LIV. 111, CHAI
des Nations sont d’une toute autre importance que ceux des particuliers; le souverain ne peut y veiller mollement, ou sacrifier ses défiances par grandeur d’âme et par générosité. 11 y va de tout pour une Nation qui a un voisin également puissant et ambitieux. Puisque les hommes sont réduits à se gouverner le plus souvent sur les probabilités, ces probabilités méritent leur attention à proportion de l’importance du sujet; et pour me servir d’une expression de géométrie, on est fondé à aller an devant d’un danger, en raison composée du degré d’apparence et de la grandeur du mal dont on est menacé S’il est question d’un mal supportable, d’uiie perte légère, il ne faut rien précipiter; il n’y a pas un grand péril à attendre, pour s’en garder, la certitude qu’on en est menacé. Mais s’agit-il du salut de l’État, la prévoyance ne peut s’étendre trop loin. Attendrat-on, pour détourner sa ruine, qu’elle soit devenue inévitable? Si l’on en croit si aisément les apparences, c’est la faute de ce voisin , qui a laissé échapper divers indices de son ambition. Que Charles II, roi d’Espagne, au lieu d’appeler à sa succession le duc d’Anjou, eût nommé pour son héritier Louis XIV lui-même: souffrir tranquillement l’union de la monarchie d’Espagne à celle de France, c’eût été, suivant toutes les régies de la prévoyatice humaine, livrer l’Europe entière à la servitude, ou la mettre au moins dans l’état le plus critique. Mais quoi! si deux Nations indépendantes jugent à proplros de s’unir pour ne former désormais qu’un même empire, ne sont-elles pas en droit de le faire? Qui sera fondé à s’y opposer? Je réponds qu’elles sont en droit de s’unir, pourvu que ce ne soit point dans des vues préjudiciables aux autres. Or, si chacune des deux Nations est en état de se gouverner et de se souteuir par elle-même, de se garantir d’insulte et d’oppression, on présume avec raison qu’elles ne s’unissent en un même État que dans la vue de dominer sur leurs voisins. Et dans les occasions où il est impossible ou trop dangereux d’attendre II. 2a
noe entière certitude, on peut justement agir sur une présomption raisonnable. Si un inconnu me couche en joue au milieu d’un bois, je ne suis pas encore certain qu’il veuille me tuer ; lui laisserai-je le temps de tirer, pour m’assurer de son dessein ? Esl-il un casuiste raisonnable qui me refuse le droit de le prévenir? Mais la présomption devient presque équivalente à une certitude, si le prince, qui va s’élever à une puissance énorme, a déjà donné des preuves de hauteur et d’une ambition sans bornes. Dans la supposition que nous venons de faire, qui eût osé conseiller aux puissances de l’Europe de laisser prendre à Louis XIV un accroissement de forces si redoutable ? Trop certaines de l’usage qu’il en aurait fait, elles s'y seraient opposées de concert, et leur sûreté les y autorisait. Dire qu’elles devaient lui laisser le temps d’affermir sa domination sur l’Espagne, de consolider l’uniou des deux monarchies, et, dans la crainte de lui faire injure, attendre tranquillement qu’il les accablât, ne serait-ce pas interdire aux hommes le droit de se gouverner suivant les règles de la prudence, de suivre la probabilité, et leur ôter la liberté de pourvoir à leur salut tant qu’ils n’auront pas une démonstration mathématique qu’il est en danger? On prêcherait vainement une pareille doctrine. Les principaux souverains de l’Europe, que le ministère de Louvois avait acoutumés à redouter les forces et les vues de Louis XIV, portèrent la défiance jusqu’à ne pas vouloir souffrir qu’un prince de la maison de France s’assît sur le trône d’Espagne, quoiqu’il y fût appelé par la Nation, qui approuvait le testament de son dernier roi. Il y monta malgré les efforts de ceux qui craignaient tant son élévation, et les suites ont fait voir que leur politique était trop ombrageuse.
§ 45. — Autre cas plus évident.
Il est plus aisé encore de prouver que, si cette puissance formidable laisse percer des dispositions injustes et ambi-