LE NOUVELLISTE
toi que je vois, Polyphile, ou ton
viendras-tu toujours frapper de cet air soml>re ,
Plus pâle qu’un soldat, qui, victime du sort ,
Sur un tambour fatal lit son arrêt de mort?
Te verrai-je toujours haussé sur le cothurne. Quelquefois éloquent, quelquefois taciturne.
Du geste ou du discours, en diverses façons.
De ta lâche frayeur nous marquer les frissons! Jadis dans Ilion, parmi les tristes places,
La fille de Priam toniioit moins de menaces.
Quand son enthousiasme aux Troyens étonnés Prophétisoit leur perte et les dieux déchaînés. Sans relâche occupé d’avis et de gazettes.
Porteur mystérieux de dépêches secrètes.
Ennemi domestique , et fièrement armé ,
Tantôt d’un manuscrit, tantôt d’un imprimé,
Du François intrépide et plein de confiance Oseras-tu sans cesse attaquer la constance?
Par les illusions d’un esprit déloyal Dont la fureur t’agite, et du Palais-Royal,
Chaque jour sans manquer, t’entraîne aux Tuileries Faire publiquement trafic de menteries;
Peut-être n’as-tu point, faute d’avis prudents, Kxaininc le fond de tes correspondants :
Mais de tes préjugés dissipons les obstacles,
Et voyous quelle foi l’on doit à tes oracles.
Ces deux aventuriers, Iphicrate et Milon,
Parés d’un vieux panache et d’un sale galon.
Qu’on volt aux lieux publics,malgré leur mine basse. Respectés des frondeurs de la dernière classe;
Dans un corps renommé jadis également.
Chacun d’eux d’une troupe eut le commandement; Le premier, qui jamais n’eut la sienne complète, Sacrifioit sa paye au dieu de la bassette;
Et l’autre plein d’orgueil , toujours prêt à brouiller. Aux ordres de ses chefs ne sut jamais plier :
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Tons deux forent cassés; à la vieille blessure Ils mettent l’appareil d’un consolant murmure ; Comment se soutenir sans eux? Tout est perdu : Bellone est languissante, et Mars est morfondu.
Pour Damis, qui reçoit des avis de Hollande, Estimé parmi vous comme un vieux chef de bande , Qui , dans scs yeux hagards et sa triste couleur, Porte de Charcnton t hérétique douleur ' ,
Je le connois; issu des familles errantes Qui repaissent d’espoir leurs libertés mourantes. Et flattent leur parti des révolutions Qu’annonça Dumoulin ’ dans ses prédictions ,
Bien que de l’intérêt la sordide sagesse,
Pour conserver son bien, l’ait conduit à la messe. Son ame est ulcérée et cherche adroitement Chez qui multiplier son mécontentement.
La troupe, qui lui prête une oreille attentive , L’établit souverain sur sa raison captive,
' Vers dt Boileau.
> Fameux ministre liu(;ucnot.
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Et dans chaque quartier, au vulgaire ignorant Court annoncer les maux dont Damis est garant. Le stupide Lycas, qui de la politique A compris le mystère au fond d’une boutique; Son beau-frère Nicandre, à qui l’art du procès Aux maximes d’état a donné tant d’accès, Enrichis des larcins de leur coupable race , S’efforcent de purger la paternelle crasse :
Sous des habits dorés leur orgueilleux aspect Pour leurs décisions impose un grand respect. L’un, par l’autorité dont la force l’entraine. Juge de bonne foi notre perte certaine;
L’autre , fidèle écho du nouveau converti ,
Pour faire l’esprit fort prend le mauvais parti.
Oui ; mais , me diras-tu , la victoire est commode Contre des ennemis qu’on fabrique à sa mode : Tu sais que je connois des gens d’un autre poids Dont les réflexions s’expliquent par ma voix ;
De .cette décadence où tombent nos affaires, Palamède et Cléon sont-ils garants vulgaires?
— Il est vrai : quelquefois, à leur table appelé, L’on te voit applaudir sitôt qu’ils ont parlé.
Avant qu’a p|) rendre d’eux le destin des royaumes , D’un éclat imposant dépouillons ces fantùines;
Tu verras, au travers de ces noms honorés.
Et des titres pompeux dont ils sont décorés.
Un sentiment jaloux, par sa vapeur grossière ,
Ue leur discernement offusquer la lumière.
Palainède et Cléon se virent disputer Certains commandements qu’ils croyoient mériter. Et sans pouvoir sortir de leur sphère bornée.
Le rang de colonel fixa leur destinée;
Ils ont quitté l’emploi. Privé de leurs secours, L’Etat mal gouverné périt dans leurs discours.
Ils frondent le principe , ils blâment la conduite. Du tort qu’on leur a fait nos malheurs sont la suite , Par leur exclusion nous sommes désolés;
Tout riroit à nos vœux s’ils s’en étoient mélés.
Ce sont là tes auteurs; voilà sur quels mémoires Tu prétends naviguer dans la mer des histoires; Ton fragile vaisseau se met à l’abandon ,
Et vogue sur la fui de l’insolent lardon.
L’imprimé de Hollande, ou celui de Bruxelles, Sont le nord qui te giiide au détroit des nouvelles.
Et tu crois du bon sens atteindre la hauteur,
De ces trompeurs écrits triste compilateur?
Tandis que l’univers, attentif sur l’Europe, ■S’applique au tourbillon dontl’horreur l’enveloppe; Tandis que, dans l’intrigue et dans le mouvement, La fière tragédie attend sou dénouement.
Je n’approuverois pas qu’une fade indolence Des succès de la guerre affectât l’ignorance;
Quand les flots soulevés frémissent de courroux , L'affaire de l’État est l’affaire de tous :
J’aime à voir la victoire en diverses batailles Tcintôt par ses faveurs éterniser Noailles,
Et tantôt par son vol ombrager tour-à-tour.
Aujourd’hui Catinat, et demain Luxembourg :
De ces heureux succès que leur valeur m’expose , Je recueille le fruit, mais sans creuser la cause;
Et sans m’évaporer en vains raisonnements.
Je rapporte à Louis ces grands événements. Qu’importe à l’habitant de la plaine féconde Que tous les ans le Nil si richement inonde.
D’examiner à fond si son débordement Aux monts des Abyssins a pris commencement.
Quand le ciel régulier, dans des lunes exactes , Pour enrichir l’Égypte ouvre ses cataractes ,
Ou si de certains vents le souffle officieux Pousse l’eau de la mer en des lieux spacieux,
Qui, par d’obscurs canaux que la terre leur ouvre, Dégorgent ce dépôt dont le Delta * se couvre? Laissant à ses périls l’oisif physicien Se fatiguer l’esprit d’un frivole entretien.
Libre d’un tel souci, le laboureur plus sage Du fleuve répandu goûte en paix l’avantage.
Entre l’étoile fixe et les globes errants,
Trozac ne connoit point de chemins différents; Jamais, pour démêler l’un et l’autre système,
Trop d’application ne lui rend le teint blême;
Que Coperuic s’abuse, ou Ptolomée ait tort.
Ce ne sera point lui qui des mettra d’accord ;
A peine connoî t-il son almanach des pastres : Trozac jouit pourtant du soleil et des astres.
Pour moi, sur ce modèle au bon sens ajusté.
Quand de nos champs féconds je vois Mars écarté, Porter chez nos rivaux sa rage redoutable ,
■ Partie de l’Egypte la plus féconde.
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Sans sonder vainement l’abîme impénétrable ,
Du bonheur de l’État je sais tirer profit;
Louis en est l’auteur, et cela me suffit.
Encor si cet esprit dont le feu t’embarrasse ,
En vains raisonnements dissipant son audace,
Se proposoit pour but l’exacte vérité.
On pourroit faire grâce à ta témérité ;
Mais tou chagrin bizarre , et d’un François indigne. Répand dans tes écrits une noirceur maligne.
Qui , de nos généraux instruisant le procès.
S’efforce d’obscurcir nos plus brillants succès.
Nos plus nobles exploits sontjeux dont tutemoqnes, Gironne et Palamos ne sont que des bicoques.
Que le vaillant Tourville et ses fiers combattants Couvrent Téthys de morts et de débris flottants , Tu feins d’étre étonné que l’on tire avantage De quelques bâtiments dispersés par l'orage.
Que, pour forcer la ligue en ses retranchements. Nos soldats soient changés en héros des romans ,
Et qne la renommée au Gange , au Tigre , à l’Inde , Annonce avec éclat la gloire de Nerwinde ,
Tu nommes ce triomphe une témérité.
Cuustant à déplorer le sang qu’elle a coûté.
Aujourd’hui tu soutiens que le courrier t’apporte Des articles de paix entre Vienne et la Porte,
Et, pour mieux la conclure au gré de ton désir,
H ne te coûte rien d’étrangler uu visir.
Demain, par les Anglois nos victoires bornées Se verront submerger sous des flots de guinées * , Et, tandis qu’épuisés nous manquons de pouvoir. Les millions sterling pour Nassau vont pleuvoir. En vain , si l’on t’en croit, au salut de Marseille L’un et l’autre Vendôme avec prudence veille; Leurs soins sont superflus, et ton effroi mortel Livre déjà nos ports au redouté Russel.
Lorsque le doigt de Dieu par un affreux ravage Signale son courroux sur son triste équipage ,
Des vents et de la mer tu sauves le rebut.
Et de ses matelots tu guéris le scorbut.
Quand le Ter effrayé jusque dans l’onde amère Roule ses tristes flots grossis du sang ibère.
Aux fuyards espagnols joignant ta lâche voix.
Tu cours jusqu’à Madrid annoncer leurs exploits.
' Moiinoie d'or d’Angleterre.
Nos conquêtes n'ont rien dans ta jalouse idée Qu’on puisse comparer à Dieppe bombardée,
Et le secours de Brest est bien d’un moindre poids Que n’est l'embrasement de vingt maisons de bois. Enfin tout Amsterdam n’a pas un nouvelliste Qui sache au Mars François donner un air plus triste Pour ton œil jaunissant et de bile infecté Tout est de la couleur qui détruit ta santé,
Et te paissant de fleurs, malgré Flore indignée, Tu fais poison de tout, détestable araignée.
Tu rougis, Polyphile, et ton cœur combattu T’orne encor des couleurs que porte la vertu ;
Le signe est favorable, et ta convalescence Sur un tel pronostic n’est pas sans espérance : Mais ne m’interromps point; à ma correction Accorde une tranquille et souple attention.
Frappé d’étonnement, et d’éloges prodigue.
Tu ne t’épuises point pour les chefs de la ligue; De ces gens merveilleux, à nos temps réservés.
Les moindres mouvements par toi sont relevés :
Je ne puis sur ce point condamner ta conduite; Jusque dans l’ennemi j’honore le mérite : ..
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L’on ne me verra point pour un trépas douteux Faire avec le bourgeois de ridicules feux;
Un rival ennoblit un cœur d’honneur avide :
La haine d’Euristhée est la gloire d’Alcide.
C’est flétrir les lauriers d’un fameux conquérant , Qu’op[K)ser à son bras un foible concurrent.
Tu le veux, Polyphile, et j’y souscris sans peine, Le chef des ennemis est un grand capitaine ;
Ses projets sont hardis et flnement conçus;
Mais qui le bat partout est encore àu-dessus. Vous m’en serez témoins, théâtre de victoire. Que Bellone à jamais consacre à la mémoire ,
Du courage français monument solennel, Voerden, Senef, Nerwinde, et Steinkerque et Cassel ' ;
Vous m’en serez témoins, places mal défendues, Aux yeux de ce guerrier à nos troupes rendues , Sans que pour leur secours il ait rien hasardé ; Gand, Bouchaiu, Mons, Namur, Saint-Omer, et Condé ’ ;
> Batailles perdues par le prince d'Orange.
’ Villes qu’il a tenté inutilement de secourir.
Et vous, villes par lui vainement assiégées,
Dans l’histoire du temps serez-vous négligées?
Les murs de Charleroi par deux fois attaqués , Oudenarde, Maëstricht, y seront- ils marqués *? L’avenir équitable , aux exploits de la France , Mettra-t-il de Nassau les succès en balance ,
Et se souviendra-t-il qu’il a conquis Beaumont, Fur ne aux murs démolis, etBiuche et Fauquemont ’? Peut-être diras-tu que le chef de la ligue.
Comme un autre Philippe, est un démon d’intrigue, Que de son cabinet , de deux doigts seulement ,
Il peut au monde entier donner le mouvement^. Soit , je crois , pour te plaire , à la métempsycose , Du fils de Charles-Quint l’âme en son sein repose ; Mais il n’a point encor par de fermes liens Joint les épiscopaux aux presbytériens Mais il n’a point encore, à force de dépense ,
De nos vieux alliés * ébranlé la constance ;
> Sièges qu'il a levés, s Bicoques qu'il a prises.
î C'est de quoi se vantoit Philippe II, roi d'Espagne, t Desseins où le prince d'Orangc a échoué.
^ Les Suisses.
GXII
Mais, malgré tous ses soins, son génie impuissant N’a pu concilier l’aigle avec le croissant;
Il n’a point jusqu’ici par ses sourdes pratiques Fait de mauvais François des mauvais catholiques ; Seulement en ce point politique savant,
Qu’il réduit ses amis à se paître de vent.
Et, nourrissant d’espoir leur attente trompée. Maintient à leurs périls sa grandeur usurpée.
Pourquoi , si de ces faits tu sais la vérité ,
Contre notre bonheur es-tu si révolté?
La valeur dans autrui te fait peut-être ombrage , Et t’accuse en secret de manquer de courage; Peut-être qu’offensé d’un- nécessaire édit.
Contre le bien commun l’intérêt se roidit.
Et soulève ton cœur pour le secours modique Qu’exige des sujets la fortune publique.
Dans les arts de la paix occupé mollement.
De les voir négligés l’un se fait un tourment;
Un autre , du profit cherchant la source impure , S’afflige que Bellone ait écarté Mercure.
Mais ne serois-tu point de ces gens obérés.
De créanciers pressants à toute heure entourés ,
Qui voudroient pour remède à leur inquiétude , Des débris de l’état couvrir leur turpitude?
Un pareil intérêt autrefois suborna Ces factieux Romains, qui, sons Catilina,
Avant que Cicéron prononçât leur supplice.
Mirent la république au bord du précipice.
Mais je te veux traiter avec moins de rigueur;
Ce noir soupçon t’outrage ; eb bien ! tu n’as qne peur. Lorsque de toutes parts l’orage nous menace.
Le nombre d’ennemis t’épouvante et te glace.
Ainsi le voyageur dans la nuit égaré,
Traversant la forêt d’un pas mal assuré ,
Aux rayons de Pliébé’, plein d’une horreur secrète , Croit qu’une ombre bizarre est un loup qui le guette, Et veut que des hiboux les cris indifférents Soient des esprits malins ou des mânes errants. As-tu donc oublié, démentant ta naissance,
De tes braves aïeux l’intrépide assurance?
N’entends-tu pas leur voix te dire au fond du cœur : « Quoi ! vous êtes François, lâclie, et vous avez peur ! Lorsque de cimenter la sûreté publique.
Le plus grand des héros fait sou affaire unique ,
D’une vaine terreur vos yeux sont éblouis , Soutenu, protégé, défendu par Louis!
Portez aux ennemis ce défaut de courage.
Allez, de vos serments la France vous dégage;
Ellle hait des frayeurs qui pourroient la troubler, Et ne veut point d’enfant capable de trembler. »
O Rome ! ô des vertus admirable modèle !
Que ta fermeté plaît ! que ta constance est belle ! Que j’aime tes écrits qui me viennent offrir Tes talents merveilleux pour faire et pour souffrir ! Lorsqu’ Annibal , vainqueur en trois grandes batailles.
De ces enfants de Mars hâte les funérailles;
Quand de leurs chevaliers entassés en monceaux , Il se fait mesurer les bagues par boisseaux,
Rome écarte la crainte et les terreurs profanes , Frémit, plus 6ère encore après Trébie et Cannes; L’audace avec l’espoir brillent de toutes parts.
On arme les enfants , les femmes, les vieillards;
Au trop bouillant Vairon, cause de cette chute, Pour le complimenter tout le peuple députe.
Sur ce qu’en ce revers son courage assuré ,
Du salut de l’état n’a point désesj)éré.
Pendant que le secours marche par une porte ; Par l’autre, pour l’Espagne, ils ordonnent qu’on sorte;
Le tranquille préteur ose vendre à l’encan Le terrain qn’Aunibal occupe par son camj) ,
Et l’acheteur, marqué d’un (tareil caractère ,
Plus haut qu’en pleine paix ose pousser l’enchère. A voir de ces grands coeurs le courageux effort La fortune rougit et se donne le tort.
Et, les favorisant sur la terre et sur l’onde. Couronne leur vertu de l’empire du monde.
Si la frayeur te laisse un peu de jugement ,
Je m’en vais te guérir d’un seul raisonnement. Supposons que le ciel, pour punir nos offenses. De l’empire françois abatte les défenses ;
Que le Rhin mis à sec de son gouffre profond A nos fiers ennemis ait découvert le fond;
Que Cybèle en courroux , hâtant nos destinées , Aplanisse en tremblant Alpes et Pyrénées :
La valeur de Louis, jointe à sa piété.
Ne suffit-elle pas pour notre sûreté?
Ni par effort humain , ni par courroux céleste' Nous ne pouvons périr tant que Louis nous reste.
C’est assez, Polypliile, il faut que tu sois fou,
Ou tu vas devenir plus zélé que B’” *.
De mes expressions les couleurs sont trop fortes : Ânnibal ni Pyrrhus ne sont point à nos portes;
Et si Mars irrité fait tonner sa fureur.
C’est sur nos ennemis que vole la terreur :
Souffre que la raison de ta peur te dégage ;
Il sied mal aux vainqueurs de manquer de courage ; C’est flétrir les lauriers qui nous couvrent le front , C’est faire au nom françois un immortel affront. Des affaires du temps explique mieux la suite;
Du Dieu que nous servons vois sur nous la conduite ; Et pour rendre le calme à ton cœur étonné ,
Songe, en un mot, quel roi le ciel nous a donné.
> M, l'abbé de ***, ^nd politique et très-bon François.