‹ 500 [i.e. cinq cents] lieues sur ne NilChapitre 7 sur 8 · RoB, ni · texte numérisé non relu

RoB, ni

3id TBÊKS.

des JoiÊ oa de Joda, loudahamaldiS grayé en caractères hiéroglyphiques au coin da tableau, ne laisse ancnn doute sur l'expédition qui en forme le sujet. Et d'ailleurs le type juif est si parfaitement obsenré sur la figure de trente captife enchaînés aux pieds du Tainqueur, qu*on les reconnaît pour Juifs au premier coup d*œil.

Cette fidélité des types est un des caractères de la sculpture égyptienne et lui prête une grande valeor historique. Elle n'est pas moins remarquable dans la représentation des individus : tontes les figures, celles même des colosses, sont des portraits, et chaque pharaon est constamment reproduit sons p les mêmes traits, Sésostris avec son profil noUei Aménophis avec sa lèvre éthiopienne, et ainsi des autres; si bien qu'il est impossible de les confondre. Une chambre du palais d'Osireï, appelée Chambre des Rois parce que plusieurs rois y sont sculptés en relief sur les murailles, emprunte son intérêt à cette scrupuleuse observation des formes extérieures: c'est une galerie vivante des quatre ou cinq grandes* dynasties nationales de l'Egypte.

Tout près du grand temple s'en trouve un beaucoup plus petit, une simple chapelle construite en granit et à laquelle je donnerai l'épithète de charmante par opposition à l'imposante majesté de son

1 . On n'est pas peu surpris de retrouver identiquement le mdek de l'éthiopien moderne dans le makk de Tancien égyptien.

THËBES. 329

superbe voisin. A qui était-elle dédiée? Peut-être à Typhon, le dieu malfaisant qui, par une précaution bonne à prendre, avait d'ordinaire une chapelle à côté du temple des dieux bienfaisants. Ceci rappelle ce mot d'un chrétien, à la vérité peu orthodoxe : « A quoi bon prier Dieu? Il sait bien ce dont nous avons besoin, et il ne veut pas nous faire du mal; moi, je prie le diable pour qu'il ne m'en fasse pas. » Ammon, le dieu suprême, était le patron de Thèbes, et, à ce titre, y avait beaucoup de temples. Sabacon lui-même, le conquérant éthiopien, lui en avait érigé un dont les vestiges sont encore visibles près du palais d'Osireï. Un autre s'élevait au sud, fondé par le pharaon Aménophis III, mais il n'en reste presque rien. La prodigieuse quantité de débris dont la plaine est couverte, colonnes, chapiteaux, pylônes écroulés ou encore debout, sphinx à tête humaine ou à tête de bélier, tous ces débris, dis-je, prouvent qu'il exista là bien d'autres temples, et cela devait être, puisque Thèbes était la ville sacrée, la Rome de l'Egypte.

Soit à ce titre, soit à tout autre, elle eut beaucoup à souffrir du vandalisme des Perses, dont la fureur s'acharna sur elle avec une prédilection barbare. Pas un temple ne fut épargné, et ce qui reste en effet des anciens monuments thébains, ce ne sont pas des temples, mais des palais comme ici, comme àLouqsor, à Medinet-Abou, à Kourna. Il est pro-

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bafole que Cambyse les avait appropriés, quelquesuns du moins, à son usage, et qu'ils durent à cette circonstance leur conservation. Plus tard les Ptolémées rétablirent, il est vrai, les monuments, religieux détruits par son fanatisme aveugle et brutal, et Ton reconnaît leur style en beaucoup d'endroits; mais ayant transporté leur cour à Alexandrie, comme plusieurs pharaons avaient établi la leur i Memphîs, les Lagides se montrèrent froids à'^régard de Thèbes, qui représentait la vieille Egypte, comme |^ ■oscou, par exemple, représente la TieiUe Rosse. ^ Cette comparaison est d'autant plus juste que Saint- |p Pétersbourg, la moderne capitale de Tempire mos- jg covite, a une singulière analogie avec l'Alexandrie j^ des successeurs d'Alexandre ; toutes les deux bâties ^ au bord de la mer, siège et foyer d'un esprit n<m- ^ veau; tandis que, reléguée au cœur de l'empire, Thèbes était autrefois, comme Test aujourd'hui Moscou, la gardienne fidèle et jalouse des antiques traditions nationales.

Les nouveaux conquérants de l'Egypte, je veux dire les Turcs, n'ont guère élé moins barteres que les Perses eux-méofies. N'ayant plus à détruire des monuments oiti^rs, ils en ont détruit et faràédètruire les ruines. Pour ne parier que de Kaarm^ voici un fait, pris entre mille autres, et qui prouve de quelle manière on en use avec xîes illustres dépouilles. Cn voyageur français, M. Caillaud, arrive

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à Karnak avec rinlention d'étudier tm mur chargé de curieux hiéroglyphes. Que voit-il en arrivant? Une troupe d'Arabes occupés à abattre ce mur sous la direction d'un Grec qui l'avait vendu à un Anglais. TSotre compatriote se récrie ; on ne fait que rire de ses représentations, et, abattue sous ses yeux, la précieuse relique est expédiée par le Nil à l'acqué- Teur qui l'avait payée d'avance. Une colonne avec s(m soffite eut le même sort devant lui. Qu'on joçe par là du reste. Encore tais-je les déprédations des voyageurs, antiquaires ou simples touristes, les- ^quelles, se renouvelant chaque année, finiront, avec le temps, par dépouiller les monuments égyptiens ^e leurs plus beaux ornements. Qu'on se hâte donc, si l'on veut en trouver encore quelques-uns, de ftdre le voyage des cataractes.

n y avait alors à Karnak, je ne sais à quel propos, «me petite garnison d'irréguliers ; or je m'y trouvais précisément le jour du Beïram, qui est le mardi-gras des musulmans, avec ceUe difiTérence qu'il cWt leur carême, au lieu de l'ouvrir comme chez les catholiques. C'est un jour de gala dans tout l'islam, et tontes les classes de la population, même les plus ouvres, festoient à qui mieux mieux, chacune selon ses moyens, pour se dédommager des rigueurs du riiamadan. Les bachi-bouzouks, qui ne l'observent guère, comme j'avais pu m'en convaincre à Assouan, et pour qui le beïram dure toute l'année.

332 THËBES.

n'en profitaient pas moins de rocca^on pour faire bombance. J'avais le malin rencontré une compagnie de danseuses qui venaient de Louqsor montées sur des ânes, pour prendre part à la fête et la compléter par leur présence. C'étaient encore des exilées du Caire. Celles-ci portaient des robes bleues, celles-là des robes rouges; des bracelets d'argent brillaient à leur poignet, et quelques-unes, moins déchues que les autres, avaient encore des sequins de plus ou moins bon aloi clair-semés dans leurs cheveux noirs, comme des étoiles dans une nuit sombre. Ce joyeux essaim riait, chantait, disait, faisait mille folies, et me salua en passant de toutes sortes d'espiègleries plus provocantes les unes que i les autres.

Je les revis dans la journée, ou plutôt je les entendis jouer des castagnettes et du tambour de basque, chanter leurs chansons les plus gaillardes; mais ne faisant ni ne désirant faire partie de la fête (j'avais assez de bachi-bouzouks comme cela), je ne fis qu'apercevoir de loin, à travers les palmiers et les acacias,.les danses qui charmaient ces malandrins. Des coups de pistolet tirés de temps en temps par eux marquaient leur satisfaction ; c'était leur manière d'applaudir, et l'arak de couler à grands flots. Cette fantasia se passait devant une masure en terre qui servait de poste aux Ârnautes, non loin du temple d'Aménophis III, dont je visitais en ce

moment les ruines ; étrange accompagnement d'une si mélancolique visite ! L'Anglais, qui méprisait profondément les monuments d'Egypte et les honorait à peine d'un regard, avait, en revanche, fait la connaissance des officiers, et en reçut d'autant plus de politesses qu'on l'avait fait ou qu'il s'était fait passer lui-même pour cousin de la reine Victoria.

Voulant faire mes adieux à Thèbes, je montai sur une butte artificielle, visiblement formée par les décombres de quelque monument entièrement dé- Iruit; était-ce un palais? était-ce un temple? Je ne jsaurais le dire ; mais c'était à coup sûr un édifice considérable. J'avais derrière moi, mais à une i^rande distance, la chaîne arabique, qui là s'écarte du Nil pour s'enfoncer dans le désert, et dont les Jeintes violettes étaient adoucies par l'éloignement. De l'autre côté du fleuve et plus près de lui, se développait, dans toute son aridité, la chaîne libyque où dorment, peuples et rois, toutes les générations thébaines. Le fleuve déroulait paisiblement du sud au nord ses larges ondes coulem" d'azur. J'apercevais les monuments dispersés sur la rive occidentale et devinais ceux qui m'étaient cachés par les mouvements du terrain. Le colosse de Memnon dressait sa tête par-dessus un bouquet de palmiers et m'apparaissait comme le génie, de la mort assis sur les raines de la ville aux cent portes.

A mes pieds s'étendait, de Louqsor aux bornes de

riiorizon, la iiaste plaine de Karnak» hérissée de ses palais, de ses temples, et partout couverte de mon» tagnes de débris. Quelques arbustes, quelques pal*miers semés çà et là , s'élèvent seuls parmi les dé* combres. Le tombeau d'un cheik apparaît au sud. Une immense porte carrée debout dans le désert, et sous laquelle personne ne passe depuis des siècles, encadre au loin un large pan du ciel et redouble par son aspect mélancolique la désolation répandue sur ce morne tableau.

Je me plaisais à reconstruire par la pensée les édifices dont mon regard embrassait les ruines et la ville elle-même, l'Ophe des pharaons, avec ses larges quais populeux, ses ponts, ses rues bordées de colosses, ses places monumentales, ses cent portes par chacune desquelles sortaient, au dire d'Homère, dix mille cavaliers armés ; je voyais passer et repasser à travers les colonnades le cortège des prêtres de la grande triade diospolitaine ; je voyais rentrer en triomphe dans leur capitale les rois victorieux, puis, bientôt après, leur convoi funèbre s'acheminer lentement vers la vallée de la mort.

Pendant que je m'abandonnais à ces contemplations rétrospectives, deux petits lacs à denû dessé- i chés, peuplés de canards sauvages et bordés de « roseaux, brillaient au sole'd comme de l'argent ^ liquide. Des nuées d'oies voyageuses traversaient .j l'espace. Un chacal invisible vagissait dans le loin- ^^

tain comme vn enfant éploré, et les épcrviers lidiés dans les temples lui répondaient par des eris farieux. Quelques huttes en terre sont tapies aa miliea des ruines, et, plus faites pour des animaux que pour des hommes, serrent d'habitation à de pauvres fellahs ; l'excès de la misère succède à Texcès de la magnificence. De l'une d'elles sortit une femme voilée et enveloppée d'une longue étoffe de coton bleu : elle portait entre ses deux mains un grand vase en bois rempli de lait, qu'elle vint m*offrir en silence sur la butte où j'étais assis. Une chèvre noire à oreilles pendantes la suivait en, bêlant, el un petit enfant nu se traînait à quatre pattes dans la poussière pour essayer d'en faire autant. Elle écarta son voile en m'abordant, car j'étais seul, et elle devinait bien que je n'étais pas musulman. Ses yeux étaient vifs, ses dents belles, et ses petites mains auraient pu faire envie à bien des Européennes. Je proportionnai mon backchich à sa bonne grâce, à sa jolie figure, et elle me balsa la main en signe de reconnaissance. Son enfant l'ayant enfin rejointe, elle l'enleva dans ses bras et s'en retourna chez elle en chantant.

Quant à moi, je remontai sur mon âne et regagnai raa cange à Louqsor pour partir le soir même. Le sjgnor Battista m'y vint faire ses adieux, et, le vent m'ayanl favorisé, j'étais le lendemain à Kenné. Je ne mentionnerai que pour mémoire les ruines de

CoploSy devant lesquelles je passai dans la journée. Les temples en avaient été démolis par les chrétiens pour construire une église, elle-même en ruiner aujourd'hui, et qui offre encore le singulier spectacle de bas-reliefs idolâtres confondus avec des images chrétiennes.

Avant d'entrer Kenné, bâti sur la rive droite du il y débarrassons-nous tout de suite du temple de Oenderah, situé sur la rive opposée. Une large plaine absolument déserte le sépare du fleuve. Gomme il est plus bas que le sol , on ne Taperçolt qu'en y arrivant. Les abords et l'intérieur en ont été déblayés; on peut donc l'étudier tout à son aise, et l'on y jouît, pendant les heures chaudes de la journée, d'une fraîcheur délicieuse. Il n'y manque pas une pierre ; aucun monument d'Egypte n'est mieux conservé. Les proportions en sont admirables : c'est la grâce unie à la majesté. Mais autant Tarchitecture en est noble et sévère, autant les sculptures en sont médiocres, pour ne pas dire plus. L'architecture, art mathématique , chiffré pour ainsi dire, se conserve plus longtemps dans sa pureté primitive que la sculpture plus libre dans son allure, plus

mdindiielie, et par conséquent plas accessible au maaTais goût. La décoration intérieure est tout entière de la décadence, commencée sous les derniers Lagîdes, Cléopatre et son fils Ptolémée-Gésar, conti- Boée sous Auguste et terminée sous Antonin le Pieux, qui paraît avoir mis la dernière main à Fédifice. On y retrouve le nom et l'image de ces divers personnages, femmes et honmies, mêlés et confondus avec ceux de Tibère, Claude, Néron, Domitien, Trajau et Adrien. Les caractères hiéroglyphiques eux-mêmes sont détestables, au dire des juges compétents. Les scribes qui les ont tracés, beaux esprits de province, ont visé au trait et fait même des calembours. Il faut donc se contenter ici de Tensenible, qui est imposant, grandiose, et laisser les détails aux émdits.

Ce temple était dédié à la déesse Hathôr, la Téntis ^ptienne , ainsi que le constatent les légendes et les bas-reliefs religieux dont il est chargé. Les couloirs secrets que j'avais remarqués à Phite sont ici beaucoup plus visibles : ménagés dans Tépaissenr des murs , ils courent tout autour du monument, et servaient sans doute de passage aux prêtres pour la célébration des divins rites. Peut-être amsi sortait-il de ces sombres cachettes des bruits mystérieux que les assistants prenaient pour la voix de b déesse adorée dans ce magnifique sanctuaire. Parmi les emblèmes gravés sur les parois intérieures, les-

quelles sont sculptées du haut en bas, ainsi que les tîolonnes, j'ai été frappé d'une aigle à deux têtes portant le globe entre ses serres. Cette image héraldique , qui sent son moyen âge , remonte-t*elle à l'ancienne Egypte, ou n'aurait-elle été ajoutée que postérieurement? C'est ce que je n'ai point suffisamment yérifié«

Maintenant je reviens à Kenné.

' La ville est située à quelque distance du Nil, qui y entre par lin canal au temps des grandes eaux. J'y débarquai au milieu d'un camp de Mogrêbins , ou Bnrbaresques qui allaient à la Mekke pour le pèle- Mnage. Des bateaux à vapeur les amènent à Alexandrie. Ils remontent ensuite le Nil jusqu'ici et, gagnant Kosseïr par le désert, ils s'y embarquent pour Djeddah. Sachant que le médecin en chef de la province était français, je me fis conduire directement chez lui. C'était un Français en efiet, mais quel Français ! Comparé à lui, l'Harpagon de MoUère est fcnfant prodigue , et l'on cite de son avarice des traits Incroyables. Son pantalon était formé d'une douzaine de morceaux de toile à voiles qu'on lui avait donnés ou qu'il avait ramassés n'importe où. One vieille négresse en guenilles, qu'il nourrissait à peine et ne payait pas du tout, composait tout son domestique. Il me reçut dans une cuisme basse et malpropre où il ne me fit pas même asseoir.

* Vous ne prenez pas de café, n'est-ce pas ?» me

34t SIOOT.

dit41 insàtAt pour se dispenser de m'en offimr; et sur ma réponse négatif , il ajouta ayec une vive sa- Ifibction : « C*est bien, monsieur, c'est très-bien. >

PMrtant fl poussa la générosité jusqu'à m'apporler lui-mtaie un Terre d'eau. Après quoi i) me répéta à plusieurs reprises, en me poussant vers la porte, quH ne pouTait m'étre d'aucune utilité, mais que le pharmacien en chef me donnerait tous les renseignements et me rendrait tous les services dont je pourrais aToir besoin. Là-dessus il me fenna la porte sur les talons, et oncques depuis je ne l'ai reTO. n se tint caché pendant tout mon séjour, de peur que le hasard ne me le fit rencontrer, ce dont je n'aTais pas plus euTie que lui. Peu de temps après» il intenta un procès au gouvernement égyptien, sons prétexte qu'on lui avait Yolé chez lui 5000 talaris (25 000 francs) et que le gouyemement était lesponsable. J'ignore le résultat de sa réclamation; mais on disait tout haut au Caire, où il était venu l'appuyer en personne, que nul mieux que lui ne connaissait le Yoleur, si tant est qu'il y eût un voleur.

Mis de cette manière à la porte par notre hospitalier concitoyen, je me rabattis donc sur le pharma* cien en chef, un jeune Italien qui avait alors en visite plusieurs compatriotes et dont je reçus, ainsi que d'eux, toutes sortes de politesses. La femme d'un patron du Nil , jeune et jolie Arabe peu fidèle et peu cruelle, quoique toujours voilée en bonne A

musulmane, faisait de furtives mais fréquentes apparitions dans cet intérieur européen , où j'eus l'occasion de faire connaissance avec elle à visage découvert. Je demeurai là quelque temps ; voici pourquoi. La vie en commun n'avait jamais été agréable avec mon compagnon de voyage, mais elle était de^ venue tout à fait désagréable depuis que nous étions resserrés tète à tête dans l'étroit espace d'une cange. Toutefois, l'ayant supportée si longtemps , j'aurais patienté jusqu'au Caire, où nous devions arriver dans une quinzaine de jours. G'est l'Anglais qui parla le premier- de séparation, et, en prenant l'initiative à cet égard, il avait une vue secrète que je ne devinai point d'abord , mais que je compris peu de temps après. J'accueillis son ouverture avec •empressement : il. fut donc résolu que je garderais la cange du reïs Omar , et qu'il en prendrait une autre pour continuer son voyage. On fit deux parts du peu de provisions qui restaient; mais la batterie de cuisine et le service de table étant sa propriété, au terme de nos conventions, je n'en avais que l'usufruit et j'en payais l'entretien. En nous séparant, il emportait naturellement son ménage, et force était de m'en procurer un. Ces soins matériels exigèrent plusieurs jours, car rien ne se fait vite en Orient, et ils échurent à Gasparo, que je gardai avec moi; j'y joignis un Barbarin intelligent et lettré, nommé Mohammed , et qui me fut très-utile. J'avais de plus

dans les huit rameurs autant de domestiques prêts à tout faire pour quelques paras.

Sur ces entrefaites, mon dromadaire était arriyë d'Assouan. Je l'expédiai immédiateinent au Caire sous la conduite d'un Bédouin qui , trois semaines après , me le consigna en parfaite santé. Ainsi , in-* dépfendamment du trajet de Khartoum à Berber, l'animal avait fait sans moi , de Korosko au Caire , 350 lieues ; tel est en Egypte le bas prix des choses et des hommes, qu*en payant bien les uns elles autres, j'en fus quitte pour quelques talaris, et le voyage complet Avait duré deux mois.

Pendant qu'on installait ma cange,, je n'avais autre chose à faire qu'à muser et à courir la ville. On lui donne vingt*cinq mille âmes ; ôtez-en quelques milliers, et vous approcherez de la vérité. Elle feit par Kosseïr un assez grand commerce avec l'Arabie'; aussi y règne-t-il un certain mouvement, du moins dans les quartiers mercantiles : le bazar est populeux , bien fourni , et les rues adjacentes trèsfréquentées. Les jardins (il y en a beaucoup) sont ombragés d'innombrables et d'admirables dattiers. Un quartier spécial est affecté aux exilées du Caire , qui y sont en fort grand nombre et affichent impunément leur industrie ; elles en ont certes bien le droit, puisqu'elles payent patente. En les bannissant de la capitale, Abbas, à ce qu'il parait, s'inquiétait peu de corrompre les provinces. Voilà bien Hn-

conséquence et l'imprévoyance des Turcs : ils ne se préoccupent, comme les enfants, que de ce qui frappe directement leurs yeux ; ce qui se passe loin d'eux u'existe pas pour eux. Kenné cependant a une autre industrie, celle des cruches. La terre du pays surpasse toutes les autres pour cette fabiéeation, et les habitants la travaillent fort bien. Leurs procédés sont absolument les mêmes qu'on voit représentés dans les anciens hypogées. C'est d'ici que se répandent dans toute l'Egypte, et môme plus loin, ces goulehs minces comme du papier, et qui conservent l'eau si admirablement fraîche. Je profitai de l'occasion pour en faire provision, et, grâce à cette emplette, je bus l'eau du Nil en sybarite jusqu'à la fin du voyage, nonobstant une température pioyenne de ko degrés.

Mes préparatifs terminés, je partis — c'était le 30 juin -^ et, grâce à Dieu, je partis sans compagnon. Plus de gène, plus de contrainte ; plus de froid. visage; plus de silence à deux , le pire de tous les silences. Divine solitude, je te retrouvais enfin avec ton indépendance, ta douceur, ta sérénité! J'étais seul, j'é* tais libre , j'étais roi sur ma cange. Jusqu'alors elle avait toujours été bruyante, turbulente ; le désordre y régnait souvent ; nos gens brusquaient l'équipage et se querellaient entre eux. Rien de semblable désormais : l'ordre et le calme y renaissaient comme par enchantement. Gasparo, le plus doux des hom-

mes , n'éleyait jamais la voix et vivait en paix avec tout le monde. Le Barbarin Mohammed péchait à la ligne quand il ne dormait pas , et son plus grand bonheur était d'enrichir mon dîner du rare poisson qu*il prenait. Les rameurs, que personne ne gour*mandait plus, n'en avaient que plus de cœur à l'ou-* vrage, et ne songeaient qu'à m'ëtre agréables. Le reîs lui-même me témoignait, à tout propos comme hors de propos, sa satisfaction d'avoir continué le voyage avec moi plutôt qu'avec l'autre, et je n'ai pas eu , pendant les vingt jours qu'a duré cette vie tranquille, un seul reproche à lui adresser non plus qu'à l'équipage.

Ils eurent pourtant beaucoup de mal : car le vent fut constamment contraire, et l'on ne pouvait aller qu'à la rame ou à la corde. Mais je soutenais leur courage et ranimais leurs forces en leur faisant de temps en temps cadeau soit d'un mouton , qu'ils se partageaient consciencieusement, soit d'une bouteille d'araki qu'ils buvaient avec non moins de conscience, tout musulmans qu'ils étaient. Us avaient pour s'encourager un mot qu'ils répétaient sans cesse : Aybisa ! Aybisa! dont, bien entendu, je ne garantis pas Torthographe ; je l'écris comme je l'entendais prononcer. Ai-je besoin d'ajouter qu'ils ramaient en chantant, tiraient la corde en chantant, fusaient tout en chantant? Le reîs donnait le ton et bat* tait la mesure dans ses mains. Cette habitude est

commune à toutes les classes de l'Egypte : le fellah chante en puisant l'eau» en coupant et serrant la moisson ; l'artisan chante en sciant , limant ou rabotant ; le portefaix chante en portant sa charge; tout chante en un mot, les femmes comme les hommes» et chaque espèce d'ouvrage a sa chanson particulière.

Cet usage n'est pas nouveau et remonte à la plus haute antiquité. On voit encore à Éléthya dans le tombeau d'un grand prêtre, différentes scènes agricoles, au nombre desquelles est représenté le battage ou foulage du blé par les bœufs ; or la chanson du bouvier qui les conduit est gravée en caractères hiéroglyphiques et forme cinq lignes dont voici la traduction : « Battez pour vous (bis)y — ô bœufs ! — Battez pour vous {bis) — des boisseaux pour vos maîtres. » La poésie n'en est pas brillante; mais ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante , et l'air sans doute faisait passer les paroles , appropriées d'ailleurs à la circonstance. Chose singulière : le bis de nos chansons était déjà employé par les Égyptiens; il se trouve textuellement à la fin de la première et de la troisième ligne. Il est fâcheux que la musique n'ait pas été notée, ne fût-ce qu'à titre d'échantillon et pour la comparer avec celle des fellahs modernes.

Le Nil était très-animé. De nombreux convois de

cruches de Kenné suivaient le courant, étroitement liées par des cordes de palmiers, et très*habilement disposées entadeaux; des barques nous croisaient sans cesse et le remontaient avec une rapidité insultante pour nous , qui le descendions si lentement ; elles avaient le vent arrière , et leurs deux voiles, déployées en croix comme deux ailes , leur donnaient de loin l'apparence de grands oiseaux blancs rasant la surface de l'eau. Une d'elles nous croisa de si près, que mon œil y plongeant put voir en détail ce qui s'y passait. C'était une grande et belle dahabia toute en fête : de riches tapis la couvraient entièrement , et les passagers, hommes et femmes, étaient somptueusement vêtus ; des aimées chantaient, dansaient au son des castagnettes et du tambourin. La vie, la joie, éclataient partout, et aussi l'espérance , car c'était une noce : les parents de la mariée la conduisaient parée et Voilée au domicile de Tépoux, dont le harem allait se fermer sur elle pour jamais. La fantasia fît retentir longtemps l'écho des deux rives, et, de plus eu plus faible , se perdit enfin dans l'éloignement. Le silence qui la suivit n'en fut que plus profond et plus mélancolique. Le fleuve est en beaucoup d'endroits semé d'tles et d'îlots hantés par les pélicans, les ci" gognes, quand ce ne sont pas les crocodiles qui s'y viennent chauffer au soleil.

Les bords aussi s'animent de plus en phis : les

SÏOUT. 347

villages se multiplient k mesure qu'on descend le fleuve, à demi cachés au milieu des dattiers. Toutes les mai^oûs sont faites en terre; mais beaucoup fi«ont couronnées de pigeonniers bariolés de Teffet le plu& pittoresque, et qu'on prendrait de loin pour des châteaux forts. On passa tout un jour amarré devant un de ces villages nommé Baleyna , pour y faire le pain de l'équipage. J'aurais pautiliser cette halie forcée en allant visiter les deux temples d'AbydoSi» situés à deux ou trois lieues de là , au pied de la chaîne Ubyque ; mais j'en avais fini avec les temples, et, après les magnificences de Thèbes, ceux-là, presque entièrement ensevdis sous les sables , ne m'eussent offert qu'un médiocre intérêt, celui d'un journal du lendemain. Je ne descendis pas même à terre , et passai toute la journée dans ma eange, à cuivre de l'œil les scènes variées du rivage. Des femmes voilées venaient à chaque instant puiser Veau du fleuve dans des amphores rouges , qu'^es poilent sur ]a tête avec une adresse, une dextérité non pareille. Quoique chargées de ce lourd fardeau , elles marchent avec la légèreté des gazelliis, et tous les mouvements de leur corps, leurs moindres gestes , sont pleins de souplesse et de grâce. Toutes sont faites à ravir, et leurs visages , qu'elles me laissaient voir sans scrupule, sont charmants , le haut du moins , car le bas est toujours un peu fort et taillé trop carrémçnt^

Après les femmes venaient les troupeaux conduits par des bergers nus, à la voix desquels ils obéissaient docilement. Chaque animal bavait à son tour, et, quand tous avaient bu, le troupeau s'en retournait de lui-même au pâturage. Des chameaux , des ânes, passaient et repassaient à la file. Tous les enfants du village accouraient les uns après les autres, attirés par la curiosité , et se cacbaient derrière le tronc des palmiers pour me voir sans être vus. Les hommes n'étaient pas moins curieux, mais ils n'étaient pas si timides; plusieurs se jetaient à la nage pour m'approcher de plus près et attraper quelque monnaie. J'eus encore ici le spectacle d'une noce , mais une noce de fellahs, c'est-à-dire bien modeste. La mariée, ensevelie sous une large étoffe de coton bleu, montait un chameau ; un autre portait son petit trousseau rustique; le reste du cortège, composé des parentes et des amies, allait à pied, en poussant par intervalles des cris perlés tout à fait inimitables, et précédé, en guise d'aimées, de deux vieillei» fenmies qui jouaient du tar. Une jeune fille se détacha du cortège en m'apercevant , et me vint demander pour la mariée un petit bakschich que je lui envoyai de bien bon cœur.

En voyant fuir derrière mol les montagnes de la Thébaïde, je songeais aux pieux solitaires qui y vécurent en si grand nombre dès les premiers temps

nOUT. 349

du dirisliaiiisiDe , dans la contemphtion et la priire. Ce n'est pas seulement rEorope païenne qui avait reça sa religion de l'Egypte; rEorope dirédenne eQe-mème en a reça , sinon la sienne, du moins la forme la pins nnirerselle , la pins Ti- Tace qa'dle ait revêtue : je yeux parier du monachisme, qui est né et qui devait naître de cette terre ftconde, aima parens^ où la théologie fleurissait pour ainsi dire de soi-même, comme un flruit spontané dû sol, et où le nouveau culte avait tourné vite à la mysticité. Nation solitaire et compagne des palmiers , comme dit Pline en parlant des Esséniens, qui, eux aussi, avaient un penchant prononcé pour la vie cénobitique, les anachorètes de la Thébalde furent les ancêtres spirituels des légions de moines surgies au sein de la chrétienté.

Ainsi, et c'est un fait historique qu'on n'a point assez remarqué, cette antique Egypte, que l'on croit si complètement morte, si étrangère à nous, se perpétue dans les institutions monastiques dont le monde catholique est encore couvert, et son esprit vit dans les cloîtres. Telle est la véritable puissance, qu'un peuple, comme un homme , s'étei'nise par son génie, et que son ascendant moral règne des siècles encore après que lui-même a cessé d'exister. Auguste privilège de Tintelligence ! tandis que les conquêtes matérieiles s'évanouissent avec leurs auteurs et souvent avant eux, celles de Tes*

frii, sartmAàt fts/A rdigieiix, triomphent da teaips comme de r espace, et, de transformation en InjuianDatîoii, s*étendail, se propagent de prodie en prodie jastpfk la consommation des âges« Les matinées étaient d*mie adoiaUe firalchear, et,

moiçpii'o^ fftt ¥^ nMâs dft inilto^ la rfiaU^qy ^jiit tfè$*

«ppnrtaMo pendant la joomée, pour un homme qui FcreBaît da Soudan. Sans être très-Taiiès, les paraiges ne soot cepoidant pas monotones. T^tAt b plage, envahie par les sables des déserts ^oî^ns . et confondue arec ^ix, s^étend jusqu'aux homes de IlMrâon; tanlftt les deux chaîne» lil^qne et arabi^ que, ansâ arides, aussi désolées Tune que l'antre, et d'un rooge plie, se rapprochent an point de iombtf à pic dans le flaire resserré aitre elles» et leurs hautes murailles ferment la vue des deux côtés. Mais ces sauvages défilés sont rares; le plus .souvent les montagnes s'éloignent et laissent un laige espace à la culture. Le blé, Torge et le colza doré, se partagent tout ce qui est arable, sans parler des fèves dont, en %7pte, les animaux et les hommes font une énorme consommation* Mais alors ces riches campagnes n'étaient pas h, leur avantage : les récoltes étaient rentrées et le soleil avait tout brûlé. La belle saison de r%y pte e^t l'hiver et les premières semaines du printemps t La crue commençait à peine : or le Nil employant (rois mois à monter, puis trois mois à descendre « ce u*est qu'au

SIOUT, 3Si

mois de janvier que les terres abandonnées par Teau et fécondéeis par elle renaissent à la culture. Je as une nouvellQ station devant Ghirghei» à l'ombre d'un minaret blanc qui domine le fleuve et sera, tôt ou tard, s'il ne Ta déjà été , englouti par lui. Cette ville, d*ailleurs fort insignifiante, n'ayant rien qui tentât ma curiosité, je me contentai d'y envoyer aux ptrovisions Gasparo escorté duBarbarin,etne quittai pas plus ma cange que la veille à Baleyna. Mais la montagne ne venal^t point à Mahomet, ce fut Maho« met qui vint à la montagne ; je veux dire que^ n'allant point à Ghirghei , Ghirghei vint à moi sous la figure de deux prêtres coptes qui me rendirent poliment visite et qu'en revanche je retins à dîner. Voici h quelle circonstance je devais cette attention. Mes amis de Kenné m'avaient prié de recevoir à mon bord jusqu'à Tatah , où il se rendait pour je ne sais quelles affaires, un jeune ecclésiastique de cette communion; je l'avais fort bien, trop bien traité, et il s'était montré d'autant moins gênant qu'il ne parlait absolument qu'arabe. Ayant été saluer en passant ses coreligionnaires de Ghirghei , où. ils sont assez nombreux, il en avait ramené deux de ses collègues, dont l'un savait tant bien que mal quelques mots d'italien. La conversation ne fiit ni très-animée, ni très-variée; mais enfin l'on n'en fut pas tout à fait réduit au langage des signes, et Ton put communiquer.

352 SIODT*

Les coptes ont la prétention de descendre des anciens Égyptiens, quoique leurs traits fins, allongés, et fort rapprochés du type juif, ne ressemblent en rien à ceux des antiques bas-reliefs. Ils adoptèrent de bonne heure le christianisme; mais ayant suivi la doctrine d'Eutychès, déclarée hérétique au concile de Ghalcédoine , ils furent cruellement persécutés par les Grecs et les Latins. Leur sang coula à flots ; les massacres les décimèrent, et c'est par centaines de mille qu'ils comptent leurs martyrs. Us appelèrent à leur secours les Arabes, déjà maîtres de la Palestine, et Amrou, général d'Omar, ayant conquis l'Egypte , ils obtinrent d'abord des vainqueurs le libre exercice de leur culte; mais cette tolérance ne fut pas de longue durée , et ils n'eurent guère moins à souffrir des musulmans que des orthodoxes. Aujourd'hui cependant ils ne sont plos inquiétés et pratiquent leur religion en toute sécurité. Ils sont même entrés* depuis longtemps , et par la force des choses, dans les diverses adnodnistratiens du pays : car leur capacité est bien supérieure à celle des Turcs, et, bon gré mal gré, rintelligencc reprend toujours ses droits. Toutefois ils jouissent d'une fort petite considération, et les avanies ne leur sont pas épargnées. Leur nombre du reste a beaucoup diminué : de six cent mille qu'ils étaient jadis, ils ne sont plus maintenant^ue quinze à vingt mille, dispersés dans toute l'étendue du territoire égyptien.

Quant aux dogmes professés par eux, ils sont àb« solument les mêmes qu'à l'origine : ils continuent à être eulychiens, c'est-à-dire qu'ils ne reconnaissent qu'une nature en Jésus-Christ. C'est le point capital qui les sépare de l'orthodoxie romaine. En ce qui touche la discipline, ils admettent le divorce, le mariage diBS prêtres, ont quatre carêmes au lieu d'un, et ont pris même des Mahométans, ou gardé des Juifs, la circoncision. Ils relèvent, quant au spûituel, du patriardie d'Alexandrie, qui est élu par le troupeau conune au temps de la primitive Église, et qui ne peut être marié. Les Abyssins, eutychiens aussi, relèvent également de lui, quoique ne participant point à son élection , et reçoivent de sa main leur abonna ou chef spirituel. Les coptes habitent au Caire un quartier particulier, et ont dans presque toutes les villes d'Egypte des églises et des couvents. Le culte se célèbre en copte, langue morte que les prêtres savent lire, mais qu'ils ne comprennent pas, et les fidèles bien moins encore ; l'arabe est la seule qu'ils parlent les uns et les autres. Ces prêtres d'ailleurs, j'ai pu m'en convaincre par moi-même, sont très-ignorants et non moins misérables; ce qui ne les empêche pas d'avoir une grande influence sur leurs ouailles. Elles ne les abordent jamais sans leur baiser respectueusement la main et solliciter leur bénédiction.

La dignité, je puis l'affirmer par expérience, n'est

3b4 S(OUT.

pas au nombre de leurs vertus, et la discrétion leur est tout à fait inconnue. Arrivé à Tatah, mon hôte de Kenné, dont c'était la destination, n'y voulut plus débarquer et s'obstinait à se faire convoyer, défrayer par moi jusqu'au Caire. Il fallut user, pour vaincre sa résistance, non du compelle intrare^ mais du compelle exire. Quand je vous disais que je l'avais trop bien traité ! Ce bourg ou village de Tatah est à quelques lieues au-dessus de la ville de Siout. L^es coptes y sont nombreux ; ils y exerçaient et y exercent sans doute encore, un affreux métier : ce sont eux qui pratiquent l'émasculation des escla* ves, et , malgré leur exécrable habileté, combien de victimes ne périssent pas dans leurs mains! Leur industrie est d'ailleurs parfaitement légitime, ou du moins légale : Méhémet-AU leur fit d'un seul coup une commande de trois cents eunuques, dont il voulait faire présent au sultan Mahmoud pour garder ses femmes.

Je n'avais cessé d'être contrarié par le vent; il soufflait toujours du nord, et devint si impétueux que la rame ni la corde n'en pouvaient triompher. Je perdis ainsi trois jours aux environs d'Akhmim, où il y a, de temps immémorial, une Ëglise et un petit troupeau catholiques. Plus bas, je passai, à la lettre et sans figure , sur les ruines d'Antéopolis, Kaou-el- Kebir, englouties dans le Nil , et dont on découvre encore sou3 les eaux quelques vestiges qu'on pren-

drait poui' le palais des Ondines. Depuis Kenné je n'avais pas une seule fois mis le pied hors de ma cange. Je m'y trouvais bien; j'y savourais à loisir les dou-^ ceurs de la vie contemplative, la plus belle des vies, puisqu'elle est celle des élus dans le royaume des cieux. Je m'en arrachai pourtant àSiout, capitale du Saïd, ou Egypte supérieure. Débarqué au village d'El-Amara, qui en est le port, j'enfourchai un de ces vaillants baudets qu'on trouve partout eullgypte, et me rendis immédiatement à la ville, située à une demi-^lieue dans les terres. La route est excellente, très-fréquentée, ombragée de saules et d'acacias. Je ne connais rien de plus délicieux que l'entrée de cette ville, A peine en a-t-on franchi la pprte qu'on se plonge dans l'ombre épaisse des sycomores. Ce n'est pas le crépuscule, c^est la nuit , une nuit fraîche et pro-. fonde au milieu du jour le plus éclatant, le plus brû* lant. Une jolie mosquée s'élève sous ces magnifiques ombrages , et des derviches agenouillés sur des nat* tes y faisaient leur prière , le visage tourné vers l'Orient. C'était une page en action des Mille ei une Nuits. L'illusion était si complète que , monté sur mon âne, je m'imaginais être un des voyageurs si communs dans ces charmants contes et qui, arrivés seuls dans quelque ville inconnue, y trouvent des aventures merveilleuses.

Les miennes, puisque aventures il y a, sont, hélas ! des moins romanesques. Je passai la journée chez le

médecin en chef de la province, un Piémontais qui, bien différent de son collègue dé Kenné , m'accueillit, sans me connaître, avec l'hospitalité la plus cordiale. A peine étais-|e installé sur son divan, que sa femme, une belle Levantine d'Alexandrie, vêtue à l'orientale , entra dans le salon. Sa vue in'éblouil. « Madame , lui dis-je en la saluant avec le plus profond respect, permettez-moi devons embrasser. » Et comme ses grands yeux noirs se fixaient sur moi avec une surprise bien naturelle : « \ous êtes, ajoutai-je pour excuser mon inconvenance, la première femme blanche que je voie depuis six mois. » Elle se prêta de bonne grâce à ma fantaisie, et ne s'en montra que plus aimable tout le reste du jour. Elle me fit dîner à ses côtés , chargea Gasparo de provisions de toute espèce , et me força moi-même d'accepter de sa main des essences précieuses qui devaient, suivant elle , me rendre infailliblement la vue. Voilà toutes mes aventures à Siout.

De retour dans ma cange, j'y trouvai tout en révolution. D'abord le mousse , convaincu d'avoir volé de l'argent à Gasparo , venait d'être chassé à grands coups de courbache et remplacé par un autre. Ensuite la barque de l'Anglais, mon ancien compagnon de voyage, s'étant rencontrée au port avec la mienne, ses gens avaient débauché mon Barbarin et Gasparo lui-même. Le premier était ivre-mort, et le second ne valait guère mieux. Or notez que Mohammed

était dévot et professait, en bon musulman, une telle horreur pour les viandes étouffées, qu'il n'eût jamais porté la dent sur un poulet s'il ne l'eût saigné lui-même; et ce rigoriste si timoré avait bul'arak à plein verre, contrairement aux prescriptions duKoran. Le reïs avait compté ne partir que le lendemain matin. J'exigeai qu'on partît sur l'heure pour couper court à toutes ces tribulations.

Ma conscience de voyageur me contraint à dire que Siout est l'ancienne Lycopolis, la Ville des Loups, où les loups en effet étaient en grande vénération ; leurs momies, religieusement embaumées, remplissent encore , confondues avec celles des hommes, les célèbres hypogées du Djebel-Stablantar, mont voisin de la ville. Lycopolis fut la patrie de Plotin, le chef de l'école néo-platonicienne, qui, grâce à lui , eut tant de succès à Rome à la fin du polythéisme. On dit que' l'empereur Galien lui avait permis de bâtir en Gampanie une ville où il devait établir la république de Platon. Les progrès du christianisme firent évanouir tous ces rêves. La cité moderne, peuplée de quelque vingt mille habitants, est en relation suivie avec le Darfour, dont les caravanes la visitent régulièrement, toujours bien approvisionnées d'esclaves : aussi le marché de Siout était-il alors , quant à cet article, le mieux fourni et le plus fréquenté de l'Egypte. L'esclavage, dit-on , a été aboli depuis. Je manque de renseignements pré-

3BB SlOUt.

cis à cet égard; mais l'esclavage^ d*aillenfSfortd(Htt en Orient, est si formellement Sanctionné par le Koran i qu'il est pour ainsi dire à l'état de dogme dans tout l'islam, et il est si étrcHtement uni à la viô musulfnane qu'il en est inséparable ; c'est toute uriè révolution que de le remplacer par la domesticité» et non-seulement une révolution civile, mais une révolution religieuse. Personne plus que moi ne souhaite la voir s'accomplir ; mais il me reste de grands doutes sur cette réforme, comme sur toutes celles que les turcophiles font miroiter à nos yeux. Le Koran est un cercle de fer dont les Turcs ne peuvent sortir sans cesser d'être mahométans, et rien ne prouve qu'ils soient prêts d'abjurer la loi du Prophète.

II se trouve à l'ouest de Siout un certain nombre d'oasis dont quelques-unes étaient exploitées par un Français à qui Méhemet-Ali les avait concédées, et qu'on appelait polir cette raison le Roi des Oasis. Or ce roi, alors plus qu'octogénaire, était un terroriste pur sang , un ancien ami de Robespierre , ce qui ne l'avait pas empêché d'accepter et de porter le titre de bey. Épave d'un sanglant naufrage, Em- Bey, tel était son nom, s'était retiré en Egypte après la chute de la république selon son cœur ; il ne l'avait plus quittée, et s'y était naturalisé au point d'en adopter les mœurs , jusqu'au harem inclusivement. On disait. même, mais c'était une calonmie»

que son esclave favorite était sa propre fille. Enseveli dans son désert, il y ruminait ses souvenirs comme le chameau rumine ses aliments , et ne voulait rien savoir de ce qui se passait dans le monde : avec la république tout était mort pour lui. J'avais connu au Caire, où il est mort peu de temps après, ce fossile de Fépoque révolutionnaire , et retrouvé en lui la personnification fidèle de 1793 ; il en avait gardé les passions ; il en parlait le langage : immuable dans son civisme , il accusait de modérantisme tous ceux qui ne regardaient pas la guillotine comme le meilleur moyen de gouvernement , et sa sensibilité lui faisait une loi de reconnaître l'existence de l'Être Suprême. C'est de lui que je tiens l'article suivant du catéchisme républicain. On demandait à l'enfant : « Qui es-tu? » A quoi Tenfant devait répondre :

Homme libre, Français, répablicain par choix, Né pour aimer mon frère et servir ma patrie, \ Vivre de mon travail ou de mon industrie, Abhorrer les tyrans et me soumettre aux lois.

• GROTTES DE BENI-EiSSAN.

Après Siout le vent tomba un peu , mais sans cesser d'être contraire. On avançait avec lenteur, tantôt ramant, tantôt halant, car le vent du nord, plus fort que le courant, nous eût ramenés à la première cataracte si on Tarait laissé faire. Un matin qu'une partie de l'équipage dormait dans la cale, tandis que l'autre tirait la corde, les dormeurs s'élancèrent sur le pont tout effarés, en criant à l'aide. La cale était pleine d'eau, et peu s'en fallait qu'ils n'eussent été submergés, asphyxiés pendant leur sommeil. L'eau montait avec rapidité ; elle gagnait déjà la cabine, et l'on n'avait pas encore découvert la voie par où elle faisait une si brusque irruption. On la trouva enfin, et l'on y reconnut la dent d'un rat. On la boucha bien vite avec de l'étoupe ; on vida la barque aux trois quarts inondée 9 et tout rentra dans le calme aussitôt. J'en fus quitte pour la perte de

GROTTES DE BENI-HÀSSAN. 36i

quelques provisions gâtées par Teau ; mais les vivres ne manquent pas sur les bords du Nil ; on y trouve abondamment toutes les choses nécessaires à la vie,^ du lait en quantité, même de buffle à défaut d'autre, du beurre, du fromaop du pain, des œufs, des moutpns tant qu'on en veut, des poulets plus qu'on en veut, et des pigeons en si grand nombre que j'ai vu payer la paire tin sou.

Ce soir-là, on s'amarra pour la nuit sur une plage nue et déserte en face du mont Abou-Foda, dont les flancs rougeâtres tombent à pic dans le Nil, Ce passage est difficile, à cause des coudes que la montagne fait faire au fleuve, et la force du vent con* traire le rendait alors périlleux. Le reïs, en homme prudent, n'avait pas voulu s'y engager si tard, dans la crainte d'y être surpris par la nuit. Le site est austère, sauvage même, et, fermé d'un côté par la masse aride de la montagne, il offre de l'autre ces grandes lignes fuyantes dont la majestueuse uniformité est le trait saillant du paysage égyptien. Ce point est la limite extrême des crocodiles. Plus bas sans doute la chaleur n'est pas assez intense pour faire éclore les œufs que la femelle dépose au milieu des sables. Mais • les Arabes ne se payent pas d'une raison si simple, et croient fermement qu'un grand saint d'autrefois leur a défendu d'aller au delà. On sait que le crocodile était adoré par les anciens Égyptiens , et l'on en retrouve encore d'embaumés

862 GROTTES VR BENI-flASSAN.

dans une caverne voisine. Les hommes commencent toujours par rendre un culte à ce qu'ils redoutent, et la terreur a créé plus de dieux que la reconnaissance et l'amour.

Je voyais tous lea^urs le soleil se coucher dans sa gloire, et touîs les jours ce spectacle était nouveau pour moi. Je ne pouvais me lasser de ces magnificences, et ce soir encore j'en fus ébloui. L'or ruisselait de partout ; le ciel, le fleuve , la plage et les monts, tout en était inondé. Des bandes pourpre et safran sillonnaient l'horizon, et, quand le soleil eut disparu derrière la chaîne libyque^ d'autres feux, des feux innombrables, s'allumèrent au firmament. Quoique les fellahs de ces parages soient mal famés parmi les marins, qui ne le sont pas mieux sans doute parmi les fellahs, la nuit se passa sans vi^site aucune , et aussi paisible que toutes les autres. A l'aube on s'aventura dans le défilé qu'on avait craint la veille , et l'on en sortit heureusement.

Monfalou est une petite ville dans le genre de Ghirghei, un peu plus vivante, à ce qu'on dit, et où les chrétiens sont assez nombreux. Elle est si près du Nil qu'elle souffre souvent beaucoup des grandes crues, qui chaque fois emportent en passant quelques maisons, quand ce ne sont pas des quartiers entiers. J'eus encore ici le désagrément de me rencontrer avec l'Anglais. A Siout, ma cange avait été en révolution ; c'était le tour de la sienne à Monfalou :

il avait chassé son Guisinier et fait administrer la bastonnade à son rels par l'autorité locale. Pour quel crime? Je l'ignore. En apprenant de quelle manière on avait traité son collègue, mon reïs se répandit en lamentations y et se félicita plus que jamais que je lui ftisse échu en partage à Kenné. Cette façon d'aller de conserve et de se rencontrer presque tous les soirs était fort déplaisante, et je pris mes mesures pour faire cesser un ennui toujours renaissant. Je crus y être parvenu, mais on verra bientôt que je m'étais trompé.

C'est après Monfalou que se trouvent les fameuses grottes sépulcrales de Béni- Hassan, creusées dans le roc. On a ménagé devant quelques-unes des portiques à colonnes cannelées sans base et à chapiteau rond , absolument comme celles de Pœstum ; mais , comme ces dernières et tous les monuments grecs sont postérieurs de deux à trois cents ans , c'est Une nouvelle preuve que les Hellènes avaient emprunté à TÉgypte leur ordre dorique, le plus ancien de Eus. Que ne lui ont-ils pas emprunté ? Ces hypogées sont revêtus de peintures singulièrement conservées et du plus haut comme du plus piquant intérêt. Je ne parle point des tableaux religieux et historiques que nous avons déjà vus en si grand nombre, et qui par conséquent n'ont plus pour nous l'attrait de la nouveauté; cependant je ne saurais passer sous silence des captifs des deux sexes dont

la figure et le costqme sont presque, identiques avec ceux des plus anciens vases de la Grèce : ce sont des Grecs évidemment, et duxv« siècle av. J. G.

Mais l'intérêt de ces tombeaux réside principalement dans les peintures de la vie usuelle dont ils sont presque exclusivement ornés. On vit là au mi» lieu des anciens Égyptiens, comme on vit à l'hôtel de Cluny parmi nos pères du moyen âge. Ce sont d'abord des scènes de la vie agricole et pastorale dans leurs détails les plus minutieux, le labourage, la moisson, la vendange, la fabrication du vin, du beurre, du fromage, sans oublier la basse-cour, où Ton remarque parmi les oies et les canards une espèce de cigogne domestique qui ne l'est plus aujourd'hui. Après la vie des champs vient la vie des villes, avec les arts et métiers au grand complet, depuis les menuisiers, les forgerons et les orfèvres, jusqu'aux sculpteurs , aux graveurs d'hiéroglyphes et aux peintres de statues. Il n'est pas jusqu'aux ustensiles de ménage qui ne soient représentés avec une rigoureuse exactitude, et le tout en action : les cuisinières font la cuisine, les servantes font leur marché , les domestiques mettent le couvert et servent à table. Les chiens, les chats, les singes de la maison, ne sont point oubliés, non plus que les nains qui amusaient les grands seigneurs égyptiens, comme ils ont, trois mille ans plus tard, amusé les barons européens. Les carrosses du temps étaient

GROTTES DE BËNl-HASSAN. 365

des espèces de chambres portées sur un traîneau, et les palanquins étaient en usage comme aujourd'hui. Viennent ensuite de grandes scènes de chasse, chasse au poil, chasse à la plumé, chasse au piège, au filet, puis la pêche à la ligne et à Tépervier.

Un des tableaux les plus curieux est un acte de justice domestique : un serviteur commet un délit ; on l'arrête ; on l'accuse ; il se défend ; oii le juge ; on le condamne, et il reçoit la bastonnade, absolument comme aujourd'hui : seulement on n'y met plus tant de formes, et la justice distributive a fait de grands progrès depuis les Pharaons.

La caste militaire revit là dans tous les exercices de sa profession, avec toutes les armes dont elle faisait usage, depuis leur fabrication jusqu'à leur emploi. La gymnastique, surtout la lutte, y jouent un

grand rôle et prouvent, par la variété infinie des poses, que l'Egypte avait poussé très-loin l'art du dessin. On retrouve ici bien d'autres jeux, la mourre, le mail, la paume, la main chaude, les joutes des mariniers du Nil , véritables régates semblables à celles des marins de la Seine ; à quoi il faut ajouter les danses et les tours de force des antiques aimées, qui, à ce qu'il paraît, unissaient à Fart chorégraphique le métier de saltimbanques, et qui avaient autre- , fois en Egypte la même position qu'elles y occupent aujourd'hui. On voit même des danseurs avec le nom des pas qu'ils exécutent. Il va sans dire que la

musique a sa place dans ce tableau complet de la vie égyptienne : on assiste à un opéra tout entier, y compris le ballet. Des joueurs et des joueuses de harpe, de flûte, de flageolet, de trompette ou conque marine, sont accompagnés de chœurs de chanteurs et de chanteuses , qui battent la mesura dans leurs mains, comme nous l'avons vu faire aux noires danseuses du Soudan.

Toutes ces peintures portent des légendes explicatives et sont exécutées avec un art merveilleux : la finesse des détails ne laisse rien à désirer. Quelques-unes sont de véritables gouaches. Il y a entre autres un cabinet zoologique à peu près complet, qu'on dirait sorti des mains les plus exercées de nos jours, tant le travail en est fini. Les oiseaux surtout sont reproduits avec une vivacité et une vérité de couleurs qu'on peut égaler, mais non surpasser. Il en est de même des poissons, qui m'ont rappelé une collection du même genre, peinte en Chine avec une perfection vraiment extraordinaire.

En face de Beni-Hassan, et dans une vallée de la chaîne arabique, est un petit temple creusé dans le roc et dédié par le pharaon Toutmosis IV à Pascht , la Diane égyptienne. C'est à cette déesse qu'étaient consacrés les chats si vénérés de la vieille Egypte : aussi leurs momies se retrouvent'-elles en grand nombre aux' environs , mêlées à ceUes de quelques chiens.

Je demande pardon au lecteur de cette nouvelle excursion dans le domaine de Tantiquité. Ce sera la dernière. Voici, par forme de compensation ou de délassement, une idylle eii action que j'ai lue de ma cange et que je traduis littéralement. Sur la rive droite est un grand village à demi caché, comme tous les autres, sous une forêt de dattiers, et surmonté de colombiers qui ne sont point ici, cojnme dans l'Europe féodale, un signe de gentilhommerie : en met qui veut sur sa maison. Des nuées de pigeons volent de toutes parts, vont et viennent du village aux champs , des champs au village. Des tourterelles au plumage gris-perle roucoulent dans les dattiers. Des femmes voilées, à la démarche légère, descendent au Nil, en portant gracieusement sur la tête des urnes rouges à larges flancs. Des fellahs basanés et nus aux trois quarts emplissent en chantant le seau des schadoufifes , appareil à bascule destiné à l'arrosement des campagnes.

Sur le fleuve d'un bleu d'azur, le martin-pôcheur fait la chasse aux poissons en plongeant jusque soùs les flots. Un héron solitaire , et perché sur une de ses longues échasses, attend stupidement que la proie passe à sa portée pour la ^saisir de son bec effilé, et jeûne des jours entiers avant d'attraper un goujon. Des escadrons de grues et d'oies sauvages traversent le ciel, formés en équerre.

Sur la rive gauche s'étend une prairie que le so-

leil n'a pas encore dévorée, parce qu'étant plus basse que le sol, l'eau l'a quittée la dernière. Dans cette prairie broutent pêle-mêle des vaches noires et rousses , des brebis avec leurs agneaux nouveaunés, des chèvres suivies de leurs chevreaux bondissants. Un poulain caracole en liberté autour de sa mère entravée. Le bel oiseau blanc qu*on nomme oiseau-pàtre, parce qu'il se platt au milieu des troupeaux, tantôt se pose sur la corne ou le dos des vaches, tantôt paît au milieu d'elles. Un chien suffit pour garder tout ce peuple heureux et paisible. Le berger surveille à quelque dislance une troupe de grands buffles au poil noir, aux cornes renversées, accroupis dans la vase , et qui soulèvent au-dessus des roseaux leur mufle aplati. Pendant ce temps, la femme du berger prépare le beurre et le fromage dans une hutte en chaume posée à la Usière de la zone verte, demeure éphémère qui se transporte, suivant la saison , de pâturage en pâturage.

Mais que voit-on flotter plus loin dans ce pli du terrain ? C'est la tente d'un Bédouin venu du fond du désert pour faire pâturer et boire ses chameaux. Les uns courent d'eux-mêmes au fleuve et en savourent à longs traits l'onde bienfaisante ; d'autrès, déjà désaltérés, sont couchés dans l'herbe et allongent leur cou de serpent pour atteindre les meilleures touffes. D'épais mimosas ombragent ce rustique Ëden et sont pleins d'oiseaux de toutes

couleurs, verts, bleus, noirs, blancs, qui sautillent joyeusement de branche en branche, et, n'ayant pas à craindre le plomb du chasseur, sont aussi familiers, aussi confiants qu'aux premiers jours du monde. Ce tableau champêtre est encadré d'un côté par la chaîne libyque , dont la ligne aride et rougeâtre va se perdre à l'ouest, et de l'autre par la chaîne arabique, aux tons plus chauds, plus variés, qui court, plus ou moins près du rivage, entre le Nil et la mer Rouge.

Rien ne peut rendre le charme et la sérénité de ces scènes pastorales qui , à tant d'égards, rappellent la vie des patriarches telle qu'elle est racontée par la Bible. Mais après l'Elysée vient l'Enfer, je veux dire l'industrie, représentée ici par la sucrerie de Roda, laquelle appartient, ainsi que celle de Farshout, établie plus haut, à je ne sais quel prince ou princeteau de la famille régnante ou vicerégnante des nouveaux pharaons. Entre le bagne et ces fabriques je ne vois pas bien la différence : arrachés du sein de leur village, de leur famille, les fellahs y sont traînés de force pour y travailler sous le bâton, et sont payés en nature, c'est-à-dire en mélasse, qu'ils sont obligés de consommer euxmêmes, ne trouvant pas à s'en défaire, même à cinquante pour cent de perte. Ceux qui tentent de s'évader sont enchaînés comme des malfaiteurs, et le bâton leur fait durement expier ces velléités d'in-

370 GROTTES DE BEMI-HÀSSAN.

dépendance. L'esclavage des colonies n'était ni plus arbitraire ni plus tjrannique. La canne o'ott partout aux environs , et le sucre, transporté brut au Caire, y est raffiné dans d^autres fabriques appartenant également à des princes : car, aboli en droit par les traités, le monopole règne de fiiit dans toute l'Egypte,

Ce que le fellah chérit par-dessus toute chose, c'est la liberté; ôtez-lui tout, mais laissez-la-lui, elle lui tient lieu de tout, et il est haireux dans son dénûment. C'est à peine s'il le sent, sous ce climat favorisé où un oignon suffit à la vie et où le soleil sert de vêtement. Tout misérable, tout opprimé qu'il est, le fellah adore son Nil ; il est gai , joyeux, toujours prêt à rh'e, à chanter. J'en avais la preuve tous les jours et à toutes les heures du jour : c'était sur les deux rives une fantasia perpétuelle; peuple simple et bon , qu'on rendrait à si peu de frais le plus fortuné du monde.

La première ville après Monfalou est Minieh, pittoresquement bâtie sur la rive gauche du Nil, et dont quelques rues sont ombragées de treilles et de sycomores. J'y passai une journée avec un Espagnol égyptianisé, qui occupe dans la province le poste de pharmacien en chef. Comme nous dtnions ensemble dans ma cange, le reis Omar vint me dire que l'Anglais, dont la barque avait encore ici rejoint ou précédé la mienne, lui avait fait offrir quatre gui-

nées s'il s'arrangeait de manière à ce qu'il arriv&t lui-même au Gaife deux jours avant moi. Il ne s'agissait pour cela que de me les faire perdre en route, sous un prétexte ou sous un autre. Mais le re!s ajouta que je pouvais être tranquille et que j'arriverais en même temps que l'autre, sinon avant lui. Cette tentative de corruption, renouvelée deux fois dans la même journée, fut pour moi un trait de lumière, et je compris alors pourquoi l'Anglais avait pris à Kenné l'initiative d'une séparation.

On se souvient que je lui avais prêté à Khartoum cinquante guinées qu'il devait me rendre au Caire ; il comptait trouver dans cette ville quelques milliers de francs versés pour lui entre les mains de son consul par le gouvernement égyptien, à titre de je ne sais quelle indemnité ; or, en arrivant avant moi, il espérait empocher la somme, et j'aurais ensuite couru après mes guinées, comme tant d'autres, ainsi que je l'appris plus tard , couraient après les leurs. Mais il fut déçu dans son calcul : arrivé au Caire en même temps que lui, selon la promesse de mon reïs, j'eus le temps de prendre mes mesures, et le consul de France me fit payer directement par son collègue de la Grande-Bretagne, lequel connaissait de longue date son compatriote. Plût à Dieu que je l'eusse moi-même connu plus tôt! On ne saurait prendre assez de précautions , ni se montrer trop circonspect avec les Européens, n'importe leur

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