‹ 7 Œuvres choises de Sénecé Delangle. vChapitre 10 sur 14 · AU RÉVÉREND PÈRE DU CERCEAU · texte numérisé non relu

AU RÉVÉREND PÈRE DU CERCEAU

, mes vers, volez chez Du Cerceau, j e ne sais; mais n’en soyez en peine :

1 soit en Flandre , en Bretagne , en Touraine ,

Dans le Berry , dans le pays Manceau ,

Trace éclatante à son manoir vous mène ;

Peut-il cacher sou feu sous le boisseau?

Je l’en défie, il est trop difficile;

Puis c’est un cas que défend l’Évangile.

Volez, mes vers, volez chez Du Cerceau.

A cet éclat , dont la lueur vous mène Tout droit au but, suivez sans dire mot;

Vous trouverez le chaste La Fontaine,

Et l’élégant mais pudique Marot ‘ :

Quand vous serez devant sa révérence.

Faites la vôtre, et, vous courbant bien bas.

Sans compliments ouvrez la conférence.

Car je comprends qu’il ne les aime pas.

Je suis, pater, lettre provinciale.

Lui direz-vous; mais n’en augurez mal;

Je ne viens point pour semer du scandale.

Et dans mon fait n’entre grain de Pascal :

Dans mes replis fouillez tout à votre aise.

N’y trouverez panse d’A qui déplaise.

Ma mission vient d’un provincial.

Non pas de ceux qui de vos compagnies Sont commandants, mais des foibles génies Sur qui province a droit seigneurial.

Toujours n’a pas croupi dans sa province;

> Du Cerceau a fait des contes qui , comme de raison , sont d'une gaieté moins licencieuse que ceux de ^ Fontaine et de Marot : c’est à cela que l'auteur ôtit allusion.

Dès sa jeunesse on l’en a vu sortir

Pour ses péchés, fréquentant cour de prince

Ou de princesse, à ne vous point mentir.

Des courtisans pour prendre les manières Vingt ans complets il s’est mis en souci;

Bien voudroit-il par vingt coups d’étrivières Les racheter, et ses enfants aussi ;

Non pour revivre , et c’est sa moindre envie ; Car tout compté, sentis, ocius,

Toujours faut-il abandonner la vie,

Comme a bien dit le cher Horatius :

Vivre long-temps n’est qu’augmenter ses peines Chas.se de mort se fait sans hourvari ;

Et, pour avoir passé ses neuf centaines , Mathusalem n’en est pas moins pourri.

 dire vrai, cuisants remords le tiennent ,

Mon pauvre maître, et regrets du passé.

Non pour les ans, qui jamais ne reviennent , Mais pour l’argent qu’il a si mal placé.

Venons au fait, je sens que je m’égare,

Et m’attendris sur mon or exhalé ,

Comme en chimie , où le souffleur avare Le voit perdu quand il le croit doublé.

Or, le quidam dont je vous ai parlé, Présomptueux comme défunt Icare ,

Dans votre cour désire être installé.

Son amitié, dont il vous fait offrande ,

Est un mystère où nuit la nouveauté ;

Amis nouveaux , amis de contrebande.

Mais quoi? vos vieux, nouveaux n ont-ils été? Votre amitié pourra vieillir peut-être;

A tout projet il faut commencement.

Mais pour s’aimer puisqu il faut se connoitre , Montrer vous vais par son commandement Son vrai portrait qu’enveloppe vous cache.

Fait par lui-même; et Van-Dick ni Carrache Ne l’auroient peint plus régulièrement.

De mes soleils les vingtaines sont triples ,

Et par-delà, le compte de mes ans Va du Sauveur égaler les disciples :

Ma tête a pris la couleur des feuillants;

Les Cordeliers ont sonné la retraite :

Gris ne suis plus , mais blanc comme barbette

cxxjii

Que prend uonnain pour aller en vedette :

Sur un grand nez fait pour porter lunette , Comme en Espagne est le cas usité ,

J’en ai toujours, non point par gravité ,

Ne vous déplaise , ains par nécessité :

De lésiner si j’étois plus tenté,

Plus curieux de remplir ma bougette ,

Je m’en pourrois épargner un côté.

Car mon donjon n’a plus qu’une échauguettc.

A cela près je suis joli garçon ,

Planté le soir au milieu d’une place ,

Du gazetier lisant quelque leçon.

Semant partout quolibets à la glace ,

Grand sottbier de la première classe ,

Tantôt Pétrarque , une heure après Boccace , Tantôt moral , et tantôt polisson :

Toujours content, toujours le mot pour rire , Ou chevrotant un couplet de chanson ,

Ou décochant quelque trait de satire;

Mais je m’abstiens de parler et d’écrire, Conune je puis. Ce comme est comme rien ; Vomissement reprend toujours au chien;

Il y retourne, et n’en devient que pire.

D’autres plaisirs je ne suis plus touché,

Leur douce amorce en vain me sollicite.

Dieu débonnaire , oubliez mon |>éché !

Quitté ne l’ai , mais c’est lui qui me quitte; Temps en est-il, et point n’eu suis fâché.

Au demeurant , certain clou j’ai fiché Dans le milieu, pour régler ma conduite; Cagot ne suis, et ne suis débauché ,

De l’esprit fort mon cœur n’est entiché ,

Point libertin , encor moins hypocrite.

Quant à l’esprit, on tient qu’il n’est usé;

Tel que je l’eus je le conserve encore.

Non de ces grands que le vulgaire adore ; Mais, tel qu’il est, il est d’un tour aisé;

Et, grapillant dans les jardins de Flore,

Fuit le sublime, en est désabusé.

Malgré Longin ‘ , qui l’a tympanisé ,

Malgré Boileau, dont la plume sonore En beau françois l’a dégrécanisé.

‘ Auteur d’un Traité du Sublime , que Boileau a traduit du grec en françoii.

Il se peut bien, sans faire ici le rogue,

Que c’est ma faute. Ainsi dans l’apologue Disoit renard du fruit trop haut planté, Qu’il n’étoit point dans sa maturité.

Pour les beaux vers et la galante prose.

L’amusement m’en semble des plus doux ; C’est ma marotte, au cas que l’on compose En tous les deux comme Voiture et vous.

Que tout soit hn, que tout coule de source, Qu’obscurité n’en retarde la course,

Et que le sel, à pleines mains versé,

Piqu e le goût à poursuivre empressé.

J’ai le coeur bon ; c’est une marchandise Dont tout chrétien se vante impunément ; Pour attirer chez soi la chalandise.

Plus qu’on ne vaut sans scrupule on se prise Mais je l’ai tel, et maudit soit qui ment.

En plein palais J’en préterois serment.

Si les serments que justice autorise N’étoient appât pour tromper hardiment.

Mais faites mieux; éprouvez seulement Si j’ai talent qui puisse être de mise

Pour vous donner quelque contentement.

Jusqu’à l’essai le fourbe se déguise ;

Le sondez-vous, adieu l’encbantement.

De peu d’amis ma voiture se chaire ;

Le rôle est bref, court est le parchemin; Dans un cœur franc on en est plus au large , Plus à son aise on y fait son chemin ,

Et j’ai noté mon Molière à la marge Où cet acteur, qui sa bile décharge.

Ne peut souffrir l’îuni du genre humain *.

Dans ce détail de mon petit ménage ,

Examinez, père, à votre loisir

Si rien vous duit; de tout le tripotage.

Mon révérend, je vous donne à choisir :

Mais hâtez-vous, car la parque m’appelle; Dès qu’une fois la louche damoiselle En tortillant a rempli son fuseau ,

Vous avez beau prier l’inexorable De prolonger le terme irrévocable.

C’est temps perdu : crac , un coup de ciseau.

■ L'nmi du genre humain n'est point du tout mon fait.

MoLiÈas ,. Misanthrope.

C’est grand’pitié , me direz-vous peut-être,

Pitié sans doute à pourfendre un rocher,

- Que de son temps on ne puisse être maître ;

Que de si loin on vienne nous chercher Pour nous planter fatigantes épitres Sur la moustache , à nous , les vrais arbitres Du goût exquis; en dussé-je enrager, Gâte-papier me viendront assiéger Pour se vanter, au milieu de leur place ,

Qu’ils sont connus des maîtres du Parnasse.

V'erraî-je donc sur moi de toutes parts Fondre en fureur leurs sonnets ou leurs odes? Vieux courtisans entés sur campagnards.

Par Apollon , sont gens bien incommodes ; Imitateurs des grands originaux ,

Mais si mauvais , si durs , si plagiaires ,

Qu’en peu de temps suffiroient leurs travaux A ruiner les plus riches libraires.

A l’invective en deux mots je réponds :

Dans un jardin toute fleur n’est pas rose ;

De toute espèce une cour se compose ;

Gens de bon sens, grands benêts, froids bouffons,

Bourgeois , soldats , par troupes entassées , Pour la grossir se mêlent aux marquis;

Et si les rois vouloieiit tous gens exquis, • Ils n'auroient pas les eûtes si pressées.

Du bel esprit arbitres généreux,

Ouvrez à tous les oreilles bien larges :

Ce rang sublime est un titre onéreux Qu’il faut laisser ou prendre avec ses charges.

Assez an long de votre instruction J’ai fait le plan, missive ma mignarde :

Vite à cheval. Qu’est-ce qui vous retarde?

Je me conbe à votre affection,

Et vous remets sous la protection

Du dieu des vers, qui vous tienne en sa garde.

Pressez, priez avec soumission.

Mais noblement, et vous tenez en garde :

Homme timide est un homme à nasarde;

Et pour venir à la conclusion ,

Peu veut gagner marchand qui ne hasarde.

Percez forêts , passez mont et ruisseau ,

Et comme éclair qui part d’une bombarde , Volez, mes vers, volez chez Du Cerceau.

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