‹ 500 lieues sur le NilChapitre 4 sur 25 · ÂTMOUR-BELÂ-HA · texte numérisé non relu

ÂTMOUR-BELÂ-HA

bien loin de diminuer ; au soleil couchant elle était écrasante, et les mallieurcux chameaux n'avaient pas bu depuis trois jours et deux nuits. Hais enfin leur épreuve touchait à son terme. Après une nuit passée comme les deux précédentes, on arriva, le lendemain 4, à dix heures du matin, au puits Bir- Hourrad, creusé par la nature juste à moitié chemin d'Abou-Hamed à Rorosko.

Nous avions donc accompli la moitié du voyage, et cela en trois jours et trois nuits, sur lesquels nous avions marché cinquante-deux heures ; ce qui faisait pour chaque vingt-quatre heures cinq à six heures de repos, si l'on peut donner ce nom aux haltes plus fatigantes que réparatrices dont on vient de lire la description. Tavais eu peur, au départ, d'être pris en route par un de ces sommeils irrésistibles dont rien ne peut triompher, et je comptais, dans ce cas, me faire attacher sur mon dromadaire. Mais j'en fus quitte pour la peur : je restai fort éveillé et j'arrivai très-peu las, L'Anglais, qui avait eu la même appréhension que moi, s'était, comme je l'ai dit plus haut, muni d'un chébrié, pour dormir en route. Mais cette précaution lui fut inutile : l'allure du chameau imprime à ce grossier palanquin un tangage insupportable, qui, combiné avec un roulis non moins violent, chasse le sommeil bien loin. Chameaux et chameliers se précipitèrent au puits avec l'impétuosité, la fureur d'une soif inex-

ATMOUR-BELÂ-MA. 201

tinguible. Tandis qu'ils boivent à long traits cette eau réputée cependant saumàtre, et que nos gens dressent les tentes, retournons-nous un instant et jetons un regard rétrospectif sur les cinquante lieues que nous venons de parcourir si lestement.

Ce magnifique désert est l'Atmour africain dans toute la force du mot : du sable, encore du sable, toujours du sable; pas un arbre, pas un arbuste, pas une herbe ; aucune trace de végétation ; c'est la stérilité dans ce qu'elle a de plus nu, de plus aride, la désolation de la désolation. En vain l'on avance, rien ne change autour de soi ; la nature est toujours, est partout la même, inflexiblement la même ; il semble qu'on demeure immobile, cloué par un charme à la même place durant des jours entiers. Cette mer sablonneuse n'a, comme la vraie mer, d'autres limites que le ciel avec lequel elle s'unit et se confond à l'horizon. Sauf quelques ondulations, quelques rugosités du sol, on marche constamment en plaine, et cette plaine étemelle, qui semble toujours promettre autre chose, s'étend, s'étend sans cesse à mesure qu'on avance, et déroule à l'infini sa nappe argentée. De loin en loin cependant apparaissent quelques montagnes ^comme des lies au sein de l'Océan , mais dans un si grand éloignement qu'on se demande , à la vue de ces formes bleu&tres et vaporeuses , si ce ne sont pas des nuages qu'un coup de vent .va dissiper.

202 ATMOUR-BELA-MA.

Chaque soir, avant de se plonger dans les sables d*où il a surgi le matin , le soleil les embrase de ses laves ardentes » et Von marche alors dans un champ de feu. Mais ces flammes s'éteignent vite. Le crépuscule est plus court encore, et la nuit vient bientôt changer la scène du ciel et la face du désert. Au globe ardent, implacable, qui incendie la terre, à cet azur du jour non moins implacable, et que l'excès de la chaleur fait souvent pâlir, succède ce bleu sombre, émaiilé d'étoiles dont l'éclat incomparable est le privDége, la gloire des tropiques. On le contemple chaque nuit, et chaque nuit sa splendeur étonne etravit comme un spectacle nouveau. Le regard ni l'esprit ne peuvent s'en lasser. Les œuvres de Dieu sont seules capables d'inspirer cette admiration toujours renaissante, parce qu'elles sont infinies et parfaites ; les œuvres de l'homme, au contraire, sont si limitées, si incomplètes, qu'elles n'inspirait à la bngue qu'indifférence et satiété.

Le désert prend la nuit un aspect plus solennel : je ne sais quel mystère et quel vague effroi planent sur lui avec l'obscurité ; elle est partout sinistre , mais nulle part autant que dans ces solitudes où règne l'inconnu. On s'y livre alors malgré soi à un calcul de probabilités qui n'offre que des chances contraires. On rêve des pièges à chaque pas; on crée des dangers qui n'existent point; mille ennemis fantastiques se dressent dans l'ombre

ATMOUft-BfiUUMA. SOS

comme des spectres, et une anxiété sans cause suc^ cède à la plus complète sécurité : car l'imagination est bien plus émue de ce qu'on ne fait que craindre ou pressentir» que de ce qu'on touche et qu'on ▼oit. On comprend à cette heure funèbre que le superstitieux Africain peuple le désert d'esprits invisibles, et Ton se surprend à partager sa superstition. Il n'est pas jusqu'aux animaux qui n'éprouvent eux-mêmes, en l'absence du jour, une sourde inquiétude. Aussi la caravane, dont je ne me séparais guère, marchait-elle , la nuit, à rangs plus serrés, d'un pas plus rapide, et avec une sorte de recueillement. La lune, alors à son premier croissant, versait sur nous ses clartés douteuses. Le silence était profond et troublé seulement, à de longs intervalles , par le rugissement des bétes féroces qui rôdaient dans les ténèbres.

L'innombrable quantité de chameaux morts dont la route est littéralement jonchée dans tout son parcours, prouve à quel point elle est pénible et funeste à ces patients martyrs du désert : quand leurs forces sont tout à fait épuisées, ils s'abattent pour ne plus se relever, et, aussitôt abandonnés que tombés, la (aim achève ce que la fatigue et la soif ont commencé. Leurs misérables dépouilles à demi dévorées par les carnassiers, les unes de la veille ou du jour même, les autres déjà blanchies par le sdeil, gisent sur le sable qui les recouvre peu à peu comme un linceul,

204 ATIIOUK-BELÀ-IIA.

et forment une voie mortuaire dont chaque étape et presque chaque pas sont marqués par un cadavre. On n'aurait, en cas d'incertitude, qu'à suivre ces tristes jalons pour ne pas s'égarer. Ainsi l'on peut dire sans figure que ces doux et précieux animaux dévoués au service de l'homme» qui s'en montre trop peu reconnaissant, le servent encore après leur mort et par leur mort.

On ne fit, dans les cinquante lieues qui séparent Abou-Hamed du Bir-Mourrad, qu'une' seule rencontre : ce fut une caravane de déportés arrachés violemment à leurs ioyers, et que la cruelle politique d'Abbas envoyait vivre , je veux dire mourir, aux mines du Fazogl. Tous étaient Égyptiens, et la plupart cheiks de villages ou même de tribus. Leur crime était sans doute d'avoir inspiré des soupçons à ce Turc ombrageux. Le nombre des chameaux étant insuffisant, plusieurs de ces malheureux allaient à pied, et tous avaient les fers aux mains. Usés, déchirés par le voyage, leurs habits tombaient en lambeaux et couvraient à peine leur nudité. Il y en avait de tout Age : ;ceux-ci dans toute la force de la jeunesse ; ceux-là déjà courbés sous le poids des années; l'un de ces derniers, patriarche à barbe blanche, était si débile, si exténué, qu'il semblait prêt à rendre le dernier soupir, et il l'aura certainement rendu avant la fin du trajet. L'extrême vieillesse de la victime

ATMOUR-BELA-MA. 205

aurait dû désarmer son bourreau; mais Abbas était sans pitié.

Ce lamentable troupeau était conduit par des Amantes, soldatesque effrénée qui avait seule la confiance d* Abbas, et la méritait par son impudent mépris de toutes les lois divines et humaines. Exécuteurs impitoyables des cruautés du maître et les raffinant par les leurs, ces cupides sbires commençaient par dépouiller les patients du dernier para; puis, spéculant en route sur leur misère, ils ne leur donnaient, pour s'en attribuer le prix, qu'une nourriture insuffisante, tout juste ce qu'il fallait pour qu'ils ne périssent pas de faim : encore n'avaient-ils pas grand souci de leur vie et s'inquiétaient-ils peu que les privations les décimassent. U en restait toujours assez. Qu'on juge du sort de ces infortunés, livrés durant un pareil voyage à la merci de pareils mercenaires. Deux de ces bachi-bouzouks, bien dignes de leur mauvaise renommée, ayant été chargés par le vice-roi de conduire du Caire à Khartoum un proscrit de quelque importance, avec ordre exprès de ne le quitter ni mort ni vif, et ce malheureux étant tombé malade en route , ils l'achevèrent pour n'avoir pas la peme de le soigner; après quoi ils lui coupèrent la tète, la salèrent pour la conserver, et, revenant sur leurs pas, la portèrent au moderne Pharaon, qui les récompensa de leur ponctualité.

206 ATMOUR-BELi-MA.

Cette lugubre caravane marchait dans un aloAce profond, comme un convoi funèbre. Pas un murmure, pas une plainte ne s'échappait des lèvres des condamnés. Cette résignation stolque, particulière aux orienlaux, aux musulmans surtout, a fait sur moi toujours une grande impression, et je n'en ai jamais été témoin sans en être touché. Non-seuiement ils ne blasphèment pas contre leurs persécuteurs, leurs bourreaux; c'est à peine s'ils leur en veulent , car ils ne sont à leurs yeux que les instruments d'une volontésupërieure, le bras de la fatalité. C'était écrit 1... ce mot, qui est tout un dogme, les apaise , les désarme , leur fait prendre en patience la destinée la plus crudle. Il y a une force d'Ame incontestable dans cette résignation, de quelque source qu'elle émane, et les mahométans sont en cela beaucoup plus chrétiens que les chrétiens : leur soumission aux décrets de la Providence peut servir de leçon aux disciples du Nazaréen, qui , sur ce point, imitent peu l'exemple des infidèles. Peus donc , en cette triste circonstance, une nouvelle occasion d'admirer le stoïcisme oriental. Padressat, en passant, un salut sympathique à ces martyrs silencieux et résignés; ils me le rendirent tous avec une extrême politesse, et je gardai de cette morne rencontre une impression pénible tout le reste du jour.

Le Bir-Mourrad, où il est temps enfin de revenir, est situé dans une large vallée, bordée des deux côtés

ATMOim-BEUUlA. 107

de montagnes absolument nues et d'une aridité effrayante. Je n'ai pas besoin d'ajouter que le fond de la ?alléc n'est pas moins aride, et que le sable la couvre entièrement. J'ai eu déjà l'occasion de dire que , pour abreuver les troupeaux, on creuse autour des puits des espèces d'auges qu'on remplit d'eau tirée à force de bras des entrailles de la terre. Ainsi firent les chameliers pour étancher la soif ardente de leurs chameaux. Ce puits est évidemment calomnié : j'ai bu de cette eau qu'on dit imbuvable , et ne l'ai trouvée désagréable ni au goût ni à l'œil; elle est parfaitement claire , et sa saveur n'a rien de suspect. Je recommandai à Gasparo, établi avec ses fourneaux sous la saillie d'un rocher, de s'en servir pour feiire la cuisine afin de ménager nos barils, pleins encore de l'excellente eau du Nil ; sur quoi les chameliers et l'Anglais après eux déclai-èrent qu'étant saumfttre elle ne bouillirait pas ; l'événement prouva le contraire, et je compris alors que la mauvaise réputation faite à ce puits était une rouerie des cheiks et des chameliers, intéressés à ce qu'on emporte le plus d'eau possible , afin de louer aux voyageurs on nombre de chameaux plus considérable.

Près du puits est un hangar en paille où sont remisés deux ou trois dromadaires de rechange, destinés au courrier qui porte les lettres de Khartoum au Caire , une ou deux fois par semaine. Nos

208 ATMOUR-BELÂ-KA.

tentes furent dressées à quelque distance, assez loin du puits pour que nous ne fussions incommodés ni par les chameaux ni par les chameliers. Elles étaient en plein soleil , car où trouver de Tombre ? et la journée était aussi chaude que les précédentes. Nous n'en avions pas moins demandé au kabir un repos de vingt-quatre heures, plus nécessaire encore aux animaux qu'à nous-mêmes. Beschir, de maussade mémoire» l'eût certainement refusé, ne fût-ce que pour nous contrarier, et force eût été sans doute de le prendre d'autorité. Son remplaçant, devenu à son tour un personnage , mais dont l'humeur était beaucoup plus maniable, s'empressa de condescendre à notre désir : ainsi en avait-il agi durant le voyage , toujours prêt à nous être agréable, à faire preuve de zèle et d'obligeance; ce qui ne l'avait pas empêché, soit dit à sa louange, de remplir fort bien ses fonctions et de conduire parfaitement la caravane. Je lui en témoignai ma satisfaction , et il ne s'en montra dans la suite que plus attentif et plus complaisant. La plupart des hommes se mettent vite à la hauteur de leur position , et plus ils assument de responsabilité*, plus aussi ils déploient d'ordinaire d'énergie et de capacité. Que de commis médiocres ferai^it d'excellents chefs I

Les vingt-quatre heures passées au Puits-liourrad ne furent signalées par aucun événement, et

ATHOUR-BELÂ-KA. 209

aucune caravane ne vint peupler en même temps que nous cette austère solitude. Je n*ai donc rien à raconter. Je dirai seulement, puisque la relation d'un voyage du genre de celui-ci est presque une confes*sion, que nous commîmes là le péché de gourmandise. Nous fîmes aussi bonne chère que le lieu le comportait; Gasparo développa tous ses talents , et je lui sus particuUèrement gré d'une soupe au kari trèsaccentuée, et que je recommande comme un spécifique excellent contre les langueurs de l'appétit dans ces climats brûlants. Nos gens ne fareut pas moins bien traités, et nous donnâmes aux chameliers un des moutons qui nous accompagnaient. Le léopard, dont ce n'était pas le jour (j'ai dit plus haut qu'il ne mangeait que àe deux jours l'un), resta seul en dehors de la fête : insensible à nos festins de Balthazar et aux prodigalités de cette journée sardanapalesque , il jouit, en revanche, et par forme de compensation, d'une liberté complète. Il en usa en foisant une longue promenade aux environs, mais, soit qu'il trouv&t peu de plaisir dans la solitude, soit que le soleil lui parût trop chaud, il revint bientôt se coucher à l'ombre des tentes pour ne les plus quitter.

La nuit vint jeter enfin son voile sur les excès de la journée ; et je pus cette fois dormir tout mon content, ce que je n'avais pas fait depuis trois nuits. Mon sommeil fut pourtant troublé. Les hyènes

210 ATMOUR-BELÀ-HA.

qui, le jour, n'ayaient point fait acte de présence, sortirent de leurs tanières à l'heure des ténèbres, et se donnèrent rendez-vous autour du camp. Nous devions à nos moutons ei à nos poulets cette visite incommode : c'étaient eux qui attiraient de toutes parts ces faméliques convives. Déçues dans leur espoir et tenues à distance parles sentinelles qui se relevaient d'heure en heure, ces horribles bétes poussèrent toute la nuit autour de nous des hurlements épouvantables. L'une même, plus afiEsmée que les autres ou plus audacieuse, poussa l'impudence jusqu'à passer son museau sous ma .tente. Je sentis tout près de mon visage son souffle haletant. Je n'eus qu*à me lever brusquement et à me montrer à la porte pour mettre en fuite ce lâche et insolent ennemi. La nuit se passa sans autre aventure. Le matin, on remplit autant d'outrés qu'il en fallait pour la fin du voyage : car, nonobstant la qualité prétendue saum&tre de Feau du cru, mon exemple avait encouragé tout le monde, et personne ne fit plus aucune difficulté pour en boire, n était midi quand on partit. On avait fait cinquante lieues; il en restait à faire autant, et il fallait exécuter la seconde partie du voyage aussi lestement que la première.

Le Bir-Mourrad est situé sous le même parallèle que Ouadi-Halfa, et marque de ce côté la limite entre la haute Nubie et la Nubie inférieure : c'est

ATMOUR-BELÂ-MA. 211

également ]à que finissait le gouvernement général du Soudan, dont Rhartoum, à cette époque, était encore la capitale. Le désert est après le pulls ce qu'il est avant : même stérilité , mêmes sables à perle de vue, même désolation. Le pays pourtant change un peu d'aspect : quelques pics isolés, entièrement séparés les uns des autres, surgissent çà et 1& du sein de la plaine, absolument semblables aux pyramides de granit si communes dans le désert de Taka. Plusieurs chaînes de montagnes s'élèvent dans le lointain. Le sol est aussi plus accidenté^ hérissé en plusieurs endroits de rochers calcaires dont beaucoup forment des grottes relativement fraîches, et, à ce titre, bien chères au voyageur. Elles nous dispensèrent de dresser nos tentes, et nous y fhnes commodément le 6 et le 7 notre station du milieu du jour. C'était la première ombre que nous trouvions depuis notre départ d'Abou-Hamed.

J'ai dit qu'aux approches de ce village nous avions devancé volontairement une caravane de Turcs dont la compagnie nous eût offert peu d'agrément. Elle nous avait dépassés ensuite, et nous la retrouvâmes faisant la sieste dans une de ces cavernes. C'étaient des officiers de l'armée égyptienne qui avaient escorté, du Caire à Khartoum, un convoi de poudre destinée à la guerre alors en projet, et même déjà commencée sur la frontière.

2iS ATMOUR-BELÀ-MA.

contre Oubié. Leur mission accomplie, ils retournaient à leur régiment. On pouvait leur appliqi(er à la lettre le proverbe : c Qui dort dîne. » Le rhamadan, qui est le carême des Musulmans, et qui dure un mois, avait commencé le 27 mai, jour de la nouvelle luiie, et devait se prolonger jusqu'au premier jour de la lune suivante. Il n'est permis, tant qu'il dure, de manger et même de fumer qu'après le coucher du soleil; il faut jeûner tout le reste.du jour. Nos oCBciers jeûnaient donc, et Us dormaient pour tromper la faim. Ils s'abstenaient même de fumer. Ce n'est pas que les Turcs d'aujourd'hui soient en général très -stricts observateurs des préceptes du koran, et d'ailleurs le voyage a ses privilèges, et permet d'enfreindre le jeûne sacramentel ; mais Àbbas-Pacha étant très-dévot, on lui faisait sa cour en imitant son exemple, et les officiers dont il est question renchérissaient encore sur les rigueurs du carême, de peur, s'ils y manquaient, d'être dénoncés au maître les uns par les autres.

A propos du rhamadan , je dois dire que nos chameliers n'en avaient aucun souci; ils mangeaient à toute heure du jour, témoin le mouton qu'ils avaient dévoré au Puits-Mourrad. Us étaient pourtant mahométans ; mais le mahométisme des Nubiens, comme celui des Soudaniens leurs voisim, est à peu près nominal. Quand ils ont accompli

ATMOUR-BELA-MA. ti3

quelques pratiques, celles dont l'observation leur coûte le moins, ils croient en avoir assez fait pour leur salut, et se dispensent volontiers de toutes les autres. Leur religion n'est, quant au fond, qu'une superstition grossière : ils croient aux esprits beaucoup plus qu'à Dieu, aux sorciers plus qu'aux ulémas, et, si quelques fakihs prennent sur eux de l'autorité, ce n'est pas parce qu'ils sont les ministres d'Allah, c'est parce qu'ils les supposent en communication directe avec les bons et les mauvais génies, parce qu'ils jettent des sorts et les conjurent, qu'ils évoquent les morts, font apparaître et disparaître à leur gré les revenants; parce que, en un mot, ils disposent des forces occultes de la création. Aussi les indigènes font-ils grand cas des amulettes qu'ils obtiennent de ces redoutables et redoutés personnages, et les portent-ils toujours sur eux : or ces amulettes ne sont autre chose que des versets du koran soigneusement serrés danis des étuis de cuir. Les Turcs ont passé sur ces folles croyances une couche de mahométisme, et voilà comme ils civilisent leurs conquêtes.

Quoique le hasard du voyage nous eût de nouveau rapprochés des officiers turcs, nous ne fûmes pas plus jaloux de leur société que la première fois; partis à dessein longtemps avant eux, et mieux montés qu'ils ne l'étaient, nous les eûmes en peu d'heures laissés bien loin derrière nous. On ne fit

214 ÂTMOUR-BELÂ-MA.

pas d*aotre rencontre. Cette seconde traite fùtaassi rapide, aussi heureuse que la première» et s'exécuta de la même façon. On s'arrêtait au gros de la chaleur, ordinairement vers neuf heures ; on repartait Yers une heure ou deux, pour marcher d'une seule étape jusqu'après minuit. On dormait par terre jusqu'au point du jour, c'est-à-dire bien peu; on se remettait alors en route, et cette vie active recommençait tous les jours.

Aucun événement heureux ou malheureux ne signala cette partie du trajet, si ce n'est que le dromadaire acheté par l'Anglais à Kassala, et qui jusqu'alors avait très-bien marché, succomba le septième jour de la traversée. Il fût attaqué de cette maladie étrange dont j'ai parlé précédemment, et qui fait couler la bosse des chameaux jusqu'à sa complète disparition. La mort s'ensuit presque toujours. On avait en vain cautérisé la plaie, suivant l'usage, avec un fer rouge ; la pauvre béte s'abattit le lendemain pour ne se plus relever; il fallut l'abandonner au milieu du désert. J'aurais préféré par humanité qu'on lui brûl&t la cervelle d'un coup de pistolet : cette mort violente, mais instantanée, eût été moins cruelle que celle qui l'attendait. Ce fut le seul animal dont on eut à déplorer la perte; tous les autres se tirèrent avec honneur de cette rude épreuve, même un pauvre àne gris monté par un Arabe qui s'était joint à la caravane ; tous

ATMOUR-BELÂ-MA. %î^

arriyèrent sains et saufs. Mon hedjin, qu'on avait déclaré à Berber incapable de faire le voyage» s'en tira mieux que tous les autres. Il supporta la soif héroïquement» et ne laissait paraître aucune fatigue. Cette glorieuse campagne ne lui avait donné que plus de prix» et il avait certainement bien gagné ses éperons» pour ne pas dire ses invalides.

JTai dit que nul autre événement n'avait fixé notre attention; je me trompe : en voici un bien plus extraordinaire. Un matin» que découvris-je devant moi? Trois palmiers I..., Oui» lecteur, trois palmiers égarés au sein du désert comme des enfants perdus; c'est Tunique végétation qu'on rencontre dans un espace de cent lieues.

Je marchais toujours avec la caravane ou ne m'écartais d'elle» quand je m'en séparais» qu'à une très-petite distance» jamais assez pour la perdre de vue. Le 7» vers la fin du jour» j'étais » contre ma coutume , resté fort en arrière. Pourquoi ? Je l'ignore. Avais* je besoin de soUtude ? Mon dromadaire ou moi étions-nous un peu las ? C'est ce que je ne saurais dire; je ne m'en souviens pas. Toujours estil que j'étais seul» bien seul» et cette fois trop éloigné de la caravane pour l'apercevoir ou être aperçu par elle ; mais la route était suffisamment battue pour qu'il me fût impossible de m'égarer. Jusqu'alors unie et couverte d'un sable mouvant» elle commençait à s'accidenter» et, chargée de détritus schisteux tritu-

2i6 ÀTMOim-BELÂ-llà.

résparle temps, elle devenait déplus en plus solide. Tout annonçait les approches d'Une région montagneuse. Mon hedjin cheminait tranquillement et avec autant de facilité que dans les allées sablées d'un parc. Non-seulement je n'avais pas la pensée de presser sa marche, mais je l'oubliais lui-même tout à fait. Il s'accommodait parfaitement de mon oubli, et en profitait pour ralentir toujours plus son pas.

Je pénétrai ainsi dans une étroite vallée resserrée entre deux lignes de' rochers nus et fracturés. Pas un cri, pas un souffle n'en troublait le silence; la solitude n'y était pas moins profonde; roôleùt en vain cherché par terre un insecte , un oiseau dans l'air; je n'avais aperçu ni l'un ni l'autre, depuis que j'avais mis le pied dans ce désert vraiment désert. Le lieu n'était pas beau, mais il avait par cela même peut-être un aspect mélancolique dont j'étais singulièrement impressionné. La soirée était charmante, le ciel d'un azur doux et caressant Un air frais succédait aux embrasements de la journée. Je me baignais avec volupté dans cette atmosphère pure et légère; mes poumons épanouis se dilataient à cette brise inespérée ; mou sang circulait plus joyeusement dans mes veines; tous les organes de la vie fonctionnaient en moi plus librement, et toutes mes humeurs nomades étaient en fermentation. J'aurais été jusqu'aux extrémités de

ÂTM0UR-6ELÂ-MA. .217

la terre. J'allais en attendant atteindre celle de la vallée triste et solitaire où je marchais depuis une grande heure, lorsqu'un objet, d'abord peu distinct, altira de loin mon attention. J'approche, et qu'estce que je vois ? Un chaiiieau paisiblement accroupi, et à côté de lui Gasparo endormi profondément. Obligé par état d'employer aux soins de la cuisine tout le temps que les autres donnaient au repos, le pauvre garçon avait succombé au sommeil, et dormirait encore si je ne l'avais réveillé.

Nous sortîmes ensemble de celte vallée, qui avait pensé être pour lui la vallée de Josaphat, où les Juifs de Jérusalem s'endorment pour ne se réveiller qu'au jugement dernier, et nous nous trouvâmes face à face avec une haute montagne qui nous fermait le passage hermétiquement. Nous n'en étions séparés que par un large et profond ravin creusé par quelque torrent dès longtemps disparu. Ici, je le confesse, j'eus un moment d'inquiétude. Le soleil était couché; seules encore les cimes les plus éie« vées étaient roupies de ses derniers rayons, et brillaient sur le fond déjà gris du ciel, comme des phares aériens; le crépuscule, puis bientôt la nuit, allaient en peu d'instants m'envelopper de leurs ombres. Que faire alors, si je ne rejoignais pas immédiatement la caravane? Gomment traverser sans guide, et au milieu des ténèbres, cette montagne inconnue qui se dressait devant moi comme un 284 ;

2 1 8 - ATMaUR-BELÂ-HA .

obstacle infranchissable, et qu'il fallait pourtant firanchîr, car ëTidemment le chemin passait par là? Gasparo n*en sayait pas phis que moi, et son embarras, poar ne pas dire sa peur, était plus grand encore que le mien. Je fis prendre le grand trot à nos montures, et mon anxiété ne tarda pas à se dissiper. Inquiet de mon long attardement, le kabir était rerenu sur ses pas pour me chercher, et je le rencontrai, à ma grande satîs&cfion, au pied de la montagne.

Le Djebel-Akoba ou Akaba, c'est le nom de celle montagne, court, autant que j'en pus juger, du nord au sud, et suit par conséquent la même direction que le Nil ; il fallait donc, ce qui ne paraissait point aisé, le couper transversalement dans toute sa longueur. Une énorme crevasse violemment pratiquée, soit par les eaux (Hluviennes, soil par un tremblement de terre , facilite le passage et le rend seule possible. Il était miit close lorsqu'on s'engagea dans ce redoutable défilé, rendu plus effrayant encore par l'obscurité. Ce n'est partout que rochers tombés et fracassés : la route ellemême, ou du moins l'étroit espace qui en tient lieu, est tantôt encombrée de cailloux roulants, tantôt pavée de larges pierres lisses où le sabot plat des chameaux ne peut mordre. J'ai dit ailleurs combien cet animal est peu propre aux montagnes et mal conformé pour cela. Le mien, quoique son pied

ATHmmoBELÂ^A. 319

fût très-sûr en plaine , faisait là des glissades époavantaMes. J'ayais iHen du mal à garder mon équilibre, et je me voyais à chaque pas désarçonné, lancé dans les précipices. C'était la répétition du mont Atabayahy avec la circonstance aggravante des ténèbres, qui doublent tous les dangers. Le kabir marchait devant moi en cherchant les meilleurs pas; mais les meilleurs étaient bien mauvais. 6nsparo, en véritable Florentin, trouvait Tépreuve un peu sévère, et regrettait les belles routes de sa chère Toscane. Pourtant il se résignait, et ne se permettait ni plainte ni murmure. Outre qu'il avait un excellent naturel et qu'il s'arrangeait de toiU, il avait ce soir-là bien autre chose à faire : ce n'était pas trop de tout son temps , de toute son attention, de toutes ses forces, pour se maintenir d'aplomb sur son chameau.

Les montagnes, quelle qu'en soit la nature, sont toujours chères à ceux qui les ont beaucoup fréquentées, et bien plus encore à ceux qui, conunc moi, y sont nés. Celle-ci, d'ailleurs ^ a un grand caractère ; et, tout préoccupé que j'étais de ma sûreté, je n'en admirais cependant pas moins les sites terribles qui se succédaient autour de moi. La lune s'était levée; mais de rapides nuages la voilant par intervalles, ces alternatives de lumière et d'ombre ajoutaient encore à l'effet du tableau, et semblaient lui donner le mouvement, presque la vie. On ne

330 ATHOtJR-BELÂ-MA. -

voyait rien devant soi, et l'on ne regardait pas en arrière; mais à droite et à gauche s'élevaient des pics de toutes formes, ceux-ci pointus comme des pyramides, ceux-là arrondis comme des dômes, d'autres équarris, à pans vifs et tronqués brusquement, comme si la faux d'un géant leur eût coupé la tôte. Plusieurs prenaient des figures bizarres, fantastiques, qui échappent à toute description. Éclairés ou sombres , selon que la lune découvrait ou voilait sa face pâle, tous ces pics apparaissaient et disparaissaient tour à tour pour reparaître de nouveau, semblables à des spectres évoqués de I«i nuit des tombeaux , et n'y rentrant un instant que pour en sortir encore. Les régions basses, où tombait la grande ombre des hauts sommets, et où les rayons de la lune ne pouvaient pénétrer, étaient noires comme l'abîme ; le regard ne plongeait pas sans une frayeur secrète dans ces profondeurs ténébreuses.

Le silence de ces imposantes et mornes solitudes n'était troublé par rien, pas même par notre marche : le pas bruyant et métallique du cheval tient compagnie à son cavalier, et , à défaut d'autre distraction , en est une pour lui ; il n'en est pas ainsi du chameau : son pas est muet; même sur un chemin pierreux, les caravanes les plus nombreuses font moins de bruit en marchant qu'un troupeau de moutons. La montée fut horrible, et la descente plus

ATMOUR-BELÀ-HA. 22i

horrible encore. Une bonne partie de la nuit fut employée à ce périlleux passage, et lorsque enfin, grâce à Dieu, on atteignit, sans bras ni jambes cassés, le pied de la montagne, le jour était bien près de paraître. Quand nous rejoignîmes la caravane, elle était déjà couchée. Une nuit si laborieuse méritait bien quelque repos. On n'en prit guère cependant. Je dormis une heure ou deux à la belle étoile, étendu sur mon tapis. Au soleil levant j'étais en selle.

Je m'étais si bien trouvé, la veille, des quelques heures de solitude dont je m'étais donné la jouissance, que je voulus m'en donner autant le lendemain. Seulement je pris les devants sur la caravane, au lieu de rester derrière. Frugal, ce matin-là, comme un Bédouin, je déjeunai, tout en marchant, avec du biscuit trempé dans l'eau de ma zimzimie. J'aurais préféré Yabri de Mme Lafargue ; mais toutes choses ont une fin, surtout les bonnes, et, si copieuse que fût la provision , elle avait fini par s'épuiser. Le garah suspendu à ma selle me servait à la fois de tasse et de verre pour ces petites collar lions solitaires.

Je commençai par raser, d'assez près pour la toucher, une montagne à pic qui n'est qu'un rameau du Djebel-Akaba, le tronc principal de celle chaîne assez étendue. La route était ferme , parfaitement «nie et fort commode. Mais bientôt j'enlrai dans

222 ATHOUR BELA«lfA.

une région tourmentée, profondément bouleversée, hérissée de rochers i perte de Tue, les ans à fleur de terre, les autres en saillie, et à travers lesquels il n'était pas du tout facile de se frayer un chemin. Sans être trèfr-élevées, tes hauteurs d'alentour le sont assez cependant pour fermer l'horizon de tùos les côtés. J'avais en face« mais i une grande distance» une ligne de montagnes qu'A leur teinte itNigeàtre je jugeai devdr être granitiques et de première formation. Le Djebel-Akaba est calcaire et schisteux.

Tout à coup les doums reparaissent : isolés d'abord, pois dair-semés, ils se multiplient; le Nil approche. A neuf heures du matin j'étais en effet rendu à Korosko, où j'entrai le premier de toole h caravane, sans en excepter le kabir. C'était le 8 juin. Étant partis le 5, à midi, du Puits-Mourrad , nous avîoiis exécuté cette seconde partie du tn^et en soixante-neuf heures, dont cinquante de marche; ce qui, déduction faite de la journée passée au poils, donnait, pour l'^is^nble du voyage» un total de sept jours et une marche eflfective de cent heures. G'éUit aller très-vite. Ceci paraît une plaisanterie, aujourd'hui qu'on peut faire en sept heures les cent lieues que nous avions faites en sept jours. Mais chaque pays a sa manière de voyager, et la nôtre, je veux dire la manière européenne, n'est pas assuréoient celle que je préfère, ni que préfèrent les voyageurs

ATMOUR-BELA-MA. 223

\TaimeDt dignes de ce nom. Les chemins de for sont bons pour les faiseurs d'affaires et les commis-voyageurs ; lorsqu'on n'est ni l'un ni l'aulie, on les subit comme une nécessité , mais on les évite toutes les fois qu'on le peui Quand il y en aura dans le désert , il n'y aura plus de désert, et ce "he sera pas la peine d'aller si loin ; on n^ trouvera plus ce qui plaît en lui, ce qui attache, ce qui fait prendre en patience , même en plaisir, les privations , les fatigues, et jusqu'aux dangers. Ce qu'on aime du désert , et ce qui en aura disparu, c'est la caravane, le dromadaire, la tente, les longues rêveries, les contemplations infinies , les doux loisirs , la solitude, le silence, la liberté.

Partis du Nil, nous étions revenus au Nil en évitant rimmense coude qu*il décrit d*Abou-Haroed à Ouadi-Halfa. Mais en suivant cette route et en ne reprenant le fleuve qu'à Korosko, j'avais manqué plusieurs temples dont les ruines en couvrent les deux rives, de ce dernier village à la seconde cataracte. De ce nombre, et l'un des plus curieux, est celui d'Amada , consacré à Phré , le dieu à tête d'épervier, qui n'était autre que le Soleil; ce temple, ainsi que beaucoup d'autres, fut converti en église chrétienne au temps où la loi du Crucifié régnait au bord du Nil; on y voit encore les restes d'un clocher, et des images d'apôtres, de saints, confondues , étrange ynion I avec les divinités de l'antique Egypte. Plus haut est le temple de Derr, capitale des Rnouz et de la Basse Nubie, fondé par Sésostris; ceux d'Ibrim, l'ancienne Primis, lesquels sont

im nombre de quatre, tous de l'époque pharaonique; et enûn celui de Djebel-Addah, tout près de la deuxième cataracte.

Mais les temples que je regrettais le plus d'avoir laissés derrière moi étaient ceux d*Abou-Zembil (Père de l'Épervier), dont on a fait par corruption Ebsambol, Ipsamboul ou Ibsamboul. Ces deux vastes temples, creusés dans le roc et envahis par les sal)les, sont les plus grands de toute la Nubie , et reinonfcnt à la meilleure époque de Fart égyptien. La figure de Rhamsès le Grand , le Sésostris des Occidentaux, y est reproduite sous toutes les formes, d'abord dans quafre colosses assis, hauts de soixante pieds, et placés à la façade du plus grand des deux monuments; puis dans des bas-reliefs exécutés à l'intérieur, et où les actions du conquérant sont représentées avec une vérité historique inûniment précieuse pour rintcUigence de ces temps reculés. J*cus un moment l'idée de revenir sur mes pas jusque-là; mais ce voyage assez long offrait alors tant de difficultés, et je devais d'ailleurs, sans compter Thèbes, rencontrer sur ma route tant d'autres temples, que je renonçai à mon projet.

Korosko est, comme Berber, sur la rive droite du Nil, à égale distance, ou peu s'en faut, de la deuxième et de la première cataracte. Une chaîne de montagnes rocheuses et rougeâtres, celle-là même qui m'avait frappé le matin , borde la rive opposée et

226 MSSS^ NUBIfi.

attriste la tu« par son aridité. Korosko est un méchant village qui* étant de ce côté la l&te de FÀtmour-Bel&-Ma, comme Abou-Hamed Test de Tautre, doit aussi quelque importance à sa position et au concours des caravanes. Les maisons sont en terre, carrées» basses, séparées les.unes des autres» et ombragées de palmiers pour la plupart. Le kban des voyageurs est bâti au bord du fleuve» pourvu de dépendances asses commodesr» et devant la porte s'élèvent de magnifiques sycouiores. Je m*y reposai une grande partie du jour» &i bénissant les mains bospitalières qui les ont plantés.

Nous devions reprendre ici notre navigation interrompue à Berber» et Ton nous avait dit» renseignement arabe, que nous y trouverions autant de banques que nous en voudrions pour nous conduire à.f Assouan. Nous n'en trouvâmes qu'une seule* Le . As profita» abusa naturellement de la circonstance i)ournous faire des conditions fort dures : il exigea deux cents piastres ; la moitié eût suffi. Mais il en fallait bien passer par là, sous peine de demeurer dans ce lieu perdu» Dieu sait combina de jours. Les officiers turcs que nous avions r^icontrés deux fois et deux fois évités^ arrivèrent dans la journée et nous demandèrent» avec une indiscrétion poussée jusqu'à la naïveté» le passage gratuit sur la barque que nous venions de ft^ter. Outre que leur compagnie nous agréait peu» cette barque était si exigué,

BASSE NUBlË. 2â7

si incommode, qu'elle élait à peiae sufiBsanle pour nous et nés gens. Far ces conadérations et pai* d'antres encore, la requête des pétitionnaires n'eut aucttD succès et fut rq)oussée à l'unaniuiité.

Je remarquai, mm sans quelque surprise, qu'à l'exception de deux ou trois marins étendus sur Je rivage, |e ne tîs pas un seul liabitant, bomme oft femme, pendant les douze heures que je passai à Karosko, Il part de leur Yîilage et il j arrive tant de caravanes 4e toute e^[>èce, que la présence des étran^i's n'a plus rien qni les étonne; sans comp- 1er que le ileu?e est sillonné tout l'hiver par des touristes des deux sexes : an fait aujourd'hui le voyage des cataractes comme on faisait autrelois son tour d'Itahe. Maintenant que j'y pense, je sap-* pose que notre vieil ami le léopard, délivré de sa cage de voyage et couché à la porte du caravans '^rail, était un épouvantail pour la pc^ulation et ( • nait tout le monde à distance. Ignorant son humeiu bénévole, personne n'osait sans doute affronter, même de loin, ses formidables mâchoires. Le soir, en revanche, nous eûmes la mite des autorités, celle du cheik-en particulier, lequd remplit dans son village les mêmes fonctions que scm coUègne d'Ahou-Hamed exerce dans le sien; mais, grâce à Dieu, nous n'avions pas besoin de ses services intéressés, et nous en avions fini avec les cbeiks du désert. Nous reçûmes nos visiteurs en pleèh air, à l'ombre des sy-

comores, et fîmes servir à tous, sur notre propre (apis, la pipe et le café : car, bien qu'en plein rhainadan, le soleil étant couché, le jeûne et I*abstinence étaient levés pour les plus rigoureux observateurs de la loi du Prophète. Nous délivrâmes au kabir, qui l'avait bien mérité, un certificat de bonne vie et mœurs accompagné d'un bakschisch tant pour lui que pour les chameliers, dont nous n'avions eu qu'à nous louer durant tout le voyage. Le cheik nous procura un homme sûr pour mener à petites journées nos deux dromadaires jusqu'à Assouan, et à neuf heures du soir, toutes choses étant réglées^ nous nous embarquâmes nous-mêmes pour cette ville.

Adieu la belle et bonne dahabia de M. RoUet, et son reïs obligeant, et son joyeux équipage! Au lieu de quatorze rameurs, nous n'en avions que six, et le reïs, outre qu'il nous avait surfaits sans pudeur, avait l'air quelque peu sournois. Sa barque, quoique nolisée si cher, ne valait pas grand' chose : elle n'avait à l'arrière qu'un bout de pont ouvert par devant, et couvert d'une tente en toile à voiles, sous laquelle on ne pouvait se tenir debout. Ce nonobstant nous y installâmes nos deux matelas, résolus à ne les quitter que pour descendre à terre, quand la curiosité nous y inviterait. Le voyage au surplus n'était pas long : il ne devait être que de deux ou trois jours ; on va voir comment îl en dura six.

On passa de nuit devant le temple de Sebou ou Sebonali; mais, si l'on en croit Champoliion , la perte n'était pas grande : il n'offre, selon lui, que peu d'intérêt. A demi creusé dans le roc comme ceux d'isamboul, il est pourtant de la même époque, mais d'un travail bien inférieur et qui sent déjà la décadence. Les bas-reliefs intérieurs, médiocrement exécutés, sont dégradés au point d'être méconnaissables, et l'édifice tout entier est en grande partie enfoui sous les sables. Une avenue de sphinx aux trois quarts enterrés a fait donner à ce lieu, par les naturels, le nom de Vallée des Lions. Je manquai le lendemain, par la faute du reïs, le temple de Maharakkah, d'ailleurs peu intéressant, et celui de Dakkeh, l'ancienne Pselcls, qui l'est beaucoup plus.

Le premier est des bas temps et, comme Amada, fut converti en église chrétienne; quant au second, celui de Dakkeh, il ressort des inscriptions déchiffrées par Champollion qu'il fut originairement érigé par Ergamènes, le roi jJ'Éthiopie qui détruisit par le fer le pouvoir sacerdotal : ce qui ne l'empêcha p«is, comme on le voit, d'élever des temples, pour racheter sans doute son sacrilège. Ce prince gibelin régnait donc alors sur la Nubie. Après les ravages de Cambyse, l'édifice fut relevé par les Plolémées. Plus tard, l'empereur Auguste y mit aussi la main. Les trois époques sont dislinctes et parrailemcnl

S3ê BASSE N(]BI£.

recMiiaîssables daas les travaux exécutés à chacune d'elles. Il est à remarquer que Dakkeh est le dernier point méridional de la Nubie où l'art grec et romain ail laissé des monuments. Plus bas on en rencontre -à chaque pas, et c'est le fltyte {)baraoniqae pur qui devient rare. Ce temple élait consacré à Ibodi, inciirnatibn terrestre de rHennès céleste, Har-hat, et dont les atliibttts étaient la bonté, i'barmonje, la su^ème raison. Les divers insignes de ses divers attributs sont représentés dans une série de bas-relîefs passablement conservés. On y retrouve, entre autres, le caducée, et Tbolh eu eflfet était le Mercure égyptien.

Pour réparer sa faute de la veille, qu'elle lût volontaire ou non, le reîs voulut nous conduire luimême m temple de Ghirf-Uouss^n ou Kircbeb, le premier qu'on trouve après Dakkefa. Celui-là était sous rinvocati<»i du dieu Phtha, le Yulcain égyptien. La partie extérieure du monument a presque entièrement disparu , mais la parije creusée au dseaii dans les entrailles de la montagne a ré^sté au vandalisme des hommes et aux ravages du temps. On entre dans une grande salle soutenue par six piliers énormes , dans lesquels on a taillé six colosses d'un travail barbare. Le peu qu'on voit encore des basreliefe contraste par la pureté de l'exécution avec ces masses grossières. Huit niches pratiquées dans

BASSfi NtWS. 23i

les parois latérales renferment chacune Crois figures sculptées en ronde-bosse, et assises dans la l>énigne altitude des divinilés égyptiennes.Rhamsès ou le dieu Soleil, patron deSésostris, occupe invariablement le milieu de toutes ces cbapeUes ; le temple de Ktrcheh était donc un Rhamâelon » comme Isamboul, Derr et Sebouab.

Cet antre sacré ne reçoit de jour ^«e par l'entrée, et la lumière y va s'affaiblissmt par degrés, i n>esure qu'on s'enfonce dans les profondeurs du so«iterrain. Quelques salles, entièrement obscures, s'ouvrent de temps en temps sur la principale artère. Le culte se célébrait donc dans les ténèbres ou à la darté des torclies, à€m sans doute de frapper Timagination des assistants et de rendre plus saisissants, plus terribles, les divins mystères. U règne un froid glacial dans ces lugubres sanctuaires, pleins aujourd'hui de chauves-^ourîs, d'insectes venimeux, et souvent aussi probablement d'animaux carnassiers. Le site est entièrem^it désert, et assez élevé pour dominer un vaste horizon. Non loin est le village qui baptise le temple et qai se cache à demi sous les palmiers; coupé en deux par une lie verte, le Nil décrit, en s'éloignant, de larges méandres.

Pour nous rendre de la barque au temple, il nous avait £etllu marcher une grande heure dans un sable épais; il en fallut autant pour la rejoindre. Il était midi ; nous étions à pied, >et la chaleur n'avait jamais

été plus ardente. Le soleil dardait d*aplomb sur nos têtes, et le sable écbaulGfé par lui me brûlait à travers mes chaussures au point qu'à chaque pas je retirais brusquement les pieds comme s*ils eussent été plongés dans l'eau bouillante. Au sable près, c'était pis encore sur la barque : la tente de grosse toile qui couvrait l'arrière-pont, Tunique place oii Ton pût se tenir , était, comme je l'ai déjà dit, si basse, qu'on ne pouvait s'y tenir qu'assis ou couché; le peu d'air rcspirable qui circulait dans cet étroit espace était étouffant, et la chaleur intolérable; on se trouvait là tout le jour dans une véritable éluve. « Que ne changiez-vous d'élément, me dira-t-on, et, puisque l'air vous était si peu clément, que ne cherchièz-vous un refuge dans l'eau ? Le Nil était sou? vos pieds. » Oui, sans doule ; mais les crocodiles y étaient aussi, et leur présence n'eût pas laisse de gâter un peu le plaisir du bain. Il en apparaissait de temps en temps à fleur d'eau, ou couchés sur le sable dans les lieux solitaires. Accoutumés S leur vue, les marins ne s'en cfl'rayaient pas le moins du monde, et se baignaient à leur barbe avec l'audace ou plutôt l'indifférence de l'habitude.

Encore si l'on eût marché', mais on n'avançait pas du tout. Le vent contraire soufflait depuis Korosko, et, comme il était beaucoup plus fort que le courant, nous avions le crève-cœur d'être constamment croisés par des barques qui remontaient le fleuve,

toutes voiles déployées, avec la rapidité de Toiseau, tandis que les nôtres étant éternellement carguécs, nous le descendions, nous, comme des tortues. On ne pouvait aller qu'à la rame ou à la corde , et je ne saurais dire lequel de ces deux procédés était le plus lent. Ce n'est pas que l'équipage ménageât sa peine; non certes, et je lui dois la justice de dire qu'il fatiguait excessivement. Mais six hommes ne faisaient pas beaucoup de besogne ; le double même eût été insuffisant.

Ces six hommes, Nubiens pur-sang, étaient entièrement nus. Le reïs seul portait robe et turban : c'était un monsieur. Lui, comme les autres, était d'un noir déjà moins foncé que les Soudaniens. La dégradation des teintes est sensible, et la peau de plus en plus claire à mesure qu'on s'éloigne du Sud et qu'on se rapproche de la Méditerranée ; si bien qu'on passe du noir au blanc sans presque s'en apercevoir. Sauf le reïs, toujours morose et silencieux, tout ce monde était jovial, bavard, d'une imprévoyance dont rien ne peut donner l'idée, pas môme celle des enfants; indifférent à tout, excepté à la mangeaille, son seul intérêt, son seul plaisir. Une poignée de biscuit le ravissait; le don d'un mouton le jetait dans l'extase. Il ramait ensuite avec plus de courage, ce qui n'était pas un petit travail sous une pareille température, et, quand le terrain le permettait, il s'attelait à la barque et tirait

la corde en chantant, ce qui certes ii*étaii i>as non plus un exercice des plus commodes.

Us s*ea dédommageaient en faisant main basse sans scrupule sur tous les fruits» tous les légumes qui se trouvaient sur leur chemin , et avaient une prédilection toute particulière pour les pastèques» nous offrant même d*en dérober pour nous les vendre. Leurs notions de la propriété ne sont pas, ooinme on voit, très-épiunées; non-seulement ils volent les européens toutes les fois qu'ils le peuvent impunément, mais ils se volent entre eux avec une impartialité tout à £ut édifiante. Aussi le passage ^ ces maraudeurs est-il un objet d*effroi pour les fiverains, surtout pour ceux qui <M, des jardins. In jour qu'ils avaient pris je ne sais quel légume dans un diamp, la propriétaire, qui était une vieille femme, les suivit une grande demi4ieure en revendiquant sa chose et en accablant les larrons des injures les plus honribles» Nos makodruis ne &isaieat qu'en rire, tout en croquant le légume ta litige au nez, sinon à la barbe de la lé^time propriétaire. Les gla|iisse' ments de i'opiniAti>e vieiUe ayant fini par m'agaça-, je lui fis donner quelques paras quiarrétèrcnt <x)url sa langue et sa course ; elle fit volte-face aussitôt et, s*en retourna chez elle en chantant.

On passa, ramant ou halant, sous le petit temple de Oandour, qui« élevé au-dessus du fleuve, produit dans le paysage un effet channant C'est tout ce qu'il

â pour lui. Je me contentai de le saluer de loin et ne daignai pas même descendre à terre pour le voir de plus près. C'est un ouvrage du siècle d* Auguste, et 11 n'est pas même achevé ; or, je vous le demande, qu'est-ce qu'Auguste quand on vient de visiter Sésostris? Ce temple était dédié à Osiris, et je remarque, à œ propos, que ni les Romains, ni les Grecs avant eux, n'avaient imposé leurs dieux à rSgypte, et qu'ils ont respecté toutes ses croyances. Partout où les Ptdémées et les Césars ont b&ti des (einples, ils les ont consacrés aux divinités du pays, et n'ont fait même presque toujours qu'agrandir ou restaurer ceux qui existaient déjà : car en Egypte l'emplacement des sanctuidres était à jamais consacré comme les sanctuaires eux-mêmes, lesquels ne pouvaient pas plus changer de place que de dieux* Si cette tolérance des conquérants grecs et romains avait été pratiquée avant eux par Qambyse et imitée après eux par les chrétiens et par les Arabes, l'Egypte* au lieu d'être couverte de ruines, le serait encore aujourd'hui de momiments intacts; le temps seul n^aurait pu renverser les œuvres indestructibles des Pharaons : il a &llu pour cela la fureur des honunes.

Il y a en lace de Dandour un écho merveilleux qui répète distinctement jusqu'à onze sylkhes, tout un vers du Tasse, et qui, pour un coiç de pîstcdet, rend un coup de canon. Là je repassai le Tropique

du Cancer, que j'avais, quatre mois auparavant et presque jour pour jour, passé sur la mer Rouge. Je sortais par conséquent de la zone torride, dont je m'étais fort bien trouvé, pour rentrer dans la zone tempérée, longtemps encore aussi torride , nonobstant son nom , que la précédente. Le passage de l'une à l'autre est une affaire d'imagination , d'autant plus que la ligne qui le marque est elle-même idéale et n'a de réalité que sur le papier et dans le concept des astronomes.

La descente du Nil à partir de Korosko n'offre pas, quant aux sites, une bien grande variété. La verdure y est la chose la plus rare ; le sable et les rochers composent le fond du paysage. Le fleuve est le plus souvent resserré entre deux lignes de montagnes d'une élévation moyenne, d'une coupe arrondie plutôt qu'anguleuse, et d'une teinte rosacée presque partout la même ; quelques-unes pourtant sont d'un gris sombre, notamment celles du défilé nommé pour cette raison Montagnes Noires. De végétation, pas l'ombre ; un arbuste y fait événement. Ces rochers nus sont de fonnations diverses : c'est tantôt du grès, tantôt du granit; puis d'inunenses blocs de syénite, pierre quartzeuse particulière à l'Egypte, comme l'indique son nom dérivé de Sycne, et dont Tart ancien a fait un si grand, un si noble usage. Le basalte y est commun, et sa présence atteste l'action du feu d'un bout à l'autre de la Nubie.

Les montagnes s'ouvrent-elles, le désert apparaît des denx côtés» et le sable reprend son empire. Tout ce paysage est |riste et sévère. Partout règne un morne silence ; partout règne la solitude. Plus même d'oiseaux aquatiques; çà et là seulement « quelques bufDes dans Teau et quelques chameaux sur le ri* vage. Les hippopotames ont depuis longtemps disparu ; il ne reste plus que les crocodiles.

Sur beaucoup de points cependant, et toujours à l'extrême lisière du Nil, dont la crue les féconde, il y a des terrains cultivés où des sakies, tournées par des bœufs , font monter Teaii du* fleuve quand il ' est bas. L'eau et le soleil, voilà, sous ces climats, les deux grands agents, les seuls de l'agriculture. Du blé, de l'orge, beaucoup de dourah, sont, avec quelques fruits et des légumes assez variés, pois, lupins, etc., les principales productions du pays. Les dattiers commencent à succéder aux doums et deviennent de plus en plus nombreux à mesure qu'on s'éloigne des latitudes trop chaudes pour eux. Il se trouve des villages partout où la terre est cultivable ; mais leur aspect est misérable et médiocrement pittoresque. Les huttes en terre glaise qui les composent, et qui ont toutes la fonnc de dés à jouer, s'élèvent pour la plupart si peu audessus du sol qu'elles se confondent avec lui ; un buisson suffit pour les masquer. De beaux mimosas végètent alentour. Avec de bons yeux on peut voir

de temps en temps chatoyer dans les aii)res des caméléons.

Les populations sont pacifiques, serviables même, mais quelque peu mendiantes. Le concours des touristes tjai chaque année fréquentent ces parages a déjà beaucoup aïtéré le caractère primitif des indigènes, en leur apprenant qu*on peut se procorer de l'argent sans Tavoir gagné , et vivre par conséquent sans, travailler. Voilà tout ce qu*ils apprennent et tout ce qu'ils retiennent de la civilisation, qui, six mois de Tannée, passe devant eux sous la forme de gentlemen en veste de piqué blanc et de miss bien gantées. Us ont pour nous, du reste, une fort petite considération, et, tout en nous honorant du même salut grave et poli qu*ils échangent entre eux, ils se regardent comme bien supérieurs à nous, et quelques-uns dissimulent fort peu le dédain que nous leur inspirons. Ils nous tiennent pour idolâtres, et nos visites si souvent répétées à tous ces temples bâtis, suivant eux, deux ou trois cent mille ans avant Tislamisme, sont à leurs yeux de véritables pèlerinages imposés et accomplis en expiation de nos péchés ; les idoles enfouies dans CCS noirs sanctuaires sont évidemment nos dieux, et Mahomet ayant proscrit les images, ces idoles leur font horreur, en leur qualité de bons mahomélans.

J\ii déjà dit qne tes habitants de la Basse Nubie

BASSE NUBrS. 239

n'étaient point de race arabe ; Hs sont aborigènes, et, par conséquent, les descendants directs, qnotqne dégénérés , des premiers enyahisseors de FÉgypte^ qui, refînant sur exxXy les a conquis à son tour. Leur langue doit être Tancien nouba, altéré parle temps et mêlé de beaucoup d*arabe. Us sont généralement grands, bien faits, hardiment découplés et d'une vigueur peu commune, nonobstant une nourriture presque entièrement végétale et souvent insuffisante. Si peu coûteuse que soit chez eux la vie, ils sont teHement pauvres que bien peu mangent à leur faim. Ils sont vêtus d'un sarrau de toile qu'ils échangent, pour travailler, contre le costume qu'avaient à bord nos marins, c'est-à-dire qu'ils n'en portent aucun. Moins primitives en fait de toilette, ou peut-être déjà plus corrompues que leurs voisines du Soudan, lesquelles se montrent, au moins jusqu'à leur mariage, telles que la nature les a faites, les Nubiennes s'enveloppent le corps d'une longue draperie blanche, une variété de ferdah qui traîne gracieusement par derrière ; mais, quoique musulmanes, elles ont le visage découvert. Des coquilles de kl mer Rouge, enfilées en bracelets et en colliers, composent tout leur écrin.

Le premier temple qu'on rencontre après Dandour est celui de Kalabcheh, l'antique Talmis, le plus grand de la Nubie après Isamboul, mais d'une époque bien plus récente, et, partant, d'un bien

moindre intérêt. Construit sur un plan trop vaste eu égard à la petitesse des matériaux mis en œuvre, il a Ad céder au premier choc, et il est entièrement écroulé, probablement par l'effet d'un tremblement de terre : car les murs et les colonnes sont couchés dans la même direction, comme si une seule et même secousse les eût renversés. Il étonne plus par sa masse qu*il ne plaît par la pureté du style, et la richesse y tenait lieu de goût. Le sanctuaire était doré. Ses immenses décombres couvrent au loin le sol, comme les ruines d'uine ville. Tout ce qui est encore visible est l'ouvrage des Romains. Commencé sous Auguste, continué sous Caligula, puis sous Trajan, l'édifice n'avait jamais été terminé, et il a péri avant d'avoir atteint la plénitude de son existence, du moins de sa troisième, car il en avait eu déjà deux avant les Romains, qui n'avaient fait, pour ainsi dire, qu'en donner une troisième édition. La seconde était due aux Ptolémées ; la première remontait aux Pharaons, et avait eu pour auteur Aménophis II, successeur de Mœris.

.Mais sous toutes ses formes, sous les empereurs romains comme sous les Lagides et les Pharaons, le sanctuaire de Talmis fut invariablement et sans la moindre innovation (tout en Egypte était immuable) consacré au même dieu, dont cinquante bas -reliefs assez médiocres représentent la généalogie et les attributs; or ce dieu était

BASSE MJBIE. 241

Malouli, fils et petit-fils à la fois dlsis, qui l'avait eu de son premier fils Horus. Halouli , seconde génération céleste, complétait la grande triade tbéogonique des Égyptiens. La triade initiale et primordiale se composait d'Ammon» le principe m&le et générateur, de HoulhS sa femme, le principe féminin, de Kbons, leur fils, lesquels prenaient dans leur incarnation terrestre les noms d'Osiris, d*Isis et d'Horus. Tel est le point de départ de toute la mythologie égyptienne ; les autres dieuiç ne sont que des émanations de la trinité suprême, des manifestations partielles, chacun selon ses fonctions, et comme des attributs en action de l'Être absolu, du grand Être, l'A et ¥ù d'où partent et où retournent toutes les essences divines. Ces dieux intermédiaires, engendrés par la force créatrice qui est seule éter^ nelle, établissaient de forme en forme, et en se matérialisant jusqu'à la figure humaine, une chaîne non interrompue qui liait le ciel i la terre et la terre au ciel. Ces différents dieux s'étaient partagé TÉgypte et la Nubie, qui formaient ainsi une espèce de féodalité religieuse. Chaque nome ou district, chaque ville avait son dieu propre, localisé pour ainsi dire et immuablement fixé dans son département particulier. Les temples consacrés à l'un ne Té-

1. Qui De reconnaît dans Mouth^ mère du genre humain, ]b radical de mire dans toutes langues de l'Occident : mêtéTf maiery madref mmtler ^'m^ther ^ mirey etc.?

±kt BASS£ NUBi£.

taieut jamais à un autre» quelles que fussent leurs vicissitudes, et cela depuis Tantiquitéla plus reculée jusqu'au dernier jour de leur existence. C'est ainsi que les villes et même les villages des nations catho* liques se sont choisi pour patrons les saints et les saintes du calendrier : Paris, sainte Geneviève; Naples, saint Janvier; Madrid, saint Isidore; Païenne» sainte Rosalie; et ainsi des autres.

Près de Kalabcheh est un second temple beaucoup plus petit, mais de la meilleure époque; c'est celui de Bet-OualU, dédié à Ammon, le dieu suprême, par le père de Sésostris. U est excavé dans le roc, comme celui de Rircheh, et les campagnes de Sésostris, encore prince royal, tant en Arabie qu'en Ethiopie, y sont racontées, bien mieux que ne Fa fait Diodore de Sicile , dans une série de bas-rdiefs du plus beau travail. Le jeune conquérant présente à son père des captifs, même des captives, et des échantillons parfaitement dessinés des richesses animales, végétales et minérales de l'Aûrique intérieure : lions, panthères, singes, autruches, girafes, dents d'éléphants, fruits inconnus, bois d'ébène, poudie d*or , et de plus des arcs , des faisceaux de flèches, des meubles précieux, toutes sortes d'objets conquis par la victoire. Tous les prisonniers portent le nom de leur nation , et le type de chacun, celui des nègres en particulier, est fidèlement observé. On remarque au nombre des vaincus deuxScbari, un

BASSE NUBIB. 143

homme, et une femme portant deux enfants sur son dos ; c'étaient, selon tonte apparence, les Bischari d'aujourd'hui. Cette grande trihu nomade , établie de la mer Rouge au Nil , serait donc une des plus anciennes et des plus anciennement connues de TAfrîque orientale.

Les conquêtes du monde ancien avaient des proportions grandioses que n'ont plus les nôtres. Celles de Sësostris, en particulier, effrayent l'imagination, lorsqu'on songe qu'il les porta, par terre, jusque dans l'Inde, à travers toute l'Asie. Ces grandes expéditions militaires avaient aussi un caractère de férocité qu'elles ont, grâce à Dieu, également perdu. Les peuples , en revanche , se défendaient mieux, sachant qu'ils jouaient tout , leur religion , leur nationalité, leur famille, leurs biens, leur liberté, leur vie. Ces terribles conquérants ne respectaient rien : temples, villes, et jusqu'aux villages, ils détruisaient tout. Voyez les Perses en Egypte : ils n'y ont laissé debout que ce qu'ils n'ont pu renverser.

Pour en revenir à Bet-Oualli, on voit dans l'intérieur du sanctuaire le Pharaon père de Sésostris, suçant le lait de la déesse Anouké, qui régnait à Éléphantine, et.d'Isis, patronne de la Nubie. « Moi qui suis ta mère , lui dit la première, je te reçois sur mes genoux et je te présente mon sein pour que tu y prennes ta nourriture. — Et moi, ta mère Isis, lui dit l'autre, moi patronne de la Nubie, je t'accorde

tkk BASSE NUBIE.

les panégyries (périodes de trente ans) que ta suces avec mon lait, et qui s'écouleront pour toi dans une vie pure. » Admirez la philosophie , la logique des symboles. Le fondateur de Rome boit, enfont, le lait d'une louve, et les Romains, véritables loups ravisseurs, font la conquête du monde par la violence; tandis que le Pharaon des Égyptiens, peuple essentiellement religieux et sacerdotal , est nourri dans ub temple par le lait des déesses ; et ces déesses, à quoi l'exhortent-elles ? à une vie pure.

Pour en finir avec tous ces temples qui saisiraient plus l'imagination s'ils étaient moins nombreux , je veux dire tout de suite un mot du dernier qu'on trouve avant l'île de Philœ, celui de Debode, Daboud, Debouah, Debout ou Débondé, car telle est la difficulté de l'orthographe arabe, que le mot s'écrit et se prononce de toutes ces manières. Le nom ancien était Tébot. Encore un monument de trois époques , fondé par Atharramon , roi d'Ethiopie , prédécesseur ou successeur immédiat d'Ergamène, retouché par les Lagides, continué enfin, mais non achevé, sous les empereurs Auguste et Tibère. Séparé du Nil par un vaste champ de sable mouvant, il n'a de remarquable qu'un triple propylône encore debout, lequel donne à croire que l'édifice avait trois enceintes, et produit dans le désert qui l'entoure un grand efiet.

Le temple de Kalabcheh est beaucoup plus prëç

BASSE NUBIE. i45

du Nil, et n'en est séparé que par une terrasse en pierre, construite sans doute pour lui servir de digue. Un groupe de sycomores admirables s'élève entre le fleuve et le monument, et projette au loin une ombre épaisse. Des naturels accourus pour nous voir se tenaient là, accroupis sur les talons. L'aspect des ruines est grandiose et plus pittoresque qu'aucune de celles que j'eusse encore vues : la majesté de l'ensemble sauve l'imperfection des détails. Quelques triades nubiennes, père, mère et enfant, sont tapies comme des animaux au milieu des décpmbres, et remplacent , jusque dans son sanctuaire, le feu dieu Malouli. Il en sortait des enfants nus, des vieillards à barbe blanche , des femmes en chemise bleue ; un beau jeune homme drapé dans un ferdah blanc et fièrement campé sur ses hanches nous contemplait d'un air hautain; appuyé contre un tronçon de colonne et plongé dans une profonde immobilité , il avait l'air d'une statue coulée en bronze. Le fils d'Horus lui-même n'était ni plus beau ni plus fier. Lui seul excepté, hommes et femmes, jeunes et vieux, tout le monde nous adressait en chœur, et sur tous les tons, un mot, toujours le même, un mot unique, cet affreux mot bàkschich^ qui , semblable à Voira eura du poète, poursuit le voyageur d'un bout à l'autre de l'Orient.

Voulant échapper à cette r ersécution fastidieuse et toujours renaissante , je m'étais enfoncé dans la

partie la plus reculée des ruines, à l'abri des importuns* Je commençais à jouir de ma solitude , lorsque je crus entendre derrière moi un léger bruit de pas. Je me retourne, et j'aperçois , dans l'ombre d'une porte écroulée, une figure humaine. J'approche : c'était une femme, une jeune fillç. Son corps , svelte et souple , était enveloppé d'une draperie blanche portée avec un goût naturel, et qui , s'entr'ouvrant par calcul ou par hasard en quelques endroits, laissait voir des contours parfaits. Ses épaules tombantes, son cou dégagé, donnaient autant d'aisance à ses mouyements que de grftce, de noblesse à toute sa personne. Sa peau de velours avait la chaude nuance et le brillant du vieil acajou. Courts sur le front., plus longs par derrière, ses cheveux aile de corbeau étaient relevés sur la tète en tresses artistement combinées, et il n'y avait dans tout cela qu'une dose de beurre très -modérée. Son visage découvert offrait les traits les plus réguliers : la statuaire grecque n'a pas de lignes plus pures. Ses yeux étincelaient comme deux diamants noirs, ses petites dents blanches comme des perles enchAssées dans l'ébène. Tavais devant moi le type accompli de la Nubienne à quinze ans. La plus jolie Européenne eût été jalouse de cette belle Africaine; et, quant i sa couleur, c'était un attrait de plus , attrait, il est vrai, un peu matériel et qu'il serait trop long d'expliquer

ici. Pour moi, d'ailleurs, j'y étais accoutumé au point d'oublier quelquefois qu'il existât des blanches.

Celte jeune fille se trouvait-elle là fortuitement? (Tétait douteux. M'avait-elle suivi? C'était plus probable ; mais dans quel but? Ne parlant pas plus nouba qu'elle ne parlait français, il m'était difficile de me renseigner à cet égard en liant conversation avec elle. Je recourus àla langue universelle des signes, et posai comme préliminaire la question suivante: « Que faites-vous ici? i En attendant la réponse, j'examinai de plus près , et avec plus d'attention , ma muette interlocutrice. La hardiesse de son regard , son mamtien très-peu timide , sa liberté d'allure, tout en elle semblait prouver que , pour une sauvage-, elle était fort apprivoisée, civilisée si vous voulez. Je lui pris la main pour m'en convaincre, et je fus convaincu. Loin de la retirer , elle me la tendit avec empressement, s'imaginant, 0 mécompte ! que j'allais y mettre un cadeau. Le terrible mot bakschich sortit, hélas! de ses jolies lèvres.

Voici un nouveau mécompte , mais d'un autre genre. On m'avait signalé une inscription grecque gravée dans le temple et relative à la ville antique ; or, savez-vous ce que porte cette inscription? Une ordonnance d'un stratège d'Ombos, nomméAurélius Bésarion, dit Ammonius, lequel, sur les représenla-

tions de Farchiprètre Élépbantoucrates, fils de Myron, fait savoir à tous les propriétaires de porcs qu'ils aient à les expulser, dans le délai de quinze jours, de la ville sacrée de Talmis» afin qae les cérémonies religieuses y puissent être célébrées selon le rit établi.

Nous ne quittAmes Kalabcbeb qu'après nous être ravitaillés , ce qui nous fut bien facile , vu qu'on nous apporta de toutes parts du lait, des osufs, des poulets, des galettes de mais, et jusqu'à des moutons. Après quelques heures d'une navigation toujours aussi pénible, aussi lente, nous atteignîmes les grands rochers, nommés aussi Kalabcbeb, et qui ont donné leur nom à la tribu qui habite alentour, à moins qu'Us ne l'aient reçu d'elle, ce qui est beaucoup plus probable, vu que ce sont les hommes qui baptisent les lieux, et non les lieox qui baptisent les hommes. Je n'avais rencontré jusqu'alors rien d'aussi sauvage, d'aussi terrible. Qu'on se figure d'énormes amas de granit rouge entassés pêle-mêle sur les deux rives, un vaste chaos de pierre et d'eau. Quelle puissance n'a-t-il pas fallu au Nil pour s'ouvrir un passage à travers ces masses prodigieuses qu'il ronge sans les entamer depuis la création du monde I Ëtreint, resserré par elles, réduit à un espace insuffisant, contraint, pour se frayer sa route, à de brusques et nombreux détours, il s'irrite contre l'obstade, il s'enfle, il

écume, il gronde, et l'impassible écho lui renvoie ses mugissements.

Ce passage fut très-difficile : le vent, toujours contraire, soufflait avec violence, et les changements de direction que les fréquents circuits du fleuve nous forçaient d'opérer à chaque instant le rendaient encore plus incommode, quelquefois même périlleux. Ck>mme on rasait de très-près le roc vif, les rames ne servaient guère, et, le roc tombant à pic, il était impossible d'aller à la corde. Le plus mauvais pas fut un promontoire jeté en éperon au travers du fleuve, et qu'il faUut doubler. La chose n'était point aisée, car le courant est très -fort en cet endroit, et le vent soulevait les flots en sens contraire. L'équipage fat obligé de se mettre à l'eau, et ceux-<;i nageant, ceux-là cramponnés- au rocher comme des crabes, on parvint, sans toucher, à franchir l'écueil. Le plus gros était fait, et tout danger passé. Tant qu'il avait duré , les marins s'étaient encouragés les uns les autres, et chacun aussi pour son propre compte, par une cantilène d'abord lente, monotone, et qui devenait plus vive, plus expressive quand il fallait donner un coup de collier; ensuite, elle reprenait sa monotonie et sa lenteur. Le reïs tenait la barre, et nos destinées étaient dans ses mains : une fausse ma- Doenvre nous eût inévitablement brisés contre les rochers; mais , comme il jouait sa vie avec les nô-

WO PiLSSE NUBIE.

très, nous posions compter sur loi. On vous dira au Caire que la navigation du Nil est sans danger; croyez à cela comme à tous les renseignements arabes 9 et, si vous voulez vous édifier à cet égard, vous n*avez qu'à compter les barques englouties dont les m&ts seuls sortent du fond des eaux.

J*ai déjà dit que les mariniers du Nil ne marchent point la nuit; ils s'embossent au crépuscule dans quelque crique abritée, et autant que possible à proximité d'un village. Seulement, quand il fiait clair de lune , comme alors c'était le cas , ils prolongent la journée, ou la commencent de plus grand matin ; mais celle-ci avait été si laborieuse que notre équipage avait besoin de repos, et certes il l'avait bien gagné. On s'arrêta donc de fort bonne heure, et l'on s'ancra pour la nuit dans une petite anse solitaire, dont la surface immobile n'avait pas une ride. Chaque soir, dès que le soleil était couché, j'avais Fhabitude de quitter la tente où tout le jour j'avais pàti et , passant de l'intérieur, à l'extérieur, je me couchais dessus comme dans un hamac. Là je prenais le frais en plein air, quelquefois bien avant dans la nuit, et ces longues heures de délassement me reposaient des suffocantes ardeurs du jour.

Autant l'après-midi avait été agitée, autant la soirée était calme. Le vent était tombé tout à fait. Le Nil, d'un bleu admirable et d'une lenteur

BASSE NUBIE. 3ri1

majestueuse, se dédommageait d'avoir élé si longtemps à Fétroit, en élargissant démesurément son lit et en envahissant un espace immense. H était magnifique à contempler. La rive occidentale était couverte encore d'une ligne de granits roses, derrière lesquels le soleil, à son déclin, était près de disparaître. La rive opposée, celle où nous étions stationnés, aUait en se redressant par degrés; mais elle était couverte, au lieu de rochers, d'innomhrables palmiers. La brise balançait à peine leur mobile et gracieux éventail; Teau paisible les réfléchissait comme une glace. La fraîcheur du site s'harmonisait avec la fraîcheur de l'heure, en se prêtant l'une à l'autre un charme encore plus doux. La coupole blanche d'un santon caché dans la verdure apparaissait à demi à travers les arbres. Des ramiers, des tourterelles, roucoulaient dans les branches , et, quand le soleil eut disparu, un rossignol invisible lança dans l'air ses fusées mélodieuses. Une fantasia lointaine vint unir sa voix mélancolique à ces concerts du crépuscule expirant. D'où partaient ces chants mystérieux? On ne découvrait sur les deux rives ni habitations, ni habitants. Ëtdent-ce les génies du fleuve qui saluaient la fin du jourT

Les rochers reparurent le lendemain, aussi âpres, aussi grandioses que la veille ; mais ils couraient parallèlement au Nil , sans s'opposer cette fois à sa

marche, et semblaient former respectueusement la haie sur le passage du roi des fleuves. Avant cTal- 1er plus loin et de découvrir Tile sacrée de Philœ dont nous approchons, il faut que je raconte une catastrophe domestique arrivée quelques jours auparavant, et dont la victime fut notre vieil ami le léopard. Il avait fort bien supporté depuis Rorosko les ennuis de cette longue traversée, quoique la barque, fort petite, comme je l'ai dit, lui ofirtt peu d'espace pour prendre ses ébats. Pourtant, si à Tétroit qu'il y fdt, il y était plus au large que dans sa cage de voyage. C'était donc pour lui une liberté relative. De plus, il descendait chaque soir à terre pour s'étirer les membres, et, après une promenade plus ou moins longue , il revenait de luimême passer la nuit près de nous.

Quelle fut ma surprise, ma douleur, en le trouvant un matin étendu sans vie sur la grève, la tête horriblement fracassée ! Une enquête fut ouverte à l'instant. Pressés de questions , les mariniers nous déclarèrent qu'il s'était échappé de la barque pendant la nuit, et que, s'étant jeté, sans doute sans mauvais dessein, au milieu d'un troupeau de moutons, les bergers réunis contre lui l'avaient assommé à coups de pierres. Cette histoire avait tout l'air d'un conte. Pas un berger n'eût osé l'approcher : tous, au contraire, ignorant qu'il fût apprivoisé, et le croyant à l'état sauvage, auraient pris la fuite au

plus tôt , bien loin de s'attaquer à lui. Et ces bergers, d'ailleurs, où étaient-ils? On les chercha sans les trouver. Les marins, qui savaient seuls à quel point il était inofiensif, étaient seuls capables d'àfroir fait le coup. En vain se récrièrent-ils contre cette accusation et soutinrent-ils leur dire avec énerve. J'ai toujours soupçonné le rels de cette mau* ?aise action. Son air sournois m'était suspect. Il aura, j'en suis persuadé, ordonné ce meurtre par peur, par méchanceté, pour jouer un mauvais tour à des chrétiens. II eut beau nier; ses dénégations ne l'innocentèrent nullement à mes yeux. Jamais il ne m'avait plu ; de ce jour-là il me devint odieux , et je ne pus me décider à lui adresser depuis une parole ni même un regard. Tétais bien plutôt disposé klui appliquer la loi du talion, et, si j'avais pu le convaincre de ce Iftche assassinat, il n'en eût cerl:iinement pas été quitte k si bon marché*

Ainsi périt ce terrible enfant du Soudan, devenu si doux, si privé. Plus féroces que lui, les hommçs avaient abusé de son humeur pacifique pour commettre un acte cruel autant qu'inepte , et leur stupidité sanguinaire les avait fait descendre plus bas que lui. Je regrettai longtemps ce compagnon fidèle, et longtemps il me manqua. Je m'étais attaché à lui conune on s'attache à tout être, homme ou animal, qui jouit la bonté à la force, d'autant meilleur qu'il a les moyens d'être plus nuisible.

Mon intention était de Famener en Europe, où il m'auraitrappelésa patrie, ce désert que j*aî tant aimé; et peut-être un jour, le tenant en laisse du haut de mon dromadaire, me fussé-je donné l'innocent plaisir d'étonner le Paris du bois de Boulogne par un spectacle si nouveau pour lui. Cette idée folle m'atait quelquefois traversé l'esprit, et je riais font seul de l'effet qu'aurait produit sur les bonlevards, ou dans la grande avenue des Champs-Elysées, cette singulière apparition.

QnAOiP

Page 1