Yalenciennes
Citons pour terminer, et afin de commettre le moins d'omissions possible, les Chambres de commerce de Nice, de Bologne, de Patras, de Calâmes,
i70 CANAL DE SUES, *
de Syra, de Trieste, de Venise, la Chambre de GOin< merce de Malte, dont M. Giovanni Sciortino est le secrétaire, le eongrès agricole de Yoghéra en Piémont, les conseils provinciaux de Gènes et de GUavari, Fadresse du clergé de Syrie, des différents rites, à M. Ferdinand de Lesseps ; la Compagpie française des messageries impériales, assurant aux employés du canal de Suez qui voyageront sur ses paquebots, une réduction très-forte dans le prix des places; la Compagnie russe de Commerce et de navigation à vapeur, garantissant également une réduction sur tous les matériaux qu'elle transporterait pour le canal maritime.
Que d'adhésions! que de sympathies de tous les points de l'horizon ! quelle affaire en a jamais autant réuni! Et n'est-^e pas w signe en quelque sorte providentiel?
Pour faire mieux comprendre la signification et
« Tardeur de ces ovations nombreuses dont M. F. de
Lesseps a été l'objet, partout où il s'est présenté,
nous rappellerons les plus récentes, celles d'Odessa,
de Trieste et de Venise , au mois d'août dernier.
Mous empruntons le rédt du Jmrnal éfOÊÊessm, 9 août dernier ;
« La Russie, par son caractère généreux, n'a pu être indifférente, dit ce journal, au projet du percement de risthme de Suez, à cette œuvre qui sera le haut fait de la civilisation du xix« siècle,, si fécond > déjà en grandes et utiles découvertes.
« La Compagnie de navigation à vapeur et de. commerce, à peine établie, a offert, par Tentremise de son directeur fondateur, de transporter sur ses bateaux, à prix réduits, tout le matériel nécessaire au percement de l'isthme de Suez; M. de Lesseps vient aujourd'hui témoigner sa reconnaissance à M. Novosselski pour cette offre fraternelle.
« De même que les anciens Doges, qui, du haut de leur superbe Bucentaure^ épousaient l'Adriatique en signe de leur domination sur les mers, c'est sur les flots, c'est à bord du plus beaii bateau de la Compagnie, en Tue d'une jeune cité commerçante, que les deux fondateurs des deux entreprises, dont la mer est l'élément, devaient recevoir les vœux de tous ceux qui s'intéressent aux nobles et grandes'^* œuvres. Et c'est à bord du magnifique bateau h Wladimir^ pavoisé des pavillons de toutes les na* tiens, que fut donné un splendide banquet à M. de Lesseps. Nous n'entrerons pas dans les détails de cette fête magnifique. Nous dirons seulement qu'à
ce banquet, auquel assistaient S. E. le gouTemeur gàdéral de la Nouyelle-Russie et de la Bessarabie, M. le comte Strogonoff, M. Taide de camp général de Bezak, M. le baron Mestmacher, faisant les fonctions de gouverneur de la ville d'Odessa, M. Yourieffy directeur de la Banque impériale de Saint-Pétersbourg, ainsi que d'autres notabilités, le corps consulaire, le haut commerce et les employés supérieurs de la Compagnie, le commandant et les ofliciersdu bateau, les marques d'une vive et cordiale sympathie accueillirent la présence de M. de Lesseps.
• « Au dessert, M. Novosselski proposa le toast suivant :
< Messieurs,
« Je suis heureux de fêter, au nom de la Sodété russe de navigation et de commerce , l'arrivée au milieu de nous de M. de Lesseps, le fondateur d'une r entreprise qui a ufte importance universelle, d'une entreprise qui présente le plus haut intérêt pour la Russie, et promet un grand et «nouveau développement à l'activité de notre pavillon conmiercial.
« Qui de nous. Messieurs, ne connaît pas l'immense valeur du projet de percement de l'istlime de
Suez y Qui de nous n'a pas suivi avec le sentiment du plus vif intérêt chaque pas de M. de Lesseps, qui oppose à tous les ol)stacles la noble et constante énergie d*un homme inspiré et enthousiasmé par rameur du bien public, et par le triomphe d'une grrande et belle idée ? Honneur à M. de Lcsseps, honneur à llilusire et grande nation qui le compte au nombre de ses citoyens !
« Persuadé d'être le fidèle interprète de vos sentiments, Messieurs, je vous propose un toast chaleureux, aussi bien au triomphe de la cause de M. de Lesseps , qui est la cause de la civilisation , qu'en rhonneur de notre généreux hôte ! — A la sanlé de H. de Lesseps I »
« Les plus vives acclamations accueillirent ce toast, auquel M. de Lesseps répondit en ces termes: « Avant de répondre au discours qui vient d'être prononcé, permettez-moi, Messieurs, d'avoir l'honneur de porter la santé de S. M. l'Empereur Alexandre : A S. M. l'Empereur! Hourras et acclamationsO >
« M. de Lesseps reprend :
« L'auguste souverain de la Russie a compris dès le début de son règne que la puissance de son vaste empire ne pouvait être fondée que sur la prospé-
il là CANAL DE SUEX,
rite, le bien--étre et le progrès de sa population» et que c'était par les yoies de communication que ses desseins généreux et civilisateurs pourraient être accomplis. Mais si dans d'autres temps ses prédécesseurs ont trouvé et si lui-même trouverait au besoin d'illustres généraux pour commander des armées, il fallait surtout qu'il fût secondé dans sa tftebe pacifique et bienfaisante par un de ces Taillants et habiles généraux de l'industrie moderne, dont les victoires ne coûtent point de larmes. Nous sommes dans ce moment les hôtes de cet homme dévoué et intelligent, qui, jeune encore mais plein d*ardeur pour le bien de ses semblables, a su inscrire sur le glorieux drapeau de ses campagnes pacifiques : Compagnie russe de navigation à vapeur^ noble entreprise qui» sous le patronage impérial , se montre déjà l'émule des plus anciennes et des plus puissantes associations maritimes. On lit aussi sur ce drapeau : Compagnie de navigation à vapew^ de la mer Caspienne et sa réunion à la mer Noire par la jonction du Don et du Yolga^ cette magnifique artère commerciale de la Russie, qui, avec ses canaux et affluents, transporte annuellement de Saint-Pétersbourg à Astral^an six millions de tonnes de marchandises.
« Je propose ua toast en rhoQQOur de M. Notos* selski, qui a bien toulii me promettre d*ètre en Russie, avec M. Mahs, un des coopérateurs et des soutiens de Tentreprise universelle du canal de Suez. »
Ces simples et belles paroles furent aoôueillies avec enthousiasme, un hourra prolongé leur répom dit. Un autre toast fut proposé à la prospérité du beau bateau k Wladimir.
« Tel a été le premier accueil qui a été ftiit à M. de Lesseps à son arrivée en Russie. Si nous sommes flattés de le voir parmi nous, nous nous r^ouis-» sons aussi en {>ensant que chaque pas qu'il fait en Europe creuse les sables séculaires en Egypte. *»
A ce premier banquet de la grande Compagnie de commerce et de navigation à vapeur en succédaient deux autres : celui du corps commercial tout entier, où M. le conseiller Loghinoff portait la parole , et celui du club de la noblesse , où M. le colonel Ganghardt et M. Rassinoff, maréchal de la noblesse, prononçaient des discours remarquables.
Voilà pour le commerce d'Odessa.
A Trieste, à Venise, quand M. Ferdinand de Lesseps revint de Gonstantinople » la réception fut
aussi chaleureuse, et YOici deux lettres que nous citons d'après le jourpal V Isthme de Swz *.
« Trieste, 27 août 1858.
« Hier , la Chambre de conunerce de noire ville, convoquée par M. Vico, président, s'était réunie four recevoir M. Ferdinand de Lesseps , qui arrivait de Gonstantinople sur le paquebot qui amenait aussi de Gorfou sir John Young, le Lord haut-commissaii'e des îles Ioniennes. M. Vico avait été prévenu de l'arrivée de M. Ferdinand de Lesseps par M. Parisini, l'agent de la grande maison RevoVtella. La Chambre s'est assemblée & sept heures du soir, en présence du podesta, ou maire de la ville. Le fauteuil d'honneur avait été réservé à M. Ferdinand de Lesseps, qui, sur l'invitation du président, a pris la parole pour exposer quel est l'état actuel de sa grande entreprise, à laquelle notre ville porte naturellement un si vif intérêt. H. Ferdinand de Lesseps a déclaré qu'après rachëvement de toutes les études et de tous les travaux préliminaires, le moment d'agir était venu. Il a doané lecture de plusieurs parties très-importantes de sa correspon-
1. VUthiM de Suêif journal de Tunion des deux mers, numéro du 10 septembre 1858.
dance , et entre autres de la circulaire adressée au représentant de la Compagnie universelle du canal de Suez dans noire ville, l'honorable M. P. Revoltelln. Il paraît, d'après cette correspondance, que M . Ferdinand de Lesscps est sur le point de former la Compagnie universelle qui doit accomplir les travaux du canal de Suez, et le conseil d'administration qui doit en diriger l'exécution.
« G*est une grande nouvelle qui nous a été donnée, et vous pouvez juger du plaisir qu'elle a causé à nos négociants. Voilà certainement quarante ans que l'Autriche travaille à l'ouverture de l'isthme de Suez, et que l'illustre M. de Metternich a fait tous ses efforts pour réaliser ce grand dessein. Trieste tirerait un immense profit de cette communication nouvelle entre l'Europe et l'Asie, et je vous laisse à penser si le Lloyd autrichien désire cet accroissement de sa prospérité.
« M. Ferdinand de Lesseps nous a quittés le soir même pour se rendre à Venise par le paquebot qui part & minuit. Il y sera demain matin vers cinq ou six heures.
« Agréez, etc. »
« Veniaa, 3fi août 1858.
t Nous avons été fort heureux de receToir hier M. Ferdinand de Lesseps, qui, à son retour de Gonstandnople, a voulu passer par Trieste et par Venise, attention dont nous avons été très4ouché8. Le télégraphe nous avait avertis de sa présence à Trieste ; cl dès le matin, à Tarrivé du paquebot, des délégués de la Chambre de commerce sont allés audevant de lui en gondole, pour Tinviter à une séance qu! devait avoir lieu à deux heures de TaprèSHnidi, et à un banquet pour le soir.
< La séance a été ouverte à deux heures, en effet, par M. Réali, président, qui était venu cherdier M. Ferdinand de Lesseps et qui Ta introduit. Oo était réuni dans le Palais ducal de la place Saint- Marc. Le délégué du gouvernement autrichien assistait à la séance. M. de Lesseps, invité à prendre la parole, s*est exprimé en italien. Il a rappelé que la question de l'ouverture de l'isthme de Suez avait été jadis agitée phis d'une fois dans ces lieux, et qu'au début du xvL* siècle la République avait songé à cette entreprise, pour s'assurer toute prépondérance sur ses heureux rivaux qui venaient de passer le cap de Bonne-Espérance. Malheureusement
LES ADBtSlOlfS UKIYERSELLES. , 17»
les temps n'étaient pas venus, et au xti« tiècle la question était prématurée. Aujourd'hui, au con-> traire» elle est mûre pour tout les peuples, et Venise peut espérer y prendre une part considérable. Toutes ces explications de M. deLesseps, accompagnées de la lecture de documente sur l'état actuel de la question, ont été accueillies avec enthousiasme. Do nombreuses questions ont été adressées à M. Ferdinand de Lesseps, et il s'est empressé d'y répondre avec les détails les plus précis. ■
« M. Réali, qui a accepté d'être à Venise le représentant de la Compagnie universelle du canal de Suez, a déclaré que la liste des souscriptions de* mandées par Venise s'élevait déjà au-dessus du chiffre attribué à cette ville.
« A l'issue de la séance, des remerctmente ont été adressés à M. Ferd. deLesseps.
« Le soir, un banquet cordial a réuni tous les membres de la Chambre de Commerce è l'hfttel Saint-Marc. Le podesta de Venise avait placé H. de Lesseps entre lui et M. le président de la Chambre. Deux toats, portés par M. le podesta et M. Réali au succès du canal de Suez, ont été couverts d'applaudissements, et les orateurs ont surtout insisté sur le caractère cosmopolite et vraiment universel que
i80 CANAL DE SOBZ»
M. Ferd. de Lesseps avait sa conserver à soneirtre» prise. H. de Lesseps a porté un toast à la prospérité renaissante de Venise. La promptitude desconmm* nicalions, accrue d'une manière menreillease par les chemins de fer et les tél^^phes électriques, permet aujourd'hui les espérances les plus aiimitées. Toutes les nations européennes scmt solidaires les unes des autres, et Venise va reprendre sa idace dans ce vaste concours d^efforls et de progrès.
< H. Ferd. de Lesseps nous a quittés vers neof heures du soir pour prendre le chemin de fer de Milan, Sa visite, toute courte qu'elle a été, nous â fiiit une impression profonde , et eUenous laissera de durables souvenirs. Venise ne peut jamais oublier son passé ; et sa gloire si longue et si éclatante lui cause à la fois des regrets et la stimule plus que vous ne pourriez croire à des entreprises nouvelles qui puissent la ranimer et la Caire revivre. De là b popularité du canal de Suez parmi nous, et les espérances prochaines qu'il nous donne. Venise, sans redevenir ce qu'elle fût jadis, peut encore avoir de bien beaux jours, et c'est cette aurore d'un temps nouveau que M. Ferd. de Lesseps est venu nous annoncer. Puissent ses projets se réaliser, el nos voeux
LES ADHÉSIONS UNIVERSELLES. 48i
es plus chers s'accomplir dans un avenir peu éloigné! »
Noos pourrions, si nous le voulions, multiplier les exemples. Ceux là suffisent. Depuis quatre années, set enthousiasme s'est manifesté dans tous les pays, sous toutes les formes ; et constance bien rare dans les choses humaines , il ne s'est pas un instant dé** menti; même il n'a fait que s'accroître. C'est le privilège des idées vraies.
çiq^^^l::^
Quittons maintenant les régions sereines de la cience et les discussions pacifiques où tout le monde st du même avis. Venons-en à la lutte pour expoer les phases diverses qu'elle a présentées, et qui lous offriront parfois des épisodes instructifs et nème assez amusants.
Nous avons dit plus haut que, dès le commence* nent de 1855, lord Strattford de Redcliffi», ambas- ^deur d'Angleterre & Gonstanlinople , avait eu à 3eine connaissance du projet de M. Ferd. de Lesseps ^t de Tacte de concession de S. A. le vice-roi i'Égypte, qu'il s'y était opposé. Il avait mis son veto sur la ratification de S. H. le sultan. Cette passion de l'ambassadeur était partagée à Londres par
iW CANAL DE SUEZ,
le premier ministre, lord Palmerston ; et dès la première visite que M. Ferd. de Lesseps lui rendit en avril 1855, il put s'en convaincre personnellement de la manière la plus certaine. C'était à un adversaire implacable qu'on allait avoir affaire. Cependant cette hostilité ne devait pas éclater sur-lechamp; et toute l'année 1855 s'écoulait sans qu'elle crût devoir se révéler.
Le premier symptôme indirect qu'on en eût fut un article très-important de la Revue d* Edimbourg^ numéro de janvier 1856. Cet article fort remarquable, quoique fort hostile, passa pour être dft à une inspiration ministérielle, et nous croyons qu'on ne se trompait pas. Il mérite qu'on l'analysci parce qu'il a tenu une grande place dans la polémique , et parce qu'on l'invoque même encore quelquefois.
Les objections de la Revue éP Edimbourg étaient purement commerciales et techniques ; et par un scm* pule de libéralisme traditionnel qui l'honore, elle tenait à déclarer hautement que ce aérait une indignité et un déshonneur pour l'Angleterre de faire au canal de Sue^ par rivalité nationale la moindre objection politique.
LK RËSISTAHGE. 4«7
« NûUB ne ponrriotig imaginer, disait-elle, une « politique plaB absunlement illibérale 4ue celle « qui prétendrait fermer à l'humanité entière une « des grandes avenues du commerce du monde, c dans la vue de flatter une théorie chimérique « d'influence rivale, et nous déclarons hautement m répudier tout sentiment de cette espèce comme m entièrement indigne de nous et de notre pays. » Depuis lors, la Quaierly-Review s'est jointe à la JRemie é^Ëdimhourg pour cette noble protestation.
La Revue éPÉdimbùurg ajoutait même, avec non moins de bon sens , que l'Angleterre est le pays qui, sans aucune comparaison, profiterait le plus largement du canal de Suez; que, restant maîtresse de la mer, elle n'avait absolument rien à craindre du canal comme instrument de guerre; et que si le canal avait la dixième partie des avantages qu'y supposaient les auteurs du projet, un ministre anglais Serait parfaitement fbndé à proposer que l'Angleterre, pour quila question est vitale, se chargeât d'exécuter ce beau travail à elle toute seule et à ses frais.
Mais la Revue d'Edimbourg ne s'en opposait pas moins au canal, et elle mettait tous ses soins à démontrer qu'il était impossible, et de plus qu'A était inutile. Elle en prouvait l'impossibilité en disant
i86 CANAL DE SUEZ,
qae des jetées en mer de 5731 mètres à Saes et de 8045 mètres à Péluse, n'étaient pas exécnfables; qu'il y avait '90 brasses de yase dans le golfe de Péluse, où on ne pourrait naviguer; qu'il y avait dans tout le parcours de l'isthme du roc vif, qu'il n'y aurait pas moyen de creuser; que les éelases du canal seraient une entrave à la navigation ; que jamais l'Egypte n'aurait assez de bras pour ce travail» puisqu'elle ne pouvait même pas curer ses canaux actuels, entre autres le Mahmoudieh, etc., etc.
Voilà pour l'impossibilité. Quant à l'inutilité, elle n'était pas moins manifeste. Si le canal était fait, on ne pourrait pas s'en servir; car la mer Rouge n'est pas navigable, comme saint Jérfrme l'atteste; le canal ne pourrait par recevoir des navires comme le Léviathan; donc il ne serait bon à rien; il n'aura pas des revenus suffisants; à sa place, le chemin de fer qui va être achevé du Caire à Suez est tout ce qu'il faut. La correspondance postale telle qu'elle est organisée mamtenant sufBt trèsbien, et il n'est pas besoin d'une rapidité pins grande pour les marchandises.
La Revue d* Edimbourg déclarait donc la question du canal de Suez une de ces € questions oiseuses > qui peuvent occuper les cerveaux creux de quel-
ques théoriciens; et avant que les ingénieurs s*en mêlent, il faut qu'un tribunal commercial soit consulté; ce tribunal, selon elle, ne manque-* rait pas de condamner le projet du canal, comme une pure rëTerîe sans aucun avantage pour le com* merce du monde.
Les lecteurs qui ont eu la bonté de nous suivre dans tout <;e que nous avons déjà dit, doivent voir assez clairement ce que valent les arguments de la Remte d'Edimbourg et les prétendus faits avancés par elle. Le tribunal commercial a prononcé, en effet, comme elle le désirait ; et la Reime dÉdmbourg sait mieux que personne, sans doute, ce qu'ont dit les Meetings , dont un des plus remar* quables s'est tenu dans Edimbourg même. Les jetées de 5731 et 8045 mètres doivent en avoir 2000 et 3500; Teau dans le golfe de Péluse est parfaite* ment limpide, et elle ne contient ni vase ni sable ; il n'y a pas une pierre dans tout le parcours de l'itbsme, loin qu'il s'y trouve du roc vif; le canal n'aura pasd'éciuses; l'Egypte aura des bras pour le creuser, si on lui en demande, puisqu'elle a trouvé sans peine 115 000 bommes pour curer le Mahmoudieh sur 20 lieues de long en trois semaines. Enfin la mer Rouge , dont saint Jérôme n'a jamais
VU les cdtes, est tr^navigable; et M. le capitaiM^ Harrii, de la marine britamiique iodienne et membre de la Gemmbsion internationale « a déclaré devant la Gommissîoo et devant le Meeting de Londres qoe la mer Rouge valait nùeu qne la Méditerranée» rAdriatiqueou la Manche. Or, M. le cai^Uûne Harrîa a le droit d'avoir un avis; car il a fait 70 fus la traversée de la mer Rouge dans 35 voyages. »
Cette première campagne contre le canal de Suez n'était pas fort heureuse; et la itamurif JStftmtonry avait tiré trop tôt et tiré fort mal, parce qu'elle n'avait pas même eu la patience d'attendre le résultat de l'exploraUen de la Commission intematîo* nsle en Egypte. M. Barthélémy Saint-HUaire a ré* pondu à la Bepu^ d^Éiimbofirg^ et sa réftitatkm a paru péremptoire, appuyée sur des faits qu'il était impossible de contester \
Cependant le cabinet anglais, peu œnQant dma le secours que lui apportaient ses défenseurs d'Edimbourg, avait toujours les yeux ouverts, et dès que le rapport sommaire de la Commission inter-
1 . La réponse de M. B&rthélemy Saint-Hilaire a d^abord paru dans la Bfimtê Mtoiam^iM, numâro d'avril 1S56, el aUe a èA reproduite dans les Documents, 2" série, p. 197 et suiy. Une revue anglaise, the Monthly Reviéw^ a aussi trèsrbien réfuté la Revue ^Édinihtmrg.
LA RËSIftTANeS. 191
nationale fut publié, en janvier 1856, il s'occupa
des moyens de le combattre. Les gondages dans la
baie de Péluse accusaient un résultat anquel on ne
s'attendait pas. 10 mètres de profondeur à 3800 me*
tree de la plage dans la baie de IHbeb! Le canal
était donc possible ; et il pouvait déboucher dapa la
Méditerranée* L'Amirauté se b&ta de vérifier ces
chiffres t)e la Commission, dont elle aurait bien
vouto douter. La corvette le Tartarus regot ordre
cTaller reconunencer lés sondages dans la baie de
Péluse. L'ordre n'avait pas été publié; mais un jour*
nal d0 LIverpool, le DaUy Po$t, ne tarda pas à le
divulguer. Le capitaine Hansell, commandant le
Tartarus^ resta sur la rade de Péluse du S5 avril 1856
au 6 jmllet suivant, et il y fit les travaux dont il
était chargé. Cette exploration confirma toutes les
données de la Commission internationale; et on
peut le voir par la carte fort utile qu'a pi)hliée le ca*
pitameMansell en 1858. Cette carte est le seul profit
de cette vérification, dont l'amirauté anglaise avait
espéré sans doute toute autre chose.
Pour le cabinet anglais, c'était un échec assez mortifiant; il essaya de le réparer par une inveption qui ne fut pas plus heureuse, La voici. Depuis 1839, c'est-à-dire depuis près d^ trente
ans, le major général Gbesney s'était occupé avec la persévérance et l'énergie la plus rare de trouver une route entre la Méditerranée et le golfe Persîqoe pour aller directement aux Indes. L'idée n'était peut-être pas très-juste, puisque, sans parler des dangers du chemin, même sur l'Euphrate, il y avait nécessairement de nombreux transbordetnents qui devaient rendre le trafic auss^ difficile que coûteux. Mais peu importe ; le major général Gbesney avait dévoué à cette idée son temps, sa santé, sa fortune, ses biens, sa vie tout entière. Le Parlement même en 1837 lui avait alloué une somme de 500 000 fr. pour l'aider dans ses recherches et dans ses publications.
Le cabinet anglais eut donc la pensée, après la mission du Tartarus en juillet 1856, de fiilre revivre le chemin par la vallée de l'Euphrate ; et, conune les choses font des progrès avec le temps, au projet primitif de M. Gbesney, on ajouta un chemin de fer qui devait aller de Souédié sur la côte de Syrie à Bassora, sur le Shat-el*Arab. Un chemin de fer sur 400 lieues de désert, dans un pays parcouru par des hordes féroces et indomptables , c'était fort étrange; mais lord Palmerston, seœndé de lord Clarendon, voulut faire cet essai au risque d'é*
chouer encore. Le ministre des affaires étrangères pressa donc la formation d'une Compagnie pour la construction d'un chemin de fer allant directement aux Indes par la yallée de TEuphrate ; et les journaux racontèrent bientôt que, dans une entrevue du 26 août 1856, lord Glarendon avait gourmande* la Compagnie qui, suivant lui, ne montrait pas assez d'activité.
Cependant M. Ândrev^, qui en était le pfésident, cherchait à s'entendre avec M. Mussurus, l'ambassadeur turc à Londres. Mais c'était à Gonstantinople surtout que la négociation devait se poursuivre ; et M. le général Chesney, qui se croyait sur le point de réaliser l'espoir de sa vie entière , ne tarda point à se rendre sur les lieux avec M. Mac Neill, l'ingénieur en chef de la Compagnie. Mais les choses ne devaient point aller à Constanlinoplc aussi vite et aussi aisément qu'on s'y attendait, bien que lord Slratford de Redcliffe y employât toute son influence et toute son activité.
En effet , ce qu'on demandait à la Porte était exorbitant. On voulait lui arracher une garantie de 6 pour 100 sur le capital d'un chemin qu'elle ne demandait pas et dont on ne savait pas le prix.' Outre que le taux de la garantie était énorme, il se
pouvait en outre que la somme à payer un jour par la Porte le fût bien davantage encore ; et, comme 400 lieues de chemin de fer dans le désert pouvaient bien parfaitement coûter 300 millions de francs, c'était peut-être 18 millions dont la Turquie allait grever ses finances déjà bien délabrées. Elle résista donc de toutes ses forces ; et ses plaintes, qui transpirèrent bientôt en Europe, y furent vivement approuTées, môme par le Times, qui eut le bon goût de ne pas se joindre à cet égorgement. Lord Stratlford n*en poursuivait pas moins sa pointe ; et, une dépèche télégraphique de sa part , annonçant la concession du Sultan, fuf communiquée aux journaux de Londres dans le courant de novembre 1856. Seulement, la nouvelle était prématurée, et la concession ne fut arrachée, avec plusieurs autres du môme genre , que deux mois plus tard.
Mais cette concession , môme quand elle vînt , n'était pas du tout ce qu'on voulait. La Porte, effrayée et du taux de la garantie et de l'abandon qu'elle allait faire d'une partie de l'Empire, trouva une échappatoire assez adroite. Elle ne concéda qu'une partie du tronçon de Souédié à Jaber-Castle sur l'Euphrate, et elle limita sa responsabilité à 1 500000 fr. C'était déjà bien assez. On se mit donc
à rœuvre ; et des ingénieurs, MM. John Mac Neill et Howe, furent envoyés pour les travaux préliminaires de la première sectioa de Souédié à Aiep, déjà parcourue par M. le général Chesney. Mais bientôt on s'aperçut qu'on entreprenait une œuvre absolument stérile ; et si déjà le chemin de TEuphrate élait coté à la Bourse de Londres, cela ne voulait pas dire qu'il pût être effectivement construit sur le sol qu'il devait traverser. En effet, MM. Mac NeiH fils et Howe, qui avaient déjà planté des jalons sur les cinq lieues qui séparent Souédié d'Anlioche, furent tout à coup rappelés au milieu d'avril 1857 , et ils s'emharquèrentàAlexandrelteavec tous leurs instruments, à la stupéfaction des gens du pays, qui ne pouvaient comprendre un si brusque dép^irt.
A Londres, on le comprenait mieux ; car la Compagnie de l'Euphrale ne pouvait trouver de fonds , et les actionnaires, habituellement si faciles, ne venaient pas. Le prospectus même de M. Andrew n'avait pu les séduire, bien qu'il fût appuyé d'une assez forte bro^chure. Dans les Indes c'était encore bien pis ; et les négociants de Bombay et ceux de Calcutta, pour qui ce chemin par la vallée de l'Eupbrate semblait fait tout exprès, s'étaient montrés les plus hostiles de tous. A quoi servirait un chemin
OÙ il y aurait quatre, cinq ou six transbordements ?
et où le fret de Bombay à Londres ne coûterait pas
moins de 40 livres sterling par tonne ? L*é]oquence
de M. Andrew n'y pouvait rien, et il ne persuada
personne.
C'était là un échec plus rude pour le cabinet anglais que la mission secrète du Tartarus ; et ce qu'il y avait de plus piquant, c'est que la Compagnie universelle du canal de Suez, contre laquelle on essayait de diriger celte concurrence, s'était montrée très-favorable au projet du chemin de fer de l'Enphrate. Les deux voies, loin de se nuire, lui paraissaient très-compatibles ; car il était bien clair que si le chemin de fer par la vallée de TEophrale devait un jour transporter des voyageurs, il ne transporterait certainement jamais 3 ou 4 millions de tonnes de marchandises réservées exclusivement à la voie de mer et au canal de Suez.
Avec le chemin de l'Euphrate, tombait aussi le télégraphe électrique qui devait le suivre jusqu'aux Indes, et pour lequel on s'était hâté d'abandonner un autre projet de télégraphe électrique très-praticable qui devait passer par la mer Rouge , Aden et Kourrachi, et dont MM. Gisborne frères s'occupaient depuis deux ans.
Les choses en étaient là, et les travaux à peine commencés du chemin de fer de l'Euphrate venaient d'être interrompus, quand M. Ferdinand de Lesseps alla consulter les Meetings anglais, et obtint auprès d'eux le succès qu'on vient de voir.
On apprenait en même temps en Europe l'occupation de Périm à l'entrée du détroit de Bab-el- Mandeb, par les troupes de la Compagnie des Indes. Quelles que soient les conséquences que puisse avoir cette prise de possession d'un territoire qui semble appartenir à la Porte et faire partie du domaine ottoman, chacun vit dans cet acte (14 février 1857} une garantie saisie par le gouvernement anglais contre la prochame ouverture de Tisthme de Suez. Il est impossible en effet d'y voir autre chose ; et si l'Angleterre a repris Périm qu'elle avait déjà occupée en 1799, lors de l'expédition d'Egypte, c'est qu'elle prévoit dans le fond du golfe arabique des événements qu'elle veut être en mesure de dominer. Quoi qu'il en soit, la prise de Périm causa en Europe une sensation qui depuis 18 mois ne s'est pas encore calmée, et dont le retentissement sera bien long encore.
Cependant le triomphe de M. Ferdinand de Lesseps auprès des Meetings anglais devait avoir de l'é-
cho dans le sein du Parlement ; et il était impossible qu'un fait aussi expressif se passât dans le pa;s sans que la tribune politique ne s'en inquiétât. De plus, la Chambre de NewcasUe, très-prononcée dans son enthousiasme pour le canal de Suez, avait adressé le 28 mai un mémoire spécial au premier ministre, et ses délégués l'avaient entretenu. Il (allait bien rompre le silence, quoiqu'on voulût le garder encore quelque temps ; et, le 7 juillet 1857, M. Henri Berkeley, représentant de Bristol, autre ville non moins ardente que Newscastle, interpella lord Palmerston, qui, quelques jours auparavant, avait fait tout ce qui dépendait de lui pour empêcher le Meeting de Londres.
Mais ces détails sont trop importants pour que nous ne reproduisions pas ici textuellement l'interpellation de M. Henry Berkeley et la réponse du premier ministre. Nous faisons notre traduction sur le compte rendu du Times,
« M. H. BfiRKBLET. Je demande au premier lord de la Trésorerie (lord Palmerston) si le gouvernement de Sa Majesté veut bien user de son influence auprès de S. H. le Sultan, afin d'appuyer le vice-roi d'Egypte dans la sanction qu'il sollicite de la Sublime
Porte pour la construction d'un canal marilime à travers rislhme de Suez; canal dont la concession a été accordée par le vice-roi d'Egypte à M. Ferd. de Lesseps, et qui a reçu l'approbalion des cités principales, ports et villes commerciales du Royaume- Uni. Si une objection est opposée à cette entreprise par le gouvernement de Sa Majesté , je le prie de faire connaîtjre les motifs de celte objection.
€ Lord Palmebston. Le gouvernement de Sa Majesté ne peut certainement pas entreprendre d'employer son influence sur le Sultan pour l'induire à permettre la construction de ce canal , parce que dans les quinze dernières années le gouvernement de Sa Majesté a usé de toute l'influence qu'il possède à Constantinople et en Egypte pour empêcher que ce projet ne fût mis à exécution. C'est une entreprise qui, je le crois, au point de vue du caractère commercial, peut être jugée comme étant au rang de ces nombreux projets d'attrape (Bubble) qui de temps en temps sont tendus à la crédulité des capitalistes gobe-mouches.
« Je pense que ce canal est physiquement impraticable, si ce n'est par une dépense qui serait beaucoup trop grande pour garantir aucune espérance de ré-
munératîon. Je pense donc que ceux qui engagent leur argent dans une entreprise de cette espèce (si mon honorable ami a quelques-uns de ses électeurs qui se disposent aie faire) se trouveront déplorablement déçus par le résultat.
c Néanmoins ce n*est pas le motif pour lequel le gouvernement est opposé au projet. Les individus privés sont abandonnés au soin de veiller à leurs propres intérêts, et s*ils s'embarquent dans des entreprises impraticables ils en supportent la peine.
« Mais le projet est hostile aux intérêts de notre pays , opposé à la politique constante de TAnglclerre relativement aux rapports de FÉgypte avec la Turquie , politique qui a été soutenue par la guerre et par le traité de Paris. L'évidente tendance politique de Tentreprise est de rendre plus aisée la séparation de rÉgypte et de la Turquie. Elle est fondée aussi sur des calculs éloignés concernant un accès plus aisé vers nos possessions indiennes; je n*ai pas besoin de faire une allusion plus distincte à ces calculs, parce qu'ils sautent aux yeux de tout homme qui accorde son attention au sujet.
« Je puis seulement exprimer ma surprise que M. F. de Lesseps ail assez compté sur la crédulité des capitalistes anglais pour penser que, par une
ournée dans les différents comtés, il réussirait à obtenir Targent anglais pour un projet qui est de ou s points opposé aux intérêts britanniques.
« Ce projet a été lancé, je crois, il y a quinze ms» comme un rival du chemin de fer d'Alexan* Irie à Suez par le Caire, qui, étant infiniment pliH praticable et de nature à être plus utile, obtint la préférence. Mais probablement Tobjet que M. de Lesseps et quelques-uns des promoteurs ont en vue sera accompli même si la totalité de Tentreprise n'est pas conduite à exécution.
« Si mon honorable ami, le membre pour Bristol , veut accepter mon avis, il restera entièrement étranger au projet en question. »
Voilà le thème de lord Palmerston , et il faut lui rendre cette justice qu'il n'en a jamais changé. Il faut même dire qu'il l'avait annoncé quinze jours auparavant par un article furieux du Moming-Posty son organe habituel , où les mêmes idées étaient exprimées avec une violence et une grossièreté que les journaux ministériels de Londres sont les seuls à employer dans leurs mauvais jours. On doit reconnaître, à la louange du premier lord de la Trésorerie , qu'il n'a pas profité des enjolivements de
son journal , et qu'il n'a pas soutenu à la tribune que le canal de Suez , comme le disait le Maming- Postf c fût une invention des Bourbons de la branche aînée, patronée par les d'Orléans, pour faciliter l'indépendance de l'Egypte et l'invasion des Indes far les Français. » Ce jour-là, ces fleurs de riiélorique ont manqué au discours de lord Palmer* ston.
Idais ce discours contenait des imputations trop graves et trop fausses pour que H. Ferd. de Lesseps n'y répondît pas, et voici la lettre qu'il adressa le 11 juillet à toutes les Chambres de commerce et aux diverses corporations qui l'avaient si bien accueilli en Angleterre :
«Paris, 11 juiUet 18S7.
« Messieurs,
« Je ne dois pas laisser sans réponse auprès de vous les assertions que le premier lord de la Trésorerie a cru pouvoir se permettre sur l'affaire du canal de Suez, dans la séance de la Chambre des Communes du mardi 7 juillet 1857.
« Lord Palmerston , en répondant à l'honorable H. Henry Berkeley, membre du Parlement pour la
ville de Bristol, a combattu Touverture de Fistliine de Suez par des raisons commerciales,. techniques et politiques , et par des personnalités que je m'abstiens de qualifier.
c Sur le premier point , en ce qui regarde les avantages commerciaux pour la Grande-Bretagne, je réponds par votre autorité et votre compétence après un examen et une discussion approfondis.
« Je réponds par votre unanimité, par celle des dix-*huit cités commerciales et industrielles que j*ai consultées dans le Royaume-Uni. Vous avez tous déclaré qu'une communication directe maritime entre la Méditerranée et la mer Rouge, abrégeant de moitié la route de llnde, serait avantageuse au cu)mmerce anglais.
« Sur le second point, j'oppose à lord Palmerslon le Rapport de la Commission internationale, composée d'ingénieurs et de marins éminenls, anglais, français, espagnols, autrichiens, allemands, hollandais, italiens, qui, après deux ans des plus minutieuses études et une exploration attentive des lieux, ont décidé, au nom de la science, que le canal était d'une exécution non-seulement praticable, mais encore facile. J'oppose au premier lord de la Trésorerie la sanction donnée à l'opinion des ingé-
nieurs et à leurs plans par rAcadémie des sdenoes de rinstitut impérial de France.
< Yous jugerez, messieurs, entre Tautorité de ce verdict émané de la science européenne, et l'autorité dont semble s'armer vaguement lord Psdmerston en s'abstenant de la faire connattre.
« Sans m'arrèter à la contradiction dans laqueDe on est tombé en traitant de chimérique un projet dont l'inévitable réalisation inspire en même temps des craintes et des défiances si singulières, je passe au troisième point.
« Les ar^guments poliliques de lord Palmerston semblent fondés sur de prétendus dangers que le canal de Suez ferait coiurir à l'Inde, ainsi qu'à l'intégrité de TEmpire ottoman. La presse anglaise a déjà répondu elle-même que les maîtres de l'Inde n'ont rien à redouter des puissances méditerranéennes, lorsqu'ils possèdent Gibraltar, Halte et Aden, et qu'ils viennent de s'emparer de Périm. La Turquie est certainement aussi intéressée que lord Palmei*ston à maintenir l'Egypte dans la situalion réglée par les traités. Or le Divan considère si peu le canal de Suez comme une cause de séparation, que l'ambassadeur anglais est obligé de peser de tout son poids pour faire suspendre la ratification
du projet. II est évident pour la Porte, comme pour tout esprit réfléchi, que l'ouverture de l'isthme, en garantissant l'Egypte contre toute ambition étrangère, ajoutera une force nouvelle à l'intégrité "e l'Empire, et aura pour la Turquie des conséquences religieuses et économiques du plus grand intérêt.
« Si Ton persiste dans un système d'opposition insoutenable, on pourra créer à l'entreprise des difficultés qui la grandiront encore au lieu de l'affaiblir; mais l'exécution en âera poursuivie résolu^ment, et le concours universel en rendra le succès infaillible. En attendant, il appartiendra aux classes commerciales de l'Angleterre de décider si , contrairement à leurs manifestations, les obstacles doivent venir de leur propre gouvernement. Elles auront à juger s'il est permis de pratiquer en leur nom une politique aussi contraire aux principes de libres communications et de libre échange que la nation a proclamés à la face du monde , et s'il est possible de s'obstiner à vouloir empêcher la réunion de deux mers conduisant directement aux Indes et à la iGhine, alors que d'un autre côté l'on s'efforce de mettre ces vastes contrées en contact avec les peuples civilisés.
« J'en viens aux personnalités, et je m'applîque-
206 CANAL DE 9UEZ,
rai, en y répondant, à garder la modération, les égards et la grayité dont on est bien loin de m*avoir donné l'exemple, en m*attaqnant dans une ass^nbfte où il ne m'était pas possible de me défendre.
« Lord Palmerston a cru pouvoir affirmer, dans des termes qu'un langage sérieux ne permet pas de reproduire, que j'étais venu en Angleterre pour tendre un piège à 1a bourse des anglais et abuser de la crédulité des capitalistes assez nalCs poar croire & une entreprise chimérique. Vous savez, messieurs, s'il y a rien eu dans ma conduite ou dans mes paroles qui pût justifier des imputations de ce genre. Ai-je fait le moindre appel aux capitaux? Vous vous rappelez que je vous ai au contraire déclaré à plusieurs reprises que ce n'était point une souscription d'actions, mais uiie expression d'opi* nion que je venais solliciter auprès de vous. Si, dans la répartition d'un capital de 200 millions de francs, l'Angleterre doit avoir plus tard, comme la France, une part de 40 millions , c'est une déférence que j'ai cru devoir à une puissante nation conunerçante, directement intéressée dans l'exécution de la voie nouvelle. Hais les capitaux anglais font si peu besoin à l'entreprise dont je suis le promoteur, que, si la part réservée à l'Angleterre n*é(ait pas
entièrement acceptée par elle, celte part serait à l'instant couverte par les demandes supplémentaires qui me sont parvenues de diverses parties du monde. *
c Voilà, Messieurs, la réponse bien simple, et, selon moi irréfutable, que je fais à lord Palmerston et que j'adresse à la conscience de tous les honnêtes gens. Vous me rendrez cette justice que, dans ma réponse, j*observe envers l'âge et la situation politique du premier lord de la Trésorerie les devoirs qu'imposent les convenances. Je croirais d'ailleurs manquer à la dignité de mon caractère et au respect que je vous porte, si je me permettais d'employer envers lui un langage semblable à celui dont il a usé envers moi.
< Je devais ces explications à la bienveillante estime avec laquelle vous m'avez accueilli, et dont je reste profondément touché et reconnaissant. »
« Je suis, etc.
« Fbrd. de Lesseps. »
Il est difficile de dire quelle unanimité de répro- .balion souleva le langage de lord Palmerston dans * toute la presse européenne. Il faut lire pour s'en faire une idée tous ces articles de bl&me trop justi-
fié> sui^ssant & la fois dans les journaux anglais, allemands, français, belges , hollandais, espagnols , italiens, grecs, autrichiens, etc. Le Parlement lui-même partagea cette émotion dont la cause était trop légitime; et dix jours à peine étaient écoulés après les premières interpellations de H. H. Berkeley, que M. Darby GritGth, membre pour Devizes, en adressait d'autres à lord Palmerston.
H. D. Griffith voyait un grand danger pour Thonneur anglais dans cette attitude du premier ministre ;
< et il demandait à la Chambre des Communes, si,
< dans son opmion bien arrêtée, il était avantageux c à l'honneur ou aux intérêts de l'Angleterre, « qu'elle se montrât et se reconnût animée d*uDe « hostilité jalouse à l'égard du canal de Suez ; ou, si c au contraire , il ne serait pas plus digne du carac- « tère. de haute impartialité que le Parlement vent « maintenir, d'abandonner ce projet, sans essayer de « l'influencer, aux difficultés naturelles et tecbni- « ques, dont l'exécution de cette entreprise peut « être entourée. »
On voit par cette question de M. D. Griffith, quelles étaient les préoccupations de la Chambre des
Communes ; et l'on doit remercier l'honorable membre de les avoir exprimées. Lord Palnaerslon, assuré de la majorité, à ce qu'il parait, n'en tint aucun compte, et il répéta, en répondant à M. D. Griffith, les arguments qu'il avait déjà développés. L'Angleterre pouvait avoir à craindre le canal de Suez, parce qu'il donnerait de l'avance sur elle à d'autres nations pour se rendre aux Indes ; ce canal séparerait l'Egypte de la Turquie , et c'est un projet qui commercialement sera ruineux pour ceux qui y mettront leur argent. Lord Palmerston, qui se faisait assez ridiculement ingénieur hydraulique dans cette question, invoqua à l'appui de son autorité, plus que douteuse, celle de M. R. Stéphenson, membre du Parlement, et fils de l'illustre inventeur des chemins de fer Georges Stéphenson.
M. R. Stéphenson, provoqué parle premier ministre , apparut alors dans le débat, et il fit des déclarations fort singulières, qui ont été depuis lors bien souvent réfutées. Selon lui, le canal était impossible parce que les deux mers étaient de niveau-, et ses deux collègues de 1847 avaient comme lui abandonné le projet, dès qu'on avait reconnu qu'il n'y avait pas les 32 pieds supposés de différence entre la Méditerranée et la mer Rouge. M. Stéphenson
SiO CANAL DE SUEZ,
déclarait également absarde un canal alimenlë pv Teau du Nii entre les deux mers; et, selon loi, d*après Tinspectlon personnelle qu'il aTait faite des localités , le chemin de fer que Ton allait achcT^ était parfaitement suffisant.
La Commission internationale a réponda à M. R. Stéphenson par Forgane de M. Paléoca{â, qu*ont suivi tous ses collègues, et elle a démonlré qu'en fait et théoriquement les assertions de riogénicur anglais étaient insoutenables. C'est jnstemeBt parce que les deux mers sont de niveau que le canal est possible; car alors il n'y a pas besoin d'écluses pour racheter la pente; et ce Bosphore artifidel est précisément ce qu'e^ûgent les intérêts du comment du inonde et de la navigation, qui ne veut de retards ni pour la manœuvre des écluses ni pour les chômages obligés d'un canal fermé.
Quant à la visite personnelle deM. R. Stéphenson dans l'isthme, l'assertion, sans être tout à fait fau^e, était tout au moins équivoque; et M. de Négrelli k prouva plus tard à M. Stéphenson , comme nous le dirons bientôt.
Plusieurs Chambres de commerce d'Angleterre, Bristol entre autres et Newcastle, protestèrent contre les discours de lord Palmerston, et vengèrtol
LA KÉSISTAHCE. Sli
M. Ferdinand de Lesseps, des insinuations calomnieuses que le premier minisire s'était permises contre lui, et que M. R. Stépbenson avait dû désayouer après avoir semblé s*en être fait l'écho. M. de Bruck y le ministre des finances d'Autriche , répondait sans doute aussi aux attaques injustifiables de lord Palmerston, par son discours du 27 juillet , dont nous avons déjà parlé.
Un mois s*était écoulé à peine depuis les secondes interpellations dans le Parlement que le canal de Suez s'y représentait indirectement de nouveau.
Dans la séance dû 14 août 1857, M. Estcouil, membre pour le Wiltshire, vint devant la Chambre des Communes défendre le chemin de fer de l'Euphrate, qui, dans sa pensée, ne pouvait faire la moindre eoncurrence au canal de Suez, et il demandait pour ce chemin l'appui du gouvernement, soit par une subvention, soit par une garantie d'intérêt.
L'illustre M. Gladstone, membre pour Oxford, prit à cette occasion la parole, et exposant les principes qui, selon lui, devaient présider à la politique anglaise en Orient, il traita du canal de Suez avec une hauteur de vues et une éloquence des plus rares. Il nia le droit du gouvernement anglais d'introduire
la politique avec ses passions aveugles dans une question purement commerciale. Les meillem-s juges et les seuls juges d'une spéculation sont ceux-là mêmes qui sont appelés à y mettre leur aident.
« Si ce projet, ajouta M. Gladstone, vient à être converti par le gouvernement en une question politique, il y aurait le plus grand danger de voir rompre ce concert et cet accord européens qui sont d'une importance supérieure en ce qui concerne notre politique en Orient. Personne, cependant, ne pourra regarder la carte du monde et nier qu'un canal à travers l'isthme de Suez, s'il était possible, ne fût d'un grand avantage pour l'intérêt de Thumanifé. Ce projet a été approuvé et trouvé excellent par tous les gouvernements de l'Europe, et spécialement par la France, notre grande alliée. Qu'y aurait-il alors de plus malheureux que de voir naître des querelles à Constantinople à ce sujet entre les ambassadeurs de France et d'Angleterre ? Par rapport à nos possessions dans l'Inde, il est à désirer que jamais toute la force et la vigueur de l'Angleterre ne lui manquent pour faire les efiTorts que réclame la conservation de ces contrées; et tant que nous aurons des devoirs à remplir envers le genre hu-
main dans ces pays , les plus grands sacrifices ne devraient jamais nous coûter, ni même être calcu* lés, quelle qu'en fût l'importance, pour remplir de telles obligations. Mais ne faisons pas naître dans l'Europe l'opinion que la possession de l'Inde parla Grande-Bretagne a besoin pour se maintenir que l'Angleterre s'oppose à des mesures qui sont avantageuses aux intérêts généraux de l'Europe. Ne laissons pasnattre cette fâcheuse contradiction, parce que ce serait affaiblir notre pouvoir dans THindoustan plus que ne le feraient dix révoltes comme celles qui viennent d'avoir lieu dernièrement. »
Devant des réflexions aussi sensées et aussi éloquemment produites, lord Palmerston ne pouvait se taire, et il vint répéter, quoique d'un ton mi peu moins aqerbe, ce qu'il avait déjà dit dans ses deux premiers discours. Il avouait d'ailleurs que depuis quinze ans l'Angleterre pesait h Constantinople pour qu'on ne permît jamais l'ouverture de l'isthme de Suez, et il ajoutait que le seul motif qu'il eût fait valoir auprès de la Porte, c'était l'hilérêt même de la Turquie, que démembrerait l'indépendance de l'Egypte causée par le canal, et non pas du tout l'intérêt anglais.
2n CANAL DE SUFZ,
Mais en même temps que lord Palmerston allaquail le canal de Suez , il détruisait aussi le chemin de fer de TEuphrate , auquel il refusait tout appui ofiiciel. Il détruisait encore du même coup le télégraphe électrique qui devait longer ce chemin, et il ouvrait de nouveau l'oreille à l'entreprise du télégraphe électrique par la mer Rouge, combattu par lui avec acharnement depuis plus de deux ans, et qui aurait rendu de si précieux services à TAnglelerre pendant l'insurrection formidable qui déso lait les Indes.
Ce serait une assez curieuse histoire que celle du télégraphe électrique par la mer Rouge, accueilli d'abord en 1855 par lord Palmerston, puis ensuite persécuté par le premier ministre quand il crut utile, comme argument contre le canal de Suez, de sacrifier ce télégraphe très-facile au télégraphe impossible de l'Euphrate ; puis encore repris de nouveau par le cabinet qui l'avait repoussé. Cette histoire fort instructive, nous ne pouvons la faire ici; elle nous écarterait trop du sujet spécial que nous exposons. Mais si l'on veut la connatlre, on peut la lire tout au long dans les Cambridge Essays pour 1 857. Elle y est racontée de la manière la plus exacte et la plus Impartiale par M. Lionel Gisborne, Tune des
LA RÉSISTANCE. Si 5
Yiclimes de lord Palmerslon*. C'est un récit à la fois piquant et triste. M. Lionel Gisbome constate la coopération généreuse que M. Ferd. de Lesseps a prêtée à cette entreprise pour lever les difficulté qu'elle rencontrait de la part de l'Egypte. Mais lord Palmerston n'hésitait pas à ruiner ses propres compatriotes dès que leurs travaux semblaient favoriser l'ouverture de l'isthme de Suez. On aurait dit, comme le remarquait un journaliste anglais, que « le noble lord avait l'hydrophobie de la mer Rouge. »
A cette première compagnie des frères Gisborne, en a succédé une autre présidée par M. Marshmann. Celle-ci paraît devoir être plus heureuse. Lord Palmerston n'est plus au pouvoir, et Fadministration nouvelle est bien disposée. C'est pour la compagnie Marshmann que tout récemment le Cyclops faisait des sondages dans la mer Rouge, quand il a dû intervenir pour sauver les chrétiens du massacre de Djeddah et commencer le châtiment de la ville coupable.
Mais nous revenons à la discussion parlementaire.
1. VIsthme de Suex^ journal de Tunion des deux mers, a donné une analyse étendue de ce travail, et une traduction partielle, numéro du 10 avril 1858, p. 162.
2i6 CANAL DE SUEZ ,
Lord Palmerston avait dû reculer devant H. Gladstone, et le troisième discours du ministre était loin de la violence des deux premiers en réponse à M. Berkeley et à M. Griffilh.
Sur ces entrefaites» la session se termina; et le débat sur le canal de Suez fut ajourné forcément jusqu'à la prochaine réunion du Parlement. Cependant M. Ferd. de Lesseps se rendait à Vienne, où il recevait en novembre, Tovation que nous avons dite ; et de là, à Constantinople où Reschid-Pacha, qui devait mourir quelques jours après, l'accueillit avec la bienveillance la plus marquée.
La discussion, retardée à deux ou trois reprises par une crise ministérielle, ne put être portée de nouveau à la tribune que le 26 mars 1858, par le persévérant M. GrifGtb. Mais cette fois ce n'était plus à lord Palmerston qu'il avait aOaire; c'était à M. Disraeli, qui avait succédé comme leader de la Chambre des Communes pour le cabinet Derby.
M. Griffilh demanda donc au chancelier de l'Échiquier, K si malgré les facilités que le canal de Suez « offrirait aux communications de l'Angleterre avec « ses possessions orientales, et malgré le désir mac nifesté par les nations du continent pour la •t prompte exécution de ce projet, le gouvernement
« de Sa Majesté croyait opportun de s'opposer à Tou- « verlure de l'isthme de Suez. » L'honorable membre protestait en outre énergiquement contre toute intrusion de la politique dans une affaire purement commerciale.
La réponse de M. le chancelier de l'Échiquier fut évasive. « Il regrettait, disait-il, que la Chambfe ne fût pas plus nombreuse pour discuter une question si importante; techniquement, il s'en rapportait à ce qu'avait dit dans une autre occasion te membre pour Whilby, M. R. Stéphenson, absent en ce moment de la Chambre ; politiquement , l'affaire était trop délicate pour qu'on pût se prononcer immédiatement; et le gouvernement de Sa Majesté ferait connaître plus tard son opinion, quand la possibilité de l'exécution et l'utilité commerciale du projet seraient démontrées. »
Évidemment ce n*était point là répondre, et le Parlement anglais ne pouvait se contenter de ces échappatoires. Un nouveau débat était indispensable, et les considérations présentées naguère par M. Gladstone étaient trop graves pour qu'on pût les étouffer. Ce débat nouveau fut provoqué par M. Roebuck dans la séance du 1*'' juin 1858. La discussion fut solennelle, et elle ne dura pas moins
de cinq heures, de neuf heures du soir à deux heures du matia.
M. Roebuck reprit la question avec l'ardeur qui le dislingue, et il déclara que sa motion qui, en apparence, ne touchait qu'à Tetécution du canal de Suez, concernait surtout Tintérët et l'honneur de l'Angleterre. Il blâma sévèrement l'intervention de l'ambassadeur anglais à Constantinople , et il montra qu'en s'opposant à l'exécution du canal de Suez, le cabinet de lord Palmerston avait essentiellement méconnu les intérêts commerciaux du pays. D'ailleurs l'Angleterre n'a pas le droit de s'opposer à un projet de ce genre , qui est dans l'intérêt commun de l'humanité; et M. Roebuck proposait, en conséquence, que < la Chambre des Communes déclarât < que le pouvoir et l'influence de la Grande-Bretagne » ne doivent pas être employés pour empêcher le « Sultan de donner sa ratification à la concession du « vice-roi d'Egypte. »
Après quelques nobles paroles de lord Haddo en faveur du gouvernement égyptien, M. R. Stéphcnson, qui manquait à la séance du 26 mars, prit la parole et renouvela ses assertions antérieures, n rappela les travaux de MM. P. Talaoot et de Négrelli et les
L\ RÊSISTAKCE. âJ9
siens en 1847, et il déclara que les deux mers étant de niveau, le canal ne serait qu'un fossé d'eau stagnante. Il ajouta que M. Rcndel n'avait pas approuvé le projet du canal tel que le proposait la Commission internationale, et qu'il avait refusé de signer le rapport. Il cita l'avis de M. Mac-Clean, autre membre de la Commission, qui regardait aussi le canal comme impraticable, et il termina en répétant que, pour sa part, après avoir exploré les lieux, il ne le croyait pas possible.
Il n'y avait pas une seule de ces assertions de M. Stéphenson qui fût exacte, et les documents produits par M. Ferd. de Lesseps et M. de Négrelli ont prouvé que M. R, Stéphenson tenait trop peu de compte de la vérité , de môme que les réponses de M. Paléocapa et de M. Conrad ont prouvé que, si M. R. Stéphenson savait construire des chemins de for, il ne savait pas le premier mot de l'art de construire les canaux*.
A M. R. Stéphenson succéda M. Fitzgerald, sous-
1. On peut consulter sur tous les points qu'a touchés M. Stéphenson le journal V Isthme de Sues y qui a cité les procès-verbaux authentiques de la Commission internationale; les lettres de M. Ferdinand de Lesseps à MM. Manby et Mac-CIean; les réfutations de M. Négrelli, de M. Paléocapa, et de M. Conrad, numéros du 10 juin 1858, et suiv.
2i0 CANAL DE SUEZ,
secrélaîre d'Étal des affaires étrangères. Il déclara qu'il partageait ropînion de lord Palmerston sur le canal de Suez, qui pourrait être dangereux pour les possessions anglaises dans les Indes, qui ne rendrait pas à rtiumanité les services qu'on s'en promettait, et qui n'avait trouvé d'appui ni auprès du gouvernement français , comme on le disait, ni auprès des classes commerciales de FAngleterre.
M. Milncr Gibson se chargea de réfuter par des faits des assertions si tranchantes et si notoirement erronées. Il rappela le vote unanime des Meetings, dont plusieurs s'étaient passés à sa connaissance personnelle, et il demanda que le cabinet produisît la correspondance diplomatique échangée sur le canal de Suez entre rAnglclerre , la France et la Turquie. Il termina en espérant que lord Palmerston cesserait d'exercer à ce sujet sa f&cheuse influence sur le cabinet nouveau.
Ces dernières paroles amenèrent le noble lord à répondre, bien que selon toute apparence il n*cût pas continué à se taire dans celte discussion. Lord Palmerston réitéra toutes ses anciennes attaques contre le canal de Suez, et il y ajouta des points de vue qu'il . avait antérieurement oubliés. Depuis quinze ans, l'Angleterre n'avait point eu à presser la
Turquie pour qu'elle repoussât l'ouverture de l*isthme de Suez. La Porte y était aussi opposée que le cabinet anglais. Ce canal amènerait l'indépendance de l'Egypte, et déjà des étrangers (lisez des Français) ont tout disposé pour rendre celte indépendance facile. Toute la côte d'Egypte a été hérissée par eux de forlifications qui n'ont pas moins de 3 à 4:000 canons. Le canal sera un ouvrage militaire non moins formidable et non moins utile. Lord Palmerston termina en affirmant encore une fois que le canal de Suez serait un des dangers les plus redoutables pour la conservation de la puissance . anglaise en Orient.
C'était vraiment dépasser les bornes, et H. Gladstone , en répondant à lord Palmerston dans les formes les plus courtoises, ût justice de ces énormités. Il établit d'abord l'importance des Meetings, dont il n'était pas aussi facile que certaines personnes le prétendaient d'obtenir l'adhésion, témoin les chemins de fer russes. Il prolesla contre l'influence exercée illégitimement sur la Porle, et il montra tous les périls de cette conduite qui froisse le continent tout entier, et notamment l'Autriche et la France : « Il n'y a pas un état en Europe qui ne « dénonce l'opposition de l'Angleterre, et ne l'ac-
« cuse d*égoïsine et d^injustice. ^ Puis M. Gladstone, cxaininantles deux motirs assignés par lord Palmcrslon , les réduisit successivement à néant. L'intégrité de l'empire ottoman n'a rien à craindre, car la dépendance de TÉgypte repose sur des traités que l'Europe entière s'est engagée à maintenir. La sécurité de l'empire indo-anglais n'est pas plus menacée. Loin de là ; si le canal de Suez eût été ouvert Tannée dernière, à l'époque de l'insurrection des Cipayes, quels services n'cût-il pas rendus? Quand on possède Malte et Aden et quand on est la première puissance maritime du monde , que peut-on appréhender du canal de Suez, soit dans le présent, soit dans l'avenir? L'Angleterre aurait le plus grand tort, et ce serait une haute imprudence de se mettre en hostilité avec le reste des nations sur une question de ce genre ; et M. Gladstone, en soutenant ënergiquement la motion de M. Roebuck, croyait servir les intérêts de son pays en même temps que les intérêts des autres peuples de l'Europe.
Cet éloquent discours, prononcé avec une sorte de véhémence patriotique, avait fait une vive impression sur la Chambre. M. Disraeli crut devoir essayer delà contre-balancer.
II nia , chose à remarquer après les affirmations
LA RÉSISISTANCE. 223
de lord Palmerslon, qu'il fùl possible de prouver
que TAnglelerre pesât sur la Porte ottomane pour
empêcher la ratificalion.Il soutint que la Turquie
est opposée au projet du canal , comme l'avait dit
déjà lord Palmerston, et que la France et l'Autriche
ne s'étaient pas prononcées. En conséquence, il
priait la Chambre de ne pas prendre parti dans
cette queslion, comme elle le ferait en adoptant la
proposition de M. Roebuck, et il pensait que quant
à présent il n'y avait point à changer la politique
antérieurement suivie.
A M. Disraeli succéda lord John Russell, et le discours du noble lord, concis, vigoureux, clair et admirablement .simple, fut peut-être le plus remar quable de toute cette discussion. Il constata d'abord que, malgré ce qu'en avait dit M. le chancelier de l'Échiquier, l'influence de l'Angleterre avait été employée à détourner la Porte de donner la ratification. Il blâma en termes sévères cette intervention du gouvernement anglais. Puis, examinant les véritables inlérêls de l'Angleterre, il démontra qu'ils n'avaient rien à craindre du canal: ni en temps de paix, la chose est évidente de soi ; ni pour le cas de guerre, car en temps de guerre toute la quQstion se réduit à savoir si l'Angleterre ne con-
servera pas la dominalion des mers. Si l'on suppose des projets hostiles de la part des étrangers, le chemin de fer actuel est aussi redoutable que le futur canal ; el lord John en terminant se joignait à M. Gladstone pour recommander à la Chambre de ne pas atténuer, sans motif suffisant, la bienreillance de TEurope^ en entravant par une jaloiTsîe mercantile et un égoisme blâmable le commerce de toutes ies nations.
M. Brighl insista après lord John Russel! pour que le cabinet produisit les pièces diplomatiques, ainsi que Favait demandé M. Milner Gibson ; et après quelques paroles de M. Roebuck en réponse à M. Fitzgerald, la Chambre passa au vote. On sait que ce vote a été contraire, non pas précisément au canal de Suez, mais à la motion de H. Roebuck. La Chambre, influencée par le discours de M. Disraeli, ne voulut pas s'engager ; el par le rejet de la motion, elle pensa ne se prononcer ni dans un sens ni dans Tautre, comme le lui demandait M. le chancelier de l'Échiquier. Dans la séance du siu*lendemain, 3 juin, M. Milner Gibson, ayant insisté pour la production de la correspondance, M. Disraeli vint refuser le dépôt des pièces , qui sans doute auraient prouvé que les gouverncmenis du con-
LA HËSISTANCE. 22t3
tinent n*étaient pas aussi indifférents qu'on voulait bien le dire au succès du canal de Suez.
Telle fut la grande discussion engagée devant le Parlement anglais. Les orateurs les plus importants y prirent part ; et nous ne croyons pas être partiaux en disant» comme Tout reconnu les journaux anglais eux-mêmes, que tout l'avantage est resté aux partisans d,u canal, si d'aiUeurs le vote, interprété conmie nous venons de le dire, n*a pas été pour eux. Nous n'hésitons pas à le déclarer : l'opposition anglaise, telle que l'a faite M. Disraeli, a complètement changé de nature et de terrain. Il est évident que le cabinet Derby se sent mal à Taise en peursuivant la politique de ses prédécesseurs ; et s'il a paru la soutenir dans la séance du l*' juin, c'est qu'un ministère nouveau ne pouvait engager dès lors line lutte sérieuse sur ce point avec le ministère tombé mais encore puissant. Nous sommes certains que sans cette crainte, que nous concevons d'ailleurs fort bien, M. Disraeli, laissé librement à ses inspirations personnelles, aurait parlé tout autrement qu'il ne l'a fait.
En résumé, après cette discussion du Parlement, on peut regarder l'opposition anglaise comme s'étant reniée elle-même, puisque M. le chancelier
de rÉclliquier a voulu faire croire que Fintervention britannique n'avait jamais pesé sur la Porte- Ottomane.
Depuis Favénement du cabinet Derby, il n'y a pas eu d'autre incident qui puisse donner une opinion contraire. Lord Stratford deRedcIi£fe a cessé d'être ambassadeur à Gonstantinople; et son successeur, sir Henri Bulwer, passe pour être animé des intentions les plus conciliantes.
A quoi aura donc abouti cette résistance du gouvernement anglais, commencée il y a quatre ans bientôt, et poursuivie au travers des phases diverses que nous venons de retracer? Au résultat prévu et dénoncé par M. Gladstone, avec une sagacité et une sagesse profondes : à irriter inutilement l'Europe et le monde contre la politique anglaise si mesquinement pratiquée. Belle récompense en vérité de tant de stériles efforts! Et pendant cette lutte déraisonnable, que d'événements pour la condamner I La guerre de Perse, l'insurrection des Cipayes, la guerre et l'ouverture de la Chine, la catastrophe abominable de Djeddab, le passage des troupes anglaises par l'Egypte! Qui aurait gagné autant que l'Angleterre au canal maritime de Suez? 0 prudence des conseils humains I
Après la grande pièce, voici la petite; elle ne laisse pas que d'avoir aussi' son intérêt.
Lord Palmerston avait amené M. R. Sléphenson dans la lice; M. Disraeli Ty avait également appelé, en s'appuyant sur son autorité, toute ébranlée qu^elle était déjà par les réponses irréfutables de la Commission internationale, de M. Paléocapa, de M. Conrad, etc. Mais les assertions de M. R. Stéphenson réitérées avec aggravation étaient par trop étranges pour ne pas provoquer nne vive réplique.
Elle porta sur des points de fait et des points de théorie.
En fait, M. Ferd. de Lesseps prouva par les procès-verbaux de 1» Commission internationale et par ses discussions sténographiées, aussi bien que par sa correspondance, que M. Rendel avait approuvé et signé le Rapport, contrairement à ce qu'avait avancé M. R. Stéphenson. En fait, M. de Négrelli prouva à son ancien collaborateur qu'il n'était pas allé sur les lieux, comme il le disait au Parlement, attendu que s'il avait vu une partie de l'Ouadée Toumilat et la rade de Suez , il n'avait vu ni le lac Timsah, ni le lac Menzaleb, ni surtout la rade de Péluse. En fait, il fut encore prouvé que M. Mac Clean, dont M. Stéphen*
son invoquait le témoignage , avait approuvé et signé comme M. Rende! le rapport définitif de la Commission internationale.
Il est vrai qu'en Egypte déjà M. Mac Clean avait proposé que le canal de Suez fût alimenté par l'eau du Nil prise un peu au-dessus du Caire, et que ce canal fût construit d'une mer à l'autre par un endigueroent élevé de 7 à 8 mètres au-dessus du sol , depuis Suez jusqu'à Péluse. Il est bien vrai encore que jcctte proposition avait été renouvelée aa nom de MM. les ingénieurs anglais dans les délibérations de juin 1856. Mais il est tout aussi vrai que ce projet, présenté à l'état de simple indication et comme texte de discussion courante, avait été formellement abandonné, ainsi que l'attestent Ie9 procès-verbaux et l'affirmation de M. Conrad, président de la Commission internationale. Les objections produites contre cette idée d'un canal suspendu en l'air et construit tout entier en sable, avaient été si puissantes et si claires qu*on pouvait croire qu'elle était bien et dûment défunte. Pas du tout, M. R. Stéphenson a voulu la faire revivre, et il n'est parvenu qu'à la faire accabler une seconde fois sous les réfutations de M. Paléocapa, de M. de Négrclli et de M. Conrad.
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Quant au point de théorie, la défaite de M. R. Sléphenson été plus complète encore s'il est possible.
« Vous supposez, a dit M. Conrad à M. R. Stéphenson, que le canal de Suez entre deux mers qui sont de niveau ne sera qu*un fossé, pour reprendre votre expression? Et nos canaux de Hollande, qu'en pensez-vous? Tous, ils sont construits et foncliounent admirablement dans les conditions mêmes qui vous effrayent tant. Est-ce qu'il eh est un seul où les eaux ne soient pas dans tout leur parcours absolument de niveau? Sont-ils stagnants pour cela? Pas le moins du monde. Venez les voir; vous les trouverez en pleine activité, nous rendant de continuels et d'excellents services. Surtout ne nous en dites pas de mal, car on pourrait bien ne tenir aucun compte de vos théories, »
En effet, l'exemple est frappant, et M. R. Stéphenson s'est bien gardé jusqu'à présent de le récuser. Nous croyons même que l'ingénieur anglais fera bien de ne pas aller en Hollande, car il y prêterait à rire, d'abord aux ingénieurs ses confrères, et peut-être aussi aux femmes et aux enfants.
Ce que c'est cependant que de ne point rester dans son rôle! Que venait faire M. R. Stéphenson
d'entretenir le Parlement de détails techniques qui ne regardaient point une assemblée de ce genre ? Pourquoi céder aux suggestions de lord Palmerslon? Pourquoi risquer son avis sur des choses qu'on ne sait point? Construisez des chemins de fer, sans toutefois les faire payer trop chèrement, ou les manquer, comme celui d'Alexandrie au Caire ; mais ne parlez pas de canaux puisque ce n'est point votre métier.
Ainsi, la politique anglaise n'a pas fait une brillante figure par lord Palmerslon; l'industrie n'a guère été mieux représentée par M. R. Stéphenson. L'un portant l'autre, il est possible de faire mieux, comme ingénieur et comme homme d'État. La presse anglaise n'a pas pu s'en tenir, et toute patriote qu'elle est et précisément parce qu'elle est patriote, elle a pris avec H. R. Stéphenson et avec l'ex-Premier le ton que nous prenons ici nousmêmes, et que nous n'avons pas pu rendre plus sérieux.
Il est facile d'embrasser maintenant d*un coup d*œ]l l'ensemble de la question; et nous le ferons en quelques mots pour que cette conclusion soit aussi claire que possible.
Avec une concession telle que celle du vice-roi d'Egypte, après tant d'investigations recueillies et contrôlées par la science la plus compétente, après les discussions publiques dans tous les pays de l'Europe, après les adhésions du commerce universel et de tous les gouvernements ; surtout après les débats du Parlement anglais, et l'attitude nouvelle prise par le cabinet Derby succédant à celui de lord Palmerston, il ne restait plus à M. Ferdinand de Lesseps qu'une seule chose à faire : c'était d'orga-
niser la Compagnie unÎTerselle da canal de Saez et de réaliser ce que le inonde entier attend, et ce que la politique ne peut empêcher .
C'est ce qu*il a fait, et Toici la circulaire qu'il adressait tout récemment aux agents et correspondants de la Compagnie universelle du canal de Suez, tant en France qu'à l'étranger. Elle les informe d'abord d'une modification dans l'époque où le Conseil d'administration devra se réunir, et elle leur trace ensuite la marche qu'ils auront à suivre pour la souscription qui doit être ouverte ti-ès^prochainement. C'est le commencement de l'exécution de la grande entreprise :
Paris, 9, rue Richepance, 12 octobre 1858.
Monsieur,
< J'ai l'honneur de vous informer que la plupart des agents correspondants de la Compagnie à l'étranger ne trouvant pas suffisants les délais que je leur avais assises, je me suis décidé à ajourner l'ouverture de la souscription, et la réunion du Conseil d'administration.
€ En conséquence, la souscription sera ouverte simuUanément à Paris, dans les départements et à
l'étranger le 5 novembre prochain et sera close le 30 du même mois.
« Un à-compte de 50 francs par action sera versé en souscrivant.
< Les journaux annonceront les conditions de cette souscription par un ,avis dont je joins ici un spécimen. Vous voudrez bien remarquer que, d'après cet avis, les personnes qui ont déjà formé des demandes d'actions devront, pour les valider , se conformer aux prescriptions qu'il renferme.
« Vous jugerez s'il sera utile, ainsi que l'ont déjà fait plusieurs de vos collègues, de faire connaître à l'avance, par une circulaire explicative, et au besoin par un avis inséré dans les journaux de votre résidence, la mission dont vous avez bien voulu vous charger. Si vous avez besoin d'un certain nombre d'exemplaires des statuts et de mes notes sur les résultats économiques et financiers de l'entreprise, je m'empresserai de vous en faire un nouvel envoi.
« Je ne sais, monsieur, si, dans le concours que vous me prêtez en acceptant le titre d'agent correspondant de la Compagnie auquel j'attache le plus grand prix, vous consentiriez à comprendre l'en-
caissement du produit des versements à opérer par les'soiiscripteurs. J*ai l'honneur de vous Iransmettre une instruction qui vous indiquera la marche à suivre pour celle opération.
« Dans le cas où il ne vous conviendrait pas de vous charger de cette opération spéciale, je vous prierai d'avoir la bonté de choisir le banquier de votre ville que vous jugeriez le plus propre à la remplir convenablement, de lui remettre l'instruction ci-jointe et de vouloir bien immédiatement me faire connaître son nom en l'engageant à se mettre en rapport avec moi pour concerter les moyens d'exécution.
« Permettez-moi, d'ailleurs, dans Tun etTautre cas, de compter sur la continuation de tous vos bons oRiccs et spécialement sur votre active sollicitude pour éclairer l'opinion dans votre pays sur le but et les avantages de notre entreprise, sur son caractère éminemment utile, pacifique et civilisateur, sur l'intérêt commercial qui s'attache à sa réalisation et sur l'importance des produits assurés à l'ensemble de son exploitation.
« Je vous prie de prendre note que les cori'espondances et documents concernant la souscription seront signés par moi ou en mon nom par M. Albert
Rostand, un de mes collaborateurs, membre fondateur de l'entreprise, ancien directeur à Marseille des services maritimes des messageries impériales.
« Veuillez agréer, monsieur, la nouvelle assurance de ma considération la plus distinguée.
< Le président fondateur c de la Compagnie du canal de Suez y
« Ferd. de Lbsseps. »
A cette circulaire était jointe la note suivante :
Note sur la question économique de V entreprise du canal maritime de Suez,
« Les dépenses totales d'exécution de tous les travaux indiqués par la Commission scienliGque internationale, travaux à terminer en 5 ou 6 ans, s'élèvent à 160 millions de francs, non compris les intérêts annuels, à cinq pour cent, des versements opérés successivement par les actionnaires avant l'ouverture du canal.
« Le revenu brut du canal a été évalué annuellement à 30 millions de francs pour le seul droit de
passage des bâliments, à raison de trois millions de tonneaux de charge et de dix francs par tonneau. Ce revenu sera augmenté par raccroissement certain de la navigation générale, ainsi que par les droits de navigation sur le canal secondaire d'eau douce et par le produit des terrains cultivés, bâtis, ou boisés.
« Le bénéfice de la navigation générale» obtenu par Tabréviation de la dislance est de 50 francs par tonneau.
« L'abréviation moyenne pour tous les pays est de 3000 lieues jusqu'à Bombay ou Ceylan. Elle est de 3300 lieues pour les ports de la Méditerranée, et de 2900 pour ceux de l'Océan.
« Il faut observer que le tonnage des navires de commerce doublant aujourd'hui le cap de Bonne- Espérance dépasse le chiffre de 4000000 de tonneaux; que l'année dernière 3 600000 tonneaux ont transité par les détroits des Dardanelles et du Bosphore, et que cette même année le port de Liverpool, en Angleterre, a eu un mouvement de 4000000 de tonneaux.
« Les terrains concédés à la Compagnie s'élèvent à 63,000 hectares immédiatement cultivables après l'exécution du canal d'eau douce , et à environ
70000 heclares à constioiirc, à boiser ou à faire cultiver dans Tavcnir.
« Quatre-vingt-dix cartes cadastrales, élaborées avec le plus grand soin depuis quatre ans , et sur lesquelles ont été relevées 30000 cotes de nivellement, viennent d'être terminées et sont annexées à un procès-verbal de réception qui a été légalement dressé en Egypte.
« Je suis d'opinion que le canal d'eau douce, dont la prise d'eau sera au Caire , et qui viendra s'arrêter au lac Timsah, avec embranchement d'irrigation sur Suez et sur Péluse, pourra être accompli en une année ; qu'ensuite il sera possible , en deux ou trois années , d'établir une ouverture ou communication maritime suffisante pour les neuf dixièmes de la navigation commerciale , et que , par conséquent,* avec.80 millions de francs, ou les deux cinquièmes du capital social, nous pourrons arriver à obtenir des revenus importants avant le complet achèvement de tous les travaux projetés.
« Paris, le 15 octobre 1858.
<c Ferd. de Lesseps. >