SCENE XII
JÉRÔME, n'^^Kl, suivi (V un valet.
HENRI, parait au fond et s^ adressant au valet qui L'accompagne. Retourne à l'hôtel où est descendu madame M uller, et lorsqu'elle sera prête, préviens-la que je l'attends ici, avec nos témoins. {Le domestique sort. Henri s^ avançant vers Jérôme qui, Payant reconnu, a fait un mouvement pour /'er/i^r.) Dites-moi, mon ami, vous êtes de cette maison ?.. il faut que je voie une jeune personne nommée Cécile ; conduisez-moi près d'elle.
JÉRÔME , froidement. Si j'avais un valet à mes ordres , je l'enverrais, non pas vous conduire, mais s'informer si mademoiselle Cécile Muller veut bien vous faire l'honneur de vous recevoir : comme je suis seul pour l'instant, veuillez attendre!
HENRI, se jetant sur une chaise. Eh ! votre ton est sec.
JÉRÔME. Comme le vôtre... et il y a cependant cette différence entre nous, qu'il parait que vous ne savez pas qui je suis, tandis que moi, je n'ai pas oublié qui vous êtes.
IIENHI. Ah! vous me connaissez?., et où nous sommes nous donc vus?
JÉRÔME. Une lois à Bayonnc, il y a plus d'un an; cl une autre fois encore dans cette même maison, lorsque je suis entré le premier dans la chambre où vous veniez de tuer le malheureux Frédéric.
HENRI, vivement. Ah I ne me rappelez pas cet horrible événement , il m*a coûté bien des larmes!., je me suis mépris, je le vois, sans doute vous êtes ce Jérôme qui a recueilli l'infortunée Cécile?., eh bien! pour reconnaître vos soins ^ commepour acheter votre silence, prenez ce portefeuille : il contient quelques billets de banque, et je puis encore s*il le faut...
JÉRÔME. Assez, monsieur; voici la seconde fois que je vous parle, et c'est aussi la seconde fois que vos offres m'insultent. Vous êtes donc bien riche, bien généreux, ou bien ignorant du véritable prix d'une action noble ou courageuse, pour ne savoir la payer qu'avec de l'or ? ( Jetant à ses pieds le portefeuille qu'Henri aposé sur la table.) Reprenez cela, monsieur, et sachez que ce n'est pas plus l'appas de ce que contient ce portefeuille qui m'engagerai'-à me taire sur l'assassinat de Frédéric, que ce ne fut la bourse que vous avez eu l'insolence de m'offrir, qui aurait payé mon dévouement, quand pour retirer des flots la jeune fille dont vous convoitiez déjà le deshonneur, je m'exposai moi même à une mort certaine. La recompense à laquelle j'avais droit, je l'ai obtenue: c'était l'amitié, la confiance de celle que vous avez perdue, et que j'ai deux fois sauvée... [Lui poussant le porte fe.dlle.) Reprenez cela, vous dis-je, je ne vous le rends pas même avec la main, il y a trop de distance entre nous.
HENRI, avec un dépit concentré. M. Jérôme, ce langage...
JÉRÔME. Est celui qui me convient; car je puis marcher la tête haute, capitaine Henri; je suis ici chez moi, et j'ai droit de vous demander pourquoi je vous y trouve, vous que je ne veux pas y recevoir, et qui avez violé mon asile.
HENRI, cherchant à se contenir et dH un ton sardonique. Ah\ vous ignorez ce qui m'amène?., eh bien! je consens à vous l'apprendre : Je viens réclamer mon fils et rendre l'honneur à sa mère en lui donnant mou nom;., voyons, monsieur, vous qui vous déclarez si bravement son champion, et dont jc'veux bien pour moi même, me garder de suspecter l'étrange attachement, répondez, me contesterez-vous le droit que j'avais de la venir chercher ici ?
JÉRÔME. Non, non, monsieur, el il y a mieux, même, et je
vous le (lis dans toute la franchise de mon âme, si je pouvais espérer que cette réparation, bien que tardive, assurât son bonheur; si je croyais que vous l'aimiez réellement, c'est-àdire pour elle seule, je vous prendrais la main avec effusion de cœur, et je vous dirais : bien, capitaine, vous avez écouté vos remords, compris votre devoir, Jérôme vous demande votre amitié ; car il vous estime maintenant ; mais le motif qui vous détermine, n'a pas ce caractère honorable. Vous vous êtes dit seulement : cette femme m'appartient par les droits que me donne mon crime; je suis libre, elle est riche, il faut qu'elle soit à moi pour que sa fortune répare , la mienne, dissipée dans la plus ignoble débauche.. . oh ! j'ai pris mes informations , depuis que vous avez quitté votre régiment et cette ville, à l'issue du meurtre de l'infortuné Muller, et je suis bien instruit, voyezvous?., alors vous êtes allez fièrement jeter la honte au visage d'une mère; et celte mère sans entrailles, cette mère au cœur déglace, vous a li\ré le sort et l'existence de sa fille!., ah! avant de la demander à une marâtre, c'était son pardon, à elle, qu'il fallait venir implorer; et vous ne l'auriez point obtenu, j'en suis sur, moi, qui pendant sept mois n'ai pas quitté son chevet ; moi , qui fus témoin des malédictions qu'elle vous adressait dans son délire ; moi, enfin qui ai puisé dans le spectacle de ses souffrances, un tel aliment de mépris et deliaine, que cent fois au moins, j'ai fait le serment secret de la venger à mon lour, si jamais un nouveau chagrin lui venait de vous...
IlENKI, çLvecironiç. Ah! prends donc g^arde, tu vas te trahir, t't m'avouer peut-être que tu l'aimes.
JEROME, eWa/rtwi. Eh bien! oui , je te ferai cet aveu, que jusqu'à ce jour je n'avais pas même fait à mon ombre : oui je l'aime, mais d'un amour que tu ne saurais comprendre ; car moi, j'abandonnerais tout à son fils ; à son fils que j'adopterais pour le mien : je l'aime jusqu'à me sentir fier de lui donner le titre sacré d'épouse, malgré l'ignominie dont tu l'as couverte; enfin je l'aime... au point de trembler de bonheur et de respect à sa vue, comme je frémis d'indignation et de colère à la tienne!
HENRI, se rapprochant de lui, et avec un mouvement comulsif. Bien!., oh ! bien!., tu me soulages en disant tout cela; si tu avais été généreux sans passion, tu m'aurais contraint à te devoir delà reconnaissance, et il faut que je te l'avoue, moi aussi j'ai senti à ta vue un besoin instinctif de haine.
JÉRÔME, de même. Ah! si elle pouvait égaler la mienne, et que tu voulusses essayer de quelle trempe sont les armes que je fabrique ?
HENRI, rttfc dédain. Un duel, avec toi?.. non,rinstant serait inial choisi, et je te ferais trop d'honneur. Tu aimes Cécile,
(Jiô-tu? . je le convie à ses noces, ce sera ma seule vengeance!
JÉROUE, faisant un mouvement. Lâche!..
HENRI, de même. Insolent!..
JEROME, (le plus près. Oui, lâche, celui qui peut s'entendre dire qu'on le hait, qu'on le méprise comme le dernier des hommes , et dont le sang ne bouillonne pas à ce point de se refouler au cœur et de jaillir par ses veines; lâche, celui qui va traîner à l'autel et contraindre au parjure, une femme qui ne l'aime pas; mille fois lâche enfin, celui qui , pour se battre, attend qu'on lui crache au visage, où qu'on lui arrache sur la poitrine une marque d'honneur qu'il est indigne de porter.
En achevant, il lui arrache le ruban qui décore sa boutonnière.
HENRI, suffoquant de rage. Ah! une arme! une arme!., et ta vie pour laver cette injure!
Jérôme a couru précipitamment à une montre, il y prend deux épées et en jette une à Henri.
JÉRÔME, ai^c/'urear. A toi, capitaine... et songe à bien le défendre, car avec moi , comme avec Frédéric, c'est un duel à mort, entends-tu?
HENRI, exaspéré. Oui, oui, un duel à mort!..
Tous deux s'attaquent avec acharnement, et parent tour à tour avec la plusgrande adresse, les coups qu'ils se portent.