‹ 500 lieues sur le NilChapitre 7 sur 25 · OUT, SS · texte numérisé non relu

OUT, SS

quettes sont sculptées du haut en bas, ainsi que les colonnes, j'ai été frappé d'une aigle à deux têtes portant le globe entre ses serrés. GeUe image hé* raldique, qui sent son moyen âge, remonte*t*el]e à rancienne Egypte, ou n'aurait-elle été ajoutée que postérieurement? C'est ce que je n'ai point suffisamment ^ériâé.

Maintenant je retiens à Kenné. '

La ville est située à quelque distance du Nil, qui y entre par un canal au temps des grandes eaui. J'y débarquai au milieu d'un camp de Mogrébins, ou Barbaresques qui allaient à la Mekke pour le pèle* rinage. Des bateaux à vapeur les amènent à Alexan* drie. Us remontent ensuite le Nil jusqu'ici et, ga« gnant Kosseîr par le désert, ils s'y embarquent pour Djeddah. Sachant que le médecin en chef de la province était français, je me fis conduire directement chez lui. C'était un Français en effet, mais quel Français! Comparé à lui, l'Harpagon de Molière est renfant prodigue, et l'on cita de son avarice des traits incroyables. Son pantalon était formé d'une douzaine de morceaux de toile à voiles qu'on lui avait donnés ou qu'il avait ramassés n'importe où. Une vieille négresse en guenilles, qu'il nourrissait à peine et ne payait pas du tout, composait tout son domestique. Il me reçut dans une cuisine basse et malpropre où il ne me fit pas même asseoir. « Vous ne prenez pas de café, n'est-Kse pas !» me

dit-il aussitôt pour se dispenser de m'en ofifnr; et sur ma réponse négative , il ajouta avec une yive satisfaction : « C'est bien, monsieur, c'est très-bien. »

Pourtant il poussa la générosité jusqu'à m'apporler lui-même un verre d'eau. Après quoi U me répéta à plusieurs reprises, en me poussant vers la porte, qu'il ne pouvait m'étre d'aucune utilité, mais que le pharmacien en chef me donnerait tous les renseignements et me rendrait tous les services dont je pourrais avoir besoin. Là-dessus il me ferma la • porte sur les talons, et oncques depuis je ne l'ai revu. Il se tint caché pendant tout mon séjour» de peur que le hasard ne me le fit rencontrer, ce dont je n'avais pas plus envie que lui. Peu de temps après, il intenta un procès au gouvernement égyptien, sous prétexte qu'on lui avait volé chez lui 5000 talaris (25000 francs) et que le gouvernement était responsable. J'ignore le résultat de sa réclamation; mais on disait tout haut au Caire, où il était venu l'ffppuyet en personne, que nul mieux que lui ne connaissait le voleur, si tant est qu'il y eût un voleur.

Mis de cette manière à la porte par notre hospitalier concitoyen, je me rabattis donc sur le pharmacien en chef, un jeune Italien qui avait alors en visite plusieurs compatriotes et dont je reçus, ainsi que d'eux, toutes sortes de politesses. La femme d'un patron du Nil, jeune et jolie Arabe peu fidèle et peu cruelle, quoique toujours voilée en bonne

musulmane -y faisait de furtives mais fréquentes apparitions dans cet intérieur européen , où j*eus l'occasion de faire connaissance avec elle à visage dé* couveri. Je demeurai là quelque temps ; voici pourquoi. La vie en commun n*avait jamais été agréable avec mon compagnon de voyage, mais elle était de* venue tout à fait désagréable depuis que bous étions resserrés tête à tête dans l'étroit espace d'une cange. Toutefois, l'ayant supportée si longtemps, j'aurais patienté jusqu'au Caire, où nous devions arriver dans une quinzaine de jours. C'est l'Anglais qui parla le premier de séparation, et, en prenant l'initiative à cet égard, il avait une vue secrète que je ne devinai point d'abord, mais que je compris peu de temps après. Paccueillis son ouverture avec empressement : il fut donc résolu que je garderais la cange du reïs Omar, et qu'il en prendrait une autre pour continuer son voyage. On fit deux paris du peu de • provisions qui restaient; mais la batterie de cuisine et le service de table étant sa propriété, au terme de nos conventions, je n'en avais que l'usufruit et j'en payais l'entretien. En nous séparant, il emportait natureUement son ménage, et force était de m'en procurer un. Ces soins matériels exigèrent plusieurs jours, car rien ne se fait vite en Orient, et ils échurent à Gasparo, que je gardai avec moi; j'y joignis un Barbarin intelligent et lettré, nommé Mohammed , et qui me fut très-utile. J'avais de plus

dans les huit rameurs autant de domestîeiues prêts à

tout faire pour quelques paras.

Sur ces entrefaites, mon dromadaire était arriTé d*A88ouan. Je Texpëdiai immédiatement au Caire sous la conduite d*un Bédouin qui , trois semaines après, me le consigna en parfaite santé. Ainsi, in« dépendamment du trajet de Khartoum à fierl)€ri ranimai avait foit sans moi, de Korosko au Caire, 350 lieues; tel est en Egypte le bas prix des choses et des hommes, qu*en payant bien les uns et les autres, j'en fus quitte pour quelques talaris, etlcToyage complet avait duré deux mois.

Pendant qu'on installait ma cange, je n*avais autre chose à faire qu'à muser et à courir la ville. On lui donne vhigt-cinq mille âmes ; ôtez-en quelques milliers, et vous approcherez de la vérité. Elle fait par Kosseïr un assez grand commerce avec FArabie ; aussi, y règne-t-il un certain mouvement, du moins dans les quartiers mercantiles : le bazar est populeux, bien fourni, et les rues adjacentes trèsfréqu entées. Les jardins (il y en a beaucoup] sont ombragés d'innombrables et d'admirables dattiers. Un quartier spécial est affecté aux exilées du Caire, qui y sont en fort grand nombre et aflîchent impunément leur indusU-ie; elles en ont certes bien le droit, puisqu'elles payent patente. En lesbauiw^sant de la capitale, Abbas, à ce qu'il parait, s'inqui^ tait peu de corrompre les provinces. Voilà bien l^i^"

conséquence et l'imprévoyance des Turcs : ils ne se préoccupent, comme les enfants, que de ce qui frappe directement leurs yeux; ce qui se passe loin d'eux n^eziste pas pour eux. Kenné cependant a une autre industrie} celle des cruches. La terre du pays surpasse toutes les autres pour cette fabrication, et les habitants la travaillent fort bien. Leurs procédés sont absolument les mêmes qu'on voit représentés dans les anciens hypogées. C'est d'ici que se répan* dent dans toute l'Egypte, et même plus loin, ces gou« lehs minces comme du papier, et qui conservent Teau si admirablement fraîche. Je profitai de l'occasion pour en faire provision, et, gr&ce à cette emplette, je bus l'eau du Nil en sybarite jusqu'à la fin du voyage, nonobstant une température moyenne de- 40 degrés.

Mes préparatifs terminés, je partis — c'était le 30 juin — et, grAce à Dieu, je partis sans compagnon. Plus de gène, plus de contrainte ; plus de froid visage; plus de silence à deux, le pire de tous les silences. Divine solitude, je te retrouvais enfin avec ton hidé« pendance, ta douceur, ta sérénité! J'étais seul, j'élais libre, j'étais roi sur ma cange. Jusqu'alors elle avait toujours été bruyante, turbulente : le désordre y régnait souvent; nos gens brusquaient l'équipage et se querellaient entre eux. Rien de semblable désormais : l'ordre et le calme y renaissaient comme par enchantement* Gasparo» le plus doux des hom*

mes , n*élevait jamais la voix et vivait en paix avec tout le monde. Le Barbarin Mohammed péchait à la ligne quand il ne dormait pas , et son plus grand bonheur était d'enrichir mon dîner du rare poisson qu*il prenait. Les rameurs, que personne ne gourmandait plus, n'en avaient que plus de cœur à l'ouvrage, et ne songeaient qu'à m'ëtre agréables. Le rels lui-même me témoignait, à tout propos comme hors de propos, sa satisfaction d'avoir continue le voyage avec moi plutôt qu'avec l'autre, et je n'ai pas eu, pendant les vingt jours qu'a duré cette vie tranquille, un seul reproche à lui adresser non plus qu'à l'équipage.

Us eurent pourtant beaucoup de mal : car le vent fut constanmient contraire, et l'on ne pouvait aller qu'à la rame ou à la corde. Mais je soutenais leur courage et ranimais leurs forces en leur faisant de temps en temps cadeau soit d'un mouton, qu'ils se partageaient consciencieusement, soit d'une bouteille d'araki qu'ils buvaient avec non moins de conscience, tout musidmans qu'ils étaient. Ils avaient pour s'encourager unmot qu'ils répétaient sans cesse : Aybisa! Aybisa! dont, bien entendu, je ne garantis pas l'orthographe ; je l'écris comme je l'entendais prononcer. Ai-je besoin d'ajouter qu'ils ramaient en chantant, tiraient la corde en chantant, faisaient tout en chantant? Le reîs donnait le ton et battait la mesure dans ses mains. Cette habitude est

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