PO LAIE SATIRIQUE
• ROMPEUSE volupté, torture ingénieuse, |lngrat amuseinent, peine capricieuse, ^Compagne du mépris et de la pauvreté, *Muse, sors pour jamais de mon cœur rebuté.
Mandit soit l’ascendant qui força mon génie A trouver des douceurs dans la vaine harmonie !
Maudite soit l’erreur du goût pernicieux Qui me fit méditer ton langage des dieux!
Langage plus obscur que les livres arabes,
Étude où le temps s'use à compter des syllabes.
Je vois tous mes égaux, par d’utiles vertus,
Admis avec honneur au palais de Plutus :
L’un dans un char pompeux traîne l’arithmétique ; L’autre, aux frais des clients, dore sa rhétorique : Un autre, de la parque augmentant les trésors, S’enrichit avec elle à commercer des morts :
Et moi, des bous esprits essuyant la révolte. J’attends avec le peuple une heureuse récolte.
Trop heureux si , fidèle aux soins de mes guérets , Je n’avois de ma vie adoré que Gérés!
En vain, pour ranimer mes espérances mortes.
Tu me viens alléguer Boisrobert et Desportes , Estimés à la cour, chéris , comblés de biens ,
Avec des vers plus durs et plus froids que les tiens. Le dernier pour autrui , par complaisance extrême, Faisoit des vers galants, et les portoit lui-même ;
Et l’autre, de Momus élève bien disant.
Vit croître le poète à l’ombre du plaisant.
Mais moi qui fuis l’intrigue et qui fais mal un conte ,
III ^ ^'ücr ^
Moi que les bas emplois feroient mourir de honte , Par où puis-je à la cour espérer du soutien?
Qui n’y fait que dej vers n’y fera jamais rien.
Il est temps que mon âge à d’autres soins s’occupe ; On est, en cheveux gris, inexcusable dupe.
Laisse aux réflexions le reste de mes ans;
Va, reprends pour jamais tes frivoles présents.
L’impétueux Acanthe , assis au pied d’un aune , Exhalant ses regrets sur les bords de la Saône ' , D’une main sacrilège et prompte à tout oser.
Saisit ses chalumeaux qu’il s’en alloit briser. Lorsque du lit profond où dort cette onde claire. Il entend qu’on lui crie : Arrête, téméraire !
Sa fureur diminue, et sa frayeur s’accroît.
L’eau s’ entrouvre ; un fantôme à ses yeux apparoît. Moins affreux aux regards que le spectre incommode
Qui remplit de terreur le sanguinaire Hérode, Lorsqu’un songe, du ciel rigoureux trucheman,
‘ Mâcon, patrie de l'auteur, est situé au bord de la Saône.
Lui montre Aristobule envoyé par Tristan *.
Un héros lui parut, à la mine hauteiine ,
Vêtu superbement à l’antiqi^ romaine;
Comme, au temps des romans, le complaisant graveur ,
Aux dépens de Courbé ’ , décoroit un auteur.
Acanthe , de ses traits démêlés avec peine , Cherchoit à rappeler quelque idée incertaine , Quand l'ombre , d’un air grave et d’un accent plein d’art :
« îi’en doute plus, dit-elle, etreconnois May nard, Qui, malgré la fierté de l’Espagne jalouse , Contraignit Bilbilis ^ de céder à Toulouse ^ :
Si ton esprit, encor capable de raison.
Peut adoucir ses maux par la comparaison , Apprends mon infortune , et connois dans sa suite A quel point la richesse abhorre le mérite.
Jamais un siècle ingrat approcha-t-il du mien?
* Auteur d'une tragédie de Mariamve.
2 Libraire du temps, î Patrie de Martial.
4 Patrie de Maynard.
•l'y présentai la gloire à troquer pour du bien *.
Ma muse y fut souvent, d’une voix importune.
Jusque dans son palais quereller la fortune,
La déesse, attentive aux destins des guerriers,
A se sécher sans fruit condamna mes lauriers.
Et me fit consumer dans une plainte vaine.
Quand, jusqu’à Colletet, tous trouvoient leur Mécène.
Oui, lâche que j’étois! d’un encens immortel ,
Des idoles du temps je fis fumer l’autel ;
Je le fis sans succès. Armand eut le courage De me laisser languir dans un obscur village , Malgré mon beau placet, cité par Pélisson ' ,
Dont un superbe rien me paya la façon ;
Preuve que la faveur, rebelle à Injustice,
Se refuse au mérite et se donne au caprice.
La mort, plus équitable, et moins sourde a mes vœux ,
A consacré mon nom dans les champs bienheureux, D’où je viens soulager la peine qui t’outrage.
Pensée de Maynard dans une de ses épigramnies. Histoire de l’Académie françoise.
Et contre la fortune affermir ton courage.
Je prétends aujourd’hui , dans ton cœur abattu , .\ssis à tes côtés, ranimer la vertu;
Et, par une doctrine à la source puisée,
Faire de ta campagne un second Élysée. »
Acanthe, à ce discours saisi d’étonnement, Itésistoit avec peine au premier mouvement; Quand, la réflexion réveillant son audace.
Son cœur à son secours invoqua le Parnasse,
Cet endroit si fertile en apparitions.
Où tout faiseur de vers se fait aux visions.
Alors, envisagé par des regards plus fermes.
Le fantôme éloquent poursuivit en ces termes :
O Par un arrêt célèbre , et sur le bronze écrit.
Le sort à la misère unit le bel esprit;
Mais surtout cet esprit, de qui l’effort sublime S’astreiut à la mesure , ou se gêne à la rime.
Soit que du double mont les sons harmonieux L’arrachent à la terre en l’élevant aux deux; Soit que du peuple obscur la jalouse faiblesse S’efforce d’offusquer un éclat qui la blesse;
Soit euHn que les dieux, avares du bonheur,
Au prix d’un dur travail vendent un peu d’honneur, L’histoire de nos jours et les fastes antiques Étalent à l'eiivi les malheurs poétiques.
Hésiode à nos yeux s’y montre assassiné ,
Homère mendiant, Lucrèce empoisonné.
Des scandaleux accès de leur double folie Le Tasse et le Marin font rougir l’Italie;
Et le zèle françois, cruellement dévot,
Fit languir dans l’exil Théophile et Marot.
Mais que sert d’épuiser cette preuve vulgaire?
Le Dieu même , le Dieu , dont le feu nous éclaire , Fit voir cet univers, où brille sa splendeur.
Rempli de ses travaux comme de sa grandeur.
Ses m2Üheurs sont semés dans les métamorphoses ; Repassons-en la suite , et plains-toi si tu l’oses.
« Apollon fut soumis , avant que d’étre né ,
A l’injuste rigueur d’un astre infortuné.
Sa mère, de fureurs par vengeance agitée.
Sentit Juuon jalouse, et Lucine irritée :
La terre la refuse en son vaste contour;
Le dieu de la lumière a peine à voir le jour.
Et de tant de climats honorés par sa course ,
La flottante Dclos est sa seule ressource.
Latone , dans ses bras portant ses chers jumeaux , Se voit dans sa misère interdire les eaux;
Et d’un bien qu’en commun la nature partage ,
Le rustique insolent lui dispute l'usage.
Le peuple est accablé d'un châtiment subit ;
D’une sale grenouille il endosse l’habit :
De l’eau qu’il a troublée il devient l'infamie;
Et, provoquant des dieux la puissance ennemie, Par cent cris redoublés , de son marais bourbeux , Il consomme son crime et blasphème contre eux.
<■ L’enfance de Phébus n’étoit pas terminée , Qu’une rage nouvelle à sa perte est tournée.
Le gouffre ténébreux, où commande Pluton, Vomit pour l’engloutir l’effroyable Python ,
Ce monstre furieux, dont la brûlante haleine Dévoroit le bocage et ravageoit la plaine :
Il est vrai que ses traits l’en rendirent vainqueur; Mais , hélas ! ce ne fut qu’aux dépens de son cœur ! L’amour, juste vengeur d’un injuste reproche.
Lui fit sentir l’effet des flèches qu’il décoche.
En vain , pour émouvoir l’insensible Daphné , Phébus peint les talents dont les dieux l’ont orné , Et , faisant de soi-méme un éloge bien ample, Donne à ses successeurs un dangereux exemple , Qu’avec moins de mérite et plus de vanité,
Ils ont , et moi comme eux , si souvent imité :
Bien ne peut attendrir la belle fugitive ;
Du fleuve paternel ses pieds pressent la rive : Long'temps ses pas légers, à la fuite obstinés. Laissent loin derrière eux les zéphirs étonnés. Hors d’haleine à la fin , pour éviter la force ,
Elle met sa pudeur à l’abri d’une écorce.
Amour, par cet exploit si grand , si peu commun , Que tu sus assembler de triomphes en un !
Le trait qui te soumit l’inventeur de la lyre.
Sur tous ses descendants établit ton empire.
Un seul coup t’asservit Ovide , Anacréon ,
L’ami de Mécénas , l’amante de Phaon ;
Aux charmes de Lesbie assujettit Catulle;
Fit célébrer Délie, et soupirer Tibulle;
Anima les regrets que Pétrarque a poussés; Enflamma Jean second ‘ dans des climats glacés ;
> Fameux poëte latin moderne, né à La Haye.
Et dicta les beaux vers qu’une galante muse Publia depuis peu sous le nom de La Soze.
Pour moi , je comprends mal ce qu’on nous a conté Des filles de Mémoire et de leur chasteté.
Le tendre est leur vrai fait, n’en déplaise au sublime, Et leur chanson languit, si l’amour ne l’anime.
Ton cœur en est, Acanthe , un exemple évident ; Une double fureur, par un double ascendant.
T’a fait, dès le berceau, couler dans chaque veine I-a flamme de l’amour avec l’eau d’Hippocrène.
« Mais qui l’auroit pu croire? Apollon bien truité Fut encor moins heureux qu’Apollon rebuté.
L’Amour, ingénieux à montrer sa ])uissance ,
Sur lui, par scs présents, acheva sa vengeance.
A peine pour Daphné ses regrets sont finis ,
Que le traître à ses yeux présente Coronis,
A la constance près, en mérite complète.
Plus belle que Vénus et plus fine coquette.
Il vit, à peu de frais, au gré de ses désirs.
Voler la récompense au-devant des soupirs ;
Mais cet astre sans pair fut mis en parallèle.
Et ne put être unique aux yeux de cette belle.
De deux rayons nouveaux un mortel insolent Orna du blond Phébus le front étincelant;
Et l’indiscret corbeau, rustiquement fidèle,
Lui conta comme un sot la choquante nouvelle. Flattez-vous du secret, inconstantes beautés.
Les oiseaux publieront vos infidélités.
Apollon rétrograde , aveuglé de colère,
Quitte le Capricorne et rentre au Sagittaire ,
D’où son courroux trop prompt , et trop bien obéi , Perce d’un trait mortel ce cœur qui l’a trahi. Malheureux dans l’affront dont on le déshonore ! Dans la punition plus malheureux encore !
« Pour adoucir l’aigreur de son mortel ennui,
Il prend soin d’un enfant qu’il croyoit être à lui.
A la mère expirante il arrache ce gage ,
L’emporte et le confie aux nymphes d’un bocage. Par elles chez Chiron secrètement conduit ,
Le centaure fameux dans sa grotte l’instruit. Croissez, jeune Esculape, et, dans la solitude. Méditez ce grand art digne de votre étude;
Cet art si respecté , dont le puissant secours Commande à la douleur et prolonge les jours.
Par vos nobles travaux à vous suivre excitée ,
Une postérité nombreuse , accréditée ,
Aux timides mortels imposera des lois ,
Et pour premiers sujets pourra compter les rois. On aura foi pour tous. Le trop lent galénique,
Le chimique trop prompt, l’impudent spagirique. Auront chacun leur dupe, et , par divers chemins. Feront expérience aux frais des corps humains. On verra constamment la crainte et la foiblesse Attacher à leur char l’honneur et la richesse;
De l’amour de la vie ardents à profiter,
Ils vendront cette mort qu’on cherche d’éviter; Et, quand ils quitteront vos fidèles maximes,
La terre dans son sein recèlera leurs crimes.
« Déjà le demi-dieu , par son père inspiré , Signaloit son savoir, des hommes adoré :
Déjà de ses secrets les merveilles hardies Reléguoient aux enfers l’essaim des maladies;
Et, toujours bienfaisant , à la honte des dieux ,
Il déroboit la terre aux châtiments des deux , Quand , par une entreprise à son art interdite , Pour complaire à Diane, il ranime Hippolyte;
Et, l'orçant de fléchir l’inflexible destin,
Des griffes de la mort il ravit son butin.
Alors de l’Achéron le monarque barbare D’un coup de son trident entrouvre le Ténare; Et, sur un tourbillon de bitume et de poix, Pousse au ciel obscurci sa foudroyante voix :
« Est-ce de ton aveu qu’on me fait cet outrage,
« Jupiter? n’es-tu pas content de ton partage?
« Et cet audacieux, superbe de son art,
« Vient-il me déclarer la guerre de ta part!...
« Ah! si je le croyois!... » La nature tremblante, A ce cri menaçant, frissonne d’épouvante; Jupiter, d’un souris rassérénant les airs :
<• Cesse de t’alarmer, dit-il, roi des enfers.
« Pour un qu’ôte Esculape à ton empire sombre , « Bientôt ses successeurs t’en enverront sans nombre. >
Mais, pour calmer l’esprit de son frère irrité.
Il lance un coup mortel au dieu de la santé.
L’atteinte en est certaine , et la brûlante foudre Prend à sa longue barbe et le réduit en poudre.
« Qui pourroit d’Apollon dépeindre la douleur?
Lui, qui colore tout, en perdit la couleur.
Il disparut aux yeux. A la nature entière Une éclipse imprévue interdit la lumière;
Et, pour avoir forgé le trait pernicieux.
Les siens privent du jour le cyclope odieux.
Vulcain n’est plus servi dans sa grotte enfumée, Et du maître des deux la droite est désarmée. . Ainsi, quand un lion, par le Maure chassé.
Ne peut joindre l’auteur du coup qui l’a blessé. Ses regards furieux, précurseurs de sa rage.
Au désert effrayé dénoncent le carnage.
De ses rugissements tout cœur est palpitant; L’écho qu’il y contraint tremble en les répétant ; Et sa superbe dent, teinte du sang qu’il verse. Brise en éclats sanglants la flèche qui le perce.
Du dieu qui vous inspire ardents imitateurs , Armez-vous comme lui , redoutables auteurs :
Vos vers sont vos enfants; vos armes, la satire; Périsse par ses traits quiconque ose leur nuire !
« Lorsque d’un plus puissant on se trouve offensé , Dissimuler sa peine est un acte sensé.
On achète bien cher un transport téméraire.
lit le prompt repentir suit la promple colère. Implacable vengeur, dieu sévère et jaloux,
Jupiter, malheureux qui se brouille avec vous! ' Sans les soins protecteurs de la troupe immortelle , Il plongeoit le Soleil dans la nuit éternelle;
Mais les dieux suppliants lui font donner les mains A ne l’humilier qu’au destin des humains.
• Dans les fertiles champs où le fameux Pénée Enrichit de moissons la plaine fortunée,
Régnoit alors Admète , un prince fort vanté ,
Par l’amour conjugal du trépas racheté.
Qui n’auroit point revu la lumière céleste,
S’il eût eu pour épouse une moderne Alceste.
Pour produire avec fruit ses talents au grand jour, Notre illustre banni s’achemine à sa cour.
Plein d’espoir d’y puiser les grâces dans leur source ,
N’ayant que l’art des vers pour unique ressource. Quelle ressource! ô ciel! Bien loin d’étre admiré.
Il y passa bientôt pour un fou déclaré ;
Et de ses vers pompeux les sublimes figures Y parurent aux sots extravagances pures.
L’intendant des troupeaux , qui se piquoit d’esprit , Le tirant de leurs mains , à ses gages le prit,
Et , berger tout nouveau , dans les plaines fleuries L’envoya débiter ses doctes rêveries.
Vous voilà donc réduit à paître des troupeaux, Vive fécondité, qui, jusqu’au fond des eaux Portant sur vos rayons les subtiles essences ,
Dans le sein de la terre animiez les semences !
Cet œil , qui vit sous soi , parmi les airs mouvants , Le choc des tourbillons et la guerre des vents,
A donc pour tout spectacle , au fond d’une prairie , Le combat des taureaux qu’ Amour met en furie! Non, je ne puis souffrir d’entendre déclamer Ceux qu’à la pauvreté réduit l’art de rimer.
J’ai tort de l’avoir fait Une simple chaumière A borné devant nous le dieu de la lumière.
Que ses chants furent beaux ! que les rustiques dieux
Goûtoient avidement ses sons mélodieux ,
Quand sur ses chalumeaux sa tendresse fertile Fit folâtrer l’églogue ou soupirer l’idylle!
Heureux si, du destin toujours persécuté,
H n’eût pas vu finir cette tranquillité !
■ Mercure , en ces temps-Iù , dans les champs de
la Grèce,
Par de petits larcins cultivoit son adresse ;
Comme un caméléon variant ses couleurs ,
Il méritoit le rang de patron des voleurs ,
Et concevoit déjà d’illustres espérances De ranger sous ses lois la robe et les finances. Aussitôt que d’Admète il 6ut vu les troupeaux , Bondissant sur les fleurs , s’égayant dans les eaux, Il sort d’une retraite en rustique équipage ;
D’un berger du pays empruntant le visage,
Il aborde Phébus de l’air riant et doux Que prend la trahison pour faire ses grands coups , Et lui dit : « Étranger, quelle étoile obligeante « Enrichit ce climat d’une voix qui m’enchante?
« Sous cet antique chêne, à réver occupé,
■ Mon oreille a reçu tes sous qui m’ont frappé.
* O ciel ! qu’ils sont touchants ! que je hais l’inhumaine
■ Qui charge un tel amant d’une si rude chaîne !
« Mais ce n’est qu’une feinte. Est-il quelque beauté « Qui rebute un amour si tendrement chanté ?
« De grâce, redis-moi cette dernière stance.
« Quel tour ! quels vers nombreux ! quelle heureuse cadence !
« Non , le dieu du Parnasse, entouré des neuf sœurs, « Ne frappe point les airs de pareilles douceurs.
« Mais n’es-tu point lui-méme , ou l’amant solitaire « Qui regrette Syrinx par sa plainte ordinaire? «
O piège inévitable et finement tendu !
Quel auteur contre toi s’est jamais défendu?
î.e plus ferme d’entre eux cède à cette machine ; C’est un poison qui tue , un charme qui fascine : Chacun pour s’estimer se forme des sujets , L’amour-propre triomphe à grossir les objets;
Mats de tous les humains que sa vapeur occupe ,
Le poète orgueilleux est la plus sûre dupe.
A force de louange Apollon, prévenu,
D’abord sans réfléchir se livre à l’inconnu ;
Il s’applaudit dans l’éme, et sa joie est extrême De voir qu’à ses chansons on le prend pour lui-ménie. Plus son admirateur s’empresse à l’écouter.
Plus le tîieu complaisant s’épuise à répéter;
De ses amours chantés il raconte l’histoire;
Kt , poussant son récit jusques à la nuit noire ,
Qui sous un voile obscur les champs ensevelit,
Il offre à son flatteur la moitié de son lit ;
C’est le but où la ruse étoit acheminée.
Phébus dort en berger lassé de sa journée ;
La verge narcoticjue affermit son sommeil. Mercure à son lever devance le soleil ,
Et faisant des troupeaux un inégal partage,
En détourne l’élite au travers du bocage.
« Otez-vous de ces lieux, ô berger imprudent I « Vous n’y pouvez rester sans péril évident. »
Ainsi parle au Soleil la vigilante Aurore :
De ses pleurs redoublés s’accroît l’émail de Flore. Phébus suit son conseil , et d’un nouvel affront Dans les champs Lydiens court se couvrir le front. Las de traîner un corps qui lui servoit de peine , Sur la croupe d’un mont Phébus prenoit haleine; Et couché sur la mousse , au pied d’un vert ormeau ^ Charmoit sa lassitude au son du chalumeau.
Les oiseaux enchantés snspendoient leur ramage ; Les zéphirs inquiets faisoient grâce au feuillage; La hahillarde Écho n’osoit pas respirer,
Et les ruisseaux voisins couloient sans murmurer. La beauté de son chant en cet endroit attire
Le berger, le chasseur, la nymphe, et le satyre. Midas, roi du pays, le premier y parut;
Pan d’un buisson voisin à la hâte y courut ;
Pan , le dieu des forêts , dont la rustique adresse S’est fait un instrument des os de sa maîtresse,
Et qui, dans l’art du chant prétendant exceller. Frémit qu’en sa présence on ose s’en mêler.
D’abord à ce rival , devant la compagnie.
Il propose un déh de vers et d’harmonie :
Le dieu des vers l’accepte en modeste berger ; Midas avec Tmolus est conunis pour juger.
Sur un gazon fleuri le sénat prend séance.
Le vulgaire est debout , et tous prêtent silence. Alors, entremêlant sa flûte avec ses chants.
Le dieu Pan de ces vers fit retentir les champs :
« L’espoir de ma victoire en votre appui se fonde ; « Déclarez-vous pour moi , belle moitié du monde , « Honneur de l’univers, dernier effort des dieux, U Doux supplice de l’âme, et délice des yeux;
« Vous êtes de l’esprit souveraines arbitres;
« Pour ennoblir les vers vous accordez les titres;
•I Et vos décisions font tomlier un auteur,
X Eût-il, avec ses sœurs, Phébus pour protecteur.
« Dans ces chants que mon cœur vous offre pour victime ,
« Beautés, vous allez voir combien je vous estime. » On crut , à ce début , qu’il alloit débiter Tout ce qu’aux cœurs galants apprend l’art de flatter;
Mais, changeant tout>à-coup par un froid stratagème ,
Pan contre le beau sexe insolemment blasphème , Et s’épuise en efforts pour noircir ses attraits Par une aigre satire et de sanglants portraits. Quelques méchants rieurs à la feinte applaudissent. Le reste paroît froid , et les nymphes rougissent. Quel courroux enflamma l’œil qui perce en tout 1 ieu ! Le berger indigné cache à peine le dieu;
Et, sans l’ordre absolu qui borne sa puissance.
Il eût à coups de traits puni cette impudence ; Mais, soumis au destin dont il sent les rigueurs. Par un tendre prélude il prépare les cœurs.
L’.\mour suit de ses sons les volantes merveilles. Et, porté sur leur aile, entre par les oreilles.
Le sauvage Tinolus, dieu du mont sourcilleux, Baisse, pour applaudir, son sommet orgueilleux;
Et l’épaisse forêt , qui lui sert de couronne , S’incline, en le suivant, au beau fils de Latone.
Je n’entreprendrai point ici de réciter L’ode qu’en langue attique il lui plut de chanter. Pour traduire les dieux nous n’avons point de style. Perrin ‘ se morfondit sur le divin Virgile,
Et Lucain chez Brébeuf, au goût de Despréaux,
Ne peut être admiré que des provinciaux Il suffit de savoir que du sexe adorable Il fit avec tant d’art l’éloge inimitable.
Que sans délibérer ses auditeurs surpris En tumulte au berger accordèrent le prix;
Et pour rendre sa gloire encore plus complète,
Pan lui-même tout haut avuuoit sa défaite.
Midas seul, du bon goût ennemi déclaré.
Méprisa le talent de la troupe admiré ;
Et du dieu des forêts, aux yeux des nymphes mornes,
‘ Auteur d'une mauvaise traduction en vers de t'Enéû/e. ^Allusion à CCS vers de Boileau;
MariaeaUy d'un Brébeuf a l'épaule bictsé ,
Kq tent par tout le braa une douleur amere .
Kt maudit ta PhartaU aux provimcts si chère.
Lviaix , chant V.
De leur noble guirlande il embellit les cornes.
Que te dirai-je encor? Tu sais le châtiment Qui sur l’heure suivit l’inique jugement;
Et comme, aux spectateurs donnant la comédie,
Le juge fut pourvu d’oreilles d’Arcadie.
Divinité des lois, si les grands jours des deux Commettoient Apollon, qu’il revînt en ces lieux Réprimer l’injustice et punir l’ignorance.
Pour dérober aux yeux sa risible vengeance ,
Dans tous les tribunaux que l’on croit les plus nets, O Thémis ! qu’il faudroit élargir de bonnets !
« Et toi, triste sujet d’une immortelle plainte,
Mes vers t’oublieront-ils, déplorable Hyacinthe? Dois-je, en rafraîchissant une juste douleur,
Te nommer d’Apollon le crime ou le malheur?
Quoi donc, sur le galant, sur le tendre Zéphire, L’implacable colère a-t-elle tant d’empire?
Et tes jeunes appas a voient-ils mérité Un destin si funeste et si précipité?
Mais ne réveillons point la coupable mémoire Qui de l’astre du jour pourroit ternir la gloire. Par-là ses nourrissons , mis en mauvaise odeur.
Furent long-temps suspects d’une odieuse ardeur ; Leurs vers en sont noircis, et dans le sang d’Orphée La honte de ces feux ne fut pas étouffée.
Aujourd’hui le Parnasse heureusement purgé , Soumis à la nature et sur la loi rangé ,
Constant à rejeter les usages obliques,
Laisse aux enfants de Mars leurs manières antiques. Du destin d'Apollon l’ordre persécutant Lui réservoit encore un outrage insultant.
Misère impérieuse , hélas ! qui peut comprendre A quelle indignité tu forces de descendre !
Le tyran des Troyens , bouillant d ambition, Élevoit les remparts du superbe Ilion ;
Et, bâtissant des siens le fameux cimetière.
De la gloire des Grecs préparoit la matière.
Notre dieu , que le sort privoit de tout appui , S’associe à Neptune exilé comme lui.
Et cette même main , dont la savante adresse Par les sons de sa lyre arrêtoit le Permesse ,
Et charmoit les neuf sœurs sur le sacré coteau. Empoigne la truelle et saisit le marteau.
« Infortunés rimeurs, manœuvres du Parnasse,
Digitizf L] f
De la muse Françoise inépuisable crasse,
Si la parcpie en ce temps avoit filé vos jours ,
Vous eussiez à Phébus été d’un grand secours.
J’en sais tel d’entre vous, aux épaules carrées. Robuste, bien membru, nerveux, aux mains serrées. Qui , d’ailleurs inhabile à ses doctes chansons ,
Eût été merveilleux pour un aide à maçons.
Déjà du mur fatal la massive structure Terminoit en créneaux sa fière architecture;
Et, se manifestant pour chef-d’œuvre des dieux , Épouvantoit la terre et menaçoit les deux.
L’ingrat Laomédon, que sa parole engage,
Cherche inutilement des fautes dans l’ouvrage ;
Et, pressé de payer le salaire promis.
Lance à ses créanciers des regards ennemis.
Et de termes si bas il arme sa colère.
Que je suis tout honteux de les voir dans Homère , N’en déplaise au parti qui de l’antiquité Veut que , jusqu’aux défauts, tout y soit respecté. O race, à l’injustice en tout temps adonnée ! Grands , vous voilà bien peints; c’est une destinée Dont tout homme né libre a lieu d’étre effirayé , Servir maître superbe et n’étre point payé.
U Acanthe , tu m’attends à la fin de l’histoire ,
Et tu crois qu Apollon , rétabli dans sa gloire ,
Au milieu des grandeurs dont il fut possesseur. Goûta d’un heureux sort la tranquille douceur; Abus : de sa vertu, sans cesse traversée.
Par-tout la fermeté devoit être exercée.
Je ne veux point ici chanter sur le haut tou L’ambitieuse mort du jeune Phaéton,
Ou sur les bords du Pô, par des redites fades. Changer eu peupliers les tristes Héliades.
Je ne veux point encore à ses malheurs connus Ajouter le récit de ses feux pour Vénus ,
Qui , pour hommes et dieux également traitable , Fut pour le seul Soleil toujours inexorable :
D’où vient qu’en délateur cet amant érigé ,
Et par l’art de Vulcain risiblement vengé ,
Fit prendre au sein de Mars la déesse endormie. Réduit à désirer cette douce infamie.
■ A nos réfiexions ajoutons seulement Que, dans tous ses emplois , Phébus également. Qu’il habite la terre ou la voûte étoilée.
Rencontre avec l’honneur la fatigue mêlée.