvoir , de l'intelligence et de la beauté.

1 . Le scarabée étant le premier insecte qui reparaisse sur les terres abandonnées par l'inondation du Nil, on en avait fait pour eette raison le symbole de la renaissance de la nature.

294 ASSOUAll.

Un nouveau temple m'atteedait à Ësné^laLatopoItt de la dynastie grecque ; mais le nom actuel est biei plus ancien, puisqu'il se retrouve dans les inscriptions pharaoniques du temple. Geluî-â n*a piâ, comme les précédents, le prestige austère et mélancolique de la solitude ; il est situé et comme enchissë au cœur de la ville» entouré de misérables masures et dominé par une mosquée,... Mahomet vainqueur de Knouphis , l'ancien patron du lieu. L'intérieur est en partie déblayé, mais obscur, et l'on y descend par vingt marches où gisaient alors des débris demomies. Quatre rangs de colonnes s'élancent d'un jet, du sol au plafond,et s'épanouissent en chapiteaux gracieux» où, comme à Philœ , le lotus s'unit au palmier. Lm parois sont couvertes de bas-reliefs où Ton a repr^ sente des scènes de la vie rurale, la récolte duuMûi la chasse aux oiseaux, la pèche aux filets. Tout eeh est loin d'être irréprochable ; c'est même assez médiocre ; mais c'est curieux conune tableau fidèle des anciens usages. Ce monument, le plus jeune di rËgypte , est du temps de la décadence romaine» de Claude à Garacalla. Pendant que je le parcmh rais, un Arabe à genoux sur sa natte et le visagi tourné vers la Mekke faisait ses ablutions, ses prièreti sans se laisser distraire le moins du monde parmi présence. Où croyait-il être? Dans une antique mos' quée peut-être, mais assurément pas dans un temple idolâtre. Son puritanisme musulman en eût été par

ASSOUAN. â5%

trop scandalisé. Quoi qu*il en soit, le contraste était

piquant, et Tombre des anciens dieux devait ét^e

encore bien plus scandalisée d^entendre prier en

vabe dans leur propre sanctuaire le nouyeau dieti

du Prophète. Méhémet-Ali, ce grand civilisateur de

l'Egypte, avait fait du temple d'Esné un magasin de

coton.

Je remarquerai en passant que la dernière py-

j ramide égyptienne qu'on trouve en remontant le Nil

t «st dans im village voisin d'Esné, nommé Mahamme-

l tiéh : sa base a cinquante- sept pieds, et elle a beau-

V coup de rapport avec celles de Sakkara. Quant à la

j i411e, célèbre autrefois par le nombre et la richesse de

'g les monuments, elle est bâtie en pente sur la rive gau-

g^ ttie du Nil , et entourée de quelques arbres ; la vue

M (Àtérieure en est assez pittoresque, mais Tintérieur

I iBsl sans caractère et n'offt'e aucun intérêt : c'est une

r yiOe égyptienne comme toutes les autres , avec des

imes étroites, tortueuses, poudreuses, et des maisons

là plupart en terre, sans aucune architecture , sanis

-ftÉHètres, et peu différentes des tankas de Kharioum.

Je courus le bazar sans y rien voir qui éveillât ma

curiosité ;néanmoinsjene perdis pas tout à fait mon

ietnps ; car j'y trouvai du lait , et celui-là , j'en ré-

pfônds , n'était pas frelaté : la chèvre était là, une

tehèvre noire de la plue grande beauté , et je la fis

ttaîre soùs mes yeux. Après avoir parcouru la vDle

«n pure perte -, j'allai me imposer dàtis un caM ex-

teneur qui domine le Nil et qu'ombrage un beau dattier. Je n'y trouvai ni bachi-boozouks ni aimées. Ces dernières pourtant sont fort nombreuses à Esné, et la plupart des voyageurs s'y donnent en passant le divertissement de quelque fantasia dont elles font les frais. Quant à moi , j'étais blasé à cet égard : les grandes fantasias de Khartoum et de Sourourab étaient encore trop présentes à ma mémoire pour que je songeasse à en gâter le souvenir par une nouvelle édition , et je repartis sans avoir entendu, même de loin, le bruit d'une castagnette, ni entrevu le pied d'une danseuse.

Le paysage, à partird'Assouan, manque de variété, mais il ne manque pas de grandeur. Les horizons sont vastes; on aperçoit de loin en loin par échappées, le grand désert de l'est, qui s*étend jusqu'à la mer Rouge. Plus près du Nil, le granit, avec ses formes abruptes et ses tous chauds, disparaît pour faire place au grès , dont la teinte grisâtre est beaucoup plus froide et la coupe moins pittoresque. Des plaines vertes reposent de temps en temps le regard de l'aridité du roc et des sables ; des bois de palmiers, de plus en plus nombreux et de plus en plus touffus, inspirent, même à distance, im sentiment de bienêtre, par la fraîcheur qu'ils répandent autour d'eux. Quelques villages apparaissent çà et là ; mais il vaut mieux les voir de loin que de près, attendu qu'ils respirent la misère la plus profonde. Des fellahs,

roussis par le soleil, puisent l'eau du fleuve en s'accompagnant d'une cantilène mélancolique. Des femmes en chemise bleue sont accroupies comme des sphinx au seuil des chaumières ; des enfants nus jouent à leurs pieds, et de grands vols d'oiseaux sauvages traversent librement l'espace.

THEBES.

Arrivé de nuit à Louqsor, j'éprouvai , le malin en me levant, une grande surprise et une non moins grande admiration en touchant presque de la main les premières colonnes de l'immense palais d' Aménophis - Memnon. Un quai de construction antique, partie en briques, partie en grès, défendit rédifice des attaques du Nil, qui a fini par renverser l'obstacle, et ses vastes débris gisent pêlemêle sur la rive, semblables à des quartiers de roc brut. La grande colonnade qui règne le long du fleuve est composée de quatorze colonnes de quarante-cinq pieds de haut; on en compte cent cinq, presque toutes intactes , dans les cours et les salles de l'intérieur. Des bas-reliefs représentent le fondateur depuis et même avant sa naissance jusqu'à sa prise de possession du trône. On le voit, dans d'autres, adorer et servir divers.es divinités , notamment la

TiîÏBÉB. i^^

grande tiiadè diospolifàine, Àmitnon, Mblith étKhons, qui régnait spécialement àur Thêbes. Chose rettiàr* quable : le dieu Nil est peint de deiix couleurs , en bleu pour les basses eaux , et en rôuge pour Vi^ nondation. Un sanctuaire en granit occupe le cetitre du monument et lui est bien postérieur^ puisquMl est l'œuvre du jeune Alexandre, fils du conquérant. C'en est la seille partie moderne.

La partie nord , quoique liée à la première par une colonnade, forme un édifice particulier, un nouveau palais élevé plus tard ^lar Sésostris, comme il appert de nombreuses inscriptions dédlcatolreé 6ù le fondatetu* se dotine les titres de dominateur de la terre , d*ami du monde , de roi fils et ftivori du roi des dieux, d'etifent dû Soleil, Soleil luiinème , nouveau poiiit de ressemblance eiitre cë prince et Louis XIT, qui ne répugnait point à se voir comparer à Phidébus, dont il avait même adopté la devise : Necpluribus impar. C'est de ce Rhamseïôn que lious est venu l'obélisque de la place Louis XV. Son frère jumeau, beaucoup moins bieii conservé que lui, est seul encore en place à rentrée prinbipale et en avatlt de quatre colosses de trente pieds de haut également eii granit et enterrés jusqu'à mi -corps. Les sculptures, d'un très-beau travail , retracent , comme celles d'Ibsamboul , les faits militaires du conquérant contre les Bactrietls,

iéè Mèdés et les Babj^lotiiens. Une partie dé l'édifice,

qui amt souffert » fut restaurée au vur siècle avaiU Jésus-Christ par le conquérant éthiopien Sabacon, chef de la xxr?* dynastie, qui substitua sa propre image et ses propres actions à celles de Sésostris.Ge sont les seules sculptures de ce règne qui existent en £gypte.

Le village de Louqsor est b&ti au milieu des ruines, et tellement confondu avec elles qu'il s'^n distingue à peine. Des maisons en terre, pauvres maisons ! sont adossées aux granits ouvrés et taillés ; d autres sont enchâssées entra les colonnes et en remplissent le vide. Le magnifique péristyle circulaire du palais de Rliamsès, la partie la mieux conservée, et qui même a été quelque peu déblayée, sert d*écurie aux chameaux, et les chameliers dorment à Fombre des portiques. Il résulte de ce pèleméle sacrilège , que le monument perd beaucoup de sa majesté : une vue d'ensemble est impossible , et c*est pas à pas , pour ainsi dii^ colonne par colonne , que TcBil en saisit la grandeur. Toute profene qu'elle est, cette confusion de la magnificence antique avec la misère actuelle est singulièrement pittoresque, et produit par le contraste les effets les plus saisissants. Le fellah rampe où trônait Sésostris, et des fournies suspectes, exilées du Caire, conmie leurs sœurs d'Âssouan, errent en liberté dans ces salies royales où Nofré-Ari, l'épouse de sa jeunesse , et sa fille Bathianti , la benjamine

THÈBES. 80i

de ses vieux jours, recevaient l'hommage des rois vaincus.

Le Nil coupail Thèbes en deux. Louqsor, qui en feisait partie, est sur la rive droite; un autre RiiamsëioB, beaucoup plus vaste, plus imposant que celui Çi'on vient de parcourir, s'élevait sur la rive gauthe , et porta longtemps à tort le nom de Memnoliium , puis, sur une relation faussement appliquée (te Diodore de Sicile, celui de tombeau d'Osiman- Ifas. C'était le plus magnifique monument de Thèes ; mais c'en est aujourd'hui le plus dégradé. La tain des destructeurs , celle des Perses pro'bablei«nt, l'a dévasté à plaisir et a poussé le vanda- ^ma jusqu'au raffinement. Toutes les colonnes de L grande cour ont été renversées; celles du péristyle 1 des salles intérieures , chef-d'œuvre de grâce et 'élégance , sont seules debout, et encore pas toutes. ^ colosse de Sésostris gît également mutilé au mi- ^u des décombres : chef-d'œuvre de la statuaire Monumentale des Égyptiens , et formé d'un seul loc de granit, il avait, quoique assis, trente-cinq îeds d'élévation, sans compter la base, qui en avait ii de haut sur trente-trois de long.

Les murailles et toutes les autres parties de l'édi- Lee étaient et sont encore chargées de bas-reliefs ^ux, sinon supérieurs, à tout ce que Fart pharaoni- [xie a laissé de plus parfait. Ce sont toujours les dénies sujets, ceux-ci religieux, ceux-là militaires.

et le héros unique des uns comme des autres estfe grand prince qui a porté si haut la civilisation égyp* tienne et laissé dans Fhistoire un nom si vraimol glorieux; glorieux dans la guerre, plus glorieai dans la paix, noble et rare union du génie et de k vertu. En échange des prières et des offrandes qrfl adresse aux dieux, il reçoit de chacun d'eux quelqrf don particulier : d'abord la déesse à tête de lloil; Pascht, l'épouse de Phtha , reine du palais cé/esiéf i lui met sur la tête un casque , le vrai diadème dtff « conquérant : viennent ensuite les autres dirinBf j de rOlympe égyptien, qui lui donnent la gloirti là puissance, la justice, la victoire , la vigilanccil] joie, rintelligence. A quoi Ammon, le premier 11 tous les dieux , et qui l'appelle son fils bien-aiinê?| ajoute que, réjoui par le spectacle de ses boi œuvres et de ses grandes actions, il lui accorde rf| récompense une vie longue et pure à passer sur le I'* trône du monde , lui promettant de plus que soi J? Rhamséion aura la durée du firmament. IldmreerH core , il est vrai ; mais dans quel état !

Les tableaux militaires sont de véritables tablewïî d'histoire, des scènes héroïques dignes d'Homèral les combats dé l'Iliade n'ont ni plus de mouvem^ ni plus de vérité. Les exploits du conquérant eâi^ font tous les frais : ce sont des veilles d'armes, Wf ^ batailles, des victoires, des sièges , des villes prirfp d'assaut, des rois vaincus , des peuples foulés ssâ

THfiBES. 303

a sandales , Gomme lui dit Thmeï » la Théinis des roeS) en lui accordant le don de la puissance^ On \oit dans un de ces tableaux comptaiit les morts I Fenneml, c'est-^à-^dire les mains qu'on leur cou^ ni et qu'on entasse à ses pieds. Le costume et le^ mes des anciens Égyptiens, leurs chars de bataille li faisaient l'office de cavalerie, leur camp, leurs ttrgons même , tout est reproduit avec une fldé- I serupuleuse. Un 4étan non moins digne d'intérêt^ 4ont les statuettes par rang d*Âge des vingt-trois h que Rhamsès eut tant de ses femmes légitimes e de ses concubines , et qui , suivant l'immémo- 1 usage oriental, entraient à droit égal dans •rltage paternel. La loi de primogéniture n'était int observée : car le successeur de Rhamsès le itnd ne M point son fils atné, maid Menephtha^ le Iteième par ordre de iiaissahce.

Ujbl partie la plus somptueuse du monument est grande salle hypostylé , ornée encore de trente lonnes admirables, où se célébraient, sous la prébtice du roi, les panégyries , assemblées religieui o\x politictues , comme Tatlesteiit les nombreu- H inscriptions gravées sur les architraves. Dans S appartements particuliers habités par le prince

sa famille , on reconnaît eticore la bibliothèque I «aile des livres, comme l'appellent les légendes ;

porte en était dorée , mais le vase a beaucoup itffert, et n'a conservé que quatre colonnes. C'est

un véritable Panthéon , vu le grand nombre des dieux qui y sont représentés. Uentrée est gardée à gauche par Thoth, à tète dlbis, le dieu des sciences et des arts, l'inventeur des lettres ; à droite, par sa femme, la déesse Saf, qui porte le titre caractéristique de patronne des lettres et présidente de la bibliothèque. Thoth est accompagné d'un de ses parèdres, qui a sur la tète un grand œil pour pffsonnifler le sens de la vue ; le sens de roale et personnifié de l'autre côté par une grande oràHe que le parèdre de Saf porte également sur la tttBt en même temps qu'il tient dans la main tout ce qu'il faut pour écrire. Jamais des emblèmes pbt clairs et plus ingénieux ont-ils marqué l'entrée d'une bibliothèque ?

L'esprit est frappé d'admiration , d'étonnement, lorsqu'on songe que toutes ces merveilles remontent à seize ou dix-sept siècles avant l'ère chrétienne. Qw faisait alors l'Europe, la Grèce elle-même l'Egypte à qui elle dut tout, la terre de Phidias Périclès serait-elle jamais sortie des ténèbres de k barbarie? Mais de qui l'Egypte tenait-elle donc n» civilisation si avancée? Quels furent ses maîtres, ses modèles? Qui l'initia dans tous ces arts qu'elle poA si haut? Problème insoluble qui ramène invincibl^ ment Ifi pensée à cette révélation primitive dost parle Aristote, et dont la tradition remplit l'antiqitf la plus reculée.

THËBES. 305

J'ai dit que le Rhamséion avait longtemps passé pour le fameux Memnonium ou palais de Memnon, qui en effet n*en était pas loin, mais qui est détruit complètement. Les barbares indigènes en ont fait de la chaux pour bâtir leurs misérables huttes. Le peu qui reste de ce monument à jamais regrettable en atteste l'immense étendue et les proportions gigantesques. Il couvrait un espace de mil huit cents pieds ; il s'y élevait dix-huit colosses dont le moindre lÉrait vingt pieds de haut, et dont les membres mu^ niés, dispersés, membra disjectay apparaissent entre çà et là, confondus avec des fûts de colonnes, fes chapiteaux en forme de tulipe ou de convolvu- ;, des fragments d'architraves et d'énormes bas- Teliefs que les limons du Nil n'ont pas entièrement ;iinterrés. Tous ces colosses représentaient des phaiiaons victorieux, et sur leur base étaient sculptés les vaincus, appartenant presque tous aux nations asiatiques. Deux colosses encore plus monstrueux, ceux-là ont soixante pieds, et tous les deux sont lortis des carrières de la Thébaïde supérieure, Ghaamy et Taamy, comme on les appelle aujourd'hui» se dressent du côté du fleuve et, assis les mains sur les genoux dans l'attitude du repos, dominent au loin la plaine. L'un de ces prodigieux IPftonolithes , couvert d'inscriptions égyptiennes , grecques et latines, n'est autre que cette fameuse statue de Memnon qui rendait à l'aurore des ac-

30g TH&B£S.

GOJrds mélodieox, que j'ai eu le regret, këbis! de ne point entendre » et que nul voyageur n'entorii jamais avant moi.

colosse impassible et silencieux, toi qo'oi prendi*ait pour le génie de Tantique Egypte, ^ismâ sur la métropole en ruine des Pharaons , A kf dieux couchés autour de toi dans la pousnère f» saient encore des miracles, je ne leur d^onandem pas de te rendie tes mélodies matinales» uuâi Jf |i les prierais de te douei* de la parole pour nconta aux générations vivantes tous les événemaits iHni] connus, toutes les cérémonies sacrées et pro&iMi les conquérants de toutes nations, de toutes i»l^ ces, les peuples de toutes couleurs, les multitoM |io innombrables qui, pendant quarante siècles, cri passé devant toi, comme le Nil y passe encore ir jourd*hui.

Ce monstrueux colosse représentait, ainsi q»

son compagnon, le pharaon Aménophis , .c^ \W flce, improprement nommé Memnonium tHà son ouvrage , et par conséquent un Âménopfaiea Les inscriptions locales ne laissent aucun doute à cet égard, et l'emphase du style prouve Timpop* tance que le fondateur attachait à son œuvre. Qui trésor n'exhumerait-on pas de cette illustre tem» si des fouilles en grand y étaient exécutées! Il yi quelques années qu'au premier coup de pioche op donné par un fouilleur européen» il en sortit cM

tu

fiiagmfiqu^s sj^ax à tête humaine ei des statues à 1^ de lion, le premier en granit ro^e, les autres m granit noir.

; Derrière TAménophion , et oublié dans un val-» ||B solitaire de la chaîne libyque, s'élève un petit iMliple très-bien conservé» et dont les colonnes Içait couvertes de représentations fort curieuses de |]|Linenti, Fenfer égyptien. Osiris, le grand juge in-^ lal, siège sur son tr6ne, entouré de ses quarante^

mx assesseurs dont chacun porte sur la tète une le d'autruche, symbole de justice; son âls AnuiB, à tète de chacal, tient la redoutable balance, et f^uomenement, le Cerbère égyptien, à la fois lion, Itocodile et hippopotame, ouvre sa large gueule prête ? dévorer les âmes réprouvées. Ce temple, relatiwnent moderne, puisqu'il fut b&ti par Ptolémée ifdter, deux siècles seulement avant Fère chrélenne, n'était point dédié à Isis, comme l'a préindu la commission d'Egypte , mais à Hathôr et à ^:iineï, la Beauté unie à la Justice. Quoi de plus Hfin sur la terre î

Ija butte voisine de Medinet-Abou, toujours sur NI rive ocddentale, offre un intérêt singulier pour l^îstoire de l'art égyptien. Les monuments qui la ifmvrent forment comme un tableau synoptique de Mt phases et de ses vicissitudes pendant l'espace de Vibgt-'Oinq siècles, depuis l'époque la plus brillante fêê la dix^huitième dynastie , seize à âix4iuit cents

ans avant notre ère, jusqu'à notre ère elle-même et bien après, puisqu'on y voit encore les restes d'une église chrétienne enfermée tout entière dans m palais pharaonique. Les périodes intennédiaires revivent dans divers édifices où ont successivemoit laissé leur empreinte la grande et florissante époque des pharaons conquérants, l'invasion éthiopienne, le retour à la dynastie indigène après Feipulsion des Perses, la dynastie grecque desLagides, la domination romaine enfin , représentée par h figure d'Antonin le Pieux adorant la grande thébaine, Ammon, Mouth et Khons, nouvelle prem de la tolérance, du respect des Romains pour toai les cultes.

Mais la merveille de Médinet-Abou » merveiUe dans toute la force et toutes les acceptions du mot, est le palais de Rhamsès-Méiamoun, dont les couquêtes ont été confondues par quelques historié anciens et modernes avec celles de Rhamsès le Grand , qui lui est antérieur de quatre règnes. 1 faudrait un volume tout entier pour décrire avec quelque détail ce magnifique édifice, dont les colonnades, les piliers, les salles, les sculptures, toutes les parties en un mot , réunissent le goût le piitf pur aux proportions les plus grandioses. J'entre prendrai d'autant moins ce labeur impossible, qu*i me faudrait retomber dans de nouvelles redites. U morceau capital est le triomphe du fondateur, ^

[ueur des peuples de TAsie, notamment des Hin- [ous , immense panégyrie où les figures se comptent mr centaines ; et quel travail achevé ! La géographie ïi l'ethnographie des premiers temps historiques èront un jour ici de précieuses découvertes, et le cérémonial tant religieux que militaire de cetle mposante solennité offre un puissant intérêt. Le aureau blanc, emblème d'Ammon, y joue un rôle mportant. Des officiers agitent autour du triompha-

rr r éventail ou flabellumy symbole du bonheur et repos célestes, comme cela se pratique encore à lome au couronnement du pape. On avait cru voir lans une cérémonie assurément fort innocente un lacrifice humain ; mais une étude plus approfondie i lavé l'antique Egypte de cette sanglante souillure. é tais les combats, les sièges, les victoires du con- [aérant^; taûne mieux signaler un détail tout papîarcal, où, pour honorer l'agriculture, il coupe ne gerbe de sa main victorieuse avec une faucille 'or. Chose surprenante : les couleurs dont tous es bas-reliefs étaient revêtus sont, après quatre oille ans, presque aussi vives qu'au premier jour. In plafond bleu à étoiles d'or représente le firmanent dans toute sa splendeur.

Après les tableaux sacrés ou guerriers, toujours Il peu près les mêmes, viennent les tableaux domestiques, et ceux-ci sont d'autant plus attachants qu'ils sont plus rares; d'abord les appartements

810 TIIÊWS.

particiiliers ont, comme au moyen &ge, des feném ornées de balcons à cariatides dn goût le plus {MAf On voit, dans cette portion de l'édifice réservée à I femitle, le pharaon servi à table par les dames A palais ; on le voit jouer aux échecs avec sa femitti et s*amuser avec ses petits enfents, comme Henri fl avec les siens. Ces scènes de la vie intime rep09fl( Pœil des grandes compositions militaires, donthii pétition finit par fatiguer Fattention et par toinM dans la monotome. Je dirai eu terminant avait gravé en caractères hiéroglyphiques sur la raille extérieure du palais , du côté du sud , un lendrier complet, où les fêtes des difTéïients sont indiquées jour par jour , comme les iBtes (M saints le sont dans le calendrier catholique.

Pour en finir avec Médinet-Aboû, je veoiffl* tionner un petit temple lagide , dont le^^^lteâ ^ lèvent au milieu des longues hert)es et des bron^ saiUes. Dédié par Ptolémée-Évergète n et sa sflrf Qéopatre à Thoth Ho-en-Hîb, c*est-à-dire, à t» J^ dlbis, THermès protecteur des lettres, invente^ de récriture, des sciences, des arts, et par coitf^ quent Torganisateur de la société humaine , 3 ^ le seul encore subsistant dans toute l'Egypte} <p eût été consacré à ce grand dieu de rîntellîg*^**' La déesse Nohémouo, coiffée d*un vautour, sytnh* de la mateiiiité, avsut une chapeUe dans ce teiDI^ Malheureusement les artistes employés à sa ctt*

Vk

THËB£S. Mi

nictîon se sont bien mal inspirés de leur divin * itron, car l'édifice accuse dans toutes ses par- » une profonde décadence ; nouvelle preuve que 8 Grecs ont corrompu en Egypte l'art pbaraonile, bien loin de l'avoir perfectionné. La décaàlcè est phis sensible encore dans un petit temple fois situé au pted de la chaîne libyque, et dont les «tiges sont tout à fait barbares. C'était, il est vrai, le œuvre des Romains, et Ton y lit encore les nns de Donritien, de Vespasien, d'Adrien, d'Othon ême, cet empereur endetté qui, au dire de Suéne, avouait n'avoir aspiré violemment à l'empire le pour échapper aux poursuites de ses créanciers. lie palais de Kourna, situé lui aussi sur la rive uche, est, quoique de petite dimension, un des ^numents de Thèbes les plus connus et les plus ►lement admirés des voyageurs. Ouvrage de la ^-huitième dynastie, et construit de matériaux >erbes, il est digne par son architecture et son ïemenlation de cette glorieuse époque de l'art rptien. Un magnifique portique, long de cent Louante pieds, haut de trente, et soutenu par dix 'Onnes, donne entrée dans une salle hypostyle de ^rante-huît pieds de longueur sur trente- trois de Uteur, et soutenue elle-même par six colonnes core intactes; ces colonnes sont composées, ^Bi que celles du portique, de faisceaux de lotus Cliques au faite pour recevoir le dé du chapiteau.

312 THÈBES. i

D est impossible dlioaginer rien de plus svdte et j de plus gracieux. Cest là, sans aucun doute, le type primitif de la cannelure adoptée par les Grecs. Cette imitation du lotus, comme ailleurs cdle du , palmier, prouTC sans réplique que le type prinu»^ dial de la colonne doit être dierché dans le r^[ne Tégétal : l'honmie ne crée rien, il ne f^t qu'imiter la nature. Cette salle, destinée aux pan^^ies, étaX I ^ de celles qu'on appelait moiiosM, littéraleoien^ liei int

de la moisson, et par extension, lieu où Von m^f a sure les grains, nom que les Egyptiens doimaiefl(| L, aux plus grandes salles de leurs édifices. Qui vjhnc reconnaîtrait, dans cette dénomination rurale apiUiu quée àdes objets d*un ordre si difiërent, un pea|k|^yj) essentiellement agricole ? min,

Aussi bien l'édifice de Kouma, moitié palaiiJl'occ moitié temple, a-t-il un cai:actère tout à feil chaffllicc/de pêtre ; je veux dire qu'on n'y voit ni apothéoses flrtiiiiea litaires, ni sièges, ni batailles, mais seulement Mijeni] scènes de la vie des champs : les divinités quip^kiiin sident au Nil dans ses divers états, et celles qai4(es c partagent la protection de l'Egypte à chacun *jfopu mois de l'année, présentent à Rhamsès le Grand produits de la terre et des eaux aux difi saisons, et lui expliquent dans des légendes pondantes l'usage qu'il en doit faire. Quoique retrouvions ici le grand nom de Sésostris, T

vier d'or, comme il s'appelle lui-même, il nW ^

le

rri(

THÈ6ES. 313

adant pas Tailleur de ce palais rustique, il n'en ; que le restaurateur ; la fondation en remonte à a père Menephta, dont il portait le nom, Menephim, chez les anciens Thébains. D'épais massifs verdure, quelques bouquets de dattiers répandus intour, ne contribuent pas peu à la beauté du iip d'œil. Le pauvre village de Kourna, enté sur ites ces magnificences , est un nouvel et triste 3mple de la chute, du néant des empires, et de décadence des nations.

La chaîne libyque bornait Thèbes à l'ouest ; c'est ne là qu'il en faut chercher les sépultures, car it était symbolique et raisonné chez les anciens yptiens, peuple penseur entre tous les peuples, mparant la vie humaine au soleil qui se couche 'occident après avoir fourni sa carrière, c'est à ccident qu'ils devaient, par analogie, placer les nbeaux où l'homme se couche après avoir fourni sienne. Les vallées solitaires des monts libyques, iarament celle d'El-Assasif, portent en effet les ces d'antiques cimetières : toutes les classes de. population y étaient enterrées , depuis le menu iple , dont on voit encore les tombes modestes , Qu'aux grands personnages, y compris les rois. >arés pendant leur vie , ils se réunissaient après aort, et dorment du dernier sommeil à l'abri des

Hies rochers.

derrière le Rhamseïon, et à un mille environ dans

la montagne, se trouvent les tombeaux des reines, dont douze encore sont parfaitement reconnaissablés, et dont les peintures, les inscriptions, ne laissent aucun doute sur leur destination véritaUe. Diodore, qui en parle, donne à ces royales mortes le nom malsonnant de concubines de Jupiter.

Leurs légendes hiéroglyphiques , plus polies à. plus conformes à l'histoire, les nomment épouses d'Âmmon, titre que portaient toutes les reines d*lr gyple.

Plus au nord, et pas très-loin de Kourna, est la fameuse.vallée de Biban-el-Holouk, dont le noin,dér L rivé de l'arabe, signifierait Portes des Rois, mais n'esl ^ qu'une traduction altérée de l'ancien mot égyptks Biba9^uroau, Hypogées des Rois ; c'est là, en eBA, la nécropole des pharaons de laxyui*et de laxu'dfnastie, la grande époque conquérante et moBO- iai mentale de l'Egypte, la xvm* surtout. Une éiroi(6 entrée, fermée autrefois par des portes dontb trace est encore visible, donne accès dans use vallée pierreuse, resserrée entre des montagne sèches, brûlées, calcinées par le soleil, et qui portent en plusieurs endroits les traces non équivoques d'un feu encore plus ardent. Une morniB soUtude, un silence implacable y régnent, et o* sont troublés l'un et l'autre par aucun être vivant: l'oiseau, rinsecte même, semblent fuir ces fuoèbitt gorges, et l'on n'y découvre, je ne dis pas un arire,

THÈBES. 3i5

un arbuste, mais pas un brin d*herbe; c*est la vallée de la mort dans toute sa nudité, dans tout son eSroi.

Tel est le lieu préparé par la nature et choisi par f bomme pour inhumer les plus grands princes qui aient régné sur l'Egypte, y compris Sésostris. Leur dernière demeure a été creusée dans le roc vif, et l'imagination s'effraye à la vue d'un travail si prodigieux. On en accomplit aujourd'hui d'aussi grands, on perce aussi les montagnes : mais pour jcela on a la poudre, et les anciens, qui ne l'avaient pas, en étaient réduits au pic et au ciseau ; or, en bonne justice, les résultats doivent être mesurés et luges d'après les moyens. Ces catacombes se ressemblent toutes ; leur élévation est de quinze à vingt pieds ; un immense corridor, bordé de chambres latérales soutenues par des piliers, descend tantôt ea pente douce, tantôt par des escaliers taillés dans le massif, à une dernière chambre profondément enfouie dans les entrailles de la terre, et où la momie royale reposait dans im sarcophage de granit. Les parois, les plafonds, et jusqu'aux pi-

liers, sont couverts de sculptures peintes, et quelquefois de simples fresques d'une étonnante con* servation. Exécutées aux flambeaux, ce n'est qu'aux ^flambeaux qu'on peut les voir. L'entrée est taillée Mrrément, et petite relativement à Timmensité de rintérieur ; aussi a-t*elle été facilement obstruée

316 THËBES.

par les détritus et les éboulements des rochers, n'en a découvert que seize jusqu'à présent, et c encore grâce à l'avidité des chercheurs de trésoi mais il en doit exister un beaucoup plus gra nombre, que des fouilles régulières livreraienl livreront sans doute un jour aux études et à l'î miration d'une génération plus favorisée.

Isolés les uns des autres, ces tombeaux tf ( entre eux aucune communication, et aucun ord aucun plan n'a présidé à l'ensemble de leur ci struction : chaque prince choisissait le sien où t lui semblait. C'était son premier soin en monti sur le trône, et, trappiste couronné, il cmplo] tout son règne à le creuser, à l'embellir ; en so qu'on devine, au plus ou moins de perfection ces demeures sépulcrales, le plus ou moins temps que régnèrent ceux qui les construisire Ainsi donc, un tombeau seulement ébauché ou:

complètement décoré constate un règne très-cou tandis que celui de Rhamsès V, par exemple , 1 des plus vastes , des plus somptueux , le plus oi de tous , atteste au contraire un très-long règ Singulier peuple, peuple souverainement religie qui vivait en vue de la mort et l'avait toujours p sente , même au faîte du pouvoir !

Celui de tous ces monuments funéraires qu étudierait avec le plus d'intérêt, j'allais pre» dire de vénération, est précisément le plus dégrac

je Yeux parler du mausolée de Sésostris, le troisième à droite en entrant dans la vallée. Les éboulements l'ont rendu inaccessible et comblé presque entièrement. Le rocher, en s'écaillant, en a fait tomber les peintures, et, loin de le préserver des profanations, le grand nom de celui qui l'habila n'a fait que les rendre plus, barbares. Beaucoup d'autres ont également souffert, et très-peu sont terminés, la mort sans doute ayant surpris le prince avant l'achèvement de son habitation dernière. De tous ces tombeaux destinés à des hommes, un seul Tétait à une femme, la reine Tahoser, qui régna en son propre et privé nom, et dont l'époux, Menephta-Siphtha, placé en sous-ordre, n'était que le mari de la reine, absolument comme dans les États de l'Europe moderne où la loi saliquc n'est pas en vigueur. Il est à remarquer que le roi Rhamerri s'était approprié le tombeau de cette princesse pour se dispenser sans doute de s'en faire creuser un, et qu'il avait scellé son usurpation en substituant son image à celle de la royale défunte dépossédée par lui.

A très-peu de variantes près, la décoration de ces hypogées pharaoniques est la même dans toutes, et il n'en pouvait être autrement dans un pays où les symboles avaient toute la rigueur d'un système immuable. Le roi mort est toujours représenté sous la figure du soleil, pour signifier que,

soleil lui-même de l'Egypte, il devait en être fiBomînateur, le vlvificateur , titres qu'ils prenncnl tous dans lem^ légendes. Vient ensuite son jugement d'outre-tombe, prononcé par Osirîs, le grand juge des âmes, jugement tout négatif, car chacnn des génies chargés de faire leur rapport sur la m du feu roi répond par cette formule : c Non, il n'a pas été gourmand. — Non, il n'a pas été luxurieux. — Non, il n'a pas été colère. »Et ainsi de suite jusquli rentière apuration de ses comptes terrestres. Oli martelait sur les monuments et jusque dans leuR propres tombeaux le nom des rois dont la mémoire avait été condamnée, et l'on effaçait partout leurs images.

On peut faire ici un cours complet de mythologie égyptienne en ce qui touche l'immortalité de l'âme, l'économie future, les peines et les récompenses. On y trouve sculptés dans le roc le sixième chant de l'Enéide , et même l'Enfer du Dante : les bienheureux se promènent dans la compagnie des dîeux, à l'ombre de jardins délicieux chargés de fruits célestes, comme dans l'Elysée de Virgile, et les réprouvés subissent toutes sortes de tortures, et sont même plongés dans des chaudières bouillantes, comme dans la cité dolente du sombre Alighieri, avec accompagnement de dragons et de serpents aux yeux flamboyants. Les uns sont représentés sous la fonne de divers animaux à tête

TBÈBES. 319

humaine; les aatres ont la tète conpée et n'en marchent pas moins à la file, effroyable procession de décapités ; d'autres encore , et ce sont les plus hideux, traînent après eux leur cœur tout sanglant: c'est une variété de supplices dont le DeftenJar luimême', le bourreau de la Nubie , eût été jaloux. Hélas ! en fait d'inventions , même d'inventions infernales, l'humanité est bien pauvre : sous des noms différents , c'est toujours la même chose de- ^6 quatre mille ans. Il n'est pas jusqu'aux péchés capitaux qui ne soient représentés ici: la Paresse, sous la forme d'une tortue; la Luxure, sous la forme d'un bouc; ia Gourmandise, sous celle d'une truie, et ainsi des autres, sans doute ; mais, comme ie tableau est tronqué, on ne peut savoir si les Égyptiens en admettaient sept comme les chréliens^ ou huit comme les Hindous , qui ont fait un péché de la Mélancolie. Disons, pour clore le chapitre des mpprochements , que l'usage de tirer les barques à la corde est immémorial sur le Nil, car on voit ici les génies tirer de cette manière la bari ou barque du Soleil. Ajoutons que la coiffure de beaucoup de femmes rappelle celle des Nubiennes d'aujourd'hui, et que les soldats de Sésostris avaient les dieveux tressés en nattes , comme les portent en- . tore les Barabrab.

Le plafond est ordinairement couvert d'allégories astronomiques où le ciel est représenté par

mot UsÊmtm imA le corps est stmt d'élûiles. H ^y troore mime des toUes astrologi^iHs où Tibfluenee des c/jnslelbtioiis est exfbqaèt dans des léi^eodes ecvrespoodaiites : ainâ , par exemple, Orir/n influe sur roreille gaocbe, la Flècfae sur Foil dnMt, Si nos sur le cœur, le Pied de la Truie sor le bras gaodie, ete* Les astndogues da moycD âge araient done des maîtres . qui D*étaieiit ni plus ni moins foas qu'eux. D'antres tableaux d'an caractère tout scientifique contiennent , sous des formes emblématiques, la cosmogonie des anciens égyptiens et les principes de physique générale professés f^r eux. Il en est de même de leurs connaissances etlmographiques et géographiques, résumées sjidboliquement dans des bas-reliefs spéciaux, et commentées par des légendes hiéroglyphiques. Oo y voit représentées par deux figures très-distinctes, de couleurs et de costumes différents, les quatre parties du monde, je dis quatre et non pas trois, parce que les Égyptiens et bien d'autres peuples apr^s eux se considéraient modestement comme eo formant une à eux seuls , et la première , bien entendu ; aussi ne manquent-ils pas de se donner, dans le tableau où ils sont figurés , le nom de Eôt-En- ISe^Rôtne^ c'est-à-dire, la Race des Hommes, ou le liommes par excellence. Après FÉgypte viennent l'Afrique ctTAsie; puis en dernière ligne, l'Europe ropréficuléc par des hommes blancs avec les yeus

THËB£S. àSl

bleus, les cheveux blonds ou roux, couverts de peaux brutes et le corps tatoué , en un mot , de Yéritables sauvages. Si, depuis, ces sauvages en ont quelque peu rappelé, au temps des Pharaons ils ne faisaient pas plus de figure dans le monde que n'en font aujourd'hui les naturels de Taïti.

Avant de quitter ces funèbres demeures , il faut signaler encore dans Tune des plus vastes et des plus ornées , celle de Rhamsès-Méiamoun , huit petites salles latérales dont les sculptures offrent un intérêt tout différent : on voit dans Tune les travaux de la cuisine ; dans l'autre les meubles usuels les plus somptueux; la troisième est un arsenal complet où l'on peut se faire une idée exacte de toutes les armes et de tous les insignes militaires des vieilles légions de Sésostris; les canges royales y sont également reproduites avec leurs décorations. Les monuments de l'Egypte ont cela de précieux que non-seulement ils éclairent l'histoire nationale, ce qu'on ne saurait dire des nôtres, mais qu'ils font même connaître les usages , les objets les plus familiers, jusqu'aux ustensiles de cuisine, comme ici. Je me figure que ce Xéiamoun aimait la table, le confort, et que les assesseurs du grand juge de l'Amenli n'auront pas sans peine lavé sa mémoire du péché de sybaritismè et de gourmandise.

Cette nécropole paraît avoir été abandonnée long-

3tt nrtsRs.

t^nifs même aiuit la dynastie des Ptolémies : on aHait dès lors la visiter comne im objet de curiosité, ahsQhimfiit comme de nos jours. On y IK encore le nom des cent générations de nmenx qui se sont SQCtédé dans ce Saint - D«ns des Pharaons : les plus anciens Ë^rptiens ont écrit le leur en hiératiqne; les phis modernes en démotiqne ; après eux Tiennent des Grecs; puis des Romains de la République, qui se décorent fièrement du titre de Oim rmmmi: pois desiroyageors de rEmpire et du Bas- Empire , ces derniers reconnaissables anx snperlatife qoi accompagnent leurs noms ; puis des Coptes, ou premiers chrétiens qui font suivre le leur de trèslongues prières ; puis enfin des Européens de tous pays. Italiens, Français, Anglins, Allemands; à quoi il faut ajouter les Américains, ces demier^nés de la dvilisation qui , chaque année plus nemiMrein, font le voyage des cataractes.

Tai oublié de dire qu^m lac aujourd'hui desséché conduisait la momie royale au seml de la funèbre vallée. Un lac semblable se trouve à rentrée des tombeaux de Hemphis, et porte encore le nom de Birket-el-Karoun, Lac de Ciaron.

Une des tombes que nous venons de vister, oeUe de Rhamsès lU, fut explorée pour la premièreiQis par Bruce, à son retour d'Abyssinie. Une antie^ celle d'Osireï, a été récemment ééposîBée par Upsius, qui en a «utile les bas-rdiefe, cassant un hns

THËBES. 323

à celui-d» une tète à celui-là, pour les emporter à Berlin. Les Perses de Cambyse n'avaient pas fait pis en TÎolant les sarcophages des rois, qui tous ont été arradiés du dernier asile qu'ils s'él^ûenl creusé dans le coeur des montagnes. Les chauyes-souris y ont remplacé leurs mânes. Effarouchées par Téclat des flambeaux , elles y viennent brûler leurs ailes en jetant des cris aigus, et ne contribuent pas à rendre «gréable le séjour de ces sombres catacombes. L'air d'ailleurs y est si élouffé , si chaud , qu'on y respire difficilement, et qu'on esl forcé, sous peine d'astphyxie, de venir respirer de temps en temps l'air extérieur. Mon guide poussait des gémisxjsemente lamentables, afin sans doute de donner plus de prix à son service. J'avais apporté une provision de pastèques qui me fut très-utile, et encore plus à lui, sans parler du domestique nègre et des iniers qui m'accompagnaient , car c'est à âne que je fis toutes mes excursions. J'avais trouvé à Louq* sor un Suisse du Tessin, le signer Battista, qui m'avait prêté le sien , une excellente bête dont la selle était recouverte d'un drap bleu à franges d'or. Les autres , c'est-à-dire le guide et le nègre , s'en ét»ent pourvus à Kourna.

De retour dans ce village, après mon expédition de Biban-el-Molouk , j'y fis une longue station à l'ombre d'un petit bois doublement précieux après une journée brûlante. Quoique misérable et for-

mé de cabanes en terre , sans fenêtres et sans toit, ce village, situé près du Nil et abrité par la chaîne libyque, a un aspect frais et champêtre , grâce aux acacias , aux dattiers qui l'ombragent. Des champs de pois, d'orge et de froment, s'étendent alentour. Des troupeaux de chèvres et de brebis broutaient paisiblement à mes côtés, et une partie de la population, hommes et femmes, les femmes surtout, mais voilées, eurent bientôt fait cercle autour de moi. L'un m'apportait de l'eau fraîche, l'autre du lait; celui-ci des galettes de froment, celui-là des dattes; tout ce qu'il fallait, en un mot , pour un festin patriarcal. Comme ce n'était point la saison des touristes, qui ne viennent jamais qu'en hiver, je fus. préservé des marchands d'antiquités , qui sont un des fléaux du lieu, et qui , grâces à Dieu , n'étaient pas encore à leur poste. Je cherchai en vain des yeux le Cheik-el- Beled pour lui demander des nouvelles de son père,

vieillard de 150 ans, et savoir si ses sourcils blancs lui tombaient toujours au milieu des joues, comme le prétend une tradition locale de 1799.

Je repassai le Nil au soleil couchant, et trouvai sur le bord opposé le signor Battista, qui m'attendait pour me conduire chez lui. Sa maison, située à l'extrémité méridionale du palais d'Aménophis et attenante au palais même, jouissait d'une vue magnifique sur le fleuve, sur la rive occidentale et snr la chaîne libyque alors noyée dans les vapeurs du -

soir. Nous soupâmes gaiement ensemble, parlant de la Suisse qu'il avait quittée depuis longtemps pour venir faire en Egypte le commerce des grains et où il comptait bien retourner en quittant les affaires. Comme je regagnais ma cange pour y passer la nuit , je vis errer près de moi dans les ténèbres des ombres muettes et voilées qui passaient et repassaient à travers les colpnnes. Étaient- ' ce les spectres des Pharaons qui revenaient la nuit dans leur palais en ruine ? C'étaient des exilées du Caire qui cherchaient fortune.

Mon Intention , en passant sur la rive occidentale du Nil, n'avait point été d'y demeurer si longtemps; mais j'ai été entraîné malgré moi par la grandeur des monuments et par la puissance des souvenirs. Je crains fort que le lecteur n'y ait pas trouvé le même intérêt, et je ne suis pas sans inquiétude sur le séjour par trop prolongé que je viens de lui faire faire dans la Thèbes de la rive gauche. Je regretterai d'autant plus d'avoir épuisé sa patience, que ( je n'en ai pas fini avec la capitale de Sésostris (en a-ton jamais fini avec de telles merveilles?), et que la rive droite, sans compter Louqsor, n'est pas moins riche en monuments. Un seul mot les résume tous : c'est là que se trouve Karnak ; Karnak, gigantesque amas de palais et de temples des plus belles époques de la monarchie pharaonique, c'est-à-dire de la xviir à la xxu* dynastie ; Karnak , dont les bas-

3M TIÊBES.

retiefesarpBssent ceux même d*Ibsamboul; Kirnak entiD, conception prodigieuse , la plus grande, k plus complète que Tart hamain ait jamais rédisée. La merveille de Kamak, de Thèbes, de l'Egypte entière, est le colossal édifice moitié palais, moitié temple, élevé par Osirel, le père de Sésos- h tris qui, lui aussi, y a mis la main. La salle é

ia

des panégyries n'a pas uioins, h elle seule, deeent quarante cokNuies alignées snr sept rangs. De telles proportions dépassent tout ce que rarchttecture ancienne a laissé de plus vaste, de plus imf»sani. Hien ne peut rendre TeiTet écrasant de celle forêt de pierre. Chaque arbre, je veux dire cbaqie j] colonne, a soixante - cinq pieds de hauteur sur douze de diamètre, et les chapiteaux sont de la meSleure époque. L'une d'elles , à demi-renversée ^ penchée sur sa voisine, représente en petit, résmne pour ainsi dire la destruction du monument, et forme une arcade aigué sous laquelle on ne saunut passer sans émotion. Les tours du palais, quelqM» unes du moins, sont debout, et un escalier presque intact permet d'en atteindre le sommet. Oa vtî^ encore les trous pratiqués dans les murs pour fhiK ter les étendards aux jours où la vie régnait daflS ces lieux. On arrive au temple par une majestaeme avenue bordée de sphinx en granit noir et précédée d'un magnifique pylône sculpté du haut en bas. Des statues en granit noir comme les sphinx , et des

THfiBES. 327

obëlisqaeB en granit rose , dont l'un arait quatreràgt-dix pieds, se dressaient du côté opposé ; mais ils ont été renyersés, brisés par la main des hommes, et leurs débris gisent maintenan^dans la poussière. Cet inmiense édifice est orné dans toutes ses parties dé bas-reliefs d'un admirable travail ; et telle était la conscience de ces puisants artistes, que les sculptures placées à quatre-yingts pieds du sol ne Sont ni moins soignées ni moins parfeites que celles (pli se trouTent à la hauteur de l'œil. Ces bas-reliefs représentent les victoires et conquêtes du fondateur, 5a rentrée triomphale dans sa capitale en fête, ses offrandes aux dieux paternels. Ils rappellent à beaucoup d'égards les grandes compositions murales de Medinet-Abou , et dans plusieurs des paysages forment le fond du tableau : on y voit des rochers, des montagnes, des forêts de cèdres, des ponts jetés sur de» rivières, et, parmi ces dernières, le Nil est indiqué par des crocodiles. Un de ces tableaux, postérieur de quatre ou cinq siècles aux précédents, «tic commentaire en action d'un chapitre du Livre des Rois* : c'est la conquête de Jérusalem par Sésonclns, leSciscak delà Bible, qui monta enisraél fan 1000 avant Jésus-Christ, sons le r^e de ftoboam, fils de Salomon, et dépouilla de ses trésors la maison de l'Étemel. Le nom du royaume

Page 1