LA GUERRE AUX CHATEAUX
Les villes commencent la guerre aux châteaux. — Combat des Florentins contre les comtes de la Campagne —Guerre contre' les châteaux du Milanais. — Brescia, Alexandrie, Ast, Turin. — Vérone, Padoue et chute de Pendice. — Parme, Plaisance, Reggio, Modène.— Luttei, eolères et hypocrisie de Faenza aux prises arec ses chAtelains.— </éBëne.^Sienoe.— HéroTijue avidité des Génois. — Précautions des Terracinois contre leurs comtes. — Chagrin et jubilation des citoyens de Bénévent à propos du château de Ilao. — Indications obscures sur les luttes de Ferme et de Yicence. — La guerre aux châteaux se présente comme la conclusion de la guerre contre le royaume. — Sa daie.— Sa forme dans les Deux-Siciles soua Guillaume le Méchant.
Après la paix deCoDstance^ le mouYement italien semble suspendu. Pendant trente ans, on ne rencontre
dans la basse Italie que des yicissitude épisodiques, sans inlluence sur la marche delà civilisation , et dans la haute Italie, les guerres municipales continuent comme de stériles répétitions de l'ère antérieure. Rien de saillant, aucun progrès apparent. Les hisioriens regrettent les temps héroïques de la ligue lombarde et 8e fatiguent de suivre ces élans toujours avortés, ces combats toujours sans issue, ces ligues toujours Uahies, paralysées, dissoutes, renouées, sans aucun résultat. L'empereur semble gagner une partie du terrain per« du ; le pape semble encore plus puissant que Tempereur; la liaison entre leur dissidence et les luttes indi* gènes de riialie commence à s'obscurcir. Serkms-,
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iK>us arrivés à une phase de repos, de trêve, ou même de recul? Non, nous ne sommes qu'à une révolution obscure, oubliée, couverte par le bruit des guerres municipales : il nous fiftut reconstruire une époque
perdue.
La ville consulaire n'est ericure qu'une oasi^ au milieu delà forêt féodale du royaume; toute la campagne est aux nobles sortis des ailuvions longobardes, ùrankes et allemandes ; à tout boucle cbamp on YOit des tours 9 des donjons, des châteaux, des hommes de guerre, des étranycrs^ des ennemis, des servUeurs déclarés de la papauté et de l'einpire. Là, tout paysan est serf, toute terre est au seigneur ; la multitude obéit à des comtes ruraux; la province s'appelle con- « tado ; » les habitants s'appellent « contadini^ i» et les routes sont interceptées par des péages; les marchands sont volés par des cliàtelains; tout homme d'arme est soldat le jour^ voleur la nuit; le nom même de masnadiero signale à la fois le double métier du soldat et du brigand identifiés dans la campagne* Dans chaque province, un chef sert de point de raUiemeni à la féodalité rurale » et nommé par Fempereur , entouré d Allemands , lortifié dans un château considérable , il veille au maintien des antiques lois^ des traditions longobardes, des abus vénérés> et en général des restes de la barbarie royale. La révolution consulaire nS peut s^arrêter aux abords de cette forêt : le progrte même de la guerre municipale réclame un nouveau progrès :1a t^ueire aux châteaux. Puisqu'on a conquis le droit du combattre des villes lointaines, pourquoi respecter des châteaux^ des masures, des tours qui se dressent menaçantes aux portes de la villeY La paix de Constance a
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montré que Fempereur ne peut rendre les villes royales inviolables : comment poiinait-il protéger un à un d'innombrables châtelains et les dérober à la fureur des citoyens outragés, volés, insultés dans la campagne? Pourquoi ménager ces hommes de guerre qui Taillent les consuls^ qui traquent le carroccio, qui sont les amis de toutes lesréactions, qui attendent sans cesse la descente impériale, prêts à transformer en une avalanche dévastatrice l'imperceptible noyau de l armée de l'empereur ? Et quand l'armée impériale tarde à venifj quand elle part, quand elle est en déroute, ils rêvent encore des batailles, des guerres* des invasions contre la ville; ils se liguent avec tous ses ennemis, avec toutes ses rivales pour rétouftersiir son terroir, et, si elle était rasée, ils seraient heureux comme leurs ancêtres au temps du royaume. L'histoire idéale des révolutions conduit donc toutes les villes italiennes à une nouvelle phase où la guerre municipale, peu à peu négligée, tombe au second ranj^^ primée par la guerre aux châteaux. On s'aciiaiue moins contre les villes rivales qui commencent à paraître indestructibles; on iàit main basse sur les nobles de la cani* pagne qui se présentent comme les victimes faciles, naturelles et nécessaires de la révolution consulaire.
En consultant les documents, après les premières guerres mumci[»ales, le premier fait (]ue Ton rencontre dans toutes les chroniques, c'est la guerre aux châteaux. Selon le chroniqueur de Florence, Ricordano Halaspina, a dès que les Florentins commencèrent à se « multiplier, ils déiruisirenl , de leur chef, un grand « nombre de châteaux et de terres qui étaient aux « gerililshomuies, en frappant spécialement ceux qui « étaient le plus près de la ville. » Cette guerre com*
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mcnce en 1107^ et le chroniqueur^ qui en connaît toute l'importance^ dénombre une à une toutes les famiUes dépossédées. Ce sont : les Figiovannî , les Fridolft^ les Fighineldiy les Ferranlini, les Po^gi, les Buondel-
monti,lesOrnianni, les Uberli, IcsLamlioi li, lesCaslellini, les comtes Albcrti, les Giiidi, les Carbizzi^ etc. Les uns perdent leurs possessions; les autres sont envahis, domptés réduits au néant ; d'autres encore s'établieaent à Florence ne pouvant plus rester dans la campagne; tous sont maltraités, spoliés, ruinés ; leurs châteaux tombent,' ini i un, sous le maiLeau des Florentins. En 1107, oji coniiiKMice par détruire Monle-Orlando, qui, d'après la chronique, ne voulait pas obéir. En 1113, on démolit Monte-Cassioli. £n Hâ5, on assiège Fiésole. £n 1145> on combat les comtes Guidi. fin 1154^ on rase de fond en comble leur château de Monte- Croce, En 1184 Florenci avait conquis toute la campagne. Jean Villani, qui copie Malaspina^ explique plus ouvertement encore la nécessité de la guerre aux châteaux. Pourquoi Florence combat-elle les châteaux des Buondelmontit «Parce que , par la force d'îcenx, les «Buondelmonli enlevaient les péages. » Pourquoi les comtes Guidi sont-ils attaqués? Parce que leurs châteaux étaient trop près de Florence. Pourquoi enlèvetpon le fort de Pogna? « Parce qu'il n'obéissait pas à la «commune, était très-fort, et combattait le pays « depulsValdelsajusqu'àlaPesa. «Pourquoi les Floien* tins démolissent'-ils Monte-Cassioli? «Parce qu'il faisait « la guerre au\ citoyens. » Et ici le cbroaiqueur, qui chercbe du regard les alliés du château démoli, laisse échapper un mot qui peint d'un coup mille scènes de colère et de fureur contre les brigands de la cam-* pagne. L'allié de Monte-Cassioli est Robert, dit TAl-
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lemand, le vicaire de Tempereur, le chef de la province, campé avec les Allemands a San-Miniato, et Jean Villani est si persuadé du droit des citoyens, si convaincu que tout doit pUer à la loi des consuls^ si sûr que la légalité féodale n^est plus qu^une absurde violation de ioute justice divine et humaine, que, suivant lui, le vicaire impérial, en appuyant Monte-Cassioli, est rebelle à Florence; « et messire Robert , poursuit-il^ fut battu et « tué, et le susdit château fut détruit. »
Milan, l'épée au poing, demande la terre, l'air et le jour de l'ère des Romains, aux nombreux Longobards qui la bloquent et coiitimient les traditions du royaume. Elle ne se lasse pas de combattre les 5é''/>ri«^n5 et les Marlésiens, toujours amis de Lodi , de Como,de Pavie et de l'empereur. Sous Frédéric Barberousse, elle fait une trouée yers le Piémont, où elle enlève d'un seul coup Mortara^ avec vingt-cinq châteaux ; et plus tard elle se trouve aux prises avec les comtes de Biandrate, près de Novara, chefs de la féodalité de la campagne milanaise , comme Robert l'Allemand était chef des comtes de la campagne florentine..,
firescia, digne d'imiter Florenceet Milan, arrache Asola aux comtes Martinengo et Saint-Martin de Gavardo aux Allemaiids de l'empereur... — Alexandrie naît, en réclamant le sol contre tous les châtelains des alentours. Dès 1169, elle est aux prises avec le mai rpiis de Bosco, les comtes de Biandrate et le pouvoir féodal du Monferrat. En 1172, elle fait peur au marquis de Gavio, qui lui livre les péages. En 1191, elle enlève Rivolta au marquis de Monferrat. En Ji92, elle soumet le châtelain de Belmonle, qui se déclare son leudataire.. En 1198, elle démolit Gastagnore au marquis Malas^ pina, qui est emprisonné..* Ast, qui Toudrait ne pas
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être longubarde, demande du 1 espace a Savone, à Scârainpaj à Busca , à Cera, à Biandrate. — Turin, à peine réveillée par la protection de son ami Frédéric Barberousse^ se jette, en H85, contre Monte-Soglio, RiToli, Piozzasco et tous les fiefs hostiles de la cam* pagne.
Vérone rase , en 4156, Montorio, château des Crescenzi; en 1465, Rivoli, repaire d'assassins; et elle ne cesse de combattre le château des San-Bonîfasio, qui défie toutes ses attaques.** — Padoue répète, sous une autre forme, le combat des Florentins contre Robert TAllemand , en attaquant le comte Pavane, vicaire deTeuipire. a Déjà mal \u par la pleine , dit la clironia quedePadoue^ il enleva un jour la jeuoeSperonella, « sœur de Delesmanîno , et la cacha dans son fort de «Pendice, réveillant ainsi Tindignation de tout le « inonde et transformant en haine Tamltié que les «r grands avaient pour lui.» Delesmanino entraine dans une vaste conspiration tous les notables de la ville; la veille de la Saint-Jean^ il distribue des armes au peuple y qui le lendemain s'empare de Pagano dans le fort de Pendice, et la irille fonde une fête cîTique pour rappeler tous les ans le souvenir de sa 'victoire. On n'oublie pas la jeune flUe : libre à elle de suivre son vicaire et de rester dans le camp féodal, où elle épouse, run après Tautre, six maris; mais la chronique populaire la poursuit de ses huées triviales et nous la montre lascive ; impudente* dévergondée^ ne rêvant que pria* pées , et rompant avec Tun de ses maris pour aller, en plein jour, se jeter à la lêtc d'un inconnu, dont on lui avait vanté certains avantages corporels qu'elle n'avait pu voir...
Parme soumet, en liaH, Salso MaggiorOj qui s'en^
gage à lui payer dix sous par an, le jour de la Saint- Martin; Hubert Pelaviciuo de San Duiiniiio se déclare en H40 son teudataire, en prêtant serinent de fidélité aux consuls* ^ Plus ouverte et plus romaine , Plaisance soumet, en llâ7^ Gaverzago^ en ll32;CoUa^ garaj Fabrica, Specchio^ Rorsio; elle achète^ en i438> la moitié du château de Montenlbo^ l'autre moitié^ en H48, et plus tard elle soumet le bourg et la vallée dn Taro, le bourg d'Arena, Complano et Felina achetés au marquis de Malaspina... — Reggio soumet, dès ii69^Gerardo de Carpineto , ensuite sept châteaux, et la guerre continue... — En 1170, les hommes de Hontebelio et les vavasseurs du Frîgnano, alarmés du progrès de la démocratie modénaise, sig:ncnt une fédération , se promettant de ne (aire ni paix, ni trêve , ni guerre simulée, mais de combattre à outrance la ville qui les menace. ••
Faenza est vigilante, inquiète, impatiente de s'élargir et de jeter |)ar terre les châteaux qui ombragent ses
remparts; à ce point qu un proverbe grossier disait : qu'eiie ne pouvait pisser an soleil. Vingt ans a|)rès sapremièrc guerre municipale, en 1008, elle démolit SeWa-Maggiore; en 1115, elle commence ses guerres contre le comte de Gunio; elle démolit en 1135 Pergola, lui reprochant hypocritement d'avoir tué quelques hommes du cortego impérial ; et, d'après la chronique, la punissant a pour écarter de l'esprit de «l'empereur tout soupçon qu'elle eût été complice « du massacre. » En 1138, c'est une autre tactique et elle fond sur Sokriolo au moment où les deux familles souveraines du château, les Filguinardi et les Guglielmi, aux prises entre elles, s'étaient mnluellenieiit affaiblies par la lutte, le meurtre et les iuceudies qui T. n, U
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avaient emporté une partie des maisons : le fer de Faeoza emporlc le reste ; et c'est ainsi que ce château disparaît^ a parce que, dit la chronique^ il troublait tf la ville et menaçait la route jusqu'à Saiot-Julien. i» En 1144^ on attaque Castelleone ; en 1149, Gunio, Dontgaglia, Baynacavallo, dont les eomles « s'étaient enci tendus, selon la chronique, pour défendre aux ci- « ioyens de Faenza de tenir des comptoirs dans leurs a terres, si ce n'est à la condition de payer un cens a annuel. Exaspérés contre tant d'avidité^ les citoyens entrèrent à main armée, avec les Bolonais leurs alliés^ a sur les terres desdits comtes et les bouleversèrent sur « tous les points. «Au chapitre suivant, le chroniqueur nous apprend l'issue de l'invasion « Le comte de Cunio, et dit-elle^ fatigué et ennuyé des ravages de la guerre et « sachant que les citoyens seraient de plus en plus a acharnés à le poursuivre , se décida à suspendre la « lutte, et il obtint la paix, à la condition d'habiter « Faenza, de livrer Cunio à une ?rarnison de citoyens a et de ne plus se mêler de politique. De leur côté, les a citoyens s'obligèrent à lui fournir une maison dans « la ville. » Mais le peuple se méfie de ce monstre féodal déporté chez lui* Au bout de quelques jours, il murmure, il s'irrite, il le soupçonne de trahison ; le soupçon invente la fausse nouvelle que le comte négocie secrètement avec les Ravennales pour leur livrer le château et sa garnison civique, et d'un bond la multitude se jette sur Cunio qu'elle rase de fond en comble, en dépit du traité. Plus tard, la guerre s'étend encore, et en 11^ on prend Lacerata; en 11 78, on attaque Modigliana; en 4181, on démolit Bagnacavallo , et on continue de rùder dans la campagne pour renverser les tours léodales...
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