XXVII
Dieu du jour, il s’occupe à d’inmienses travaux;
Il guide avec péril de fantasques chevaux;
Il grimpe le matin par des sentiers rapides ;
Le soir se précipite aux abymes humides :
Dans son brûlant midi , de flammes entouré ,
Par cent monstres affreux il serait dévoré ,
Si , toujours attentif à ses fidèles bornes ,
Du taureau mugissant il n’évitoit les cornes ,
Le venin dangereux du piquant scorpion ,
La flèche du centaure, ou la dent du lion.
En vain la sombre Nuit, à la cour d’Amphitrite , Des délassants plaisirs veut rassembler l’élite ; Dans les sacrés festins son gosier desséché A louer Jupiter sans cesse est écorché ;
Et des géants vaincus il fredonne l’histoire. Quand le reste des dieux se divertit à boire.
Dieu des vers, son destin n’est pas plus fortuné : Sur la croupe d’un mont tristement confiné ,
Dont l’avare fortune a fait son héritage ;
Cultivant sans succès, dans ce rocher sauvage. Des arbres, de la vie inutile soutien ,
Toujours verts, et pourtant qui ne produisent rien Du stérile laurier mâchant la feuille amère,
Se repaissant de sons, et buvant de l’eau claire; Habitant des forêts la rebutante horreur,
Saisi de rêverie, agité de fureur;
Et, pour mettre le comble à ses peines cruelles. Réduit à contenter neuf bizarres pucelles ; Acanthe , à ton avis , qu’en pouvons-nous penser. Nous, qu’une seule a su si souvent exercer?
Prétends-tu de ton nom laisser quelque mémoire? Tu vois par quels degrés on arrive à la gloire :
Le travail y conduit, et la fatalité Enchaîne le plaisir avec l’obscurité.
Au point de recueillir les fruits de ton étude. N’en corromps pas l’espoir par ton inquiétude :
De la nécessité subis l’heureuse loi ;
La volupté te fuit et l'honneur s’ofFre à toi.
Né dans un siècle illustre et brillant de merveilles, Du plus fameux des rois fais l’objet de tes veilles. Comme un foible lierre , à tes bras tortueux Donne le ferme appui d’un tronc majestueux.
Le soleil ennoblit la pesante matière.
Il élève , il soutient une vapeur grossière :
De l’éclat de Louis attends le même fruit;
H élève, il .soutient un auteur qui le suit.
Jupiter put souffrir, du trône de la nue.
Le nom de Phidias au pied de sa statue ,
Et vit, seuls s’irriter, le peuple adorateur Encenser le monarque et louer le sculpteur ;
Mais pour ce graud sujet arme-toi de courage. Souvent de pauvreté blâmant notre langage ,
Et jetant de dépit couleurs, toile, et pinceaux, Ton dessin dans le feu volera par morceaux.
Ne te rebute point; change, corrige, efface, Médite à tous propos les maîtres du Parnasse.
Si quelque expression t’échappe par hasard , Indigne de ton prince, indigne de ton art.
Fais-toi cette apostrophe : « O muse infortunée!
« Est-ce ainsi que Virgile auroit parlé d’Énée?
•> Lâche ! est-ce donc ainsi qu’aux bords du Siinoïs X Homère dans ses vers eût fait vaincre Louis,
« Si, pour prendre en huit jours une fatale ville, « Le destin l’eût fait naître à la place d’Achille ,
« Qui, malgré sa valeur et les dieux conjurés,
« Dix fois devant ses murs vit les épis dorés? > Repasse en tou esprit cent conquêtes célèbres ,
Qui du sombre avenir perceront les ténèbres.
Mons, Besançon, Namur, dont un seul bastion.
Dont le moindre dehors valoit tout llion.
Songe à tant de vertus , dont la foule éclatante Embarrasse , éblouit , désespère , épouvante , Lorsque de les chanter l’ambitieux désir Ne peut suffire à tout , et ne sait que choisir.
Par ces fidèles soins , une heureuse harmonie Doit avec ton modèle assortir ton génie ;
Et nos derniers neveux , de sa gloire étonnés , Aux pieds de ton héros en esprit prosternés, Contemplant de Louis cette image parfaite , Pourront se souvenir que c’est toi qui l’as faite.
« Je vois ce qui s’oppose à ton ambition,
Et je veux prévenir ta grande objection ;
Le moyen de suffire à cette illustre envie ,
Occupé du souci des besoins de la vie,
. Diras-tu? quel esprit, borné servilement Par la basse frayeur de manquer d’aliment.
Peut jamais s’élever à la hauteur sublime Que tes hardis conseils proposent à ma rime?
Crois- tu donc que Virgile, en son esprit troublé, Repasse tristement la disette du blé.
Quand sa muse énergique avec tant d’art ajuste
Le beau trait de Marcel , qui fait pleurer Auguste? Le bonheur, dans Horace, au mérite fut joint;
On voit dans ses écrits briller son embonpoint :
Et lorsqu'il pousse en l’air Pégase qu’il gouverne , Il a ses pleins celliers de Grec et de Falerne. D’accord, quand un auteur sur une œuvre pâlit. Trop de bien le relâche, et trop peu l’avilit.
Eh bien ! veux-tu forcer ton prince incomparable A jeter sur tes vers un regard favorable,
Et, par quelques bienfaits, de ton sort obstiné Changer royalement le cours empoisonné?
Je m’en vais te guider par un avis fidèle;
Le voici , cher Acanthe , en un seul mot : excelle. Depuis que de l’état le vigilant démon Dans ses puissantes mains en a mis le timon ,
Tout genre de vertu brillante et distinguée S’est vu de ses bontés la source prodiguée.
En quelque art que l’on prime , à ce roi bienfaisant C’est toujours pour ses dons un titre suffisant;
Et sans retour sur soi , sans rapport à sa gloire ,
Sa faveur enrichit jusqu’à l’Observatoire.
Fais retentir ses faits dans le sacré vallon.
Et sois sûr qu’il paiera les travaux d’Apollon.
Mais, pour chanter son nom, à toi-même sévère. Ami, sur sa grandeur forme ton caractère;
Et, dans des sentiments en contrainte exprimes, Ne va pas conher sa gloire aux bout-rimés. »
En Bnissant ces mots d’un ton plein d’amertume , Comme une exhalaison qui dans la nuit s’allume , Disparut le héros au vêtement romain ,
Et traça dans les airs un lumineux chemin.
Acanthe , encouragé par cette remontrance ,
Elus rimeur que jamais, plus plein de conhaiicc. L’âme moins agitée et les yeux éblouis.
Regagna sa cabane en méditant Louis.