LIV. III, CHAP. VII
g 106. — Du droit de demeurer neutre.
Quand il s’élève une guerre entre deux Nations, toutes les autres, qui ne sout point liées par des traités, sont libres de demeurer neutres ; et si quelqu’un voulait les contraindre à se joindre h lui, il leur ferait injure, puisqu’il entreprendrait sur leur indépendance dans un point très-essentiel. C’est à elles uniquement de voir si quelque raison les invite à prendre parti; et elles ont deux choses à considérer ; 1® La justice de la cause. Si elle est évidente, on ne peut favoriser l’injustice; il est beau, au contraire, de secourir l’innocence opprimée, lorsqu’on en a le pouvoir. Si la cause est douteuse, les Nations peuvent suspendre leur jugement, et ne point entrer dans une querelle étrangère. 2° Quand elles voient de quel côté est Injustice, il reste encore à examiner s’il est du bien de l’État de se mêler de cette affaire et de s’embarquer dans la guerre.
I 107. — Des traités de neutralité.
Une Nation qui fait la guerre, ou qui se prépare à la faire, prend souvent le parti de proposer un traité de neutralité à celle qui lui est suspecte. Il est prudent de savoir de bonne heure à quoi s’en tenir, et de ne point s’exposer à voir tout à coup un voisin se joindre à l’ennemi dans le plus fort de la guerre. En toute occasion où il est permis de rester neutre, il est permis aussi de s’y engager par un traité.
Quelquefois même cela devient permis par nécessité. Ainsi, quoiqu’il soit du devoir de toutes les Nations de secourir l’innocence opprimée (liv. Il, § 4), si un conquérant injuste, prêt à envahir le bien d’autrui, me présente la neutralité lorsqu’il est en état de m’accabler, que puis-je faire de mieux que l’accepter? J’obéis à la nécessité ; et mon impuissance me décharge d’une obligation naturelle. Cette même impuissance me dégagerait même d’une obligation parfaite, contractée par une alliance. L’ennemi de mon
Lb: DROIT DES GENS.
allié me menace avec des forces très-supérieures ; mon sort est en sa main. Il exige que je renonce à la liberté de fournir aucun secours contre lui. I-a nécessité, le soin de mon salut, me dispensent de mes engagements. C’est ainsi que Louis XIV força Victor-Amédée, duc de Savoie, à quitter le parti des alliés. Mais il faut que la nécessité soit très-pressante. Les lâches seuls, ou les perfides, s’autorisent de la moindre crainte, pour manquer à leurs promesses, ou pour trahir leur devoir. Dans la guerre qui suivit la mort de l’empereur Charles VI, le roi de Pologne électeur de Saxe, et le roi de Sardaigne, tinrent ferme contre le malheur des événements, et ils eurent la gloire de ne point traiter sans leurs alliés.
§ 108. — Nouvelle raison de faire ces traités.
Une autre raison rend des traités de neutralité utiles et même nécessaires. La Nation qui veut assurer sa tranquillité, lorsque le feu de la guerre s’allume dans son voisinage, n’y peut mieux réussir qu’en concluant avec les deux partis des traités , dans lesquels on convient expressément (le ce que chacun pourra faire ou exiger, en vertu de la neutralité. C’est le moye.i de se maintenir en paix, et de prévenir toute difficulté, toute chicane.
g 109. — Fondement des règles sur la neutralité.
Si l’on n’a point de pareils traités, il est a craindre qu’il ne s’élève souvent des disputes sur ce que la neutralité jiermel ou ne permet pas. Cette matière offre bien des questions que les auteurs ont agitées avec chaleur, et qui ont excité entre les Nations des querelles plus dangereuses Cependant le droit de nature et des gens a ses prineipt’s invariables, et 1 eut fournir des règles sur cette matière, comme sur les autres. Il est aussi des choses qui ont passé eu coutume entre les Nations policées, et auxquelles il faut se conformer, si l’on ne veut pas s’attirer le blâme de rompre