LIV. II, CHAP. XVII
I 278. — De quelques expressions figurées.
Il est des expressions figurées, qui sont devenues si familières dans le commun usage de la langue, qu’elles tiennent lieu en mille occasions de termes propres, en sorte qu’on doit les prendre dans leur sens figuré, sans faire attention à leur signification originaire, propre, et directe : le sujetdu discours indique suffisamment le sens qu’on doit leur donner. Ourdir une trame, porter le fer et le feu dans un pays, sont des expressions de cette sorte. Il n’est presque aucune occasion où il ne fût absurde de les prendre dans leur sens littéral et direct.
g 279. — Des expressions équivoques.
Il n’est peut-être aucune langue qui n’ait aussi des mots qui signifient deux ou plusieurs choses différentes, et des phrases susceptibles de plus d’un sens. De là naît l’équivoque dans le discours. Les contractants doivent l’éviter soigneusement. L’employer à dessein, pour éluder ensuite ses engagements, c’est une véritable perfidie, puisque la foi des traités oblige les parties contractantes à exprimer nettement leur intention (g 271). Que si l’équivoque s’est glissée dans on acte, c’est à l’interprétation de faire disparaître l’incertitude qu’elle produit.
§ 280. — Règle pour ces deux cas.
Voici la règle qui doit diriger l’interprétation dans ces cas, de même que dans le précédent ; On doit toujours donner aux expressions le sens le plus convenable au sujet, ou à la matière dont il s’agit. Car on cherche par une droite interprétation à découvrir la pensée de ceux qui parlent, des contractants dans un traité. Or, on doit présumer que celui qui emploie un mot susceptible de plusieurs significations, l’a pris dans celle qui convient au sujet. A mesure qu’il s’occupe de la matière dont il s’agit, les termes propres à exprimer sa pensée se présentent à lui; ce mot équivoque
n’a donc pu s’offrir que dans le sens par lequel il est propre à rendre la pensée de celui qui s’en sert, c’est-à-dire dans le sens qui convient au sujet. Il serait inutile d’opposer que l’on a recours quelquefois à des expressions équivoques, dans la vue de donner à entendre toute autre chose que ce que l’on a véritablement dans l’esprit, et qu’alors le sens qui convient au sujet, n’est pas celui qui répond à l’intention de l’homme qui parle. Nous avons déjà fait observer que toutes les fois qu’un homme peut et doit manifester son intention, on prend pour vrai contre lui ce qu’il a suffisamment déclaré (g 26G). Et comme la bonne foi doit régner dans les conventions, on les interprète toujours dans la supposition qu’elle y a régné en effet. Éclaircissons la règle par des exemples. Le mot de jour s’entend du jour naturel, ou du temps que le soleil nous éclaire de sa lumière, et du jour civil, ou d’un espace de vingt-quatre heures. Quand on l’emploie dans une convention, pour désigner un espace de temps, le sujet même indique manifestement que l’on veut parler du jour civil, ou d’un terme de vingt-quatre heures. C’était donc une misérable chicane, ou plutôt une perfidie insigne de Cléomène, lorsque ayant fait une trêve de quelques jours avec ceux d’Argos, et les trouvant endormis la troisième nuit sur la foi du traité, il en tua une partie et fit les autres prisonniers, alléguant que les nuits n’étaient point comprises dans la trêve (*). Le motdc/er peut s’entendre ou du métal môme, ou de certains instruments faits de ce métal. Dans une convention portant que les ennemis poseront le fer, ce dernier mot désigne évidemment les armes ■ ainsi Périclès, dans l’exemple que nous avons rapporté-ci dessus (| 233), donna à ces paroles une interprétation frauduleuse, puisqu’elle était contraire à ce que la nature du sujet indiquait manifestement. Q. Fabius Labeo, dont nous avons parlé au même paragraphe, ne fut
(•) Voyez PüFFE.XDORFF, liv. V, chap. xii, g vu.