On retrouTe ce nom de Kvitites dans VHycsos des Grecs
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religion. Les premiers objets du culte égyptien furent des animaux inconnus à l'Egypte, et répandus en grand nombre dans toute rËthiopie, preuve incontestable que celle-ci importa ses dieux dans les régions inférieures du Nil. Si, revenant sur ses pas, la civilisation égyptienne remonta le fleuve ensuite et reflua sur TÉthiopie , ce fut beaucoup plus tard, et quand ses progrès l'avaient rendue forte. La flile devenue riche et puissante ne faisait ainsi que rendre, et rendre avec usure à sa mère, devenue, elle, pauvre et faible, ce qu'elle en avait reçu dans l'origine. Ce va-et-vient providentiel et ces restitutions idlérieures ne sont pas rares dans l'histoire de l'humanité.
Méroé a perdu jusqu'à son nom. Assour, un village arabe du voisinage, lui a donné le sien : ce site ' illustre est connu dans la contrée sous le nom de Tarabils d'Assour. On a tout dit depuis Salomon, et même avant lui , sur le néant des empires et sur l'instabilité des choses humaines ; mais, à chaque nouvelle révélation de cette instabilité, de ce néant, on est saisi malgré soi d'une nouvelle émotion. Le spectacle des grandes catastrophes inspire à l'âme, quelles qu'en soient les victimes, une tristesse involontaire, et celte tristesse s'attache aux lieux qui en furent le thé&tre. Ici le paysage est empreint luimême , indépendamment du prestige des noms et des monuments, d'une mélancolie sévère* parfaite-
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ment appropriée à la majesté morne des souvenirs. C'est une double désolation. Le Nil , qu'on ne voit pas, mais qu'on sait être là, coule d'un cdté; une étroite zone de terre végétale, formée par ses inondations, se déroule sur ses bords; mais le fertile humus fait bientôt place au sable aride' qui s'étend dans l'est à perte de vue : c'est partout, de ce côté, la stérilité et la mort. Quelques acacias maigres et rabougris croissent au milieu des ruines. Des plantes herbacées, des asclépias à larges feuilles, envahissent peu à peu les décombres, et les ani* maux du désert, uniques habitants de ces solitudes, les traversent le jour et la nuit pour aller boire au fleuve, et en font retentir les échos funèbres de leurs rugissements.
Notre expédition à Méroé avait pris du temps, et nous ne limes plus beaucoup de chemin ce jour-là. Un nouvel orage éclata dans la nuit , accompagné d'une pluie torrentielle qui envahit la barque entièrement. Ce fut un second déluge : l'eau ruisselait de tous les côtés à la fois, et, jusqu'aux matelas sur lesquels nous étions couchés, tout fut submergé en quelques instants. Mais le soleil du lendemain eut bientôt tout séché. La journée fut fraîche cependant, et je la passai tout entière sur la dunette, sans mettre pied à terre une seule fois. Personne non plus ne descendit, si ce n'est pourtant que, le combustible ayant manqué à Gasparo pour faire sa cui-
sine, il alla ramasser du bois sec dans une lie déserte couverte des plus beaux ombrages. Le vent était favorable, et, ses deux voiles déployées, la dahabiah filait rapidement, sans que les rameurs eussent à s'en mêler; aussi se donnaient- ils du bon temps, dormant, fumant, chantant tout le long du jour.
Les deux rives, toujours plates et sablonneuses, n'offraient à l'œil aucun accident, aucune distraction ; à peine remarquai-je Zeldab , un village de la rive gauche où l'on cultive beaucoup de tabac. La vue plongeait à droite et à gauche et se perdait dans les profondeurs d'un désert uniforme et sans limites. Des nuées d'oies sauvages le traversaient de temps en temps et venaient s'abattre au bord du fleuve; des ibis noirs et blancs voltigeaient à la surface des eaux; des pélicans au bec énorme faisaient la chasse au poisson, et quelque héron solitaire, perché sur ses longues échasses dans une immobilité stupide, nous regardait passer de loin d'un air idiot.
De temps en temps l'eau violemment agitée s'ouvrait avec bruit, et un hippopotame montrait son large mufle, puis sa tête, puis son corps, pour se replonger bientôt dans les abtmes et reparaître un peu plus loin. Je n'en ai vu qu'un seul sortir des flots et gagner la terre afin d'y chercher sa pâture, car ce monstrueux animal est amphibie et se nour-
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rit de substances végétales, comme le rhinocéros et l'éléphant. Sa chah* n'est point mauvaise, du moins quand il est jeune; mais on n'en use guère , vu qu'il est très-difficile à tuer, et encore plus à prendre vivant. Les riverains lui^tendent des filets, mais il s'en joue d'ordinaire; et de quels filets, je le demande, à moins que ce ne fussent des câbles de navire, ne se jouerait pas un animal de celte force et de cette dimension? Ses dents, expédiées en Europe, y sont converties en r&teliers humains et suppléent l'ivoire avec avantage. On fait avec sa peau des boucliers et des cravaches, nommées courbachesj qui servent à conduire les dromadaires , les chevaux, et' sont la terreur des esclaves. Telle est la superstition des naturels, qu'ils s'imaginent de bonne foi que les sorciers prennent souvent la forme d'hippopotames, tant pour se divertir que pour jouer de mauvais tours au pauvre monde. Les hyènes jouissent du même privilège et inspirent , à ce titre de loups-garous, une extrême épouvante. Kourchut-Pacha , l'un des premiers gouverneurs du Soudan, succomba à une mort prématurée pour avoir méprisé le pouvoir surnaturel de ces hyènes ensorcelées, et s'être aliéné par là tous les sorciers de la contrée.
D'autres fois, c'étaient des crocodiles qui nageaient à fleur d'eau, ou, plus souvent, entre deux eaux ,• et dont on n'apercevait que l'effroyable
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gueule prèle à nous engloutir. H n'est pas sans exemple que ce formidable reptile s'élance sur les barques : peu de. temps avant moi, un voyageur aivait eu le bras emporté de cette manière, et la mort avait suivi €Me affreuse blessure. Pour que le crocodile aille respirer à terre, car il est amphibie comme l'hippopotame, il faut que la plage soit d'un facile accès, sablonneuse et solitaire. Alors il s'y vient étendre au soleil et s'endort sans défiance; mais ce sommeil lui est parfois funeste : embusqués derrière des murs construits par eux à cet effet, les indigènes lui lancent dans la gueule ou au défaut du cou un javelot recourbé en forme d'hameçon. Si l'animal n'est pas tué du coup,' il s'enfuit dans le fleuve; mais dans ce cas on lui file une corde attachée au bout du harpon et au moyen de laquelle on le retire du fond des eaux quand la perte de son sang a épuisé sa vie. Les naturels mangent sa chair, qui est blanchâtre, imprégnée d'une forte odeur de marée, et les écailles leur servent également à faire des boucliers. Je n'ai pas ouï dire que le crocodile fdt l'objet d'aucune superstition parmi eux ; mais on sait quel rôle important il jouait dans la mythologie des anciens Égyptiens.
Puisque nous voici sur le chapitre des bètes> qu'il me soit permis de donner un souvenir au léopard privé qui nous tenait si fidèle compagnie depuis Rassala. Il s'était embarqué avec nous à
Khartoum et se comportait fort bien à bord. Les rameurs et le reis lui-même en avaient en d'abord grand'peur; mais son humear douce les avait peu à peu rassurés et avait fini par lui concilier leurs bonnes grâces. Tdtitefois il ne se familiarisait point avec eux ; il se montrait aristocrate . même avec nos propres gens, et ne faisait exception que pour le cuisinier Gasparo, qu'il fréquentait volontiers et auquel il témoignait une bienveillance marquée ; il est vrai que c'est Gasparo qui lui donnait tous les deux jours sa nourriture. Toujours est-il que Tenfant du désert avait la mémoire et la reconnaissance de l'estomac. Ajoutez à cela qu'il avait le préjugé de la couleur, et préférait visiblement, ainsi que je l'ai déjà dit, les blancs aux noirs. Il passait à dormir une grande partie du jour; puis il arpentait la barque dans toute sa longueur, allant et venant, pour faire de l'exercice. Quand l'espace lui semblait trop étroit, il manifestait son désir d'en sortir par une inquié* tude dont j'avais la def. Tantôt, mettant ses deux pattes de devant sur le bord de la barque, il regardait couler l'eau d'un air sombre; tantôt son œil &uve se fixait alternativement sur les deux rives , qui fuyaient devant lui , et un rugissement èlouffé semblait dure : < Rendez-moi l'espace et la liberté. » Alors on le mettait à terre, on le lâchait sans crainte : car, après avoir pris quelque
temps ses ébats» il revenait de lui-même à Teinbarcation.
On passa la nuit devant Damer , une ville de la rive droite qui eut ses beaux jours comme Ghendi et y comme elle , fut saccagée par les Turcs au point de n'être plus aujourd'hui qu'un village d'un millier d'habitants. La nuit était calme et tiède; je la passai presque tout entière couché sur les tapis de la dunette. Un silence profond régnait sur les deux^ rives, interrompu seulement par le clapotement des eaux et par le cri métallique des cigales qui , sous ces climats bienheureux , chantent la nuit comme le jour. Parfois, mais à de longs intervalles, on entendait sur le fleuve le mugissement d*un hippopotame , quelquefois aussi le hurlement lointain d'une hyène, ou l'aboiement d'un chacal. Puis tout se taisait bientôt, et les cigales chantaient toujours dans les mimosas. Rien n'égale le charme et la douceur de ces nuits tropicales , la Umpidité de l'air, le bleu sombre et profond du ciel, la splen* deur du firmament. Uner constellation radieuse, admirable , que nous ne connaissons point en Europe, la Croix du Sud, resplendissait sur l'horizon dans la région occidentale du ciel, et son éclat faisait tout p&lir autour d'elle. Je ne pouvais contempler sans émotion, et je ne puis me rappeler sans un regret mélancolique ces magnifiques étoiles que je voyais en ce temps-là pour la première fois, et
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que je ne devais plus , hélas! jamais voir, puisque mes yeux éteints n'en voient désormais aucune.
II y eut encore un orage dans la journée du 18, précisément au p(ftnt où s'arrêtent les pluies équaloriales, c'est-à-dire entre les 17* et 18» degrés, juste sous le parallèle de Tombouctou. Nous avions passé le matin devant l'Athara, que j'avais traversé et retraversé tant de fois un mois auparavant, dans le pays des Soukrias; C'est le dernier cours d'eau que reçoive le Nil, où il se jette par une large embouchure, à huit lieues environ de Berber, et les bords en sont couverts, surtout du côté du nord et en le remontant un peu , de bouquets de palmiers-doums et de très-beaux acacias. Cette rivière était connue des géographes anciens sous le nom d'Astaboras, et formait, comme on le sait, avec TAslapus, aujourd'hui Fleuve-Bleu, cette fameuse île de Méroé , presque aussi mystérieuse pour l'an- Hquité savante qu'elle l'est encore pour la science moderne.
Peu de temps après avoir dépassé l'Athara , on atteignit la cinquième cataracte. Le fleuve est trèslarge en cet endroit et perd en profondeur ce qu'il gagne en étendue; on était de plus dans la saison des eaux les plus basses , si bien que ce cinquième rapide, très-impétueux en tout temps, était alors hérissé de rochers saillants où les flots se brisaient en écume. La dahabiah, fortement chargée d'ivoire;
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avait un tirant d'eau considérable, et son passage à travers ces écueils n'en était que plus difficile; la moindre déviation Feût infailliblement mise en pièces. Ajoutez à cela que le veut s'était levé , et, quoique favorable , gênait beaucoup la manœuvre. Toutes ces circonstances réunies constituaient un véritable danger. Nos quatorze rameurs et leurs quatorze rames étaient parfaitement inutiles pour nous tirer de ce mauvais pas.
Le reîs était inquiet et nous consultait pour rejeter sur nous, au besoin, la responsabilité d'un sinistre. Mon opinion fut qu'il fallait attendre que le vent tombât, afin de tenter le passage avec des chances moins défavorables. On stationna donc quelque temps au-dessus de la cataracte ; mais le vent ne tombait pas, et, l'impatience s'emparant de tout le monde , on risqua bravement l'aventure. Un silence solennel se fit à bord ; l'émotion était générale. Tous les yeux étaient ardemment fixés sur les écueils menaçants qui nous environnaient de toutes parts, et dont plus d'un écorcha les flancs de la cange. Cette anxiété dura plusieurs minutes, plusieurs siècles; mais enfin, grâce à l'adresse du pilote et avec l'aide de Dieu, nous sortîmes sains et saufs de ce dangereux défilé, et, dès qu'il fut franchi , un eri de joie éclata parmi l'équipage.
Ce péril passé, la fin du voyage n'était plus qu'une promenade. Nous approchions de Berber,
et rien d'intéressant ne s'offrait plus à mes yeux. Le vent noas emportait rapidement , et les rames étaient oisives, comme elles l'avaient été pendant presque tout le voyage. Jamais navigation ne fut plus heureuse; elle avait dépassé toutes nos espérances. Déduction faite de notre séjour à Sourourab et de notre excursion aux Tarabils d'Assour, nous avions fait, en moins de cinq jours» et en stationnant toutes les nuits , un trajet qui exige souvent plusieurs semaines, même au temps de la crue, beaucoup plus favorable que la saison des basses eaux où nous nous trouvions. Mais nous avions eu lèvent constamment propice, et pas le moindre accident n'avait ralenti notre marche.
L'équipage était dans la joie; n'ayant autre chose à faire qu'à se divertir, il se livra, aux approches deBerber, à une fantasia qui dura jusqu'au soir. C'étaient des chants sans fin, mais toujours les mêmes , car la variété est un besoin de la civili* sation tout à fait incx)nnu des sauvages : rien n'est blasé en eux, et leur oreille moins que tout le reste. Une note unique, mille et mille fois répétée , suffit à leur plaisir, que dis- je? à leur bonheur, et finit par les jeter dans l'extase. D'ordinaire l'un des rameurs commençait tout seul ; après quoi les autres reprenaient en chœur, sinon en partie, et le final se terminait toujours par des cris d'allégresse que l'écho des deux rives répétait longtemps.
Le reïs, entraîné par l'exemple, ne dédaignait pas de prendre part à la fête : il chantait comme les autres, battait la mesure dans ses mains, et, accroupi sur les talons, remplissait les fonctions de chef d'orchestre. Il y mettait tant d'ardeur, qu'il me rappelait le vieil Habeneck à son pupitre du Conservatoire. Je n'ai d'ailleurs que peu de chose à dire de lui. Nonobstant sa bastonnade de Khartoum , dont, il est vrai, nous étions parfaitement innocents , il se montra complaisant pour nous pendant tout le voyage, et d'une humeur trèségale. La barque dont le commandement lui était confié était tenue sufQsamment bien; il y régnait un certain ordre et une certaine discipline : seulement, mais il n'en pouvait mais, elle était pleine de cancrelas , ce hideux scarabée qui s'empare des navires sous les latitudes chaudes, et que le froid, seul parvient k détruire. Noos en trouvions partout, dans notre linge, dans nos habits, dans nos lits , dans nos provisions, et jusque dans l'eau des gouleh. Hais on s'habitue à tout , et nous avions fini par n'y plus faire aucune attention. Je passe sous silence les rats, dont toutes ces barques sont infestées, et qui rongèrent ma tente pendant la traversée. Quelques-uns laissaient après eux une forte odeur de musc.
Il était dix heures du soir quand nous abordâmes à Berber ; on compte, de Khartoum à cette
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yiUe, une soixantaine de lieues. L'heure était trop avancée pour qu'il nous fût possible de débarquer, et nous passtoies cette nuit encore dans la dahabiah. C'était la sixième que nous y passions.
QjCAor?
BËKBËR.
H. Lafargue, un négociant françs^is établi dans le pays, nous donna l'hospitalité à Berber, et nous abandonna, pour nous et nos gens, dans sa propre maison , tout un corps de logis qu'il n'habitait pas. Il en occupait un autre avec sa famille à l'extrémité d'un jardin qui nous séparait. Tout en étant chez lui, nous étions donc parfaitement chez nous.
Sa famille se composait d'une jeune et très-noire Abyssinienne nommée Marie, qu'il avait épousée dans toutes les règles, bien que plus âgé qu'elle de quelque trente ans, et qui lui avait donné en légitime mariage un petit mulâtre aux trois quarts idiot ; le croisement des deux couleurs, des deux races, et le mélange du sang français avec le sang aMc^n, n'avaient pas cette fois produit un heureux résultat. Aussitôt mariée, Mme Lafargue, puisqu'il faut Tap-
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peler par son nom, s'était habillée à Teuropéenne, sans oublier le chapeau; mais elle avait oublié la chaussure, et ne portait ni bas ni souliers. Elle aurait mieux fait de ne rien porter du tout, je veux dire rien d'européen : jolie et faite à ravir, elle l'eût paru davantage encore dans son premier costume. Elle soignait son mari, malade alors delà fièvre, avec sollicitude, ou du moins avec assiduité. Elle comprenait le français, le parlait au besoin; mais la présence d'étrangers lui imposait, et, quoique je la visse plusieurs fois par jour, c'était tout au plus si nous échangions de temps en temps quelques mots , tant la timidité paralysait sa langue.
Nous trouvâmes à Berber un autre Européen à peine âgé de quinze à seize ans, qui avait déjà fait une expédition commerciale sur le Fleuve-Blanc. Savoyard de naissance, et neveu de M. Yaudey, consul de Sardaigne à Khartoum, il attendait ici le retour de son oncle, au moment même où celui-ci périssait misérablement, comme je l'ai dit plus haut, sous les flèches des sauvages. H. Jules, c'était le nom de ce jeune homme , nous servit de cicérone el nous fit les honneurs de l'endroit en lieu et place de notre hôte, que sa maladie empêchait de sortir. M. Jules était naturellement l'ami de la maison Lalargue.
La province de Berber formait alors une mudirie
qui dépendait administrativement de Khartoum el qui, depuis la réorganisation du Soudan, relève directement du Caire. Je vis plusieurs fois le mudir. Il vint chez nous et me fit toute sorte d'offres de services dont je n'acceptai qu'une seule. J'étais sans nouvelles d'Europe depuis cinq mois ; mes parents et mes amis ignoraient de leur côté ce que j'étais devenu. J'avais bien écrit de Djeddah; mais mes lettres étaient-elles parvenues? J'écrivis de Berber, ett expédiées au Caire par le mudir lui-même, ces nouvelles lettres arrivèrent très-exactement à leur destination.
J'eus des rapports de politesse avec les autres autorités de la ville. Un de ces fonctionnaires, Arabe d'origine, et dont je regrette d'avoir oublié le nom, se montra particulièrement poli ; il nous visitait tous les jours, plutôt deux fois qu'une. S'étant aperçu que ma vue était gravement affectée, il me raconta qu'un de ses amis, frappé d'une cécité complète, avait été guéri par un hakim^ ou médecin, qui habitait le village de Déraoua, dans la Haute- Egypte. On m'avait également signalé un vieux médecin syrien qui habitait le mont Liban et qui, adonné spécialement aux maladies des yeux, avait fait des cures merveilleuses. Gomme je devais, à un mois de là, traverser la Haute-Egypte , et que la suite de mon voyage me conduirait plus tard au Liban, je me promis de consulter en passant, ne
fùi-ce que pour l'acquit de ma conscience, ces deux fameux Esculapes.
Le pays de Berber ou Barbar, car en arabe Va e\ Ye se confondent, n*est séparé de la province de Ghendi, d*où nous venions, que par un monticule calcaire appelé Hadjar-el-Ass4l, au pied duquel nous avions passé. Il confine à Test avec la grande tribu des Bichari , établie entre le Nil et la mer Rouge. De l'autre côté du fleuve, mais plus à Touest, sont les Kababiches, Arabes pasteurs et cultivateurs , issus des premières migrations du Hedjaz. Dans la même direction se trouvent les Mahassy, peuplade indigène dont le pays, Dar-cl- Mahass, est séparé de Dongola'par la province de Sokott.
Ces diverses tribus, y compris le peuple de Berber, ainsi que les Danagla qui habitent Dongola, et les Knouz, les Xalabcha, les Gbellali, échelonnés le long du Nil dans la Nubie inférieure, paraissent toutes originaires des pays qu'elles occupent, et sont un rameau sans doute de l'ancienne race éthiopienne, dont elles ont conservé, avec plusieurs coutumes, le type originel. Les idiomes en usage parmi elles et dont on n'a, jusqu'à présent, retrouvé aucune trace dans l'égyptien antique, procèdent, selon toute apparence, d'une langue commune, celle probablement de l'ancienne Ethiopie. Plusieurs de ces idiomes, ceux entre autres desKnouz,
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des Mahassy, des Danagla, et des Barabras oo Berbers, ont une grande similitude non-seulement avec ridiome desBichari, mais avec celui des tribus de Taka et des bords de la mer Rouge qui sont d'origine africaine.
' Pour en revenir aux Berbers' ou Barabras, car c'est le même peuple, nommés plus communément en Egypte Berbérins ou Barbarins, ils étaient gouvernés, avant ta conquête des Turcs, par desméleks héréditaires qui prélevaient la dtme sur tous les produits, et dont le dernier régnant, Nftser-Adyn, fut le premier à faire sa soumission à Ismaïl*Pacha. Le gouvernement de ces roitelets était assez paterne, et l'usage du bâton était alors inconnu. Sous ce rapport les Berbérins n'ont pas gagné au change , car on sait que le bâton est le premier et le dernier argument des Osmanlis. Ces méleks étaient doués en général d'une haute stature , condition indispensable pour inspirer du respect aux naturels, qui regardent une petite taille comme incompatible avec le courage et la force, seules vertus qu'ils vénèrent. Cette opinion, ce préjugé, si l'on veut, était partagé par les anciens Égyptiens, à en juger par les peinures et les sculptures restées d'eux, où sont représentés des conquérants et des rois.
Les Berbérins sont, comme on vient de le voir,
1. J'ai dit que j'avais trouvé des Chellouks au Maroc ; j'y ai trouvé également un peuple du nom de Berbers,
de race indigène. Leur humeur est pacifique, leurs mœurs fort douces. Ss se livrent volontiers au commerce, ont le goût des spéculations, et beaucoup s'assurent par ce moyen uoe certaine aisance. Leurs habitations sont moins misérables que celles des aatres Nubiens, en terre plus souvent qu'en chaume, pourvues d'angarebs en grand nombre et de nattes fines artistement tressées avec des pailles de diverses couleurs. On retrouve dans presque toutes Tantique et primitif escabeau à trois pieds dont j'ai parlé précédemment. Les Berbérins sont communément d'assez beau:x hommes, sauf qu'ils ont les jambes un peu grêle^. Beaucoup d'entre eux tressent leurs cheveux comme les femmes; d'autres les ramènent en avant, de manière à former une huppe au-dessus du front. Leur accueil est cordial, leur salut poli quoique bref, leur langage laconique, et, moins cérémonieux que leurs voisins, ils sont plus hospitaliers qu'eux. L'usage du tabac est général parmi les hommes ; mais ils \ë mâchent plutôt qu'ils ne le fument. Bien moins fiers, moins indépendants que les Arabes, ils aliènent volontairement leur liberté : les grandes villes d'Egypte, surtout le Caire, regorgent de Berbérins qui viennent y chercher du service ; comme ils sont dociles et relativement propres , que tous ou presque tous lisent et écrivent l'arabe , qu'ils savent compter et passent pour fidèles^ on les préfère à tous les autres domestiques.
Les parties cultivées du sol donnent du froment, de Forge , du dourah en abondance, du coton en quantité médiocre. Les dattiers sont rares à cette latitude. Les arbres les plus répandus, presque les seuls, sont les acacias, dont les branches ploient sous les nids d'oiseaux. Le bétail se compose de bœufs à bosse. Les chameaux sont une des richesses du pays. Les chevaux dits de Dongola, dont la race est si recherchée enÉgypte, sont aussi communs auBerber qu'à Dongola même : ils méritent leur réputation, sont hauts de taille, ramassés plutôt qu'allongés, ont la tête busquée et beaucoup de feu. La plupart sont noirs avec les quatre pieds blancs. Les déserts environnants sont peuplés d'autruches et d'une espèce de gazelle nommée arto/, et plus grande que celle du Soudan supérieur ; la chair en est bonne, et leur peau sert à faire des outres très-estimées. On y rencontre aussi à l'état sauvage l'âne ou onagre, qui est tout à fait indomptable, le bœui, la chèvre et le mouton, qui ne le sonl pas moins ; ils se défendent victorieusement contre l'homme, et l'on ne réussit à les prendre vivants qu'au moyen du lacet, comme les gauchos s'emparent des chevaux libres dans les pampas de l'Amérique méridionale.
La ville de Berber, étant sous le 18* degré, se trouve hors de la limite des pluies régulières, et la construction des maisons l'atteste suffisamment : car toutes 001 presque toutes sont en terre, et quelques
jours de pluie continue les convertiraient en boue. D y pleut cependant, mais ce sont des averses passagères, semblables à celles que nous avions essuyées sur le Nil : le soleil a bientôt tout séché. Ces courtes ondées n*en contribuent pas moins à la fertilité du sol , plus même que les débordements du fleuve nourricieV qui, roulant ici dans un lit profond, entre des berges élevées, n'épand ses ondes dans la campagne, au temps de la crue, qu'en quantité insuffisante. Peuplée de six à sept mille habitants dispersés sur un vaste espace, la ville est Irès-irrégulière, mal bâtie, encore plus mal percée, sale, poudreuse, sans ombre, sans caractère, sans intérêt en un mot, et formée de la réunion de plusieurs villages dont le plus grand, El-Mekhelr, était la résidence des anciens méleks. Le nom de Berber est moderne et de création égyptienne, comme celui de Kassala, substitué par la conquête ottomane à celui de Taka.
Il me reste à parler de la plus belle partie du genre humain, fort belle en effet à Berber. Ne portant dans leur intérieur d'autre costume que celui de leur mère commune au paradis terrestre , les femmes vaquent aux soins domestiques , triturent le grain entre deux pierres, en guise de moulin, et pétrissent avec la farine ainsi obtenue des pains plats ou galettes, qu'elles font cuire, conmie les Bédouins du désert, sur les pierres chauffées du foyer , et qui
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s'appeUent kisr dans Tidiome du pays. Ce sont elles qui fabriquent également la mérisse ou bouza, sorte de bière tirée du douraK en fermentation, et que les naturels boivent immodérément jusqu'à ce qu'ivresse s'ensuive. Les plus adroites tressent les jolies nattes bariolées qui tapissent leurs maisons, et font d'autres ouvrages en paille , des couvre-plats , des paniers à beurre d'un goût parfait.
Les maris s'absentanl souvent f^our leurs spéculations, leurs affaires, les femmes jouissent d'une grande liberté ; elles sont maîtresses au logis et reçoivent qui bon leur semble pour charmer leur solitude. Soit par celte cause, soit par toute autre, le divorce est d'un fréquent usage au pays des Barabras ; j'allais presque dire qu'il y était en honneur. Toutefois, si le mari divorcé se repent, il peut, quoique remarié, reprendre sa première femme ; il n'a pour .cela qu'à répudier la seconde. Mais voici un trait de mœurs bien singulier et unique , je crois, dans le monde entier : pendant les quelques jours qu'exigent les formalités légales, la première femme a le droit de se choisir un mari provisoire. L'intérim lui plaît-il, elle s'y fixe) si bien que l'époux volage qui, la veille avait deux femmes, n'en a pas même une le lendemain.
Les Barbarines renchérissent sur l'humeur accorle des Barbarins, et ne sont pas'du tout farouches ; il est vrai que leurs maris ne sont pas jaloux. Elles
fareut les premières, au temps de la conquête, à se familiariser avec les Turcs, tandis que leurs voisines les fuyaient avec épou?ante du plus loin qu'elles les apercevaient. Les étrangers ne leur font donc pas peur, et j*eus moi-même, plus d'une fois, Toccasion de m'en convaincre. Lorsqu'en me promenant dans ies rues j'en voyais d'accroupies au seuil de leur porte, j'ai dit dans quel costume, elles se levaient avec courtoisie, me baisaient la main, et m'invitaient à entrer chez elles, quoiqu'elles fussent seules ou peut être parce qu'elles étaient seules. Quand je me rendais à leur invitation, elles me faisaient les honneurs de la maison avec toute sorte d'empressements et m'offraient avec bonne gr&ce tout ce qu'elle renfermait. Leur hospitalité va quelquefois, dit-on, et certes elle ne saurait aller plus loin, jusqu'au don d'elles-mêmes. Hais la vérité me force i convenir que dans ce cas le beurre fort dont leurs cheveux sont graissés doit gâter quelque peu l'aventure.
Le doulka ou telka est fort à la mode i Berber : c'est un onguent ou baume composé de moelle de bœuf et de diverses plantes aromatiques, où le sandal m'a paru dominer, et dont on s'oint le corps comme les athlètes anciens se le frottaient d'huile fine. Ces frictions odoriférantes ont le triple avantage d'assouplir les membres, de détendre les muscles et d'adoucir la peau, en même temps qu'elles
reposent des plus grandes fatigues. Gomme j'aime, eu ma qualité de voyageur, à me rendre compte des choses par moi-même, je voulus expérimenter sur place cette bienheureuse onction. H. Jules nous conduisit à cet effet, l'Anglais et moi, dans une maison écartée, à l'une des extrémités de la ville et sur la lisière du désert. Ce bouge, c'en était un dans toute la force du mot, était une brasserie du cru , c'està-dire qu'il était fréquenté par les buveurs de bouza. Ce breuvage, si fort goûté des Éthiopiens modernes, et qui, légèrement acidulé, n'est pas trop désagréable quand il est frais et qu'il fait chaud, attendait les chalands dans de grandes jarres fort peu appétissantes. La sibylle de l'antre était une vieille indescriptible : < Grands dieux ! m'écriai-je in petto, le dictaroe réparateur doit-il passer par de telles mains! »
J'allais quitter la place incontinent, lorsqu'apparurent trois statues d*ébène d'une beauté accomplie, et vêtues d'un anneau d'or passé dans le nez. Elles nous abordèrent en chantant, dansant, battant des mains. La position était changée : mon projet de retraite fut abandonné. L'une de ces Grâces africaines s'appelait Amna ; une autre Aoua , c'est-àdire Vent, nom qu'elle méritait par sa légèreté; la troisième en portait un que j'ai oublié , mais dont la traduction littérale était : J'entends, f obéis. On ne saurait exprimer d'une façon plus pittoresque et
plus rapide la docilité féminine. Ces préliminaires se>passaient dans la cour fermée à tous les yeux par de hautes murailles, et munie d*angarebs. Nous fûmes invités à pénétrer dans la maison ; je ne pus m'y résoudre, tanH*atmosphère y était étouffée, et je préférai demeurer en plein air : la nuit était fraîche , les étoiles scintillantes. Mes deux compa* gnons se montrèrent moins difficiles et disparurent dans les ténèbres intérieures. Resté seul dans. la cour, je m'établis sur un angareb et la cérémonie commença*
Aoua m'était échue en partage. Ses petites mains de yelours noir remplirent leur office avec une dextérité, une insouciance qui décelait une grande habitude et une expérience consommée. La séance ne fut pas courte, car il faut frictionner longtemps pour obtenir le résultat voulu. J'avoue qu'il fut manqué pour moi : l'opération terminée, je n'éprouvai point le bien-être qu'on m'avait promis et, rentré chez moi, mon premier soin fut de détruire l'ouvrage d'Âoua en me lavant à grande eau de la tête aux pieds.
Le passage de la haute à la basse Nubie peut s'opérer par le Nil, mais c'est une voie très-longue : à une cinquantaine de lieues au-dessous de Berber, qui occupe la rive orientale, le fleuve revient sur luimême presque en plein sud jusqu'à Amboukol, et fait un coude de deux cents lieues au moins. Oaren-
contre de plus, dans cet immense circuit, deux nouyelles cataractes , la quatrième et la troisième ; or, dans la saison où nous nou$ trouvions, il est presque impossible à une barque d*un tirant d'eau quelque peu fort de^ franchir ces deux rapides. A quoi il faut ajouter que la deuxième cataracte, celle d'Ouadi-Halpha , la plus grande de toutes, puisqu'elle a quinze pieds au moins de pente, est tout à fait infranchissable à l'époque des basses eaux. La Yoie de terre est donc en tout temps la plus courte , et elle était alors la seule praticable. C'est dans cette vue que nous nous étions fait suivre de nos dromadaires. Ils nous avaient rejoint à Berber en fort bon état» nonobstant la désertion de Hassan resté à Ghendi, comme on l'a vu plus haut, et nous fîmes sans retard nos préparatifs de voyage.
Il nous fallait traverser l'Atmour-BelA-Ma, le Désert sans Eau. Un désert de plus ou de moins n'était pas une grande affaire après en avoir tant franchi. Celui-là pourtant n'est pas commode; il n'a pas moins de cent lieues, avec un seul puits à moi- ' tié chemin. Aussi est-il indispensable d'y marcher très-vite : car, si agueijis que les chameaux soient contre la soif, il faut pourtant qu'ils la satisfassent, et cinquante lieues sans boire sont une abstinence déjà fort dure. Il nous fallait de plus emporter toute l'eau nécessaire à nos besoins et à ceux de la caravane pendant ce long trajet. Nous achetâmes donc
àBerberane cinquantaine d'oatresou^AtrfeA, que nous devions, ainsi que les deux barils dont nous nous étions munis au Caire, remplir d'eau du Nil en quittant les bords de ce fleuve. Nous limes fabriquer cent livres de biscuit. Nous renouvelâmes nos pro« visions épuisées. M. Lafargue les accrut d'un sac de haricots de Soissons transplantés par lui i Berber, où ils réussissent fort bien. Il me força de plus à accepter, présent inappréciable, vingt-cinq bouteilles de bourgogne, et, joignant l'agréable à l'utile, sa femme ajouta pour son compte un panier d'oftrî destiné à rafraîchir l'eau et à nous la faire trouver meilleure. Ma tente me redevenant nécessaire, mais ayant été à demi dévorée par les rats du Nil, il me la fallut faire réparer par un tailleur du pays, qui demandait modestement, pour la réparation» dix fois plus que la tente n'avait coûté.
Cette route est fort redoutée à cause des fatigues, des dangers qu'elle présente, et elle l'était bien plus autrefois, car les Bédouins l'infestaient et détroussaient les caravanes. On a gardé dans le pays le souvenir d*un fameux brigand nommé Nalm , qui rançonnait impitoyablement les voyageurs ; les pauvres seuls trouvaient grâce devant lui : bien loin de leur rien prendre, il leur donnait ordinairement un chameau avec une outre pleine d'eau, et les laissait continuer leur voyage en toute liberté. Les choses sont bien changées. L'Atmour-Belâ-Ma est aussi sûr
aujourd'hui que les rues de Paris, plus même : car, si quelque chameau s*abat et succombe à la soif, à la fatigue, on abandonne sa charge au milieu du désert sans craindre que personne y touche, et elle demeure là, souvent fort longtemps, sous la garde de Dieu, jusqu'à ce que le propriétaire la fasse chercher par des chameaux frais.
Un fonctionnaire spécial et responsable est chai^ de la police de ce long parcours, de Berber où il réside, à Korosko où il a un représentant. Son titre, Cheik-d-Aimour, Gheik du Désert, indique la nature de ses fonctions. Nous le fîmes appeler quand nos apprêts furent terminés, afin qu'il nous procurât, comme c'était son devoir, les chameaux dont nous avions besoin. Il nous en fit prendre quatorze, ce qui était beaucoup trop, la moitié nous eût suffi; et nous les payâmes très-cher : car celte route étant constamment fréquentée par les caravanes, et presque tout le commerce du Soudan en Egypte et de l'Egypte au Soudan passant par là, il en résulte naturellement une grande hausse dans tous les prix. Enfin, après avoir bataillé longtemps et beaucoup marchandé, on tomba d'accord, et notre départ fut fixé au 23 mai, à l'Asr, c'est-à-dire après la prière de trois heures, quoique ce fût un mardi, jour réputé néfaste chez les musulmans.
Avant de quitter Berber, disons deux mots de notre ami le léopard. Le corps de logis habité par
BERBER. i6i
nous avait une cour où il prenait ses ébats, et une galerie couverte où, couché à nos pieds, il se tenait à l'abri du grand soleil. Sa présence avait mis en révolution la basse-cour de Mme Lafargue, quoique séparée de lui par un grand mur. Les paons se montraient les plus agités, les plus turbulents, et, perchés sur le mur de séparation, comme pour défier leur ennemi , poussaient tout le long du jour des cris de paon, c'est-à-dire affreux. Mais voici, pour rendre hommage à la vérité, un épisode qui fit peu d'honneur à l'enfant du désert. Un âne étant entré dans la cour chargé de je ne sais plus quoi, le léopard courut à lui pour jouer bien plus qu'avec des intentions hostiles. Maître Aliboron ne le comprit pas ainsi : à la vue du terrible animal il lança une ruade si désespérée et accompagnée d'un si formidable braiment, que le léopard interdit battit en retraite au plus vite et, j*ai honte de l'avouer, vint se réfugier entre mes jambes. Le respect de la vérité peut seul, je le répète , m'arracher un si pénible aveu. Soyez cléments, ô lecteurs! les courages les plus éprouvés sont sujets à des défaillances : Ajax et Roland n'étaient pas toujours eux-mêmes.
LE PATS DE BOBATÂT.
Nous partîmes de Berber au jour dit et presque à Tbeure fixée, chose rare dans ces pays indolents où le temps a si peu de valeur. H. Jules nous fit la conduite à cheval jusqu*à la première couchée. Nous avions compté avoir H. Lafargue pour compagnon de voyage , ses affaires l'appelant en Egypte; mais son état de santé ne lui permit pas de partir avec nous. Il ne put se mettre en route que beaucoup plus tard, et je ne le revis au Caire qu'au mois d'août suivant. A peine sortis de la ville, nous fûmes régalés d'une odeur de cadavre abominable : nous étions près d'un cimetière, et les hyènes sans doute en avaient déterré quelques habitants, dont l'incurie africaine ne s'était pas donné la peine de refermer les tombeaux. Partis tard, nous fîmes ce soir-là peu de chemin, et nous dress&mes nos tentes en rase campagne, non loin
LE PATS DE ROBATÂT. 163
d'un yiUage nommé Khor. La nuit était fraîche, quasi froide, et un grand feu de bois allumé près des tentes nous parut fort doux. Le lendemain malin, on nous apporta du village autant de lait que nous en voulûmes. Une conserve d'eau se trou^ vait dans le voisinage ; nous y déjeunâmes avec M. Jules, qui, après, nous fit ses adieux; et nous re* partîmes aussitôt, lui pour Berber, nous pour Korosko.
La descente du Nil de Rhartoum k Berber ne m*avait point déplu : cette navigation est commode et sans fatigue ; mais à la longue elle devient moniitone, et je lui préfère, pour ma part, le voyage par terre, toutes les fois qu'il est possible. J'étais ravi de me retrouver en selle sur mon dromadaire , excellent animal que j'avais monté si longtemps et dont j'étais séparé depuis près d'un mois. Je dois confesser qu'il ne partageait point, quant à lui , ma satisfaction : il m'avait revu sans même me reconnaître ; car, ainsi que je l'ai dit précédemment, le chameau ne fait aucune différence entre son maître et le premier venu. S'il avait pu savoir quelle épreuve l'attendait, il se fût certainement montré plus froid encore à mon égard. L'Atmour-Belâ-Ma est la ruine des chameaux. Un nombre énorme y périt. Ceux qui en reviennent sont réputés de bonne race; mais ceuxlà même ont besoin, pour se refaire, d'un long repos. On m'avait annoncé à Berber que mon hedjm
iek LE PATS DE ROBATÂT.
ne supporterait pas l'épreuve; mais j'avais de lui meilleure opinion, et ma confiance ne fut point trompée.
On n'aborde pas immédiatement ce redoutable désert ; on débute par suivre la rive orientale du ' Nil pendant une cinquantaine de lieues , jusqu'au point où il commence à revenir sur lui-même. Celte première partie du voyage n'est nullement pénible ; elle est même , en somme , assez agréable , quoiqu'elle manque de variété. A gauche on a constamment le fleuve ombragé partout de magnifiques doums, et semé d'îles vertes dont plusieurs sont cultivées, même habitées, et qui toutes ont un nom particulier : ce sont d'abord Drekeh et Kandeissi ; viennent ensuite Yanghé, Artol, Rourkos; puis enfin la grande tlede Mokrat, qui a huit lieues de long et d'un seul Nil en fait deux. Les bords du fleuve sont cultivés en beaucoup d'endroits sur une largeur de deux à trois cents pas, tantôt plus, tantôt moins, selon que la nature du terrain s*y prête; puis la culture expire faute de terre végétale, et le sable reprend son empire, empire immense qui s'étend jusqu'à la mer Rouge.
Ce pays a beaucoup de ressemblance avec les rives du Fleuve-Bleu, que j'avais précédemment suivies d'Aboukhara à Khartoum. Gomme dans cette partie du Soudan, les villages se succèdent ici d'assez près pour qu'on en rencontr&t tous les jours
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plutôt deax qu'un. Quoiqu'ils ne payent pas de mine, les huttes de chaume y sont pourtant rares. Les maisons, bâties en terre, forment des cubes parfaits, comme toutes celles de ces contrées, et, terminées en terrasses, n'ont pour la plupart qu'une pièce unique. Le premier de ces villages après Khor estÂbeydyeh, d'assez bonne apparence , et dispersé sur un espace considérable. Comme nous y faisions une pose à l'ombre des doums, un habitant du voisinage nous envoya des angarebs pour nous reposer ; unautre nous apporta du lait; un troisième deux moutons gras, dont Gasparo s'empressa de faire l'acquisition pour les besoins du voyage, mais qu'il paya bien ; cette route étant, comme je l'ai déjà dit, fréquentée toute l'année par les caravanes, les objets de consommation y doublent, y triplent de prix. Non loin de ce village, vers le sud-est, est une grande masse de décombres, qui doit être, à en jpger par la quantité de briques qui s'y trouvent, l'emplacement d'une ville ancienne. Mais quelle ville? L'histoire et la tradition sont muettes à son endroit.
Keneyneyteh, qui vient ensuite, est le dernier village de la province de Berber, et Nédi, qui lui succède, est le premier du Dar ou Pays de Robatât, qui se développe le long du Nil et semble avoir été encore plus maltraité par la nature que ses voisins. La terre végétale lui a été départie d'une main avare; aussi le froment y est-il rare, et le
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dourah peu abondant. Pourtant les villages continuent sans interruption, à plus ou moins de dis* tance les uns des autres : les principaux par lésquels ou près desquels nous passâmes sont Aba- Hachim, Abou-Hachim, Egheg, Koueïb et Koudrouab, tous endroits insignifiants que je ne cite que pour l'acquit de ma conscience de voyageur, et pour servir, au besoin, d'itinéraire à ceux qui viendront après moi.Yula proximité de ces villages, on campait tous les soirs dans un nouveau. Des kbans ou caravansérails ont été construits à chaque station pour la commodité des caravanes. Ce sont des maisons plus ou moins spacieuses, suivant l'importance ou rhospitalité du lieu, ouvertes à tous les vents, comme à tous venants, et meublées de leur quatre murs. Je me donnai bien garde de mettre jamais le pied dans ces refuges banals, suspects à mes yeux sous plus d'un rapport : leur malpropreté seule aurait suffi pour m'en tenir aune distance respectueuse. J'aimais beaucoup mieux ma tente , où je dormais toutes les nuits en paix et en sûreté.
Une fois cependant, le soir nous ayant surpris loin de tout village, de toute habitation, il nous fallut camper en plein désert, et c'est précisément cette soirée, cette couchée, dont le souvenir m'est le plus présent encore aujourd'hui. J'avais l'habitude de faire tous les jours, pendant le gros de la chaleur, une longue halte au bord du fleuve, sous l'ombrage
épais des doums. Du café, une pastèque, quelquefois da lait, me composaient là une collation quotidienne et bien frugale, qui, toujours la même, ne me lassait pourtant jamais. Mon dromadaire, marchant beaucoup plus ^ite que les chameaux de la caravane, avait en peu de temps sur elle une avance considérable, et quand elle m'avait dépassé pendant ma halte du milieu du jour, je la laissais prendre à son tour sur moi autant d'avance qu'eUe voulait, sachant bien qu*unefois en selle je l'aurais promptement atteinte. J'avais ainsi tous les jours plusieurs heures de solitude complète, de repos, de liberté.
Or donc, ce jour-là, je m'étais oublié plus que de coutume, et, lorsque enfin je songeai à m'arracher de ma fraîche retraite pour rejoindre la caravane, elle était déjà bien loin. Sa trace était visible, et cette route est d'ailleurs tellement battue que je ne courais , quoique seul , aucun risque de m'égarer. Et puis, en cas d'incertitude, le flair de mon hedjin eût suppléé à mon ignorance et m'aurait maintenu . dans la bonne voie. Le lançant donc au grand trot, je m'abandonnai à son instinct sans aucune inquiétude ; j'atteignis ainsi le bord du Nil, dont je m'étais écarté quelque temps.
Jusque-là Thorizon avait été ouvert de tous les côtés, et le chemin parfaitement plat. Ici tout changea. Le pays se resserre brusquement : une colline rocailleuse court à droite et intercepte la vue
du désert. En face , la perspective est bornée par des hauteurs pittoresquement découpées, mais dépouillées de toute végétation. A gauche, le Nil coule à travers des rochers qui semblent vouloir arrêter sa course et où il se brise en cataractes. Par delà le fleuve, loin, bien loin dans Touest, le regard se perd dans d'incommensurables plaines; un étroit sentier est Tunique passage ménagé par la nature entre le fleuve et la colline. Ce sentier, d'abord en pente douce, s'élève graduellement, bordé des deux côtés de vigoureux arbustes, parmi lesquels le henné se distingue par ses baies rouges , et le tamarinier par son noir feuillage.
Rien n'est plus simple assurément qu'un tel paysage, et quelques coups de crayon en' rendraient Taspect matériel; mais rien , non , rien, ni le pinceau ni la parole, n'en pourrait peindre l'ineffable charme. Je ne sais quelle mélancolie calme était répandue sur cette nature primitive , agreste , solitaire, et dont le silence n'était alors troublé que par la grande voix du roi des fleuves. Le soleil couchant vint lui prêter encore sa magie : les rochers s'empourprèrent, le Nil roulait des flots d'or, et, déjà plus pâle à l'Orient, le ciel passait par des gradations insensibles du rouge le plus vif au plus sombre azur. Gomme si mon dromadaire eût été en communication avec moi , qu'il eût compris ou partagé mon ravissement, il avait de lui-même
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ralenti son allure et gravissait au pas ce sentier charmant. Loin de le presser , j'aurais bien plutôt encore retardé sa marche, tant je craignais de Yoir fuir derrière moi ce site enchanté. Plongé, abîmé dans une de ces douces rêveries qui sont la joie, le prix du voyage, et que le mouvement continu, cadencé du hedjin rendait de plus en plus profonde, je ne voyais pas s'allonger autour 'de moi l'ombre des collines, ni s'éteindre par degrés l'illumination du conchant. En quelques instants les teintes grises* du crépuscule eurent tout envahi , la terre d'abord, et bientôt après l'espace entier du ciel. La nuit s'a- Tançait à grands pas; elle arriva, et, quand je rejoignis enfin la caravane, elle était tout à fait venue. Notre petite armée était campée loin de tout lieu habité, jsur un plateau sablonneux qui dominait le fleuve et qu'ombrageaient quelques bouquets de palmiers-doums d'une admirable végétation. Autant la soirée avait été calme, autant la nuit fut terrible; un simoun brûlant se leva aux premières étoiles, et souffla , dès qu'il fut levé , avec une violence effrayante. Ployés, tordus par la tourmente, les doums exhalaient dans l'ombre des gémissements éplorés : la pauvre àme enchaînée qui les anime était visiblement en détresse. Celle des chameaux ne l'était pas moins; la tète cachée entre * les jambes, ils poussaient, eux aussi, de sourds mugissements, et, bouleversé jusque dans ses abl-
mes par la fureur du vent, le fleuve mêlait d'en bas ses lamentations à tous ces cris désespérés. Mais le plus à plaindre était, sans contredit, Thonnéte Gasparo:sa cuisine en plein air fut submergée en quelques minutes par le sable qui arrivait sur nous du désert en épais tourbillons ; voilà notre marmite renversée, et le souper de tout le monde cruellement compromis. J'en excepte les chameliers. Goachés derrière leurs bétes dont ils se faisaient un rempart, ils mangeaient avec une stolque insouciance le biscuit dont nous leur faisions matin et soir une libérale distribution ; après quoi ils burent à pleine outre Teau du Nil , la meilleure du monde, puis s'endormirent du sommeil des bienheureux, comme s'ils eussent été déjà sur les vertes pelouses du paradis de Mahomet.
J'imitai de mon mieux le sage exemple qu'ils nous donnaient. Quoique ma tente fût fixée par des cordes à des piquets enfoncés en terre profondément, je n'osai pourtant me confier à sa solidité; craignant que, renversée, emportée par la rafale, elle ne m'étouffàt sous son poids pendant la nuit, je la désertai pour dormir et me couchai à la belle étoile sur un tapis, en m'abritant le mieux possible derrière le tronc des palmiers. A mon réveil, j'étais couvert de sable , au point que mon corps enterré tout vivant ne formait qu'une légère rugosité du sol. La première chose que j'aperçus en ouvrant les yeux fut
ma tente, qui avait vaillamment résisté aux efforts de l'ouragan et s'était maintenue triomphalement debout. Le simoun continua à souffler toute la matinée. L'air était nébuleux , le soleil rougefttre , la chaleur écrasante; on tint conseil pour savoir si l'on partirait. Considérant que, n'étant point abrités contre le vent, nous n'en souffririons pas plus en marche qu'au repos , et que nous avions au con* traire la chance d'en souffrir moins ou de trouver plus loin quelque refuge , je fus d'avis qu'il valait mieux partir que rester, et l'on partit effectivement.
Les premiers miUes forent très-pénibles. Lèvent, que nous avions en face , nous fouettait au visage de petits graviers tranchants qui nous blessaient les yeux; des torrents de poussière nous inondaient; nous étions suffoqués par la chaleur de plus en plus étouffante. Une sueur moite, énervante , effet habituel du simoun, couvrait, relâchait tous nos membres. Aussi incommodés que nous, les chameaux refusaient souvent d'avancer; inquiets, agités, ils tournaient sans qesse la tète, tantôt à droite, tantôt à gauche, et aspiraient bruyamment des bouffées d'air chaud. Mon hedjin lui-même, si docile ordinairement, d'un caractère si égal, avait dos accès de mauvaise humeur et tie voulait aller qu'au pas. Quelques gazelles effarées passaient tout près de nous en fuyant la tourmente. Enfin notre
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supplice eut ud terme , et ce terme ne fut pas la mort» comme cela n'arrive que trop souvent en pareille circonstance, mais la délivrance. Le simoun tomba ausâi brusquement qu'il s'était levé, et , redevenu paisible comme par enchantement , l'air tempéra sur la fin du jour ces ardeurs débilitantes. On campa le soir, en manière de consolation et de dédommagement , dans un gros village, où l'on trouva tout ce qu'il fallait pour réparer convenablement le jeûne forcé de la soirée précédente: du lait, des pastèques, des œufs, et jusqu'à des poulets. Les doums, très-abondants partout et partout d'une vigueur extraordinaire, étaient entremêlés de mimosas superbes , à l'ombre desquels le camp fut dressé, et je m'endormis cette nuit au souffle amoureux des brises dans l'épais feuillage.
A quelque distance de ce village et tout près du Nil, je remarquai un vaste espace de terre découpé comme un damier : c'étaient des briques quadrangulaires, taillées par les habitants dans l'épaisseur du sol, argileux en cet endroit, et qui séchaient au soleil. La constitution géologique du district de Robatàt est formée de calcaire de première création , de schiste feuilleté et de quartz primitif. Le feldspath nacré et autre y est très-commun. On trouve plus loin dans le désert une pierre tendre qu'on peut tailler au couteau et percer avec une aiguille ; elle durcit ensuite , et les Bédouins en font des pi-
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pes. Le sol est accidenté » sans atteindre jamais de grandes hauteurs. Le mont Berk-el-Anak^ qui court à Test et s'enfonce dans le désert , est une colline plutôt qu'une montagne, et ne doit ce dernier nom qn'à son isolement qui , ainsi que le Djebel-Rayan , dans la Haute-Nubie, le fait paraître beaucoup plusélevé qu'il ne l'est en effet au milieu des vastes plaines dont il est environné.
Tantôt on marche parmi les rocailles, tantôt sur des bancs calcaires à fleur de terre; mais le plus babicueilement dans un sable mouvant que le vent amoncelle en dunes parfois très-élevées. Le Nil, qui est très-souvent caché derrière un épais rideau de palmiers, se fraye un passage sur plusieurs points, à travers des rochers de toutes dimensions, de toutes formes, qui coupent son lit transversalement, et qui, sans former précisément des cataractes , n'en gênent pas moins la navigation. Des bouquets d'acacias, d'une médiocre venue, végètent çà et là au milieu des sables; mais Tarbre le plus commun , sans aucune comparaison , est le palmier. Le mimosa de la grande espèce est presque rare. Les dattiers le sont encore plus, et ils sont d'un rapport insignifiant. Quelques îles, cependant, en sont couronnées, et, réfléchi dans le miroir du fleuve , leur gracieux éventail agité par tous les vents n'est pas le moindre ornement de ces paysages africains.
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Je ne fus pas peu frappé de la solitude qui régnait partout sur notre passage. Nous ne rencontrftmes , dans toute une semaine, que deux caravanes; encore toutes les deux étaient-elles fort peu considérables. L'une se composait d*ofGciers turcs qui sui- •vaient la môme direction que nous et qui nous témoignèrent le désir de faire route ensemble. Le nôtre était absolument contraire : nous connaissions par expérience l'indiscrétion de cette race de voyageurs; nous doubl&mes le pas pour les laisser derrière nous. La seconde caravane, composée d'Arabes, venait dans le sens opposé, et nous nous croisâmes avec elle par une chaleur affreuse; on se salua poliment de part et d*autre en se donnant du salamakîky et l'on s'offrit de l'eau fraîche fort précieuse, je vous assure, sous ce soleil dévorant.
Voilà pour les rencontres étrangères. Quant aux naturels, on n'en voyait presque nulle part, malgré la proximité des villages ; on eût dit un pays dépeuplé par la peste on par la guerre. Traversant, au milieu du jour, un de ces villages , et même un des plus grands, je n'y découvris pas un seul habitant. En vain le parcourus-je dans tous les sens ; toutes les portes étaient closes, et je dus renoncer à l'espoir de m'y procurer le lait quotidien sur lequel j'avais compté. Force fut donc de me rabattre sur l'eau fratche de la zimzimie que je portais toujours accrochée à l'^rÇon de ma selle , et sur Vabri de
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Mme Larargue , dont je bénis une fois de plus la prévoyance hospilalière.
Nos chameaux étaient fort peu chargés; plusieurs-même ne Tétaient pas du tout, et cela, grâce au nombre exagéré que nous en avait fait prendre à Berber le Cheik-el-Atmour. Nous aurions , par conséquent, pu marcher très-vite. Nous marchions, au contraire, très-lentement, et à toutes petites journées, sous prétexte qu'il fallait ménager les forces des animaux et les nôtres pour le passage de ce fameux Désert-sans-Eau, qu'on faisait miroiter à nos yeux comme quelque chose de formidable. On partait tard, on campait tôt, on se donnait du bon temps. Comme je n'étais nullement pressé , que rien ne me rappelait au Caire à jour fixe , cette naanière paresseuse de voyager ne me déplaisait pas trop, et je la trouvais en somme fort agréable. Elle me permettait de prolonger tout à mon aise mes chères haltes de l'après-midi , à l'ombre des doums. On n'atteignit Abou-Hamed gu'à la fin du septième jour, tandis qu'on aurait pu commodément y arriver le quatrième. En mettant pied à terre, je m'aperçus que le nègre Saïd, que j'ai nomm*é précédemment et qui était attaché à mon service particulier , avait oublié à la dendère station un petit sac de voyage qu'il portait en bandoulière, et qui renfermait sous clef divers objets à mon usage impossibles à remplacer dans le pays ;
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plas, avec d'autres papiers de quelque prix, le reçu des cinquante guinées par moi prêtées à mon compagnon de voyage à notre départ de Éhartoum. Sald se rappelait avoir laissé le sac en question pendu aux branches d*un palmier. Les passants étant rares dans ces solitudes, il y avait grande chance de retrouver l'objet égaré en l'allant chercher immédiatement; l'oublieux serviteur, étant reparti sur-le-champ, le rapporta, en effet, au milieu de la nuit, à ma grande satisfaction : car la perte du reçu plus haut mentionné m'eût jeté dans on grand embarras , comme on le verra par la suite.
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Abou-Hamed est sous TinYocation d'un saint musulman qui y est enterré et lui donne son nom. Les vrais croyants ne manquent jamais de se recommander à lui avant d'entreprendre la redoutable traversée de TAtmour-Belà-Ma , et les marchands déposent sur son tombeau , où ils les retrouvent à leur retour, les objets qu'ils ne peuvent emporter. Fort insignifiant par lui-même» ce village doit une certaine importance à sa position. Comme il est situé au point où le Nil revient sur lui-même au sud-ouest pour décrire la grande courbe d'Amboucol, c'est ici que les caravanes quittent le Nil, et font leurs derniers préparatifs pour le passage du désert. Il est poiu*vu à cet efifet d'un khan beaucoup plus spacieux que tous les autres , même assez commode , et dont nous primes possession dès notre arrivée, en vertu du droit de pre-
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mier occupant. Nous y installâmes tout notre monde ainsi que nos bagages, et Gasparo s'établit avec ses fourneaux dans une cuisine qui s'y trouvait ; mais je persistai pour ma part à coucher sous ma tente, ne trouvant que là solitude et liberté.
Les environs d'Abou-Hamed , en descendant le Nil , sont couverts d'une immense quantité de doums, et ces doums sont peuplés de singes dont on s'empare par le procédé suivant : on met le feu aux arbres où ils gambadent joyeusement, et, dès qu'ils sont à terre , chassés par les flammes, on leur lance des chiens qui les poursuivent, les harcèlent , les épuisent et finissent par les happer. Ces chiens , dont je n'ai pas encore eu l'occasion de parler, sont des lévriers jaunes dressés à chasser la gazeUe, et dont la race est très-estimée. Ce sont des animaux de prix, et, malgré la répugnance des mahométans pour l'espèce canine, ils se payent très-cher. L'antiquité n'en faisait pas moins de cas : la preuve en est dans un bas-relief de l'un des quatre temples pharaoniques d'Ibrim en Basse- Nubie : un prince nommé Osorsaté , gouverneur de cette province, offre au roi Aménophis II, successeur de Mœris , des présents parmi lesquels se trouvent des lévriers tout pareils à ceux d'aujourd'hui.
En continuant à suivre le Nil on atteint, après un jour ou deux, les confins du Pays de Robat&t, et l'on entre dans celui de Monassir, où' se voient
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encore^ à ce qu'on affirme, les vestiges d'églises chrétiennes : car la Nubie reconnaissait la loi de l'Évangile avant que Mahomet y eût détrôné le Christ. On y rencontre ^ussi les restes de plusieurs forts bâtis en pierre par les cheiks du pays , pour leur défense personnelle plus encore que pour ceUe de leur tribu. En suivant toujours le Nil, on arrive , après huit autres journées de marche , au mont Barkal , situé au 19* degré , et célèbre par les immenses ruines semées alentour. Celles-là sont d'une tout autre nature et d'une époque bien antérieure : ce sont d'abord des pyramides semblables à celles d*Assour,et peu différentes de celles de Sakara, des portiques, des autels sculptés, des hypogées, des pylônes, plusieurs temples, et dans le nombre un Typhonium monumental, où les attributs du dieu malfaisant auquel il est consacré (on sait que Typhon était le Satan des Égyptiens) sont visibles encore après tant de siècles.
A proximité de ces ruines se trouvent une montagne, une île et un village qui tous les trois portent le nom de Méraoui. Des voyageurs , trompés par la ressemblance de ce nom avec celui de Méroé, ont vu dans ces ruines celles de l'illustre capitale de l'Ethiopie. C'est une erreur. Le site de Méroé est parfaitement déterminé parles anciens, notamment par Strabon. L'tle sacrée où elle était bâtie et à qui elle avait donné son nom n'a aucun rapport avec
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le Site du mont Barkal, puisque, au dire unanime de . Tantiquité, cette tle était formée par rAstaboras et FAstapus , TÂtbarâ et le Fleuve-Bleu des modernes. Des chapiteaux grecs et romains, reconnaissablés parmi les ruines du mont Barkal, prouveraient seuls par leur présence que Méroé n*était point là, puisque les Grecs ni les Romains n'ont jamais oc^ cupé cette invincible cité. Il est à peu près certain que c'éliùt ici remplacement de Napata, une colonie de Méroé où pénétrèrent en effet les armées romaines commandées par Petronius, et qui n'allèrent jamais au delà. Des antiquaires de bonne volonté ont vu même dans Robatftt une corruption de Napata. Et quant au nom de Héraoui, qui a égare des voyageurs mal informés , ce nom , et d'autres semblables, tels que Méré, Méri, Mérouk, où le radical Méroé est évident, se retrouvent sur plusieurs points de la Nubie fort éloignés les uns des autres. Tai vu moi-même sur la route d'Abou-Hamed, et à peu de distance de ce village , un vaste bloc isolé de quartz blanc, qui a reçu des indigènes le nom d'Adjar-Méroueh. Que prouve la similitude ou l'analogie de ces diverses appellations appliquées à des objets de nature si différente? Que le grand nom de Méroé, transmis de génération en génération, s'est perpétué dans la mémoire des hommes, même des sauvages , et que , représentant à leurs yeux par tradition quelque chose d'extraordinaire,
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ils rappliquent indistinctement à tous les objets qui frappent fortement leurs sens, quelle qu'en soit la nature, rocher, Ue ou montagne, rendant hommage ainsi , sans le savoir , à une civilisation dont ils ignorent jusqu'à l'existence.
Revenons à Abou-Hamed.
Le caravansérail de ce village est b&ti à rextrème bord du Nil, qui dans, les grandes crues doit en baigner le pied. Quoique nos gens l'eussent approprié autant qu'il pouvait l'être , je ne m'y tenais guère , excepté aux heures de la forte chaleur. Je passais tout le reste du temps en plein air, et, couché sur un angareb, j'aimais à suivre du regard le fleuve qui fuyait à mes pieds. Il n'est pas trèslarge en cet endroit, parce x|ue la longue lie de Mokrat le divise en deux; mais la riche végétation de cette lie ajoute à la beauté de la perspective. Les eaux courantes ont un attrait si puissant que je restais là des heures entières à les contempler, et ces longues contemplations jetaient mon &me dans d'ineffables rêveries. Je n'avais jamais si bien compris la ballade allemande du Roi des Aunes, et la ballade plus charmante encore des Grecs :
Jadis Glaucus, épris de Tonde, A son appel mélodieux Disparut dans la mer profonde Où l'attendaient Toubli du monde Et la félicité des dieux.
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Et puis la vne du fleuve-roi n*a rien de monotone : son aspect change à chaque heure du jour; réfléchissant toutes les teintes , toutes les phases de la lumière, il varie comme elle, revêt successivement toutes les couleurs du prisme. Noir la nuit, comme rabime,et tout scintillant des étoiles du firmament| il se déroule comme un loog drap mortuaire semé de larmes d'argent. A l'aube , il sort peu à peu des ténèbres : d'abord d'un gris perlé, il prend bientôt les tons rosés de l'aurore ; puis embrasé tout d'un coup par le soleil levant, il s'éteint par degrés et passe insensiblement, à mesure que le soleil s'élève, diL rouge à l'azur. Mais cet azur, tantôt plus foncé, tantôt plus p&le, suivant la* réfraction de la lumière, n'est point toujours le même , et représente tour à tour l'indigo , le saphir, la turquoise. A midi , c'est l'opale mate et laiteuse , sans chatoiements , sans reflets. Plus tard le bleu reparait avec toutes ses nuances. Puis enfin , quand l'horizon est incendié par le couchant, le fleuve s'incendie comme le ciel, et, au lieu d'eau, roule du feu.
On demeura deux jours et plus à Abou-Hamed , tant pour laisser reposer les chameaux, qui cependant n'étaient guère fatigués , que pour leur donner le temps de boire tout leur soûl dans le Nil , où ils passaient des heures entières ; ils s'en donnaient pour trois jours, les pauvres bêles devant marcher tout ce temps sans voir seulement une goutte d'eau.
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On m'a demandé quelquefois pourquoiFon n*en portait pas pour eux comme pour les hommes. Ceux qui m'ont fait cette question ne se figurent pas la prodigieuse quantité d'eau que les chameaux engloutissent en une fois ; ce n'est pas une outre , dix outres, vingt outres qu'il faudrait emporter, mais un fleuve tout entier; en sorte que dix chameaux suffiraient à peine pour transporter la ration d'un seul: or ces dix chameaux devant boire aussi, et la proportion décuplant en raison du nombre des tètes, on aurait pour résultat un chiffre impossible.
Le Gbeik-du-Désert nous avait fait prendre à Berber, ainsi que je l'ai déjà dit, quatorze chameaux, qui, avec les deux dromadaires à nous appartenant, plus un dont l'Anglais avait, je ne sais trop pourquoi, fait l'acquisition à Rassala, portaient notre caravane à dix-sept bètes, nombre exorbitant, vu notre peu de bagages et de provisions. Le cheik d'Abou-Hamed , mandataire et subordonné de celui de Berber, jugea dans sa sagesse qu'il était indispensable d'augmenter encore ce nombre, et parla de l'élever à vingt-deux. Il en fallait, à l'entendre, au moins deux pour le transport du dourah destiné à nourrir les animaux pendant la traversée du désert, puisqu'on n'y trouve absolument rien ; mais cela ne nous regardait point : c'est aux chameliers à nourrir leurs chameaux , et le transport de leur
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nourriture est leur a£Eaire* En second lieu , disaitil, ce n'était pas trop de deux chameaux de plus pour l'énorme quantité d'eau nécessaire à la caravane jusqu'à Rorosko , c'est-à-dire pendant huit jours. On trouve bien, ajoutait-il, un puits à moitié chemin; mais l'eau en est saumàtre et ne peut servir qu'aux animaux. Enfin chaque chameau ne devait être que très-peu chargé, attendu qu'ils doivent aller grand train, qu'il en meurt toujours en route, et que dans ce cas la charge des morts se répartit entre les survivants : or il fallait tout prévoir, et un chameau de rechange était une bonne précaution.
Nous répondîmes au cheik que toutes ces questions avaient été déjà discutées, débattues, résolues à Berber avec son supérieur, et que le nombre de chameaux jugé par lui nécessaire ne devait pas être dépassé. A quoi le cheik répliqua que sa responsabilité était engagée ; que, s'il nous arrivait malheur on s'en prendrait à lui, et qu'après tout, ce qu'il en disait n'était que dans l'intérêt de notre propre sûreté. Une altercation assez vive éclata à ce propos, et, de guerre lasse, on transigea : il fut convenu que nous prendrions trois chameaux de plus ; ce qui, indépendamment de l'abus, constituait pour le cheik une somme assez ronde; car vous pensez bien que ni lui ni son collègue de Berber ne sont désintéressés dans la question. Décidément on
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approchait des pays cmlisés, et l'art d'exploiter les voyageurs a fait de grands progrès en Nubie » sous Tadministration turco-égyplienne.
Cet incident m'avait fort mécontenté; mais en voici un plus désagréable encore. Le Gheik-el-Atmour nous avait donné deux guides, ou kabirs, dont l'un, d*un ordre subalterne, était commis à la conduite spéciale de la caravane, tandis que l'autre, un personnage, un monsieur, comme on dirait en Europe, était particulièrement attaché à notre personne, dont il ne devait jamais s'éloigner, surtout pendant la traversée du désert. Il portait un beau turban de mousseline blanche, une robe bleu de ciel, et voyageait sur son propre dromadaire, dont nous avions naturellement payé le loyer comme celui de son maître, lequel répondait au nom de Beschir. Or, ce monsieur Beschir s'était montré dès le début peu complaisant, pour ne pas dire maussade. Rogue, infatué de lui-même et de son importance de kabir, il malmenait nos gens et nous contrariait nous-* mêmes en toutes choses. Une fois entre autres il eut une violente prise avec l'Anglais, qui, j'en dois convenir, avait le talent de se faire des affaires avec tout le monde ; mais dans l'espèce il avait raison quant au fond : le kabir était dans son tort; il l'aggrava encore par son emportement, et s'oublia jusqu^à nous traiter de race de chrétiens, absolument comme s'il avait dit race de chiens.
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Une telle insolence n*était pas toléràble. Nous résolûmes de nous défaire de ce drôle, tout grand seigneur qu'il élait, dès notre arrivée à Âbou-Hamed, et en effet nous portâmes plainte au cheik contre lui , déclarant que nous n'en voulions plus , et qu'il nous en fallait .un autre. Le cheik nous promit satisfaction et nous assura qu'il allait nous trouver, à la place du délinquant, un guide dont nous n'aurions qu'à nous louer. Là-dessus monsieur Beschir repartit immédiatement pour Berber. Comme il était payé d'avance, lui et sa béte, et qu'il ne rendit pas l'argent, bien entendu, c'était tout profit pour lui. Néanmoins, craignant qu'une fois au Caire nous ne lui fissions expier sa conduite par l'intermédiaire des consuls, il circonvint si adroitement l'Anglais, l'enjôla si bien, qu'il se fit donner par lui un certificat qui nous désarmait complètement. L'Anglais, qui parlait l'arabe, qui l'écrivait un peu et qui de plus aimait fort à se faire valoir, aura voulu, j'imagine, faire parade de son savoir en cette circonstance; le rusé kabir avait sans doute flairé son faible, et, le flattant au dernier moment, en avait habilement tiré parti. Il dut bien rire dans sa barbe, qu'il avait d'ailleurs fort belle, de ces vaniteux Européens dont on a si bon marché.
La profession de kabir prend ici une certaine importance, en raison des difficultés, des dangers du voyage, et de la responsabilité qu'elle impose. Tout
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le monde n'y est pas propre. Un bon kabir doit être consommé dans la science des traces et des étoiles, lire, pour ainsi dire, le désert comme un livre, avoir assez de caractère, de résolution, pour se faire obéir des caravanes, asse2 de sang-froid pour ne s'émouvoir de rien, assez de courage et d'habileté pour juger les obstacles et pour en triompher. Leur autorité est absolue , et le salut commun , autant que la responsabilité assumée par eux, le veut ^ ainsi. Qu'un membre de la caravane, un voyageur, se refuse à marcher, ils le font lier sur un chameau, c'est leur droit, et l'Obligent à marcher malgré lui.
En cas de simoun, la position du kabir devient parfois terrible. S'il n'a pas le cœur à l'épreuve de ce redoutable fléau et la tète solide, il la perd au moment critique, et, démoralisées par son exemple, privées de toute direction, sans pilote sur une mer bouleversée, dont les vagues, je veux dire les sables, menacent de les engloutir, les caravanes périssent avec lui et par lui. Que si Au coin de son feu quelque lecteur bien clos, bien abrité, criait à l'exagération, je lui répondrais par un fait, une catastrophe effroyable arrivée au mois de septembre 1855, dans un désert moins redoutable que l'Atmour- Belâ-Ha. Une caravane d'Ispahan, composée de cent soixante-quatorze chameaux , cent dix chevaux, et qui comptait cenf vingt -un individus, hommes,,
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femmes et enfants, fut assaillie un soir par le simoun ; le matin il ne restait de cette nombreuse armée que dix-neuf personnes et vingt-huit chameaux. Tout le reste avait péri dans la nuit. AUah hérim ! s*écria à la vue du désastre un vieil Arabe échappé à la mort ; et ce cri de résignation fut Tunique oraison funèbre de tant de victimes endormies là dans les sables jusqu'au grand réveil des trépassés.
Les conversations d'Abou-Hamed roulaient toutes sur des tragédies de cette nature » et dont le désert avait été le théâtre. C'étaient des marchands égarés succombant à la fatigue» à la soif» et mourant faute d'une goutte d*eau. C'étaient de pauvres enfants des deux sexes traînés en esclavage par les jellabs , et qui, épuisés de misère» abandonnés par leurs maîtres, laissés pour morts» avaient été dévorés par les hyènes. On parlait aussi d'une jeune fille enlevée par un ravisseur dont elle avait dédaigné l'amour» et qui l'avait poignardée au fond du désert. On parlait encore d'un jeune Européen qui» s'étant écarté de la caravane, n'avait plus retrouvé sa route et avait disparu pour jamais dans l'immensité des sables. Ce dernier sinistre ne remontait qu'à quelques jours et donnait lieu à de nombreux commentaires. On disait tout bas que la disparition de ce malheureux cachait un crime : une vengeance» selon les uns; im vol» selon les autres.
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Ces récits de mauvais augure sont éyidemment calculés pour eflfrayer le voyageur, pour enfler Tiinportance des chameliers, des guides, et pour lui arracher des bakschischs. Ce double résultat était manqué totalement en ce qui me concernait. Je n'en reconnaissais pas moins la nécessité d'un bon kabir ; or, l'heure du départ approchait, et le kabir promis ne paraissait pas. Le cheik était très-affairé : il allait et venait continuellement , conmie un homme qui cherche sans trouver; il avait avec tout le monde, et dans un argot qui nous les rendait à dessein inintellfgibles, des colloques animés, violents parfois, et dont l'un se termina même par une grêle de coups de poing octroyés par lui à son interlocuteur. Il était visiblement perplexe; sa colère prouvait son embarras. Le nôtre, quoique moins apparent, n'en était pas moins réel. Nous avions signifié au cheik que nous ne partirions pas sans qu'il eût rempli sa promesse, dussions-nous demeurer quinze jours dans son village, sauf à le rendre responsable pécuniairement de chaque jour de retard. Pourtant nous voulions partir, et rien ne m'eût été plus désagréable que d'exécuter notre menace. Quinze jours à Abou-Hamedl... quelle extrémité! quel supplice I n y avait de quoi mourir d'ennui. Mieux valait courir toutes les chances et tous les dangers du désert. L'Anglais parlait de retourner seul à Berber et d'en ramener un nouveau guide.
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J'ai dit que nous en avions deux en quittant celte ville, le kabir en chef dont je viens de narrer l'histoire, et un kabir en sous-ordre avec lequel nous n'avions eu aucun rapport direct, mais qui s'élait montré avec nos gens aussi poli, aussi doux, que Beschir avait été arrogant et grossier. Le départ du numéro im avait fait monter d'un cran le numéro deux, et de doublure le guide supplémentaire était devenu chef d'emploi. L'ayant fait venir, nous nous convainquîmes, en causant avec lui, qu'il connaissait fort bien le désert, et l'avait traversé bien des fois. II eût donc parfaitement suffi, et le cheik nous l'affirmait lui-même ; mais c'était pour nous une question d'amour-propre autant que de droit; nous étions partis avec deux guides, nous en avions payé deux, et deux nous en voulions avoir. Notre déclaration au cheik nous liait, à mon grand regret, je l'avoue, et j'étais prêt à adopter avec empressement toute combinaison qui , en sauvant l'honneur, eût levé nos arrêts volontaires.
Le cheik, avec sa finesse arabe, c'était un Arabe pur sang, se rendit nettement compte de la position ; il vit du premier coup d'œil .que notre envie de partir l'emportait sur celle d'obtenir satisfaction, et que, s'il parvenait à nous faire démarrer, n'importe par quel moyen, nous en serions si aises au fond, que nous nous garderions bien de revenir sur nos pas, quoi qu'il pût arriver. C'était la vérité.U par-
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tit de là pour nous jouer un tour de passe-passe dont le succès fut complet. Il vint nous dire que, malgré toutes ses recherches, il lui avait été impossible de trouver un kabir ; personne ne voulait partir. « Hais, contiaua-t-41, j'ai tellement à cœur de tenir mes engagements vis-à-vis de vous, et j'ai poiu* vous d'ailleurs une si haute considération, que je me décide à abandonner mon poste, afin de vous accompagner moi-même en qualité de kabir. » Là-dessus il nous quitta pour aller chez lui faire ses préparatifs. Bientôt après il revûit monté sur son dromadaire, avec une outre d'eau pour lui et un sac de dourah pour sa bète. Nous n'avions à faire aucune objection, et, nos chameaux chargés, ce qui ne ftit pas long, nous partîmes immédiatement.
A peine avions -nous fait un mille, qu'un débat s'engagea ou parut s'engager entre le cheik, qui marchait en tète de la caravane, et son dromadaire. U lutte continua quelque temps et prenait un caractère de plus en plus vif. Tout à coup l'animal partit comme un trait en emportant son cavalier, et, au bout de quelques minutes, tous deux disparurent à nos yeux. Alors seulement je devinai la ruse, et je me trouvais bien simple de ne l'avoir pas soupçonnée plus tôt. Le cheik avait atteint, par son stratagème, le double but qu'il s'était proposé : d'abord, il nous avait fait partir, premier pomt; ensuite, il avait mis à couvert sa responsabi-
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lité : en cas de plainte de notre .part, il pouwt répondre pour sa justification qu'il avait fait acte de bonne volonté, et qu'emporté malgré lui par son dromadaire, il n'avait cédé qu'à une force majeure. Scapin n'aurait pas mieux fait.
« Il reviendra au mogreb, > disait d'un air sournois le guide en second, qui était certainement de connivence avec le cheik. Le mogreb arriva, et le cbeik ne reparut point. Mais enfin nous étions partis, et nous en étions si contents, en effet, que l'idée de retourner en arrière ne nous vmt pas même à l'esprit. Monté en grade par la force des choses, le kabir suppléant devint kabir en titre , kabir unique, et prit, dès ce moment, avec beaucoup d'aplomb et plein d'une confiance qu'il nous inspira, la conduite de la caravane. Elle était au grand complet : nous avions, y compris nos trois dromadaires, vingt diameaux, dont six étaient chargés d'eau. Nous portions, tant pour nous et nos gens que pour les chameliers, auxquels pourtant nous ne devions rien, mais que par charité chrétienne nous avions l'habitude de nourrir, des vivres pour huit jours, notamment plusieurs moutons, sans compter les poulets. Tout cela réuni, et nos bagages par* dessus le marché, aurait fait à peine la charge de trois chameaux du Caire, lesquels portent jusqu'à huit quintaux, le double au moins de ce que portent ceux du haut Nil* rajoute que l'Anglais s'était
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poar?u d'un chebrié^ longue cage en osier portée en trayers par un chameau, et au fond de laquelle on étend un notatelas pour dormir tout en marchant. Qaand ces cages sont pour deux personnes, elles s'appellent chekdof. Couché pacifiquement dans la sienne, notre ami le léopard dormait tout le long du jour, conmie un enfant dans son berceau.
Qc^ôrp
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Le désert n'avait rien de nouveau pour moi ; je l'avais, soit en Afrique, soit en Asie, déjà beaucoup pratiqué. Mais jusqu'alors j'avais joui de toute mon indépendance dans cet empire de la liberté, partant à mon heure, marchant à mon aise, m'arrètant à mon gréi campant tous les soirs, ftrenant mon temps, en un mot, et suivant mon caprice sans que personne me pressât ni m'imposât sa volonté. Ce n'est plus le cas ici. 11 faut aller vite, car les minutes sont comptées, marcher jour et nuit pour arriver à l'heure dite, sous peine de voir les chameaux décimés par la soif: or, comme les chameliers sont propriétaires des animaux qu'ils accompagnent, l'intérêt est un aiguillon qui les pousse et leur donne des ailes. Si indolents d'ordinaire, si paresseux, si prêts toujours à s'arrêter, à dormir, c'est à peine maintenant s'ils laissent au voyageur et s'ils
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prennent eux-mêmes le temps de respirer. Plus de haltes sous les 'palmiers, plus de rêveries au soleil couchant ou à la clarté des étoiles; plus de contemplations nonchalantes; plus de repos; plus de loisirs ; il faut aller, aller toujours, sans trêve et sans merci. Cette h&te a quelque chose de fébrile. Il semble qu'on soit, comme Ahasyerus, sous le coup d'une fatalité implacable qui tous crie aux oreilles du matin au soir et du soir au matin : c Marche, marche, marche ! »
On n'est pas sorti d'Âbou-Hamed qu'on est déjà en plein désert; et quel désert! Soit préoccupation d'esprit, soit divination instinctive, on sent en y posant le pied qu'on entre dans le séjour de la mort. Dès le seuil de ce formidable empire, toute vie cesse, et je ne sais quelle vague inquiétude vous serre le cœur dès les premiers pas. Les chameliers eux-mêmes, tout aguerris qu'ils sont par Tbabitude, ne sont pas inaccessibles à cette morne impression : s'ils chantent , leur voix s'éteint par degrés ; les conversations tombent ; le silence, un silence solennel, s'établit comme par enchantement, et cette longue file d'hommes et d'animaux, qu'on appelle une caravane, s'avance à pas muets, comme si elle voulait passer inaperçue en dissimulant sa présence, et qu'elle craignit d'éveiller par le bruit de sa marche les redoutables génies qui régnent dans ces solitudes.
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Partis le premier juin, à une heure après midi, on marcha d'une traite jusqu'après le coucher du soleil; alors seulement on s'arrêta, non pour cain« per, mais pour distribuer aux chameaux leur ration de dourah. Nos dromadaires prenaient la leur sur une natte, mais non pas au même tas ; chacun avait sa part devant lui. Le mien était si vorace, qu'il empiétait toujours sur celle des autres, si bien qu'on fut obligé de le faire manger seul. Les animaux avaient à peine soupe, qu'on se remit en route, et Ton marcha d'une seconde traite jusqu'à deux heures après minuit. On dormit par terre jusqu'à l'aube, une heure tout au plus, car on était dans les plus grands jours, et l'aube est matinale dans cette saison.
Après six heures, de marche, c'est-à-dire à neof heures, on s'arrêta de nouveau, mais cette fois pour plus longtemps ; quelque repos était indispensable aux animaux; la chaleur était terrible : j'ignore quel degré le thermomètre aurait marqué à l'ombre, vu qu'il n'y avait d'ombre nulle part; mais au soleil il en marquait cinquante-sept centigrades. Je fis dres- , ser ma tente, dans l'espérance d'y trouver un peu de | fraîcheur ; vain espoir : il y faisait encore plus chaud qu'à l'air libre. Les chameaux étaient haletants; les chameliers dormaient dans le sable brûlant, et Vin- j fortuné Gasparo, courbé sur ses fourneaux ardents, | procédait au dîner : car on ne devait plus s'arrêter | de la journée, et il fallait manger en ce moment {
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SOUS peine de ne pas manger du tout. Une telle halte était une fatigue bien plutôt qu'un repos.
Elle se prolongea jusqu'à midi, heure à laquelle la caravane se remit en marche pour ne s'arrêter qu'à minuit. On dormit par terre ce soir-là, comme la yeiUe, jusqu'au point du jour; mais cette nuit fut signalée par un accident qui pouvait avoir des suites mortelles. Un vent chaud, véritable simoun, s'était levé pendant notre bien court sommeil et avait tari nos outres. Quelle fut, au réveil, notre consternation ! Des cinquante que nous avions emportées d'Abou-Hamed, et dont cinq ou six seulement avaient été bues, il n'en restait que sept pleines ; toutes les autres, c'est-à-dire trente-sept, avaient été presque entièrement desséchées par l'évaporation, et nous n'étions guère qu'au début du voyage. Heureusement que nos deux barils étaient intacts ; et combien ne dûmes-nous pas nous féliciter de nous en être munis au Caire ! Ainsi furent déjoués tous les calculs de notre prévoyance. Il ne nous restait plus qu'à rationner tout le monde et à nous rationner nous-mêmes tout les premiers, pour donner l'exemple. Mais comme ici-bas le malheur des uns fait le bonheur des autres, les chameaux qui portaient l'eau furent aUégés d'autant, et se congratulèrent sans doute mutuellement de ce funeste incident.
La journée suivante fut la répétition de la précé-
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dente, si ce n'est que la chaleur était encore plus intense, si c'est passible, le soleil plus dévorant : et n'avoir pas d'eau pour boire à sa soif! Les malheureux chameliers, qui, selon leur invariable coutume, allaient à pied devant leurs bêtes, étaient les plus à plaindre. La sueur ruisselait de leur visage, ÛB tous leurs membres; leur corps, entièremeut nu, semblait fondre au soleil. Habitués à boire presque autant que leurs chameaux, ils étaient réduits à la part congrue ; ce qui était pour eux la plus dure de toutes les privations. Telle est l'imprévoyance de ces enfants de la nature, et ils ont sur euît-mèmes si peu d'empire, que, pour peu qu'on les eût laissés faire, ils auraient consommé en un jourle peu d'eau qui nous restait pour six. Ils tentèrent bien de nous en voler; mais nos deux barils étaient soigneusement fermés à clef, et l'on faisait bonne garde autour des outres. Les pistolets et les carabines dont nos gens étaient armés ne furent pas inutiles en cette circonstance, ne fût-ce qu'à titre de porte-respect,
A neuf heures, on s'arrêta. Je fis dresser ma tente pour essayer d'y dormir; mais ne dormant jamais le jour, je n'y pus réussir, quoique je ne fusse assurément pas saturé de sommeil. Cette station fiit très-pénible, et le souvenir en est tel encore pour moi après plus de trois ans. Jai chaud rien qu'en y pensant. Certes, je ne crains pas la chaleur, je la
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recherche au contraire, je Taime, et mes preuves étaient faites à cet égard. Cette fois, pourtant, la dose était un peu forte : la veille le thermomètre avait marqué 57 degrés ; il en marquait alors 60, et cette chaleur excessive était encore augmentée par la réverbération d'un sable incandescent, qui, en pénétrant dans mes chaussures, me brûlait les pieds à travers mes bas. Tout ce qu'on touchait brûlait les doigts comme du fer chauffé au feu, et, si loin que pût s'étendre la vue, on ne découvrait pas un arbre, pas un rocher où chercher un abri. Il fallait, bon gré mai gré, rôtir au soleil ; car l'air étouffé des tentes était encore plus asphyxiant que l'air extérieur.
Le supplice du pauvre Gasparo commença ; c'en était vraiment un que de faire la cuisme sous une pareille température, et Dante aurait pu le placer dans son Enfer. Si j'avais été seul, je ne me serais pas montré bien exigeant ; mais l'Anglais n'entendait pas de cette oreille-là. Si on ne lui avait pas servi tous les jours un dîner dans les règles, il se fût regardé comme un voyageur déshonoré. On dîna donc à midi comme dînaient nos pères, et l'on but une bouteille de bourgogne rafraîchie au moyen d'une serviette mouillée. Après le dessert on repartit. Il pouvait être une heure. Je ne dis rien, parce que je n*ai rien à en dire,. de la fin de cette journée lorride. La chaleur augmentait d'heure en heure,