ILE DE PHILE
Quoique située au-dessus de la première cataracte, rtle de Philœ était réputée autrefois terre égypti^me. C'était la clef de la Nubie au point de Tue militaire, et» au point de vue religieux, nn lieu saint très-vénéré. J'y abordai le 14 juin d'assez bonne beure, et j'y passai le reste de la journée. J'eus là une grande surprise, un véritable saisissement : je m'étais attendu à quelque chose d'imposant; mon attente fut dépassée, bonne fortune bien rare en voyage, surtout en fait de monuments : rimpréva est le privilège delà nature bien plus que des (euvres d'art ; mais je reçus l'impression de celles de Philffî dans toute sa puissance, et l'émotion que j'en éprouvai à première vue vit encore dans mes souvenirs. Les ébranlements de l'imagination sont comme ceux de l'airain : ils vibrent longtemps après le coup qui les a produits*
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Plusieurs temples occupaient l'Ile sainte de Philse, exclusivement consacrée au service des dieux. Le plus ancien» celui du sud, était gédié à la déesse Hathôr, et fut fondé par Nectanèbe, le dernier pharaon de race égyptienne» détrôné par la seconde invasion des Perses. Le plus grand, celui d'Isis, est d'une époque plus récente, au moins dans sa forme actuelle, et ne remonte qu'à la dynastie grecque des Lagides; mais il est hors de doute qu'il en existait à la même place un beaucoup plus* ancien , qui fut probablement détruit par les Perses et rétabU ensuite par les Ptolémées : Philadelphe^ qui passe pour l'avoir fondé , n'en fut ainsi que le restaurateur, et l'édifice ne fut jamais terminé. Un portique couvert, construit du temps des empereurs, conduisait d'un temple à l'autre; les sculptures extérieures du monument tout entier sont du même temps, et furent exécutées sous Auguste, Tibère et CSaude. Ici encore les trois époques pharaonique , grecque et romaine, sont visibles, et superposées, pour ainâ dire, les unes sur les autres. On remarque, en J regardant de près, que la symétrie manquait à l'ensemble de ces constructions : les pylônes et les propylées ne sont pas en face les uns des au* très, et le dromos du grand temple va de travers ; preuve évidente que ces monuments n'ont pas été bfttis tout d'im jet, mais que les différentes parties en ont été raccordées. Ces irréguLv
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rites disparaissent aujourd'hui dans la confusion les ruines.
Ce qui frappe t^ui d'abord en débarquant, est un pylône grec, ou du moins ptolémalque, d'une élevée inimitable, et qui en renferme dans son sein, :M)mme un joyau précieux dans un riche écrin, un beaucoup plus ancien, celui précisément du pharaon ^ectanèbe. On ne saurait imaginer rien de plus aoble et de plus gracieux eu même temps que ces i^olonnes syeltes, élancées, revêtues parle temps d'une teinte chaude et dorée. Un bouquet de palmiers s'élève auprès , tout juste pour ajouter à la beauté du coup d'œil, et des touffes de henné croissent çà et là parmi les ruines. Ce majestueux péristyle est digne du monument qu'il annonce, et prépare l'œil aux magnificences architecturales qui l'attendent dans le grand temple d'Isis. L'intérieur, ou cour du sanctuaire, est un vaste parallélogramme dont chacun des grands côtés est décoré de trentedeux colonnes, et les petits de seize. Presque toutes, notamment celles de l'aile septentrionale, sont encore debout Elles ont bien près de soixante pieds, et leur épaisseur est si exactement proportionnée à leur hauteur, qu'elles paraissent légères malgré leur masse. Les chapiteaux sont du plus riche travail et d'une grande variété : le lotus divin s'y arrondit en. coupe à côté de la pahne, tantôt renversée la cime en bas , tantôt épanouie en éventail. Tous étaient
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émaillés de ces yives couleurs qui, surtout Faznr, ont résisté aux siècles , et dont l'Egypte ancienne a emporté le secret, comme tant d'autres , STec elle.
L'aire immense enfermée dans cette somptueuse colonnade est jonchée d'une prodigieuse quantité de décombres qu'on n'a jamais songé à déblayer: ici un lion mutilé ; là un sphinx sans tête; aillean des bas-reliefs brisés; partout des pierres taillées, de toute grandeur, de toute forme, jetées pèle-mèle les unes sur les autres; mille débris, en un mot, accumulés par les siècles, et la plupart méconnaissables. Une galerie couTcrte, comme les dottres des anciens monastères, court au nord, et a vue sur le Nil par de larges ouYertures carrées pratiquées dans la muraille extérieure. Les blocs employés ici, comme dans tout le reste de l'édifice, trayail formidable! sont énormes et posés sans ciment les ai» sur les autres. La galerie aboutit des deux c6tés à un escalier qui descend au fleure, et au pied duquel abordaient sans doute les pèlerins, car llle satrée était le Heu de pèlerinage le plus fréquenté de l'Egypte entière. Une petite île voisine, nommée autrefois Snem et maintenant Beghé, le ftit longtemps avant elle, comme l'attestent les inscriptions TotitÊS . qu'on 7 lit encore en grand nombre, et Ton y découvre les vestiges d'un temple pharaonique consacré au Dieu Knouphis et à la déesse Hath6r, par
Digjjized
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iménopbis n, dont les restes d*iine statue colossale )nt conservé jusqu'à nous Timage.
La partie est du temple n'est qu'un dédale de allies basses, irrégulières, de corridors sombres, l'étroits passages ménagés dans l'épaisseur des murs, de niches obscures et de cachettes mystérieuses où l'on prend sur le feit, pour ainsi dire, [es rites les plus secrets du sacerdoce égyptien. On ievine ici que tout chez lui était occulte , calculé pour parler aux sens des multitudes, pour frapper leur imagination, et qu'il enveloppait ses pratiques de voiles impénétrables. Plusieurs escaliers sont encore -visibles : les uns semblent descendre dans les entrailles de la terre ; d'autres conduisaient au faite de l'édifice. Un de ces derniers est encore assez praticable pom qu'il soit possible d'en atteindre le sommet, et, passant de là sur les frises du temple, on peut d'un regard en mesurer l'immensité. Le fleuve, encaissé profondément, l'enlace de ses deux bras de saphir, comme aux jours de ses splendeurs sacrées. De grands rochers nus se dressent à l'autre rive; leur aspect est morne, et la désolation de la nature ajoute à celle du monument.
Je demeurai là une grande partie de la journée , abtmé dans. une contemplation muette, et pénétré d'une admiration de plus en plus profonde. Le silence de la mort planait sur ces lieux divins. Le même soleil qui éclaira leurs augustes cérémonies,
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leur peuple de prêtres et de rois, éclairait leur si litude, leur misère, leur dévastation. Les diet même ont péri, et leurs temples* sont devenus leu mausolées. Le secret de leur culte est mort aji eux, et ces pierres inertes, ces sphinx muets col chés dans la poussière, se refusent à le révéler. 0 sait qu'Isis régnait ici; mais cette Isis, qu'était-el réellement? que représentait-elle, et qui nous dif le sens caché de ses mystères?
Si de la forme matérielle et vulgaire on remont à Fessence spirituelle et mystique, on reconnal dans la mythologie égyptienne quelque chose di plus épuré , de plus vraiment divin et de plus hu main tout à la fois, que dans celles des Grecs et de Romains. Jupiter armé de la foudre règne sur lei hommes par la terreur; Osiris les civilise par l'bar monie et par les arts. Nées toutes les deux ii l'Egypte, les mythologies grecque et romaine onl dégénéré de leur mère, et, tournant vite à la sensualité, comme des filles dépravées, se sont matérialisées de plus en plus. On admire ici la vérité du beau mot de Gicéron , que le plus ancien est le plus pur : aniiquissimum purissimum. Sénèquea d/f de même , dans son langage pittoresque, que les hommes les plus anciens avaient été les plu$ sages, parce qu'ils étaient plus récemment sortis de la main des dieux : reoentiares a diis; et Leibnitz ajoute dans le même sens : inventa nava^ antigtêa.
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Aristofe avait dit avant eux, et avec non moins de gesse, que , pour trouver la vérité, il faut reculer plus haut possible dans l'humanité*. Les livres tcrés de l'Inde et le Chou-King des Chinois afflrlent la même chose. Il parait hors de doute qu'une îvélation primitive, sous quelque forme qu'on la mçoive, a éclairé l'homme au berceau, et l'on en )it briller comme un reflet dans les livres les plus (iciens de l'Asie orientale. Altérée de siècle en sièle , corrompue & mesure qu'elle s'éloignait de sa )urce, elle a fini par s'éteindre tout à fait dans les mèbres du polythéisme expûrant, et en a rendu écessaire une nouvelle.
Pour en revenir à l'Egypte, ses dogmes religieux taient bien moÎDs matériels que ceux de la Grèce, t ses dieux bien plus divins. La bonté était leur premier, leur principal attribut; ils étaient vraiûent, et dans toute la force du mot, les bienfaitemrs les hommes; ce que les dieux de l'Olympe étaient brt peu. L'Olympe, au fond , n'était qu'un lieu mallonnête; le ciel égyptien était bien plus moral. Cette différence éclate jusque dans la statuaire des Jeux peuples : celle des Grecs est évidemment plus parfaite, plus belle selon les règles de l'art; mais la matière y joue un plus grand rôle que l'esprit, je
l. Si quû ipsum solum primum separàndo accipiaty hoc est P«<«n»ttm dogma, divine profecto dictum putabU. (Métaph., Çhap. Tin.)
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veux dire que la physionomie est sacrifiée aiu lignes» et que le corps subaltanise le visage. C'esl le contraire dans Tart égyptien : les corps y sodI roides, anguleux, gauchement drapés, couronnés de coiffures bizarres» immobilisés dans des attitudes consacrées toujours les mêmes; ainsi Tordonnail l'inflexible loi sacerdotale. Mais quelle finesse, quelle gr&ce» quelle exquise délicatesse dans Teipression des figures!* Quelle mansuétude» quelle tendresse aimable sur ces lèvres de pierre! Quel sourire idéal! quel regard bienveillant! quelle douce sérénité! Ck)mme tout y resphre la soUicitade el l'amour! non cet amour terrestre de Jupiter séduisant les fiUes des hommes» ou de Gythérée éprise de tant d'heureux mortels; mais cet amour divin qu'on ne retrouve plus que dans les statues mystiques du moyen âge» lesquelles touchent par bien des côtés à celles des divinités égyptiennes.
L'architecture des Pharaons ne se distingue pas moins de celle des Grecs. Celle-ci est plus élégante, plus svelte, plus claire, plus nelte» et révèle un peuple éminemment artiste» mais léger» voire même inconsistant. L'architecture égyptienne a on toul autre caractère : elle est confuse; elle est lourde, elle étonne par sa masse plus qu'elle ne séduit par ses proportions; grandiose dans l'ensemble» elle néglige le détail et sacrifie l'élégance à la solidité. On y sent un peuple carré par la base» iiomruibk
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iaDs son aplomb, constant dans ses croyances, ^le tn toutes choses, et qui, dédaigneux de Tin* lOYation, bâtissait pour Téternité selon des règles n?ariables. On a besoin de quelque temps pour se aire à ces colosses d'architecture; mais, une fois IQ'on les a compris, ils s'imposent à l'imagination, ('emparent d'elle irrésistiblement, et Tépouvantent )arlear grandeur. Tout, auprès d'eux, parait petit Kt mesquin.
J'ai passé sous silence, et ne mentionne que pour mémoire deux petits temples situés k droite et à Sauche du grand, l'un dédié à Hathôr, Fautre à je ne sais quelle divinité, et qui, tous deux, sont l'oeuvre des Ptolémées Épiphane, Évergète II et Philomélor. Pour en finir avec l'archéologie, j'ajouterai qu'on a iait dériver le nom de Philse en écrivant fils, du mot fUf éléphant. Mais voici une autre et;néologie qui ne ressemble pas^mal à celles dont se moqœ Voltaire, n'en déplaise à l'inventeur : le nom égyptien était Manlak, d'où le copte Pilak, l'arabe Bilak et le grec Philai. Je remarque, à ce propos, combien les savants en général, et les érudits en particuUer, sont dépourvus de philosophie; ^t cet esprit fragmentaire est surtout frappant dans la plupart de ceux qui ont traité de r%ypte : ils ti^nquent presque tous des deux grandes £eu;ultés ^8 lesquelles il n'y a pas de science, la comparai- ^n et la causalité. Ils ramassent des Caits comme
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les amateurs de brioà-brac font collection de eu- i riosités, puis les enfllent pèle-mële à la suite les uns des autres, sans les ordonner, sans les lier, sans même discerner les rapports qui existent entre eux. La science entendue ainsi est morte : l'idée seule ' transfigure les faits et leur donne la vie. Mens agikii molem. On pourrait comparer les savants de cette espèce aux bêtes de somme qui transportent dans un chantier les matériauï* destinés à la construction d'un édifice : vient Farchitecte, qui seul les met en œuvre, les choisit, les unit, et, assignant à chacun sa place pour en faire un tout, élève un monument avec ces matériaux épars; or, en science, l'architecte n'est pas l'érudit, c'est le penseur.
Je note en passant qu'une inscription tracée sur la muraille extérieure du grand temple rappelle la délaite des Mamelouks, chassés par Desaix au delà des cataractes. Autres temps, autres noms.
Philœ m'avait si fortement frappé dès le premier coup d'oeil; j'en avais reçu, en la parcourant, des impressions si vives, et tout en elle, ses monuments, sa soUtude, sa tristesse même, tout m'avait si puissamment ému, que l'idée d'ime retraite dans cette lie sacrée à tant de titres s'était emparée de moi. Quel voyageur n'a connu ces rêves ? lequel n'a songé à fixer ses pas errants et désiré terminer sa vie dans quelque lieu de prédilection qu'il n'a fait souvent qu'entrevoir en passant» mais dont la vue fugitive a
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charmé son cœur, ébranlé son imagination? Il me semblait qu*il eût été doux de se reposer ici d*une existence agitée , laborieuse , et d*y vivre en solitaire, dans l'oubli d'un passé si plein de vicissitudes, et en présence de ruines si bien faites pour occuper l'esprit. Ce rêve s'est évanoui comme tant d'autres, et c'est à Paris, dans ce désert peuplé, dans cette ville de boue, de bruit et de fumée, au milieu de tant d'autres ruines, que je suis revenu finir tristement mes jours dans le regret de tant de choses, dans le vide affreux de tant d'illusions à jamais perdues, et déjà presque enseveli dans Içs ténèbres d'une nuit étemelle.
Un étroit défilé, formé de granits roses du plus bean grain et du plus bel effet, conduit de Pbilœ à la première cataracte. A mesure qu'on s'approche d'elle» ces rochers se couvrent d'inscriptions en vieille langue égyptienne , la plupart en l'honneur de Knouphis et de Saté, sa femme, les deux grandes divinités de la cataracte. Les autres sont des prières adressées à divers dieux pour la santé de divers pharaons malades. Plusieurs rappellent leurs victoires sur les Libyens, les Éthiopiens, et les soleniiilés religieuses présidées par eux à leur retour. On y voit encore sculptés sur le roc des princes <r£thiopie rendant hommage à Rhamsès le Grand, ou Sésostris, ce Louis XIV de l'antique Egypte. Tous ces rochers sont d'une aridité complète. Pas une
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herbe c'y croit. Quelques tombeaux de cheiks en vénération dans le pays s'élèvent ç& et là, sur leurs flancs ou sur leurs cimes, et leurs coupoles blanches tranchent fortement sur la teinte uniforme de toutes ces montagnes. Pas une habitation* pas un habitant n'apparaissent; les villages, s'il en existe, sont invisibles; les naturels nous voient passer ' sans doute, mais ils se cachent derrière leurs rochers. Ces Nubiens, aborigènes, conune tous ceux qui peuplent la Nubie inférieure, appartiennent à la tribu des Ghellali, ou habitants des cataractes, Chellal^ et ce sont les derniers de race nouba qu'on rencontre en allant au nord; nous ne verrons bientôt plus que des Égyptiens.
Vers le soir du sixième jour, et après une navigation de quarante à cinquante Ueues, nous abordions au village de Mahatta, petit port où s'arrêtent les barques venant du Midi : car Assouan est au-dessous de la cataracte, et il serait impossible de la franchir dans cette saison; même au temps des plus grandes eaux ce n'est pas chose facile. Un rels spécial, une manière de cheik de la cataracte, préside à ce périlleux passage, qu'on n'entreprend jamais sans lui. Cette cataracte n'est d'ailleurs pas, ainsi qu'on la représente , la chute du fleuve du haut d'un banc de rochers à pic. C'est un rapide comme les autres, mais long d'une demi-lieue, une suite d'écueilset de brisante qui rompent son cours et à travers les-
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qâels il se fraye avec peine un broyant passage. Il nous fallait par conséquent gagner Assouan par terre; mais» quoique eette lîlle ne soit éloignée que de dnq à six milles, il était trop tard pour nous y rendre ce jour-là. Je couchai donc une fois encore sur la barque.
Je n'eus pas lieu de m*en plaindre, car je n'ai de ma vie passé une soirée si délicieuse. Enveloppé d*énorraes rochers roses comme tous ceux des entarons, le Nil était d'un calme parfait » et il est si large, en cet endroit, qu'il a tout à fait l'apparence d'un lac. Quelques dattiers ombragent le village où nous étions amarrés, seul point de la côte qui soit ouvert, l'horizon étant fermé de tous les autres côtés parles montagnes. L'onde était si limpide, que les moindres objets du rivage, réfléchis nettement par elle, paraissaient doubles : on avait deux paysages, Tun dessiné sur l'azur du ciel, l'autre renversé et noyé dans Fazur des eaux. Et quelle eau! quel ciel! queUe sérénité! quelle fraîcheur! quelle paix! Le silence n'était troublé que par le roulement lointain de la cataracte, dont le bruit sourd et continu me rappelait les torrents de mes Alpes natales, et me plongeait dans une réveiie mélancolique de phis en plus profonde. J'étais si absorbé en mol-même, que le scintillement des étoiles dans le miroir du lac m'avertit seul que la nuit était venue; mais quelle nuit! Les jours les plus purs de nos climats nébu-
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leux ne, sont que ténèbres, comparés à ces nuils splendides.
C'est ainsi que je fis mes adieux à la Nubie. Mon voyage était fini. Le lendemain je rentrais en Egypte, pays trop connu, trop fréquenté, trop raconté pour qu'il m'offrit l'intérêt des contrées si peu connues, si nouvelles, que je venais de parcourir. Aussi vais-je, à partir d'ici, être bien plus sobre de détails, me borner à des croquis, à des esquisses, et n'entreprendrai-je point de décrire des sites, des monuments, des populations que tant d'autres, et de plus compétents , ont décrits avant moi. Il m'a toujours répugné de me trdtner sur les traces d'autrui, et d'écrire des livres avec des livres : rien n'est plus ingrat à mes yeux que de refaire des ouvrages déjà Taits mille et mille fois. De plus, pour dire des choses neuves sur l'Egypte, et pour se faire une opinion à soi sur tant de points controversés, il faudrait des connaissances spéciales que je n'ai point et ne peux [)lus acquérir. J'ignore la langue des hiéroglyphes et les autres écritures sacrées ou profanes gravées sur les monuments des Pharaons. En eussé-je d'ailleurs fait mon étude, cette connaissance me serait aujourd'hui bien inutile, puisque mes yeux presque éteints ne peuvent ni ne pourront plus jamais riea lire , pas môme les caractères enflammés du firma* menf.
ASSODAN.
Le lendemain dès le matin, nos bagages furent chargés sur des chameaux, et, monté moi-même sur un ftne, je pris la route d'Assouan. La distance est d'une heure ou deux, et le chemin couvert de sable. A mi-route, je rencontrai une nouvelle chaîne de déportés, qu'une escouade d' Amantes conduisait à leur destination. Ces malheureux avaient les fers aux mains, quelques-uns même aux pieds, -et, malgré ce surcroît de barbarie, ils étaient obligés de marcher dans un sable mouvant où Ton enfonçait à chaque pas jusqu'à la cheville. Plusieurs paraissaient débiles et déjà presque exténués; mais ni aux uns, ni aux autres, pas même à ces deniiers, leurs gardiens n'avaient fait la charité d'un chameau, d'un baudet. Je n'étais rappelé que par des spectacles de ce genre à la civilisation dont la dynastie des nouveaux Pharaons a doté l'Egypte du xix* siècle.
Les plus riches carrières d'Âssouan, la Syène d'autrefois, ces inépuisables mines de granit rose qui ont donné tant de chefs-d'œuvre à Fantique Egypte, étaient sur celte roule, et sont telles encore que les ouvriers les ont laissées il y a deux mille ans. On dirait qu'ils les ont quittées la veille, et qu'ils vont reprendre demain leur travaU interrompu. Les ouvrages commencés sont là qui attendent la dernière main, comme cela se voit encore enSicUe, dans les carrières de Sélinonte ;mais celles de Syène ont de plus pour la science archéologique l'intérêt des inscriptions hiéroglyphiques gravées en grand nombre sur les rochers , toutes, ou presque toutes, du temps des Pharaons. Aucune époquen'a laissé sar la terre des traces plus profondes, plus ineffaçables. D'immenses cimetières hors d'usage bordent ces chantiers de pierres abandonnés. Désolation sur désolation 1 Une mosquée en ruine et la tombe d'un saint musulman, bAties l'une et l'autre sur les hauteurs voisines , dominent ces lieux funèbres*
Arrivés à la ville longtemps avant nos bagages et nos gens, nous mimes pied à terre sous un magnifique sycomore qui s'élève à la porte du Divan et tout près du Nil. Ne sachant trop où nous loger, nous attendions quelque passant officieui qui nous indiquât un gtte. Notre vœu fut rempli. Deux marchands européens, tous les deux vêtus 4 Tégyptienne, et Israélites tous les deux, nous abordèrent
ASSOUAlf. t7l
en italien et nous offrirent poliment leurs services. Établis à Assouan pour leurs affaires, ils faisaient principalement le commerce de la gomme, et la tiraient du Gordofan, où des domestiques barbarins à leur service, et chargés de leurs capitaux , voyageaient pour leur compte; confiance extraordinaire dont les Nubiens en général et les Barbarins en particulier se montrent dignes à tous égards. L'un de ces négociants était de Trieste et se nommait Girolamo Morpurgo, nom éminemment triestin et porté par des notabilités commerciales que j'avais connues dans cette ville. L'autre, dont je ne me rappelle ou n'ai su que le pfénom, Giuseppe, c'est i dire Joseph, était Livoumais. Us nous dirent qu'il n'y avait à Assouan ni auberge ni caravansérail, vu que les nombreux touristes qui fréquentent cette ville en lûver habitent leurs canges. Ce que nous avions donc de mieux à faire, nous qui n'en avions pas, était de dresser nos tentes dans un endroit qu'ils nous indiquèrent. C'était un petit bois de palmiers situé à l'entrée de la ville, à cent pas du fleuve. Nous suivîmes leur conseil, et nous voilà campés encore une fois comme en plein désert.
Mais ce lieu, quoique hors de la ville, était loin d'être un désert. D'abord nous avions là des ftnes et des âniers loués par nous à la journée* pour faire nos courses, comme ailleurs on a des fiacres. Nous avions de plus à notre service une manière de
cicérone indigène qui s*était imposé à nous dès rarrivée, et, armé d'un énorme parasol en toile blanche, faisait nos commissions, nos emplettes, accompagnait au marché Gasparo, et nous citait avec orgueil les illustres milords-heys qui l'avaient honoré de leur confiance. Les touristes de la blanche Albion régnent , hélas I en Egypte comme en Italie. Jusqu'ici il n'y a rien à dire ; mais le moins beau de notre affaire était la proximité de deux cafés hantés comme on va le voir, et d'un camp de soldats irréguliers dressé non loin du nôtre, entre le Nil et les palmiers. Ces troupes, arrivées du Caire le soir même, et dirigées sur Khartoum, étaient destinées à cette fameuse campagne d'Abyssinie dont j'ai parlé déjà plusieurs fois et qui n'a point abouti. J'ai dit ailleurs, et chacun sait du reste, ce qu'est celte milice irrégulière, effrénée, ce ramassis d'Arnautes, de Kurdes, ces bachi-bouzouks en un mot,
.... puisqu'il faut l'appeler par son nom.
On comprend dès lors ce qu'un tel voisinage avait d'incommode.
Pour en revenir aux deux cafés ci-dessus, et quels cafés! ils avaient pour habituées des filles ou femmes de condition libre, qu'Abbas-Pacha avait exilées du Caire et reléguées aux confins de l'Egypte : or ce quartier, sorte de banlieue mal famée, était pré-
cisément celui que la police locale avait assigné aux proscriles. Tapies dans des bouges indignes du nom de maisons et bien plutôt faites pour des animaux que pour des créatures humaines, eHes y continuaient la vie qui les avait fait bannir de la capitale. Plusieurs étaient d'une grande beauté ; quelques-unes même avait joué un râle et laissé un nom dans la haute bohème du Caire et d'Alexandrie. Aimées déchues , elles avaient, faute de parterre, jeté aux orties les castagnettes et vendu pièce à pièce, pour satisfaire aux premières nécessités de la vie, les rivières de sequins qu'elles devaient à la munificence de leurs admirateurs, et dont leurs longues tresses noires étaient veuves depuis longtemps. On les voyait casser, glisser tristement, comme les réprouvées de la cité dolente, et, * pauvrement drapées dans quelque débris de leur ancienne magnificence, honteuses, humiliées de leur décadence, de leur misère, elles regrettaient, avec les beaux ombrages de l'Esbékie, les riches bazars, les splendides hnosquées, les palais somptueux où leur première jeunesse avait brillé. Qu'on se représenteXals ouPhryné exilées d'Athènes dans quelque méchant village de la Thrace ou de la Thessalie.
* Assez tranquilles en temps ordinaire, malgré leur clientèle équivoque,
Je laisse à juger la vie . Que firent nos deux cafés,
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du jour où les bachi-bouzouks furent dâMurqiiés et campés dans le voisinage. Ils n'en démarraient ni . jour ni nuit, et Ton vient de voir quelle société les y attirait. On les eût peu calomniés en les prenant pour des bandits : leur large ceinture , armée de pistolets, leur en donnait tout à fait l'air, et leur figure bien plus encore. Malheureuses villes, que celles où ils entrent en ennemis , et même eu amis 1 Us étaient ici la terreur des bazars, achetaient tout sans payer , et battaient les marchands qui rédamaient leur dû. Quelques-uns de ces routiers sans vergogne jargonnaient l'italien ; l'un même , un grand drôle qu'on eût pendu sur sa mine, et qui sans doute l'avait bien gsgné, parlait le français. Dieu sait où il l'avait appris. Peut-être n'était-il qu'un déserteur algérien. Quoi qu'il en soit , il était fier de son 'savoir , et en faisait volontiers parade. Aussi, à tout propos comme sans propos , me faisait-il l'honneur d'entamer avec moi la conversation. En voyage on cause avec tout le monde ; et pourquoi n'aurais-je pas causé avec lui ? Il avait mérité la corde , c'est pos^ sible ; mais enfin il ne l'avait pas encore autour du cou, et je me rendais compte, en l'écoutant, des opinions professées par cette soldatesque sans frein. Ainsi , p&r exemple , appartenant à la race caucasienne , et blancs comme nous , ils ont pour les noirs un mépris sans bornes : ils les considèrent comme des animaux , les traitent en conséquence.
et les tuent comme du gibier. « Enfla , monsieur, me disait mon nouvel ami» et c'était le dernier trait du tableau , figurez*Y0U8 qu'ils mangent les rats.»
Cette honorable intimité me valut une aventure dont je veux faire part au lecteur. Quelle fut ma surprise » en rentrant un jour dans ma tente « d'y trouver une divinité de l'endroit assise sur ses talons et la lÊte cachée entre ses deux mains! Bien qu'elle eût passé la première jeunesse, j'eus devant moi , lorsqu'elle le découvrit , un visage de bronze florentin , digne, par sa perfection, d'avoir été ciselé par Benvenuto Gellini. Des dents éblouissantes en relevaient les tons bruns , et des yeux brûlants l'illuminaient tout entier. Elle se leva sur-le^^hamp et vint avec respect me baiser la main. Que &isaitelle là , et que me voulait-elle ? Je voyais bien à sa pantomime expressive qu'elle avait quelque chose d'important à me dire. Mais comment la comprendre et me faire comprendre d'elle T Dans quelle langue conununiquer t Mon embarras, avec cette belle Égyptienne, était le même qu'avec la jolie Nubienne de Kalabcheh , et plus grand encore , car évidemment il ne s'agissait pas ici d'un backchich. De quoi donc s'agissait-^il f Pour le savoir , un interprète était nécessaire Où en trouver un î L'Anglais aurait pu m'en servir : il savait assez l'arabe pour cela ; mais je ne recourais pas
Tolontiers à lui, et moins en pareille circonstance qu*en toute autre. Le hasard vint à mon aide. Les mau*chands israélites dont j'ai parlé plus haut arrivèrent préciséïnent alors, et fort à point, pour nous rendre visite. Ds étaient déjà dans la tente de mon compagnon. Je priai l'un d'eux de passer dans la mienne et de me rendre le service dont j'avais besoin. Voici ce qu'il me traduisit en italien , après s'être entretenu quelque temps en arabe avec l'inconnue.
Son nom était Safie. Elle avait été l'une des aimées du Caire les plus belles, on le voyait , les
. plus courtisées , c'était probable , les plus riches , hélas ! il n'y paraissait plus. Enlevée la nuit pftr les cawas, et embarquée à Boulak avec un grand
* nombre de ses compagnes, semées en passant dans les villes de la Haute-Egypte , qui à Kenné , qui à Louqsor, beaucoup à Essené, elle avait été amenée jusqu'à Assouan. Ses antécédents établis, elle commençait par s'excuser, dans les termes les plus soumis, d'avoir osé pénétrer dans ma tente, inconvenance audacieuse dont elle me demandait pardon, et que je lui pardonnerais certainement après l'avoir entendue , car les Francs sont généreux , et un grand bey tel que moi aurait pitié d'une pauvre tille dont la vie était en danger. Elle avait eu le malheur de plaire à Olbman (c'était le nom de mon ami le bacfai-bouzouk); mais elle savait ce
qu'elle se devait à elie-même : une femme comme elle n'était pas faite pour un homme comme lui. Sur ses refus , il l'avait maltraitée , et menaçait , si elle persistait dans sa résistance , de la tuer partout où il la rencontrerait. C'est dans cette horrible conjoncture qu'elle s'était réfugiée dans ma tente , comme dans un asile inviolable. On lui avait dit , et elle-même avait remarqué qu'Olhman professait pour moi une haute considération; elle n'aurait donc plus rien à craindre si je daignais la prendre sous ma protection : je serais son bouclier, son rempart, son sauveur, car Othman respecterait en elle ma cliente , mon esclave.
Pendant qu'on me rapportait ses paroles, |a suppliante, immobile comme une statue, avait les yeux ardemment fixé» sur les miens , pour y lire l'effet qu'elles produisaient et quel sort l'attendait. A peine le silence se fut-il rétabli, qu'elle se jeta à mes genoux pour appuyer sa requête et la rendre plus éloquente, plus efficace. Ébranlé, mais toujours un peu défiant , je demandai à Tisraélite , qui jouait le rAle de trucheman et qui connaissait bien les mœurs du pays , ce qu'il pensait de celte histoire : sur quoi il me répondit qu'il y donnait pleine créance ; que ce fait n'était pas le seul de ce genre qui se fût produit depuis l'arrivée des irréguliers ; que plusieurs habitantes, et des plus notables, de ce quartier perdu» où elles
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avaient tout à craindre, avaient rompu leur ban, s'étaient réfugiées dans l'intérieur de la ville pour y être plus en sûreté, et que l'autorité avait fermé les yeux. Saûe était de ce nombre ; elle s*était assuré une retraite dans la maison d'un copte où Ton n'irait pas la chercher , et où d'ailleurs , la cherchAt-on , on ne la trouverait pas. Mais elle n'osail s'y rendre seule, dans la crainte de rencontrer Othman , qui ne manquerait pas , en la voyant fuir, de mettre ses menaces à exécution.
Mon parti fut pris sur-le-champ. Faire accompagner Safle par un de nos gens n'eût pas été une précaution suffisante : je résolus de raccompagner moi-même. J'appelai donc un fiacre , je veux dire un des baudets stationnés là pour notre service. J'y fis monter Safle ; j'en montai un autre, et , suivi à tout hasard d'un domestique armé , je la conduisis en personne, sans fausse honte et sans fâcheuse rencontre , à son nouveau domicile. J'y voulus pénétrer avec elle par curiosité , et afin de me convaincre par mes propres yeux que je n'avais pas été dupe en tout ceci d'un conte ou d'une intrigue. Tout ce qu'elle m'avait dit était vrai , et je trouvai les choses absolument telles qu'elle me les avait annoncées. Le copte , ou plutôt sa femme, l'attendait, et la reçut avec de grandes démonstrations d'intérêt. Quant à Safie , je renonce à peindre sa joie. Elle épuisa en quelques minutes, pour
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me témoigner sa gratitude » tout le vocabulaire des exagéralions orientales. Peine perdue : je ne comprenais pas un mot de ses bénédictions. Mais ce qui était beaucoup plus clair , c'étaient ses génu» flexions et ses baisements de mains passionnés. Un léger bakcbich scella mes adieux et ne fit que redoubler ses transports.
Ottunan sut-il que c'était moi qui lui avais arraché sa proie? Je Tignore; et s'il l'apprit, il ne m'en garda pas rancune» ne m'en adressa pas moins la parole en toute occasion comme auparavant, et me couvrit même visiblement de sa protection ; voici dans quelle circonstance. Il est bon d'avoir des amis partout» même parmi les bacbibouzouks. L'un des cafés était si près de ma tente» que j'en étais fort importuné. Tout le jour c'étaient des danses , des chants , des cris , des querelles parfois à rompre la tète d'un sourd» et le vacarme se prolongeait fort avant dans la nuit. Je m*en plaignis à Othman. Le lendemain» là journée fut beaucoup moins bruyante, et les orgies nocturnes, dont ce café était le théâtre, se transportèrent dans l'autre plus éloigné de ïna tente » mais plus rapproché de celle de l'Anglais. Quelle ne fut pas son indignation, sa fureur I II lança contre les perturbateurs, qui ne faisaient qu'en rire» toutes les foudres de l'insomnie , unies à celles de l'amourpropre ulcéré » et dès le matin , enfourchant
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mattre Aliboron, il courut porter plainte au gou^ verneur. •
Ce gouvenieur n'était autre, en l'absence dn titulaire, que l'administrateur de la douane, fonc^ lion capitale en Egypte, où la première, l'uniquÉ pensée du gouvernement, est de remplir ses coffres. Celait un jeune homme du Caire, sociable, ai' raable, cultivé pour un Égyptien, et qui parlait re^ marquablement bien Je français. Il nous visitail sous nos tentes; nous le visitions dans sonDiTaOj c'est-à-dire sous le beau sycomore qui en ombrageail l'entrée, et sous lequel il prenait le frais toute la journée. Comme on était en plein rhamadan, tempj d'abstinence et de repos , les aflaires ne s'expé^ diaient qu'après le coucher du soleil , et ce n'étail qu'alors aussi qu'on prenait le café, qu'on famait, qu'on mangeait. Ne pouvant donc nous faire aucune poUtesse pendant le jour, il nous en faisait b nuit en nous invitant à souper.
Il prêta, comme Abner, une oreille attentive aui griefs de l'Anglais, dont le réquisitoire ne brilla. par parenthèse, ni par la brièveté, ni par la modération. « Monsieur, lui répondit-il en excellenl français et avec beaucoup d'urbanité, vous arei parfaitement raison, et vos plaintes ne sont que trop fondées; mais j'ai le regret de n'y pouvoir faire droit en aucune manière. Je suis si peu en état de punir le tapage nocturne qui vous emp^^^
de dormir , qa*il m'est même impossible de le faire cesser. Au premier mot que je dirais pour cela aux bachi-bouzouks , ils se moqueraient de moi comme ils se sont moqués de vous. Sachez, monsieur, qu'ils sont quinze cents à Àssouan , et je n'ai pas un homme à leur opposer. Vous voyez comme ils se conduisent dans les bazars : je suis obligé de fermer les yeux sur leurs excès, puisque je n'ai aucun moyen de les réprimer. Us sont littéralement maîtres de la ville, et, s'il leur plaisait de la mettre à sac, rien ne pourrait les en empêcher. Tout ce que je puis faire pour vous en cette circonstance , c'est de vous donner un conseil , et ce conseil , le voici : faites comme moi, monsieur; prenez patience, et, si le voisinage devigit par trop incommode, déplacez vos tentes*: votre sommeil, ainsi , ne sera plus troublé. »
Là-dessus, le plaignant, qui était d'une taille fort grêle et fort petite , se dressa sur ses ergots et déclara que, puisqu'on ne protégeait pas l'honneur anglais, il saurait bien, lui, le faire respecter; puis, joignant aux foudres de sa parole un geste comminatoire, et enveloppant visiblement dans ses menaces , non-seulefnent les bachi-bouzouks , mais le gouverneur lui-même , il ajouta fièrement que dès son arrivée au Caire on entendrait parler de lui. Le gouverneur reçut en pleine poitrine cette bordée britannique; pourtant il n'en mourut pas,
et il n'y répondit que par un dlence poli, hm plais à croire qu'il en rit dans sa barbe. Voilà \m du bruit pour quelques heures d'insomnie^ et ma bien du bruit pour rien , car cette grande colère s'évanouit en fumée : à son retour au Caire, TiD- .glais eut bien d'autres fils à débrouiller.
Quant à suivre le conseil du gouverneur, c'es^ dire à déplacer notre camp , notre départ était à prochain» que la chose n'eu valait plus la peint D'ailleurs les inconvénients du lieu n'étaient pss sans compensation. Les palmiers qui couvnie&t nos tentes étaient magnifiques. Outre l'ombre qui nous donnaient, ombre précieuse en plein été, ii arrêtaient pour ainsi dire au passage la brise ii plus légère, et en ^distillaient sur nous la fratcbeor eu agitant leurs grands éventails» Aux heum calmes de la matinée , quand les cafés étaient dé serts, les bachi-bou2ouks dans leur camp et h nymphes dans leurs retraites , j'aimais & prédit le frais sous ces beaux arbres, et, du haut d'œ tertre que j'avais adopté, mes yeux suivaient avs un charme indicible les belles eaux bleues h fleuve, dont je n'étais séparé que par une lam grève de sable argenté. Non Ibifi, brillaient an soleil les tentes blanches des irrégtiliers, et les premières maisons de la yille apparaissaient à deai entre les troncs des palmiers. De l'autre côté et. tout près de nous , s'épanouissait un jardin dont N.
TégétatioD luxuriante et la sombre verdure me causaient à chaque heure du jour des tentations ûninodérées; mais c'était pour moi le supplice de Tantale. Ce délicieux Éden était clos de murs, et si par hasard l'étroite porte en était entre-bAillée, elle était défendue par un noir cerbère à deux pieds, dont tous les gAteaux de miel du pieux Ënée n'auraient pu apprivoiser la férocité. H résistait à tout, même à Firrésistible app&t des backchicbs.
J'entrais aussi quelquefois dans les cafés, aux rares moments où lés bachi*bouzouks en étaient absents, et une natte d'honneur m'y était réservée sur les divans de pierre qui régnaient tout autour; car, ici, plus d'angarebs : ce meuble tout soudanien n'a pas encore firanchi les cataractes. lia clientèle féminine de ces honorables établissements ne m'effarouchait pas trop ; on n'est pas priide en ^07^e, surtout en Orient; et puis, je l'avoue , ces pauvres filles déclassées, déchues» m'ont toujours inspiré plus de pitié que de mépris. Ne font«elles pas partie de la grande et triste phalange des déshérités? Remontant de l'effet à la cause , je n'imite pas le chien qui mord la pierre i je vais au bras qui l'a lancée; c'est-à-dire, pour parler sans figure, qu'A très'peu d'exceptions près, je vois dans les coupables des victimes : victimes du dénûment , de k £ûm, maletuodafamei; victimes de l'abandon physique et moral; victimes des tentations, de
l'exemple ; victimes de la jemiesse même et de beauté , contre lesquelles tout le monde conspire l'envi , et qui ne trouvent que des protections int ressées, des corrupteurs au lieu de gardiens. Qi celui qui n'a point péché leur jette la premiè pierre ! et combien de femmes réputées honnêt et recherchées du monde sont plus profondéme dégradées, et d'autant plus bas devant Dieu qu'eU sont placées plus haut dans la hiérarchie social 0 Jésus ! quelle douce, et tendre leçon d*hum nité, d'équité, vous nous avez donnée von même à cet égard , vous à qui les scribes et I pharisiens reprochaient trop d'indulgence pour 1 pécheresses de Jérusalem!
Celles d'Assouan étaient pour la plupart jeunei jolies , bien faites , dons charmants et funestes qu joints à la misère, les avaient perdues. Le sei moral était chez elles si obscurci, qu'elles n'avaiei pas même conscience de leur état* Elles riaien chantaient, dansaient, et leur joyeux babil t prouvait que trop leur insouciance , leur ignorani de tout principe. On me dira peut-être que, n ei tendant pas leur langue , j'étais peu en mesure ( comprendre leurs entretiens; pourtant j'en compn nais quelque chose : car, entraînées par cetinvincih instinct de coquetterie inné chez les femmes de toi les rangs, de toutes les conditions', même de i dernière, elles parlaient visiblement pour moi e
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irlant entre elles, et, afin que je les comprisse ieux, elles ament soin d'accompagner leurs pales d'une mimique si expressive, si claire, qu'un terprète était inutile. C'est l'étemelle histoire Galathée, qui fuit pour être vue. En retour, je ir faisais servir autant de tasses de café qu'elles i Youlaient, politesse dont elles se montraient igulièrement flattées, et j'y joignais de temps en nps quelques petits backcbichs dont elles ne taient pas moins. Aussi chantaient-elles tout le Qg du jour les louanges du grand bey français. L'Anglais honorait également de sa présence les ux cafés, et, en notre absence, nos gens n'y ùentque trop assidus. Tous prenaient à crédit; si en qu'au quart d'heure de Rabelais, le maître d'un ces établissements, d'un seul, entendez-vous, nous clama le prix de six cents tasses de café. L'Anglais itra en fureur. Pour moi, je ne fis que rire : xagération était si outrée qu'elle en était comité. On paya ce qui parut raisonnable , c'était enre beaucoup , et le cafetier se montra satisfait, t fait m'en rappelle un du même genre , qui a issi son côté plaisant. J'avais dans ma jeunesse un X)fesseur de mathématiques, homme d'un comerce aimable et dont l'esprit était orné des conlissances les plus variées , mais qui avait l'kifirité de boire un peu trop. Il mourut. Après sa ort, On limonadier de la ville présenta à la veuve
un compte de deux mille petits verres consommés dans son établissement par le défont.
Jusqu'ici, je n'ai rien dit d'Assonan : mais qu'en dire? Cette ville ne vaut pas là peine d'une description. Seulement sa position est assez pittoresque. Baignée d'un côté par le Nil, elle est gardée de l'autre par une chaîne de rochers taillés carrément, et dont elle n'est séparée que par une large cemture de cimetières. Une aridité complète règne alentour. D'antiquités, point, à moins qu'on ne veuille citer les débris d'un mauvais temple de la décadence, consacré par l'empereur Nerva à Knoophis, qui n'est qu'Osiris sous un autre nom, et à son épouse Saté. Le nom hiéroglyphique et copte de cette ville était Souan, dont les Grecs avaient fait Syène , et qui s'est conservé dans l'Ossuan ou Assuan des Arabes. Ses armes, ou, pour parler plus exactement, son nom symbolique, représentaient un aplomb d'architecte, allusion probable à la position de Syène sous le Tropique du Cancer, et à ce fameux puits où le soleil tombait d'aplomb, le jour du solstice d'été. L'antiquité grecque est pleine de cette tradition , qui a dû reposer sur un fait réel, mais à une époque infiniment reculée , puisque le tropique est éloigné de cette ville, à présent, de plus d'un degré.
Je me proposais de visiter la fameuse île d'Bléphantine, située entre la ville et la cataracte. Mais
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{tt'y auraûi-je trouvé ? Ua roc nu ombragé de quelques palmiers. Les deux temples pharaoniques qui m faisaient la célébrité et tout l'intérêt ont été démolis récemment pour construire à Assouan des casernes et des magasins. Cet acte de vandalisme n'est pas le seul qu'ait ,à déplorer la science; les leux temples d'Ëlethya et de Gontra-Lato, situés plDs au nord, ont été également démolis pour construire les quais d'Esné. GbampoUion, dans un mémoire relatif à la conservation des monuments ^ïptiens, et présenté par lui à Hébem met-Ali en 183^, se plaint amèrement de ces démolitions barl>^es; il cite jusqu'à quatorze temples qui avaient lispara entièrement, et cela sous le propre règne le Héhemmet-Ali, qui ne s'en souciait guère, assurénaent, quoique TEurope l'ait posé en protecteur des sciences. Croyez-moi» un Turc est turc, et sera toujours turc.
Nos dromadaires étaient arrivés deKorosko ; mais ils nous étaient devenus inutiles, attendu que nous devions terminer notre voyage par la voie du Nil. Cependant Je répugnais à me défaire du mien; c'était, on s'en souvient, un présent d'Abd-el-Kerim, 'e fils du grand-cbeik Aboussine, et je m'étais attaché à lui comme à un bon et fidèle serviteur, •^'ailleurs je comptais m'en servir plus tard pour aller par terre du Caire à Jérusalem. Nous les ex- Péditmes donc tous les deux à Kenné, où nous de-
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vions les retrouver en passant. Nous nous mtmes pour nous-mêmes en quête d'une barque, et le hasard nous servit bien. Le commandant ou sandjiak des irréguliers venait d'arriver du Caire sur une grande et belle cange qui devait y retourner immédiatement. C'était bien noire affaire. Nous la frétâmes le jour même. Girolamo Horpurgo condul pour nous le marché avec le reis, et l'écrivain de la douane vint à notre camp rédiger le contrat dans son meilleur arabe.
Il fut fait en mon nom, Charli Didé, comme écrivaient les Arabes, revêtu par conséquent de ma* signature, et le reïs, Omar Aouch deDeraoua, y apposa son sceau, les Arabes ne signant jamais autrement Le fret était fixé à mille piastres, somme assurément fort modique, puisque d'Assouan au Caire la distance par le Nil est d'au moins trois cents lieues. La cange, ou dahabia, jaugeant deux cents ardebs, environ vingt tonneaux , appartenait à un nommé Nichât, vekhil du Divan maritime de laBien-Gardéc El'Mahrouça : c'est ainsi que les Arabes et le gouvernement égyptien lui-même désignent la ville du i Caire. L'équipage était composé, outre le rels, de i huit rameurs et d'un petit esclave chargé de leur faire la cuisine, fonction qui n'exigeait pas de grands talents culinaires , comme je pus m'en convaincre en assistant à leurs repas. H était en outre convenu que le reïs m'attendrait trois joiu^
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partout où je voudrais m*arr6ter. La cange était commode, et plus spacieuse que celle qui nous avait conduits de Khartoum à Berber ; celle-ci n'ayait qu'une chambre à coucher : la. nouvelle en avait deux» et le salon était précédé d'un petit boudoir extérieur, fort agréable le soir, quand la grande chaleur était passée. Nos bagages embarqués et nos gens avec eux, nous fîmes nos adieux au signer Girolamo, venu à bord avec son ami Giuseppe pour nous faire les leurs, et le 19 juin à midi nous partîmes par un temps superbe. Hélas I il nous manquait xm passager : je ne pus m*empècher de donner un nouveau regret au doux et bon léopard si cruellement assassiné, une semaine auparavant, sur la-côte de Nubie.
J'allais quitter Assouan sans donner un souvenir au poète, un grand poëte pourtant, et un poète selon mon cœur, qui y vécut, qui y mourut : or, ce poète est Juvénal, Thonnète homme le plus éloquemment indigné qui ait exhalé en vers, comme Alcesle le fit plus tard,
ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux Ames vertueuses.
Et quels vers I Je les appellerai lapidaires, ne trouvant pas un meilleur mot pour peindre leur énergie et leur concision. Ses Satures, composées sous Domitien, ne purent vohr le jour que sous Tngan :
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mais ce retard ne lui servit à rien ; tout poète doit tôt ou tard passer par le grand creuset de la persecution^ et JuTénal, le poète de l'indignation, méritait plus que nul autre la destinée commune. Un histrion en faveur auprès de Tempereur Adrien (il y a toujours des gens de cette espèce dans la faveur des princes) crut se reconnattre dans un passage de la satire sur les gens de lettres. Quel tsrime abominable! la mort seule était capable d'en faire justice. On voulut bien cependant s'en tenir à l'exil ; cet exil , il est vrai , n'était qu'une mort déguisée, car le poète avait quatre-vingts ans, et le lieu choisi pour sa déportation était Syène, la dernière station des Romains dans l'Afrique méridionale, li y fut relégué avec le titre de préfet militaire. Combien d'années y vécut-il î On l'ignore. Tout ce qu'on sait, c'est qu'il n'en revint pas. Nouvelle victime offerte en holocauste, comme le Tasse et tant d'autres, aux rancunes de cour, il mourut sous le ciel africain, et ses mflnes errent aux bords du Nil, loin, bien loin de la Gampatiie, qui M son pays natal.
La congé, au lieu de descendre le Nil tout d'abord, commença, par le remonter pour implorer, avant d'entreprendre son voyage, l'assistance d'un santon dont le tombeau est situé au-dessus d'Assouan, juste en face de* l'île d'Éléphanline. Ce bienheureux du paradis de Mahomet joue dans ces parages le même
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rôle qu'y jonait KnoQphis, et le saint musulman n'y est pas moins en vénération qu*y fut jadis le dieu delà cataracte. Les mariniers du Nil, gens fort superstitieux, lui rendent un véritable culte, et ont une foi absolue dans sa protection. On ne fit donc ce jour-là que bien peu de chemin. Le lendemain on en fit moins encore : Deraoua, le village du rets, se trouvant sur notre route, celui-ci nous avait demandé la permission d*y passer vingt-quatre heures dans sa famille. Nous les passâmes, nous, en panne, abrités du vent, mais non de la chaleur, dans une petite crique solitaire, où il nous rejoignit le jour suivant.
Ombos, ouKom-Ombos,le premier temple qu'on rencontre en venant d'Assouan, est à neuf ou dix lieues de cette ville. Rongé d'un côté par le Nil qui en a détruit la partie la plus ancienne, celle qui remontait au pharaon Mœris, il est envahi de tous les autres et à moitié submergé par les avalanches de sable tombées sur lui du désert ; mais tel qu'il est, c'est encore un des monuments les plus imposants deTÉgypte entière. Tout ce qui en reste est l'œuvre des Ptolémées, et d'une fort belle architecture. Consacré à plusieurs divinités, la droite, ou partie noble, Tétait à Sevek, le Saturne des Égyptiens, à sa femme et à leur fils qui complète la divine triade , car en Egypte tout procédait parle nombre trois, et, comme pour donner une sanction céleste â la famille hu-
maine, chaque divinité n'était complète qa^autant qu'elle avait ses trois termes : le père, la mère et Tenfant. Sevek, avec sa tète de crocodile» était la manifestation, la. forme la plus terrible d'Ammon.
L'édiâce était protégé au sud-est par une enceinte en brique encore visible sur beaucoup dépeints, et les blocs de grès employés à sa construction sont énormes : j'en ai mesuré sur Farcbitrave qui n'ont pas moins de vingt-deux pieds. Quelle puissance mécanique n'a-t-il pas fallu pour élever si haut de telles masses ! La grandeur ici n'exclut point l'élégance : les colonnes semblent relativement légères, bien que plusieurs aient de quinze à vingt pieds de circonférence; les Chapiteaux, tous différents les uns des autres , et pourtant se ressemblant tous comme les membres d'une même famille, sont d'une coupe très-pure, ornés des détails les plus gracieux. Quelques peintures intérieures et plusieurs bas-reliefs sont encore intacts. De toutes les couleurs, l'azur est celle qui a le mieux résisté et dont l'éclat est encore le plus vif. On reçonnatt au premier coup d'œil que ce vaste monument a été détruit de main d'homme, et il règne dans cette immense ruine un désordre effrayant et cependant grandiose. J'y passai plusieurs heures dans la compagnie des oiseaux de proie qui l'habitent seuls aujourd'hui, et qui tournoyaient sur ma tète avec des
cris sinistres, comme s'ils eussent voulu me chasser de leur empire.
On passa de. nuit devant les carrières de grès de Sllsilis, Djebel-Selseleb, d'où sont sortis les monuments de la Haute-Ëgfpte, et qu'on dit riches d'inscriptions hiératiques» de chapelles dédiées à diverses divinités, au dieu Nil en particulier, et de bas-reliefs historiques du plus haut intérêt. Ces carrières pa« raissent avoir plus tard servi de tombeaux. La nuit me fit perdre également le temple d'Edfou, l'ApoUonopolis-Magna, cité disparue, qu'un méchant village a remplacée. Ce temple est presque intact^ quoique à demi noyé aussi dans les sables, orné de propylées magnifiques^et bâti tout entier par les Lagides. Mais les sculptures en sont mauvaises, au dire des juges sévères. Il était dédié à Aroéris, à sa femme Hathôr et à leur fils Harsonl-Tho , l'Apollon , la Vénus et l'Ërôs des Grecs. Op y déterre fréquemment, entre autres objets plus ou moins précieux , des scarabées sacrés, emblèmes de la régénération des êtres et de leurs existences successives*. On s'est plu à reconnaître Gléopatre dans une statue d'Hathôr, sur le visage de laquelle rayonne le triple enivrement du pouvoir, de l'intelligence et de la beauté.
1. L9 scarabée étant le premier insecte-qui reparaisse sur les terres abandonnées par l'inondation du Nil, on en avait fait pour cette raison le symbole de la renaissance de la nature.
Un nouveau temple m'attendail à Esné,laLatopo]is de la dynastie grecque ; mais le nom actuel est bien plus ancien» puisqu'il se retrouve dans les inscriptions pharaoniques du temple. Celui-ci n'a pas, comme les précédents, le prestige austère et mélancolique de la solitude ; il est situé et comme enchâssé au cœur de la ville, entouré de misérables masures et dominé par une mosquée,... Mahomet vainqueur de Rnouphis , l'ancien patron du lieu. L'intérieur est en partie déblayé, mais obscur, et l'on y descend par vingt marches où gisaient alors desdébrisdemomies. Quatre rangs de colonnes s'élancent d'un jet, du sol au plafond,et s'épanouissent en chapiteaux gracieux, où, comme à Philas, le lotus s'unit au palmier. Les parois sont couvertes de bas-reliefs où l'on a représenté des scènes de la vie rurale, la récolte du mais, l$i chasse aux oiseaux, la pèche aux filets. Tout cela est loin d'être irréprochable; c'est même assez médiocre ; mais c'est curieux comme tableau fidèle des anciens usages. Ce monument^ le plus jeune de rÉgypte, est du temps de la décadence romaine, de Claude à Caracalla. Pendant que je le parcourais, un Arabe à genoux sur sa natte et le visage tourné vers la Mekke faisait ses ablutions, ses prières, sans se laisser distraire le moins du monde par ma présence. Où croyait-il être? Dans une antique mosquée peut-être, mais assurément pas dans un temple idol&tre. Son puritanisme musulman en eût été par
trop scandalisé. Quoi qu'il en soil» le contraste était piquant, et l'ombre des anciens dieux devait être encore bien plus scandalisée d'entendre prier en arabe dans leur propre sanctuaire le nouveau dieu du Prophète. Méhémet-AIi, ce grand civilisateur de l'Egypte, avait fait du temple d'Esné un magasin de coton.
Je remarquerai en passant que la dernière pyramide égyptienne qu'on trouve en remontant le Nil est dans un village voisin d'Esné, nommé Mabammerieh : sa base a cinquante-sept pieds, et elle a beaucoup de rapport avec celles de Sakkara. Quant h la ville» célèbre autrefois par le nombre et la richesse de ses monuments» elle est b&tie en pente sur la rive gauche du Nil, et entourée de quelques arbres ; la vue extérieure en est assez pittoresque, mais rintérieur est sans caractère et n'offre aucun intérêt : c'est une ville égyptienne comme toutes les autres , avec des rues étroites, tortueuses^ poudreuses, et des maisons la plupart en terre, sans aucune architecture , sans fenêtres, et peu différentes des tankas de Rhartoum. Je courus le bazar sans y rien voir qui éveillât ma curiosité ;néanmûinsjene perdis pas tout à fait mon temps ; car j'y trouvai du lait , et celui-là , j'en réponds, n'était pas frelaté : la chèvre était là, une chèvre noire de la plus grande beauté , et je la fis trabre sous mes yeux. Après avoir parcouru la ville en pure perte , j'allai me reposer dans un café ex*
teneur qui domine le Nil et qu'ombrage un beau dattier. Je n'y trourai ni bacbi-bouzouks ni aimées. Ces dernières pourtant sont fort nombreuses iEsné^ et la plupart des voyageurs s'y donnent en passant le divertissement de quelque fantasia dont elles fonl les frais. Quant à moi , j'étais blasé i cet égard : les grandes fantasias de Khartoum et de Souroural étaient encore trop présentes à ma mémoire pobi que je songeasse à en gâter le souvenir par une nouvelle édition , et je repartis sans avoir entenda, même de loin, le bruit d'une castagnette, ni entrevu le pied d'une danseuse.
Le paysage, à partir d'Assouan, manque de variété^ mais il ne manque pas de grandeur. Les borizon sont vastes; on aperçoit de loin en loin par échappées, le grand désert de l'est, qui s'étend jusqu'à la ma Rouge. Plus près du Nil , le granit, avec ses formes abruptes et ses tons chauds, disparait pour faire place au grès, dont la teinte grisfttre est beaucoof plus froide et la coupe moins pittoresque. Des plaioa vertes reposent de temps en temps le regard de Ta* ridité du roc et des sables; des bois de palmiers, de plus en plus nombreux et de plus en plustouflus, inspirent, même à distance, un sentiment de bienêtre, parla fraîcheur qu'ils répandent autour d'eai. Quelques villages apparaissent çà et là ; mais il vaut mieux les voir de loin que de près, attendu qtf ils respirent la misère la plus profonde. Des fellabs,
roussis par le soIeU, puisent Fean du fleuve en s'ao compagnant d'une cantilène mélancolique. Des femmes en chemise bleue sont accroupies comme des sphinx au seuil des cliaumières ; des enfants nus joaent K leurs pieds, et de grands vols d'oiseaux saaTBges traversent librement Tespace.
QC^OjP
Arrivé de nuit à Louqsor, j'éprouvai, le malin en me levant, une grande surprise et une non moins grande admiration en touchant presque' de la main les premières colonnes de l'immense palais d'Aménophis-Memnon. Un quai de construction antique, partie en briques, partie en grès, défendait l'édifice des attaques du Nil, qui a fini par reuverser l'obstacle, et ses vastes débris gisent pêlemêle sur la rive, semblables à des quartiers de roc brut. La grande colonnade qui règne le long du fleuve est composée de quatorze colonnes de quarante-cinq pieds de haut; on en compte cent cinq, presque toutes intactes , dans les cours et les salles de l'intérieur. Des bas-reUefs représentent le fondateur depuis et même avant sa naissance jusqu'à sa prise de possession du trône. On le voit, dans d'autres, adorer et servû: diverses divinités, notamment la
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grande triadediospoUfaine, AmmoQ, Moutb etKhops, qui r^ait spécialement sur Tb&bes. Chose remarquable : le dieu Nil est peint de dem couleurs, en bleu pour les basses eaux , et en rouge pour Tinondatlon. Un sanctuaire en granit occupe le centre du monument et lui est bien postérieur» puisqu'il est l'oeuvre du jeune Alej^andre, fils du conquérant. C'en est la seule partie moderne.
La partie nord , quoique liée à la première par une coloniiade, forme un édifice particulier, un nouveau palais élevé plus tard par Sésostris, comme il appert de nombreuses inscriptions dédicatoires où le fondateur se donne les titres de dominateur de la terre, d'ami du monde» de roi fils et favori du roi des dieux, d'enfant du Soleil» Soleil luimême , nouveau point de ressemblance entre ce prince et Louis XIY, qui ne répugnait point à se voir comparer h PbiBbus» dont il avait même adopté la devise : Necpluribus impar^ C'est de ce Rhamseîon que nous est venu l'obélisque de la place Louis XV. Son frère jumeau, beaucoup moins bien conservé que lui, est seul encore en place à l'entrée principale et en avant de quatre colosses de trente pieds de haut également en granit et enterrés jusqu'à mi -corps. Les sculptures, d'un très-beau travail, retracent, comme celles d'Ibsaniboul, les faits militaires du conquérant contre les Bactriens, les Mèdes et les Babyloniens. Due p^rtiç de l'édifice,
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qui avait souffert y fut restaurée au vnr siècle avant Jésus-Christ par le conquérant éthiopien Sabacon, chef de la xxnr dynastie, qui substitua sa propre image et ses propres actions à celles de Sésostris. Ce sont les seules sculptures de ce règne qui existent en Egypte.
Le village de Louqsor est bâti au milieu des ruines, et tellement confondu avec elles qu'il s'en distingue à peine. Des maisons en terre, pauvres maisons! sont adossées aux granits ouvrés et taillés; d'autres sont enchâssées entre les colonnes el en remplissent le vide. Le magpifique péristyle drculaire du palais de Rhamsès, la partie la mieux conservée, et qui même a été quelque peu déblayée, sert d'écurie aux chameaux, et les chameliers dorment à Fombre des portiques. Il résulte de ce pêlemêle sacrilège , que le monument perd beaucoup de sa majesté : une vue d'ensemble est impossible , et c'^st pas à pas , pour ainsi dire colonne par colonne , que l'œil en saisit la grandeur. Toute profane qu'elle est, cette confusion de la magnificence antique avec la misère actuelle est singulièrement pittoresque, et produit par le contraste les effets les plus saisissants. Le fellah rampe où trônait Sésostris, et des fenmies suspectes, exilées du Caire, comme leurs sœurs d'Assouan, errent en liberté dans ces salles royales où Nofré-Ari, l'épouse de sa jeunesse, et sa fille Batbianti> la benjamine
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de ses Tieax jours, recevaient l*hominage des rois Taincas.
Le Nil coupait Thèbes en deux. Louqsor, qui en faisait partie, est sur la rive droite ; un autre Rhamséion, beaucoup plus vaste» plus imposant que celui qu'on Tient de parcourir, s'élevait sur la rive gauche, et porta longtemps à tort le nom de Merano- Dimn, puis, sur une relation faussement appliquée de Diodore de Sicile, celui de tombeau d'Osiman« dyas. C'était le plus magnifique monument de Thèbes; maïs c'en est aujourd'hui le plus dégradé. La niain des destructeurs , celle des Perses probablement, l'a dévasté & plaisir et a poussé le vandalisme jusqu'au rafSnement. Toutes les colonnes de la grande cour ont été renversées; celles du péristyle et des salles intérieures , chef-d'<Buvre de grâce et d'élégance, sont seules debout, et encore pas toutes. Le colosse de Sésostris gtt également mutilé au milieu des décombres : chef-d'œuvre de la statuaire monumentale des Égyptiens , et formé d'un seul bloc de granit, il avait, quoique assis, trente-cinq pieds d'élévation, sans compter la base, qui en avait six de haut sur trente-trois de long.
Les murailles et toutes les autres parties de l'édifice étaient et sont encore chargées de bas-reliefs ^ox, sinon supérieurs, & tout ce que l'art pharaonique a lusse de plus parfait. Ce sont loiyours les ^^^teies sujets, ceux-ci religieux, ceux-là militaires,
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et le héros unique des uns comme des autres est le grand prince qui a porté si haut la civilisation ^^fP* tienne et laissé dans l'histoire on nom si vralmeni glorieux; glorieux dans la gueire, plus glorieux dans la paix, noble et rare union du génie et de h Tertu. En échange des prières et des offrandes qu'il adresse aux dieux, il reçoit de chacun d'eux quelque don particulier : d'ahord la déesse à tète de lioo, Pascht, l'épouse de Phtha , reine du palais céleste , lui met sur la tète un casque , le vrai diadème d'un conquérant : viennent ^suite les autres divinités de l'Olympe égyptien, qui lui donnent la gloire, la puissance, la justice, la victoire , la vigilance « b joie, l'intelligence. A quoi Ammon, le premier de tous les dieux, et qui l'appelle son fils bien-aimé, ajoute que, réjoui par le spectacle de ses bonnes œuvres et de ses grandes actions, îl lui accorde eu récompense une vie longue et pure à passer sur le trône du monde , lui promettant de plus que son Rhamséion aura la durée du firmament* H dure encore, il est vrai ; mais dans quel état!
Les tableaux militaires sont de véritables tableaux d'histoire , des scènes héroïques dignes d'Homère . les combats dé l'Iliade n'ont ni plus de mouvement ni plusJde vérité. Les exploits du conquérant en font tous les frais : ce sont des veilles d'armes, d^ batailles, des victoires, des siégea, des villes prises d'assD^ut, des rois vaincus , des peuples foulés sous
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is sandales , comme lui dit Tbmel, la Tbémis des recsi en loi accordant le don de la puissance. On voit dans un de ces tableaux comptant les morts i Tennemi, c'est-à-dire les mains qu'on leur coulitet qu'on entasse à ses pieds. Le costume et les mes des anciens Égyptiens, leurs chars de bataille li faisaient l'office de cavalerie, leur camp, leurs argons même, tout est reproduit ayec une fidé* ë scrupuleuse. Un détail non moins digne d'intérêt, sont les statuettes par rang d'Age des vingt-trois s que Rhamsès eut tant de ses femmes légitimes le de ses concubines, et qui, suivant Timmémoil usage oriental, entraient à droit égal dans léritage paternel. La loi de primogéniture n'était )int observée : car le successeur de Rbamsès le rand ne-fut point son fils atné, mais Henephtba, le sizième par ordre de naissance.
La partie la plus somptueuse du monument est grande salle hypostyle , ornée encore de trente loQues admirables, où se célébraient, sous la prélence du roi, les panégyries, assemblées religieus ou politiques, comme l'attestent les nombreus inscriptions gravées sur les architraves. Dans s appartements particuliers habités par le prince sa famille ,on reconnaît encore la bibliothèque i salle des livres, comme l'appellent les légendes; porte en était dorée , mais le vase a beaucoup uffert, et n'a conservé que quatre colonnes» C'est
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un Téritable Panthéon, ya le grand nombre dé dieox qui y sont représentés. L*entrée est gardé à gauche par Thoth, à tète d'Ibis, le dieu de sciences et des arts, Finventeur des lettres ; à droite par sa femme, la déesse Saf, qui porte le titre carao téristique de patronne des lettres et présidente & la bibliothèque. Thoth est accompagné d'un de sfi parèdres, qui a sur la tète un grand œU pour pe^ sonnifier le sens de la vue ; le sens de l'ouïe d personnifié de l'autre côté par une grande oreiU que le parèdre de Saf porte également sur la tète en même temps qu'il tient dans la main tout ^ qu'il faut pour écrire. Jamais des emblèmes fdi^ clairs et plus ingénieux ont-ils marqué l'entrii d'une bibliothèque ?
L'esprit est frappé d'admiration , d'étonnement lorsqu'on songe que toutes ces merveilles remonteii à seize ou dix-sept siècles avant l'ère chrétienne. Qu faisait alors l'Europe, la Grèce elle-même, et, safl l'Egypte à qui elle dut tout, la terre de Miidias et dl Péridès serait-elle jamais sortie des ténèbres de II barbarie? Mais de qui l'Egypte tenait-elle donc oni civilisation si avancée? Quels furent ses maîtres, se modèles? Qui l'initia dans tous ces arts qu'elle porti si haut? Problème insoluble qui ramène invincible ment la pensée à cette révélation primitive donl parle Aristote, et dont la tradition remplit l'antiquil^ la plus reculée.
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J'ai dit que le Rhamséion avait longtemps passé pour le fameux Memnonium ou palais de Memnon, qui en effet n'en était pas loin, mais qui est détruit complètement. Les barbares indigènes en ont fait de la chaux pour b&tir leurs misérables huttes. Le peu qui reste de ce monument à jamais regrettable en atteste l'immense étendue et les proportions gigantesques. Il couvrait un espace de mil huit cents pieds; il s'y élevait dix-huit colosses dont le moindre avait vjngt pieds de haut, et dont les membres mutilés, dispersés, membra dUjecta^ apparaissent encore çà et là, confondus avec des fftts de colonnes, te chapiteaux en forme de tulipe ou de convolvu- 1^, des fragments d'architraves et d'énormes basreliefe que les limons du Nil n'ont pas entièrement enterrés. Tous ces colosses représentaient des phaï^ons victorieux, et sur leur base étaient sculptés •es vaincus, appartenant presque tous aux nations asiatiques. Deux colosses encore plus monstrueux, ceux-là ont soixante pieds; et tous les deux sont sortis des carrières de la Thébaïde supérieure, Cbaamy et Taamy, comme on les appelle aujourd'hui, se dressent du côté du fleuve et, assis les mains sur les. genoux dans l'attitude du repos, doiiiinent au loin la plaine. L'un de ces prodigieux ' monolithes, couvert d'inscriptions égyptiennes, . grecques et latines, n'est autre que cette fameuse de Memnon qui rendait à l'aurore des ac-
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cords mélodieux, que j'ai eu le regret, hélas 1 dc| ne point entendre, et que nul voyageur n'entendit] jamais avant moi* j
0 colosse impassible et silencieux, toi qu'on prendrait pour le génie de l'antique Egypte, planan^ sur la métropole en ruine des Pharaons, si le^ dieux couchés autour de toi dans la poussière &ii saient encore des miracles, je ne leur demanderai^ pa^ de te rendre tes mélodies matinales, mais j^ les prierais de te douer de la parole pour raconteil aux générations vivantes tous les événements iûi connus, toutes les cérémonies sacrées et profanes^ les conquérants de toutes nations, de toutes rai ces, les peuples de toutes couleurs, les multitude^ innombrables qui, pendant quarante sièdes, onl passé devant toi, comme le Nil y passe encore aui jourd'hui.
Ce monstrueux colosse représentait, ainsi cpH son compagnon, le pharaon Aménopbis, et Tédi^ fice, improprement nommé Memnonium était son ouvrage , et par conséquent un Aménophion* Les ijiscriptions locales ne laissent aucun doute i cet égard, et l'emphase du style prouve l'importance que le fondateur attachait à son œuvre. Quel trésor n'exhumerait-on pas de cette illustre terre, si des fouilles en grand y étaient exécutées 1 II y a quelques années qu'au premier coup de pioche ordonné par un fouilleur europëeui il en sortit deux
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ignifiqves sphinx à tète humaine et des statues à e de lion, le premier en granit rose, les autresgranit noir.
)erriëre TAménophion , et oublié dans un val^
solitaire de la chaîne libyque, s'élève un petit iple très-bien conservé, et dont les colonnes it couvertes de représentations fort curieuses de menti, l'enfer égyptien. Osiris, le grand juge inaal, siège sur son trône, entouré de ses quarante- IX assesseurs dont chacun porte sur la tète une me d'autruche, symbole de justice; son âls Anu- I à tète de chacal, tient la redoutable balance, et ouomenemcnt, le Cerbère égyptien, à la fois lion, tcodile et hippopotame, ouvre sa large gueule prête lÉYorer les àines réprouvées. Ce temple, relatinent moderne, puisqu'il fut bâti par Ptolémée ter, deux siècles seulement avant l'ère chréune, n'était point dédié à Isis, coname l'a préidu la comoûssion d'Egypte , mais à Hathûr et à imeï, la Beauté unie à la Justice* Quoi de plus in sur la terre ?
La butte voisine de Medinet-Abou, toujours sur rive occidentale, offre un intérêt singulier pour istoire de l'art égyptien. Les monuments qui la uvrent forment comme un tableau synoptique de $ phases et de ses vicissitudes pendant l'espace de igl-cinq siècles, depuis l'époque la plus brillante
la dix-huitième dynastie » seize h dix-huit cents
ans ayant notre ère, jusqu'à notre ère elle-même d bien après, puisqu'on y voit encore les restes im église chrétienne enfermée tout entière dansuE palais pharaonique. Les périodes intermédiaires revivent dans divers édifices où ont successiv^neol laissé leur empreinte la grande et florissante époque des pharaons conquérants, l'invasion éthkh pienne, le retour à la dynastie indigène après Fei* pulsion des Perses, la dynastie grecque desLagide^ la domination romaine enfin/ représentée par h figure d'Antonin le Pieux adorant la grande trmiif thébaine, Ammon, Mouth et Rhons, nouvelle prein^ de la tolérance, du respect des Romains poor les cultes.
Mais la merveille de Médinet-Aboa, m< dans toute la force et toutes les acceptions du mi est le palais de Rhamsès-Méiamoun, dont les ce quêtes ont été confondues par quelques historii anciens et modernes avec celles de Rhamsès Grand, qui lui est antérieur de quatre règnes, faudrait un volume tout entier pour décrire av quelque détail ce magnifique édifice, dont les coIoé nades, les piliers, les salles, les sculptures, touë^ les parties en un mot, réunissent le goût le p!ii^ pur aux proportions les plus grandioses. Tenïit prendrai d'autant moins ce labeur impossible, qui me faudrait retomber dans de nouvelles redites. U morceau capital est le triomphe du fondateur, vii&
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lor des peuples de FAsie» notamment des Hinis, immense panégyrie où les figures se comptent centaines ; et quel travail achevé! La géographie l'ethnographie des premiers temps historiques )nt un jour ici de précieuses découvertes, et le ëmonial tant religieux que militaire de cette losante solennité oflre un puissant intérêt. Le reau blanc, emblème d'Ammon, 7 joue un rôle portant. Des officiers agitent autour du triompharr éventail ou flabettum, symbole du bonheur et repos célestes, comme cela se pratique encore à me au couronnement du pape. On avait cru voir Qs une cérémonie assurément fort innocente un orifice humain ; mais une étude plus approfondie avëVantique Egypte de cette sanglante souillure. tais les combats, les sièges, les victoires du conërant; j'ahne mieux signaler un détail tout paarcal, où, pour honorer Fagriculture, il cotfpe le gerbe de sa main victorieuse avec une faucille )r. Chose surprenante : les couleurs dont tous s bas-reliefs étaient revêtus sont, après quatre ille ans, presque aussi vives qu*au premier jour, i plafond bleu à étoiles d'or représente le firmaent dans toute sa splendeur.
Après les tableaux sacrés ou guerriers, toujours peu près les mêmes, viennent les tableaux do- ^tiques, et ceux-ci sont d'autant plus attachants l'ils sont plus rares; d'abord les appartements
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particulierâ ont, comme au moyen âge» des fenêtre^ ornées de balcons à cariatides du goût le plos pur; On voit, dans cette portion de l'êdiflce réservée àl^ famille, le pharaon servi à table par les dames dij palais; on le voit jouer aux échecs avec sa femm^ et s'amuser avec ses petits enfants, comme Henri dI avec les siens. Ces scènes de la vie Intime reposeni l'œil des grandes compositions militaires, dont la rë pétition finit par fatiguer Tattention et par tombei dans la monotonie. Je dirai en terminant qu*o^ avait gravé en caractères hiéroglyphiques sur la mu^ raille extérieure du palais , du côté du sud , un c^ lendrier complet, où les fêtes des difiérents dien^ sont indiquées jour par jour, comme les fêtes dd saints le sont dans le calendrier catholique.
Pour en finir avec Médinet-Abou, je veux men tionner un petit temple lagide , dont les restes s*è lèvent au milieu des longues herbes et des brous sailles. Dédié par Ptolémée-Évergète II et sa sœoi Gléopatre à Thoth Ho-en-Hib, c'est-&-du^, à téti dlbis, FHermès protecteur des lettres, inventeui de l'écriture, des sciences, des arts, et par censé' quent l'organisateur de la société humaine , il esl le seul encore subsistant dans toute l'Egypte, qui eût été consacré à ce grand dieu de l'intelligence. La déesse Nohémouo, coiffée d'un vautour, symbole de la maternité, avait une chapelle dans ce temple. Malheureusement les artistes employés à sa coo-
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slruction se sont bien mal inspirés de leur divin patron, car rêdiflce accuse dans toutes ses parties une profonde décadence ; nouvelle preuve que les Grecs ont corrompu en %ypte Tart pharaonique, bien loin de l'avoir perfectionné. La déca-* dence est plus sensible encore dans un petit temple dlsis situé àu pied de la chaîne libyque, et dont les vestiges sont tout à fait barbares. G^était, il est vrai, nne œuvre des Romains, et Ton y lit encore les noms de Domiticn, de Vespasien, d'Adrien, d'Othon même, cet empereur endetté qui, au dire de Suétone, avouait n'avoir aspiré violemment à l'empire que pour échapper aux poursuites de ses créanciers. Le palais de Kourna, situé lui aussi sur la rive gauche, est, quoique de petite dimension, un des monuments de Thëbes les plus connus et les plus justement admirés des voyageurs. Ouvrage de la dix-huitième dynastie, et construit de matériaux superbes, il est digne par son architecture et son ornementation de cette glorieuse époque de l'art égyptien. Un magnifique portique, long de cent cinquante pieds, haut de trente, et soutenu par dix colonnes, donne entrée dans une salle hypostyle de quarante-huit pieds de longueur sur trente-trois de hauteur, et soutenue elle-même par six colonnes , encore intactes; ces colonnes sont composées, ainsi que celles du portique, de faisceaux de lotus tronqués au faite pour recevoir le dé du chapiteau. .
Il est impossible d*imaginer rien de plus svdie et de plus gracieux. C'est là, sans aucun doute, le type primitif de la cannelure adoptée par les Grecs. Cette imitation du lotus, conune ailleurs celle du palmier, prouve sans réplique que le type primordial de la colonne doit être cherché dans le r^ végétal : Thonune ne crée rien, il ne fait qu'imiler la nature. Cette salle, destinée aux panégyries, ëtail de celles qu'on appelait numoskh^ littéralement, Ue& de la moisson, et par extension, lieu où l'on mesure les grains, nom que les Égyptiens donnaient aux plus grandes salles de leurs édifices. Qui ne reconnaîtrait, dans cette dénomination rurale appliquée à des objets d'un ordre si différent, un peuple essentiellement agricole?
Aussi bien l'édifice de Rouma, moitié palais, moitié temple, a-t-il un caractère tout à fût champêtre ; je veux dire qu'on n'y voit ni apothéoses m^ lilaires, ni sièges, ni batailles, mais seulement des scènes de la vie des champs : les divinités qui président au Nil dans ses divers états, et ceUes qui ss partagent la protection de l'Egypte à chacun de mois de l'amiée, présentent àRhamsës le Grandie: produits de la terre et des eaux aux différeoie saisons, et lui expliquent dans des légendes coms pondantes l'usage qu'il en doit foire. Quoique nos retrouvions ici le grand nom de Sésostris, l'Ëp^ vier d'or, conune il s'appelle lui-même, il n*est c^
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pendant pas l'auteur de ce palais rustique, il n'en fut que le restaurateur; la fondation en remonte à son père Menephta, dont il portait le nom, Menephteum, chez les anciens Thébains. D*épais massifs de verdure, quelques bouquets de dattiers répandus alentour, ne contribuent pas peu à la beauté du coup d'œil. Le pauvre village de Kourna, enté sur toutes ces magnificences, est un noiivel et triste exemple de la chute, du néant des empires, et de la décadence des nations.
La chaîne libyque bornait Thèbes à l'ouest ; c'est donc là qu'il en faut chercher les sépultures, car tout était symbolique et raisonné chez les anciens Égyptiens, peuple penseur entre tous les peuples. Comparant la vie humaine au soleil qui se couche à l'occident après avoir fourni sa carrière, c'est à l'occident qu'ils devaient, par analogie, placer les tombeaux où l'homme se couche après avoir fourni la sienne. Les vallées solitaires des monts libyques, notamment celle d'El-Assasif, portent en effet les traces d'antiques cimetières : toutes les classes de la population y étaient enterrées , depuis le menu peuple , dont on voit encore les tombes modestes , jusqu'aux grands personnages, y compris les rois. Séparés pendant leur vie , ils se réunissaient après la mort, et dorment du dernier sommeil à l'abri des mêmes rochers.
Derrière le Rhamseïon, et à lin mille environ dans 284 »
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la montagne, se trouvent les tombeaux des reines, dont douze encore sont parfaitement reconnaissables, et dont les peintures, les inscriptions, ne laissent aucun doute sur leur destination véritable. Diodore, qui en parle, donne à ces royales mortes le nom malsonnant de concubines de Jupiter. Leurs légendes hiéroglyphiques, plus polies et plus conformes à Thistoire, les nomment épouses d'Ammon, titre que portaient toutes les reines d'Ê-
gypte.
Plus au nord, et pas très-loin de Kouma, est la fameuse vallée de Biban-el-Molouk, dont le nom, dérivé de l'arabe, signifieraitPortes desRois,mais n*est qu'une traduction altérée de l'ancien mot égyptien BibanrOuroou, Hypogées des Rois ; c'est là, en effet, la nécropole des pharaons de laxviu'etde la xix« dynastie, la grande époque conquérante et monumentale de l'Egypte, la xvnr surtout. Une étroite entrée, fermée autrefois par des portes dont la trace est encore visible, donne accès dans une vallée pierreuse, resserrée entre des montagnes sèches, brûlées, calcmées par le soleil, et qui portent en plusieurs endroits les traces non équivoques d'un feu œcore plus ardent. Une morne solitude, un silence implacable y régnent, et ne sont troublés l'un et l'autre par aucun être vivant : l'oiseau, Tinsecte même, semblent fuir ces funèbre gorges, et l'on n'y découvre, je ne dis pas un arbre,
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un arbuste, mais pas un brin dlierbe; c*est la vallée de la mort dans toute sa nudité, dans tout son effroi.
Tel est le lieu préparé par la nature et choisi par l'homme pour inhumer les plus ^ands princes qui aient régné sur TÉgypte, y compris Sésostris. Leur dernière démettre a été creusée dans le roc vif, et l'imagination s'effraye à la vue d'un travail si prodigieux. On en accomplit aujourd'hui d'aussi grands, on perce aussi les montagnes : mais pour cela on a la poudre, et les anciens^ qui ne l'avaient pas, en étaient réduits au pic et au ciseau ; or, en bonne justice, les résultats doivent être mesurés et jugés d'après les moyens. Ces catacombes se ressemblent toutes; leur élévation est de quinze à vingt pieds ; un immense corridor, bordé de chambres latérales soutenues par des piliers, descend tantôt en pente douce, tantôt par des escaliers taillés dans le massif, à une dernière chambre profondément enfouie dans les entrailles de la terre , et où la momie royale reposait dans un sarcophage .de granit. Les parois, les plafonds, et jusqu'aux piliers, sont couverts de sculptures peintes, et quelquefois de simples fresques d'une étonnante conservation. Exécutées aux flambeaux, ce n'est qu'aux filaoïbeaux qu'on peut les voir. L'entrée est taillée carrément, et petite relativement à l'immensité de l'intérieur ; aussi a-t-elle été facilement obstruée
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par les détritus et les éboulements des rochers. Oq n'en a découvert que seize jusqu'à présent, et cela encore grâce à l'avidité des chercheurs de trésors; mais il en doit exister un beaucoup plus grand nombre, que des fouilles régulières livreraieot ti livreront sans doute un jour aux études et à l'admiration d'une génération plus favorisée.
Isolés les uns des autres, ces tombeaux n'ont entre eux aucune communication, et aucun ordre, aucun plan n'a présidé à l'ensemble de leur construction : chaque prince choisissait le sien où bon lui semblait. G'était.son premier soin en montant sur le trône, et, trappiste couronné, il employait tout son règne à le creuser, à l'embellir ; en sorte qu'on devine, au plus ou moins de perfection de ces demeures sépulcrales, le plus ou moins de temps que régnèrent ceux qui les construisirent. Ainsi donc, un tombeau seulement ébauché ou incomplètement décoré constate un règne très-court; tandis que celui de Rhamsës Y, par exemple , ]*an des plus vastes, des plus somptueux , le plus orné de tous , atteste au contraire un très-long règne. Singulier peuple, peuple souverainement religieux, qui vivait en vue de la mort et l'avait toujours présente , même au faite du pouvoir !
Celui de tous ces monuments funéraires qu'on étudierait avec le plus d'intérêt, j'allais presque dire de vénération, est précisément le plus dégradé :
je veux parler du mausolée de Sésostris, le troisième à droite en entrant dans la vallée. Les éboulements Font rendu inaccessible et comblé presque enlièrement. Le rocher, en s'écaillant, en a fait tomber les peintures, et, loin de le préserver des profanations, le grand nom de celui qui l'habita n*a fait que les rendre plus barbares. Beaucoup d'autres ont également soufifert, et très-peu sont terminés, la mort sans doute ayant surpris le prince avant l'achèvement de son habitation dernière. De tous ces tombeaux destinés à des- hommes, un seul l'était à une femme, la reine Tahoser, qui régna en son propre et privé nom, et dont Tépoux, Henephta-Siphtha, placé en sous-ordre, n'était que le mari de la reine, absolument comme dans les Ëtats de FEurope moderne où la loi salique n'est pas en vigueur. Il est à remarquer que le roi Rhamerri s'était approprié le tombeau de cette princesse pour se dispenser sans doute de s'en faire creuser un, et qu'il avait scellé son usurpa- Lion en substituant son image à celle de la royale défunte dépossédée par lui.
A très-peu de variantes près, la décoration de ces hypogées pharaoniques est la même dans toutes, et il n'en pouvait être autrement dans un pays où les symboles avaient toute la rigueur d'un système immuable. Le roi mort est toujours représenté sous la figure du soleil, pour signifier que,
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soleil lui-même de l'Egypte, il devait en être Tilluminatem*, le vivificateury titres qu'ils prennent tous dans leurs légendes. Vient ensuite son jugement d'outre-tombe, prononcé par Osiris, le grand juge des âmes, jugement tout négatif, car chacun des génies chargés de faire leur rapport sur la yic du feu roi répond par cette formule : « Non, il n*a pas été gourmand.— Non, il n'a pas été luxurieux. — Non, il n'a pas été colère. » Et ainsi de suite jusqu'à l'entière apuration de ses comptes terrestres. On martelait sur les monuments et jusque dans leurs propres tombeaux le nom des rois dont la mémoire avait été condamnée, et l'on effaçait partout leurs images.
On peut faire ici un cours complet de mythologie égyptienne en ce qui touche l'immortalité de l'âme, l'économie future, les peines et les récompenses. On y trouve sculptés dans le roc le sixième chant de l'Enéide, et même l'Enfer du Dante : les bienheureux se promènent dans la compagnie des dieux, à l'ombre de jardins délicieux chai^gés de fruits célestes, comme dans l'Elysée de Virgile, et les réprouvés subissent toutes sortes de tortures, et sont même plongés dans des chaudières bouillantes, comme dans la cité dolente du sombre Alighieri, avec accompagnement de dragons et de serpents aux yeux flamboyants. Les uns sont représentés sous la forme de divers animaux à tète
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humaine; les autres ont la tète coupée et n'en marchent pas moins à la file, .effroyable procession de décapités ; d'autres encore , et ce sont les plus hideux, traînent après eux leur cœur tout sanglant : c'est une variété de supplices dont le Defterdar luîmènne, le bourreau de la Nubie, eût été jaloux. Hélas ! en fait d'inventions , même d'inventions infernales, l'humanité est bien pauvre : sous des noms différents , c'est toujours la même chose de< puis quatre mille ans. Il n'est pas jusqu'aux péchés capitaux qui ne soient représentés ici : la Paresse, sous la forme d'une tortue; la Luxure, sous la forme d'un bouc; la Gourmandise, sous celle d'une truie, et ainsi des autres, sans doute; mais, comme le tableau est tronqué , on ne peut savoir si les Égyptiens en admettaient sept comme les chrétiens, ou huit comme les Hindous , qui ont fait un péché de la Mélancolie. Disons, pour clore le chapitre des rapprochements , que l'usage de tirer les barques à la corde est immémorial sur le Nil , car on volt ici les génies tirer de cette manière la bari ou barque du Soleil. Ajoutons que la coiffure de beaucoup de femmes rappelle celle des Nubiennes d'aujourd'hui, et que les soldats de Sésostris avaient les cheveux tressés en nattes, comme les portent encore les Barabrah.
Le plafond est ordinairement couvert d'allégories astronomiques où le ciel est' représenté par
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une femme dont le corps est semé d'étoiles. H s'y trouve même des tables astrologiques où Tinfluence des constellations est expliquée dans des légendes correspondantes : ainsi, par exemple, Orion influe sur Foreille gauche, la Flèche sur Tœil droit, Sirius sur le cœur, le Pied de la Truie sur le bras gauche, etc. Les astrologues du moyen âge avaient donc des maîtres qui n'étalent ni plus ni moins fous qu'eux. D'autres tableaux d'un caractère tout scientiflique contiennent , sous des formes emblématiques, la cosmogonie des anciens Égyptiens et les principes de physique générale professés par eux. Il en est de même de leurs connaissances ethnographiques et géographiques, résumées symboliquement dans des bas-relieCs spéciaux, et commentées par des légendes hiéroglyphiques. On y voit représentées par deux figures très-distinctes , de couleurs et de costumes différents, les quatre parties du monde, je dis quatre et non pas trois, parce que les Égyptiens et bien d'autres peuples après eux se considéraient modestement comme*en formant une à eux seuls, et la première, bien entendu ; aussi ne manquent-ils pas de se donner, dans le tableau où ils sont figurés , le nom de Rét-En- Ne-Râmey c'est-à-dire, la Race des Hommes, ou les hommes par excellence. Après l'Egypte viennent l'Afrique et l'Asie; puis en dernière ligne, l'Europe représentée par des hommes blancs avec les yeux
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bleus, les cheveux blonds ou roux, couyerts de peaux brutes et le corps tatoué, en un mot, de Térilables sauvages. SI, depuis, ces sauvages en ont quelque peu rappelé, au temps des Pharaons ils ne faisaient pas plus de figure dans le monde que n'en font aujourd'hui les naturels de Taîti.
Avant de quitter ces funèbres demeures , il faut signaler encore dans l'une des plus vastes et des plus ornées, celle de Rhamsès-Méiamoun , huit petites salles latérales dont les sculptures offrent un intérêt tout différent : on voit dans l'une les travaux de la cuisine ; dans l'autre les meubles usuels les plus somptueux; la troisième est un arsenal complet où l'on peut se faire une idée exacte de toutes les armes et de tous les insignes militaires des vieilles légions de Sésostris; les canges royales y sont également reproduites avec leurs décorations. Les monuments de l'Egypte ont cela de précieux que non-seulement ils éclairent l'histoire nationale, ce qu'on ne saurait dire des nôtres, mais qu'ils font même connaître les usages , les objets les plus familiers, jusqu'aux ustensiles de cuisine, comme ici. Je me figure que ce Héiamoun aimait la table, le confort, et que les assesseurs du grand juge de l'Amenti n'auront pas sans peine lavé sa mémoire du péché de sybaritisme et de gourmandise.
Cette nécropole parait avoir été abandonnée long-
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temps même avant la dynastie des Ptolémées : on allait dès lors la visiter comme im objet de curiosité, absolument comme de nos jours. On y lit encore le nom des cent générations de curieux qui se sont succédé dans ce Saint - Denis des Pharaons : les plus anciens Égyptiens ont écrit le leur en hiératique ; les plus modernes en démotique ; après eux viennent des Grecs; puis des Romains de la République, qui se décorent fièrement du titre de Cwes fomam;, puis des voyageurs de l'Empire et du Bas- Empire , ces derniers reconnaissables aux superlatifs qui accompagnent leui:^ noms ; puis des Coptes, ou premiers chrétiens qui font suivre le leur de trèslongues prières ; puis enfin des Européens de tous pays, Italiens, Français, Anglais, Allemands; à quoi il faut ajouter les Américains, ces derniers-nés' de la civilisation qui , chaque année plus nombreux, font le voyage des cataractes.
J'ai oublié de dire qu'un lac aujourd'hui desséché conduisait la momie royale au seuil de la funèbre vallée. Un lac semblable se trouve à l'entrée des tombeaux de Memphls, et porte encore le nom de Birket-el-Karoun, Lac de Garon.
Une des tombes que nous venons de visiter, celle de Rhamsès III, fut explorée pour la première fois par Bruce, à son retour d'Abyssinie. Une autre, celle d'Osirel, a été récemment dépouillée par Lipsius, qui en a mutilé les bas^reliefs, cassant un bras
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à celoi-cî» une tète à celui-là, pour les emporter à Berlin. Les Perses de Cambyse n*avaient pas fait pis en Yiolant les sarcophages des rois, qui tous ont été arrachés du dernier asile qu'ils s'étaient creusé dans le cœur des montagnes. Les chauTes-souris y ont remplacé leurs m&nes. Efifarouchées par l'édat des flambeaux y elles y Tiennent brûler leurs ailes en jetant des cris aigus, et ne contribuent pas à rendre agréable le séjour de ces sombres catacombes. L'air d'ailleurs y est si étouffé, si chaud, qu*on y respire difficilement, et qu'on est forcé, sous peine d^asphyxie, de venir respirer de temps en temps l'airextérieur. Mon guide poussait des gémissements lamentables, afin sans doute de donner plus de prix à son service. J'avais apporté une provision de pastèques qui me fut très-utile, et encore plus à lui, sans parler du domestique nègre et des &niers qui m'accompagnaient , car c'est à ftne que je fis toutes mes excursions. J'avais trouvé à Louqsor un Suisse du Tessin, le signor Battista, qui m'avait prêté le sien , une excellente bête dont la selle était recouverte d'un drap bien à franges d'or. Les autres » c'est-à-<lire le guide et le nègre , s'en étaient pourvus à Kourna.
De retour dans ce village, après mon expédition de Biban-el-Molouk , j'y fis une longue station à l'ombre d'un petit bois doublement précieux après une journée brûlante. Quoique misérable et for-
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mé de cabanes en terre , sans fenêtres et sans toit, ce Yillage, situé près du Nil et abrité par la chaîne libyque, a un aspect frais et champêtre , grâce aux acacias, aux dattiers qui l'ombragent. Des chanaps de pois, d'orge et de froment, s'étendent alentoar. Des troupeaux de chèvres et de brebis broutaient paisiblement à mes côtés, et une partie de la population, hommes et femmes, les femmes surtout , mais voilées, eurent bientôt fait cercle autour de moi. L'un m'apportait de l'eau Cratche, l'autre du lait; celui-ci des galettes de froment, celui-là des dattes; tout ce qu'il fallait, en un mot, pour un festin patriarcal. Gomme ce n'était point la saison des touristes» qui ne viennent jamais qu'en hiver, je fus préservé des marchands d'antiquités , qui sont un des fléaux du lieu, et qui, grftces à Dieu, n'étaient pas encore à leur poste. Je cherchai en vain des yeux le Gheik-el- Beled pour lui demander des nouvelles de son père, vieillard de 150 ans, et savoir si ses sourcils blancs lui tombaient toujours au milieu des joues, comme le prétend une tradition locale de 1799.
Je repassai le Nil au soleil couchant, et trouvai sur le bord opposé le signor Battista, qui m'attendait pour me conduire chez lui. Sa maison, située à l'extrémité méridionale du palais d*Aménopbis et attenante au palais même, jouissait d'une vue magnifique sur le fleuve, sur la rive occidentale et sur la chaîne libyque alors noyée dans les vapeurs du
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soir. Nous soupâmes gaiement ensemble, parlant de la Suisse qu'il avait quittée depuis longtemps pour venir faire en Egypte le commerce des grains et où il comptait bien retourner en quittant les affaires. Comme je regagnais ma cange pour y passer la nuit , je vis errer près de moi dans les ténèbres des ombres muettes et voilées qui passaient et repassaient à travers les colonnes. Étaientœ les spectres des Pharaons qui revenaient la nuit ians leur palais en ruine ? C'étaient des exilées du iûre qui cherchaient fortune.
Mon intention , en passant sur la rive occidentale iu Nil, n'avait point été d'y demeurer si longtemps; nais j'ai été entraîné malgré moi par la grandeur des Donuments et par la puissance des souvenirs. Je ^•ains fort que le lecteur n'y ait pas trouvé le Dème intérêt, et je ne suis pas sans inquiétude sur e séjour par trop prolongé que je viens de lui faire aire dans la Thèbes de la rive gauche. Je regreterai d'autant plus d'avoir épuisé sa patience, que e n'en ai pas fini avec la capitale de Sésostris (en i-t- on jamais fini avec de telles merveilles?), et que arivedroite, sans compter Louqsor,n' est pas moins iche en monuments. Un seul mot les résume tous : i'est là que se trouve Rarnak; ELarnak, gigantesque tmas de palais e^ de temples des plus belles époques le la monarchie pharaonique, c'est-à-dire de la :nn* à la un* dynastie; Kamak, dont les bas-
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reliefs surpassent ceux même d'Ibsamboul; Kamak enfin» conception prodigieuse, la plus grande, la plus complète que l'aii humain ait jamais réalisée. La merveille de Kamak, de Thèbes, de ïtgypte entière, est le colossal édifice moitié palais, moitié temple, élevé par Osirel, le père de Sésostris qui, lui aussi, y a mis la main. La salle des panégyries n'a pas moins, à elle seule, de cent quarante colonnes alignées sur sept rangs. De telles proportions dépassent tout ce que Tarchitecture ancienne a laissé de plus vaste, de plus imposant. Rien ne peut rendre l'effet écrasant de cette forêt de pierre. Chaque arbre, je veux dire chaque colonne, a soixante - cinq pieds de hauteur sur douze de diamètre, et les chapiteaux sont de la meilleure époque. L'une d'elles, à demi-renversée et penchée sur sa voisine, représente en petit, résume pour ainsi dire la destruction du monument, et forme une arcade aiguë sous laquelle on ne saurait passer sans émotion. Les tours du palais, quelquesunes du moins, sont debout,' et un escalier presque intact permet d'en atteindre le sommet. On voit encore les trous pratiqués dans les murs pour plan* ter les étendards aux jours où la vie régnait dans ces lieux. On arrive au temple par une majestueuse avenue bordée de sphinx en granit noir et préc^ée d'un magnifique pylône sculpté du haut en bas. Des statues en granit noir comme les aphiox» et des
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>béli8qaes en granit rose, dont Ton atait quatre* ingt-dix pieds, se dressaient du côté opposé ; mais ils >nt été renversés, brisés par la main des hommes, tt leurs débris gisent maintenant dans la poussière. Cet immense édifice est orné dans toutes ses [>arUes de bas-reUefs d'un admirable travail ; et telle ^tait la conscience de ces puissants artistes, que les sculptures placées à quatre-vingts pieds du sol ne K)nt ni moins soignées ni moins parfaites que celles ïuî se trouvent à la hauteur de FœH. Ces bas-relîeft représentent les victoires et conquêtes du fondateur, sa rentrée triomphale dans sa capitale en fête, ses offrandes aux dieux paternels. Ils rappellent à beaucoup d'égards les grandes compositions murales de Medinet-Abou , et dans plusieurs des paysages forment le fond du tableau : on y voit des rochers, des montagnes, des forêts de cèdres, des ponts jetés sur des rivières, et, parmi ces dernières, le Nil est indiqué par des crocodiles. Un de ces tableaux, postérieur de quatre ou cinq siècles aux précédents, est le commentaire en action d'un chapitre du Livre des Rois^ : c'est la conquête de Jérusalem par Sésonchis, leSciscak delà Bible, qui monta en Israël l'an 1000 avant Jésus-Christ, sous le règne de Aoboam, fils de Salomon, et dépouilla de ses trésors la maison de rÉternel. Le nom du royatmie