‹ À bas les masquesChapitre 11 sur 20 · III · texte numérisé non relu

III

Et on en fera un proverbe (Michée II, — 4).

Et alors le diable se frotta joyeusement les mains... de Kergroën.

Et toujours sous la figure de ce conducteur de train,

Celui qui ferme lesportes (Malachie 1, — 10),

11 épia les voyageurs et, ouvrant subitement la portière, entra dans le compartiment.

Ça n'était pas tout à fait le lit de Salomon dont parle la Sulamite y

Des piliers d'argent, un lit d'or, un ciel de pourpre (Salomon III, — 10).

Ce n'était qu'un wagon de première classe dûment capitonné, — mais, au dire du diable sous la figure de Kergroën, — aussi bien que le lit de Salomon,

Garni d'amour par les filles de Jérusalem (Cantique des cantiques III, — 10).

Les gardes ont levé le voile de dessus moi (idem V,-7).

Le père dit : C'est ma sœur.

Ma sœur-épouse (Salomon IV, — 10).

Mon bien-aimé enfuis-toi aussi vite qu'un chevreuil — (VIII, — 14).

Le bien-aimé a-t-il un gros ventre comme le père Hyacinthe ; je l'ignore, mais il ne s'enfuit pas comme un chevreuil.

Plût à Dieu que tu fusses mon frère, je (irais trouver dehors, et je ne serais pas méprisée,

- ivin, - 1).

Mais le diable, toujours sous la figure de Kergroën, raconte :

le vis une femme assise sur quelqu'un de très rouge (textuellement : sur une bête de couleur iicarlaté) (Apocalypse XVII, — 3).

Je découvrirai le mystère de la femme, etc., -(XVII, — 7).

Ne vois-tu pas ce qu'ils font dans les mies de Jérusalem ? (Jérémie VII, — 17).

Et alors il y eut un grand scandale, — si ce n'est dans Landerneau, comme dit une locution proverbiale, — toujours est-ce assez près de Landerneau ; — à Brest, — à 16 ou 18 kilomètres de Landerneau.

Et tous tes ennemis ont ouvert la bouche sur toi, et ils ont sifflé, et ils ont dit : Nous les avons abîmés (Jérémie II, — 16).

Et le père Dufour et la vicomtesse de V,

Ont semblé boire le vin pur de la colère de Dieu (Apocalypse X1I1, — 10).

Mais c'est ici qu'est la patience des saints (Saint Jean XIV, — 12).

Le père Dufour et la vicomtesse furent accusés d'outrage à la morale publique.

Mais l'Éternel plaidera leur cause (Proverbes XXII, — 23).

Le père et la vicomtesse avouèrent beaucoup de choses ; — ils avouèrent que la vicomtesse était sur les genoux du père, etc., qu'on s'était embrassé (textuel d'après le jugement).

Mais, dit le tribunal, — ils étaient seuls dans le compartiment, — le train était en marche, il faisait nuit, ils avaient voilé la lampe de son store bleu, — les prévenus avaient donc le droit de se croire chez eux, dans un endroit non public, à l'abri de tout regard (textuel d'après le jugement), — dans un lieu où iis ne pouvaient être ni vus ni dérangés, — péché caché est à moitié pardonné, dit le proverbe français, — il l'est tout à fait, dit le proverbe italien.

Attendu que le diable, sous la figure de Kergroën, a mis quelque variation dans ses dépositions, — ces dépositions deviennent suspectes — il est vrai que le père Dufour a également

beaucoup varié dans les siennes, — mais ce n'est pas la même chose, — parce que Kergroën est le diable , et le père Dufour est un prêtre.

Le tribunal, attendu que le diable, sous le nom de Kergroën, a une vie privée dénuée de moralité ;

Que sa curiosité a été dans cette circonstance on ne saurait plus indiscrète, — (textuel d'après je jugement) en conséquence acquitte le père Dufour et la vicomtesse de V***.

Et ils ont pansé la plaie de la fille de mon peuple, (Jérémie VI, — 14.)

Sérieusement, le tribunal, malgré les ménagements que nous devons respecter et que nous respectons ; dans ses considérants a justement et sagement flétri la conduite du père Dufour, qui a blessé les lois de la pudeur et qui « ne devait pas perdre de vue que sa qualité de prêtre suffit pour porter une déplorable atteinte aux croyances religieuses » et ne Ta acquitté qu'à cause de l'obscurité et de la marche du train, qui isolait les inculpés et les mettait à l'abri de fous regards.

Ce jugement, dit-on, est frappé d'appel par ministère public.

Je le respecte néanmoins, — et à Dieu ne plaise

qu'une de mes paroles puisse faire penser le contraire.

Mais ce respect étant établi, le tribunal me permettra de citer avec une douce et cependant toujours respectueuse gaieté un des considérants.

« Attendu que, pour qui connaît la marche des passions humaines... il n'est pas admissible queDufour n'ait pas alors fait ceci et cela, etc.»

Plaise au tribunal me permettre de lui dire que la marche des passions humaines, — n'est pas réglée comme une marche militaire ; qu'elle subit beaucoup de variétés d'après le tempérament, le caractère, l'état, la situation, les circonstances.

. Et que les passions humaines peuvent avoir une marche très différente chez le père Dufour — et chez un honorable et vertueux et correct magistrat, par exemple.

Je ne parlerai pas de cette anatomie expurgée par la décence, qui fait prolonger de beaucoup la jambe au delà des limites que lui assigne la science, en désignant comme jambe audessus du genou la partie, alors nue, sur laquelle lé diable prétend avoir donné une claque.

Maintenant, un point plus grave, — que je me permettrai de soumettre et au tribunal qui

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vient de porter son jugement, — et à celui qui doit juger l'affaire en appel.

Je pense, comme le tribunal, que Kergroën napas été mû uniquement dans sa surveillance par le zèle de la religion, de la morale, etc. ; — je ne crois pas que c'eût été pour lui une joie profonde de découvrir que certaines apparences, qui avaient pu éveiller ses soupçons, étaient complètement fausses, — et que le père Dufour et la vicomtesse de V. dormaient paisiblement rhacun à un coin opposé de la voiture.

J'admets et je crois que ce n'est pas sans un mélange de satisfaction que Kergroën a découvert... ce qu'il a découvert et ce qu on avait découvert, et je veux bien, — avec le tribunal, — trouver sa curiosité indiscrète, et allant plus loin que le tribunal, croire Kergroën un peu farceur.

Cependant:

Doit-on blâmer un employé d'une surveillance qui lui est ordonnée par ses chefs, — et qui est rendue bien nécessaire par les crimes dont les wagons des chemins de fer ont été le théâtre.

On n'a pas oublié le médecin Constantin Jame à moitié assassiné.

Et le regrettable fils de mon pauvre ami le

docteur Lubanski poignardé pendant la nuit, — et son cadavre jeté sur la voie.

Dans ces deux cas, si un conducteur de train était venu regarder aux portières, on eût évité ces deux assassinats.

Prenons une autre éventualité.

La vicomtesse de V... entre seule dans ce wagon ; à la place de M. Dufour, supposez un prêtre qui ne soit pas seulement comme le tribunal Fa déclaré, un homme qui enfreint les lois de la décence et blesse celles de la bienséance.

Supposez un prêtre comme Contrafatto, comme Lacollonge, comme Molitor — comme tant d'autres ; — j'ai vu les deux premiers précisément à Brest — au bagne.

Supposez un satyre, un faune.

Ces conditions où le tribunal a vu des circonstances atténuantes établissant la non-publicité de F infraction aux lois de la décence ;

La nuit — F obscurité — la lampe couverte de son store — la marche du train — qui permettaient aux inculpés de se croire isolés et à Y abri de tout regard ; — ces conditions ne peuventelles sembler aussi favorables à un crime monstrueux qu'à une simple infraction mutuelle aux lois de la décence ?

Contrafatto ne peut-il se dire : Il fait nuit, la

lampe est voilée ; — le train marche, personne ny peut entrer ; — je suis isolé, à l'abri de tout regard. — Je puis tout oser.

Et se ruer sur la malheureuse femme — abuser odieusement de l'isolement, de la nuit, de la terreur ; — la flétrir d'un attentat ineffaçable — et finir peut-être comme Antony.

Elle me résistait, je lai assassinée.

La vicomtesse ne résisterait pas, dites-vous ; — - mais il y a des femmes qui résistent.

Allons — allons — il vaut mieux de temps en temps qu'un conducteur de train surprenne une vicomtesse de V... sur les genoux d'un père Dufour, que de ne pas surprendre un assassin et empêcher un assassinat.

De même qu'il vaut mieux peut-être voir M. Loyson aimer sa femme dans sa chambre — que M. Dufour aimer celle d'un autre en wagon de chemin de fer.

Le tribunal de Brest, qui a cru devoir défendre la publicité des débats, — les a résumés dans les considérants de son jugement (considérants supprimés par les journaux soi-disant religieux), de façon h faire de ce résumé une peine légitime et grave pour les inculpés acquittés ; — le silence prescrit sur les débats et qui tait supposer des détails plus graves, peut-être

graveleux, que ceux mentionnés dans les considérants devient une circonstance atténuante de l'acquittement.

On parle de punir Kergroën — ah ! saperlipopette ! ne faites pas cette sottise ;

Kergroën se présenterait comme candidat aux prochaines élections — et serait probablement élu — au suffrage universel direct par scrutin de liste.

Disons aussi que les cléricaux — ont déclaiv la guerre et jeté le gant du défi ; — ce tas de miracles ridicules est une provocation au bon sens public.

Sancho Pança disait : On a beau faire beaucoup de sottises, on n'est jamais qu'un sot ; ah ! si on était un sot chaque fois qu'on fait une sottise — combien de sots je serais.

Les cléricaux n'ont pas admis ce principe — d'une seule vierge (mère du Christ), au moyen de diverses statues et simulacres; — ils ont fait une foule de vierges différentes qu'ils compromettent beaucoup, et dont une entr'autres a été reprise de justice.

De plus, ce célibat, cette virginité, dont le* prêtres se font un tel mérite — et qui, disentils, les élève si haut au-dessus des autres mortels, — il est permis aux gens trop grossiers

pour se jucher à cette singulière vertu, de regarder un peu si elle ne serait pas souvent un mensonge impudent et dangereux.

Le jugement du tribunal de Brest, — et quelques journaux ensuite, ont donné pour preuve l'innocence à moitié chemin du père Dufour et de la vicomtesse de V :

QuelepèreDufours'estécrié: « C'est ma sœur».

Il ne serait venu à l'esprit de personne, disent et le jugement et les journaux, de chercher à se sauver de l'adultère, en avouant un inceste.

Le tribunal, — qui croit connaître la marche des passions humaines, — et les journalistes en question ignorent, — et je les en félicite — à quel degré de trouble une surprise qui vous fait tomber de si haut, peut, je le présume, porter un homme ; — un homme qui se noyé empoigne un brin de paille qui flotte, — et empoignerait une barre de fer rougie au feu.

Voici ce que m'a raconté un des acteurs d'un petit drame intime.

Un garde national avait une femme et un ami ; — il est de garde, et doit passer la nuit en patrouille, — mais il s'ennuie, prétexte une indisposition et obtient du chef du poste la permission de retourner coucher chez lui.

11 rentre au moyen de sa double clef, — et

trouve sa femme couchée et son ami en chemise devant le lit. --

Stupéfaction !

La femme cache sa tête sous la couverture.

Le garde national met la main sur la poignée de son sabre.

L'ami dit en balbutiant et en jetant lui-même un coup d'œil sur son non-costume :

— Euh, euh ! vous êtes peut-être étonné...

— mais, euh, euh! il fait si chaud...

Tout dégénère ; — l'aventure du père Dufour et de la vicomtesse *** n'est pas sans exemple ; mais quelle piteuse figure a faite le pauvre père.

Parlez-moi d'un autre -prêtre qui dans une situation identique, non seulement sut se mettre hors d'affaires, mais encore tira de l'aventure un chagrin pour ses rivaux et ennemis.

Un général des oratoriens, revenant de la campagne, traversait Paris dans un fiacre soigneusement fermé. En passant sur le Pont-Neuf, la voiture est accrochée et verse ; — la foule s'amasse, on s'empresse ; — et on tire du véhicule une jeune et jolie fille fort effrayée ; — puis un prêtre.

Quel scandale ! tous deux s'enfuient, mais on se hâte de regarder à quel ordre appartenait le prêtre: C'est un jésuite, dit-on, et tout Paris, le soir, s'entretenait de l'anedocte d'un jésuite trouvé dans un fiacre avec une fille.

Voici ce qui donnait lieu à cette erreur ; l'oratorieu n'avait pas perdu la tête comme le père Dufour; — au moment de l'accident, en prévoyant les suites nécessaires, il s'était empressé d'ôter et de mettre dans sa poche lé petit collet qui seul distinguait les oratoriens des jésuites.

De sorte que non seulement il ne compromit pas son ordre, mais jeta du ridicule et de l'odieux sur un ordre rival.

Ceux qui, en parlant des habitants de la Savoie, croient user d'une exquise politesse en les appelant Savoisiens, se trompent complètement ; — je tiens d'un d'entre eux, mon ami Loppé, moitié peintre de talent, moitié chamois, qu'ils s'appellent eux-mêmes Savoyards et veulent qu'on les appelle ainsi.

Tous les jours les journaux sont remplis de notes ainsi conçues :

Grand dîner à tel ministère — grand dîner à tel autre.

M. Thiers dîne ici, — M. Grévy dîne là, etc., etc.

Ne serait-il pas bon de mettre une sourdine

à ces tourne-broches politiques et de festiner tout bas à une époque où grâce aux impôts, qui remplacent si mal l'impôt sur le revenu, il y a tant de gens pour qui dîner est une chose plus problématique que quotidienne , — puisqu'il paraît qu'on ne peut faire de bonne politique sans de bons dîners, — ah ! si on réduisait* comme je le demande, les plus gros appointements à 12,000 francs ! les mâchoires du pouvoir ne feraient pas tant de bruit.

L'annonce dans les journaux se divise en deux classes bien distinctes, — l'une, qui occupe une place spéciale et séparée, est comme un mur blanc sur lequel le maître de ce mur permet de coller des affiches, — c'est le marchand qui prend et qui garde la parole ; — le journal n'émet aucun avis, n'encourt aucune responsabilité ; — l'autre classe, désignée par le nom de réclame, rend le journaliste solidaire, complice, associé responsable de ses promesses les plus abracadabrantes, — c'est, en effet, le journaliste qui parle, qui exprime son admiration personnelle, son enthousiasme, sa confiance et qui use de tout son crédit sur l'esprit de ses lecteurs pour les leur faire partager.

» Nous venons de voir, etc.

>> Nous ne saurions trop recommander, etc. »

C'est vaincu par l'évidence et pour rendre hommage à la vérité, et aussi dans Tunique intérêt de ses lecteurs, qu'il leur annonce ou dénonce tel ou tel produit, — il Fa vu, touché, essayé, il en répond, — il parle du marchand à la troisième personne, à son insu, — tant pis si la modestie du marchand s'en offense, il se soucie bien du marchand, la vérité avant tout : Vitam impendere vero.

Mais il est des annonces qui jettent quelque inquiétude dans mon esprit et presque dans mon cœur.

Par exemple :

Après que le journaliste m'a fourni ma provision d'opinions pour ma journée, sur la politique intérieure et étrangère, sur la pièce qu'on a jouée hier au soir et sur le livre qui paraît ce matin, après qu'il a flétri le vice en phrases sonores, il continue et dit :

« Donnez-moi du marbre, disait Michel-Ange, et je vous taillerai un chef-d'œuvre. »

Confiez-moi votre buste, dit la couturière La" lagète, et je le doterai de toutes les perfections. — Est-ce une vaine prétention ? Non, assurément (c'est toujours le journaliste qui parle), le « corset que fabrique l'illustre Lalagète, vous

» moule une poitrine avec une correction à dé- » sespérer la statuaire antique ; — sous ses doigts » le satin vous dessine des formes exquises, — » elle corrige la nature ; elle a le secret de com- » bler un vide et de le convertir en gracieuse » rondeur, — aux débauches de chair elle ré- » pond par une sobriété de contours qui séduit » F œil ; — comment fait Lalagète? Demandez-le » hsespinses, à ses baleines flexibles, à son buse » intelligent, etc. (textuel).

» La tournure, ischiopachys (hanches rebon- » dies), donne à la fois l'élégance et ladésinvol- » ture provocante. »

Et un peu plus loin :

« L'eaud'iVthènesoude Vaugirard nettoyé les cheveux, comme Feau de la Salette nettoyé les âmes, et leur donne (aux cheveux) ce brillant, cette souplesse, etc.»

Et plus loin :

« Parlez-moi du cordonnier Sclerolœne, c'est un véritable artiste ; il donne au pied le plus épais et le plus plat Fétroiture et la cambrure les plus aristocratiques. »

Et plus loin :

« Enfin, le dentiste Amphonix a trouvé le secret de tromper Fœil le plus exercé — et de dépasser la nature dans la fabrication de ses dents. »

« Le lait de Cléopâtre donne au teint l'éclal et la fraîcheur de la rose.

» La crème de graisse de crocodile parfume l'haleine. »

Très bien, j'ai donc lu attentivement mon journal le matin ; j'ai pour vingt-quatre heures, mon opinion sur M c Gambetta, sur Lalagète, sur la tournure ischiopachys, — sur la république et la monarchie, sur l'eau de Vaugirard, sur la dissolution de rassemblée, sur M. Ernest Picard, sur le cordonnier Sclerolœne, sur M. Thiers, sur M. Amphonix, sur l'emprunt, sur le lait de Cléopâtre, etc.

Je sais h peu près tout ce qu'on a besoin de savoir pour une journée ; je remarque seulement que si je lis deux ou trois journaux, je m'expose à avoir deux ou trois opinions différentes et peut-être contradictoires sur MM. Thiers, Ernest Picard, Gambetta, etc. ; tandis que tous les trois seront d'un touchant accord et ne me fourniront qu'une seule et même et unanime et identique opinion; sur Lalagète, sur la tournure ischiopachys, sur l'eau de Vaugirard et sur le lait de Cléopâtre, etc.

Je vais dans le monde le soir.

Mes regards tombent, d'abord par hasard,

puis sont arrêtés invinciblement sur une femme charmante.

Sa poitrine a « une correction à désespérer la statuaire antique ; richesse à la fois et sobriété de contours, formes exquises ».

« Sa tournure joint à l'élégance une désinvolture provocante. »

Son teint a l'éclat et la fraîcheur de la rose, ses cheveux sont souples et ondoyants, — je voudrais trouver pour ses dents une autre comparaison que celle des perlés, qui est insuffisante et un peu vieille, — son pied, ah ! son pied, étroit et cambré, un pied de duchesse — je m'approche d'elle, je l'invite à danser, — et en même temps q ue son timide , « oui , monsieur » > il s'exhale de ses lèvres comme un parfum de cette jolie églantine que les Anglais appellent sweet-Briar.

La contredanse finie, je me place dans un coin où je puis m'enivrer du doux poison que je prends par les yeux en la contemplant.

Mais on parle à côté de moi de M. Thiers — sur M. Thiers j'ai pris ce matin mon opinion dans mon journal.

Il estminuitet demi, mon opinion sur M. Thiers est un peu fatiguée, un peu fripée, un peu chiffonnée, mais elle est cependant encore bonne :

— les presses m'en tirent une pour demain matin à celte même heure où les mitrons pétrissent le petit pain frais de mon déjeuner.

Mais, en me rappelant l'opinion que m'a fournie mon journal sur M. Thiers, je me rappelle aussi celle qu'il m'a fournie sur M. Ernest Picard

— et — mes opinions enfilées comme les perles d'un collier me reviennent toutes h la suite — et Lalagète et le lait de Gléopâtre — et la crème de graisse de crocodile, etc.

Et je regarde encore la beauté qui m'a charmé

— mais la défiance est entrée dans mon esprit ;

— « une poitrine d'une correction à désespérer l'art antique, des formes exquises » mais Lalagète en vend.

« Un pied cambré, » — mais Sclerolœne ne fait.

« Une tournure provocante, » mais on ne trouve telle rue, tel numéro.

« Un teint de rose, haleine d'églantine, » — mais ça coûte 10 fr. le flacon...

Alors il me semble que la charmante femme se disloque et se sépare en morceaux comme un pantin dont les fils sont cassés. — Sclerolœne reprend la cambrure de son pied, — Amphonix lui ôte ses perles de la bouche, — Lalagète emporte les formes exquises.

La fraîcheure du teiut, la souplesse des cheveux, la suavité de l'haleine — tout rentre dans

des flacons.

Qu'est-ce que la femme elle-même fournit donc de sa beauté — puisque Lalagète, Amphonix, Sclerolœne et les autres lui ont tout vendu?

A quels signes reconnaître les femmes faites par la bonne mère nature, et celles fabriquées par Sclerolœne, Amphonix et Lalagète, etc.

A cela peut-être qu'elles n'auront ni formes exquises, ni pied cambré, ni tournure provocante ni dents de perle, ni teint de rose, ni haleine suave, — mais c'est à se désespérer — ou à ne plus vouloir regarder que celles qui sont trop pauvres pour acheter à Lalagète, à Amphonix, à Sclerolœne, les charmes vainqueurs si chèrement annoncés dans les journaux.

Je ne voudrais certes pas être désagréable en quoi que ce soit, à madame Thiers et mademoiselle Dosne, que Ton appelle déjà mademoiselle Félicie, comme on disait la princesse Marie, la princesse Clémentine, etc., — qui sont, je le suppose, de très aimables personnes, mon but est au contraire de leur dire une vérité utile et de leur rendre un service ; — à cet effet, je dois avouer ou plutôt répéter, qu'elles se laissent mêler un peu beaucoup à l'officiel; et, l'autre jour encore, tous les journaux racontaient qu'elles avaient assisté à je ne sais plus quel grand dîner.

Nous sommes en République, puisque M. Thiers

est président de la République, — or, en République, c'est-à-dire sous une forme de gouvernement où le pouvoir est électif, — la femme du président n'est pas présidente, elle est madame Thiers ; — ses enfants ne seraient pas fils du président, mais fils de M. et de madame Thiers. — Comme président électif, le président n'a de famille que pour son bonheur privé et ses joies intérieures.

Il ne doit pas plus mener sa femme dans le monde officiel qu'il n'y mène sa commode, son bureau et son secrétaire.

Des gouvernements que j'ai vus ou entrevus — Louis XVIII et Charles X étaient veufs.

Mais jamais on n'a vu la reine Amélie, femme du roi Louis-Philippe, ni ses filles, ni sa bru prendre la moindre part aux choses officielles, n'y même s'y montrer ; — beaucoup de Parisiens ne les ont jamais vues.

Madame de Lamartine n'a été connue que par ses amis et ceux de son mari.

La mère du général Cavaignac, qand par un hasard très peu fréquent, elle paraissait dans le salon de la présidence, y restait dans un coin à causer avec quelques vieux amis,

Je ne sais pas le degré de plaisir que madame Thiers et mademoiselle Dosne, que je n'ai pas

l'honneur de connaître , trouvent à paraître comme disait d'Aubigné — mais leurs amis d'avant la présidence, les anciens, les vrais, ne leur font-ils pas voir que ce plaisir pourrait être chèrement payé par cela qu'elles sortent de « la maison » le royaume, l'asile, la citadelle de la femme ; — que la vie et la vie politique surtout sont pleines de périls de tous genres, — que les vieux gamins y jettent des boules de neige et des pierres un peu au hasard ; — qu'il y pleut des horions et des paroles peu mesurées, — que s'y montrer c'est se livrer ou du moins s'exposer volontairement aux hasards de la rue et de la place publique.

Il est difficile d'être à la fanfare, sans être aussi à la bataille.

S'il est un homme qu'aucun républicain ne peut récuser, c'est, sans contredit, JérémieBentham, — il était républicain et n'allait pas à la république, comme on dit, par quatre chemins — il offrait de garder les rois, mais leur donnait la valeur d'un buste sur une cheminée et la puissance d'un chapeau sur une chaise ; — il appelait le roi :

« Le corrupteur général »,

Et ne voulait pas qu'on lui donnât ni de l'ar-

gent, ni le droit de distribuer des places, des pensions, des décorations, etc., — il demandait la liberté absolue de la presse, etc.

Eh bien ! voilà son opinion sur les clubs, sur les meetings, sur les assemblées populaires et les discours :

a Plus de ces harangues bruyantes etpassion- » nées, plus de ces scènes de hustings où les » vains efforts d'une éloquence réfléchie vien- » nent se briser devant les tempêtes subites du » forum ; — c'est par écrit que le candidat doit » entrer en communication avec les électeurs ; » c'est par une lecture méditée que l'électeur » doit juger le candidat.

» Le discours, c'est l'intelligence passionnée ; » l'écrit, c'est l'intelligence raisonnée ; — l'action » du discours est fugitive et imparfaite ; l'action » de l'écrit est durable et complète : — Par les » discours, plus d'une assemblée a été poussée » à des résolutions précipitées et funestes, rare- » ment ou jamais par des écrits ; — par les dis- » cours l'imagination est fascinée, la passion » excitée, on ne laisse pas de loisir au jugement » et à la logique, les clameurs étouffent les rai- » sons. »

Ajoutons qu'il est une façon très facile, très ordinaire de dire des sottises, des absurdités, des

bêtises dangereuses avec une emphase, une attitude, des gestes, un air de conviction qui fait croire aux auditeurs qu'on n'a dit ni sottises, ni absurdités, ni bêtises — et que c'est une ficelle, un truc de théâtre à la portée du plus mince orateur.

Notez que lorsque Jérémie Bentham écrivait cette condamnation des discours dans la rue et sur les balconsd'auberge, — on n'avait pas encore inventé les banquets et l'excitation du vin bleu.

A ce propos — quand je m'écriais l'autre jour : Quelle soif ont ces gens-là! — je n'avais pas sous les yeux une note que j'ai prise autrefois dans un rapport officiel qui n'a pas été contesté, — rapport qui constate que, en février 1848, les bandes soi-disant révolutionnaires et les futurs électeurs de M c Gambetta, — ont bu dans les caves du roi Louis-Philippe :

Soixante-dix-neuf mille neuf cent soixante et une bouteilles de vins divers.

Et quatre cent cinquante tonneaux.

Quand les pères ont bu comme cela, vous comprenez quelle soifça doit donner aux enfants !

Il y a trente et quelques années que, dans les Guêpes, je me permis de donner un conseil à l'autorité d'alors: c'était au sujet des « violons ».

Disons pour les départements et pour la postérité que, par « violon », on entend une petite chambre, le plus souvent obscure, attenant au corps de garde, où l'on dépose provisoirement les gens arrêtés le soir, en attendant qu'on les conduise le lendemain matin à la préfecture de police.

Plusieurs des gens ainsi arrêtés s'étaient pendus ou étranglés durant la nuit, à l'aide de leurs bretelles, de leurs jarretières ou d'une lanière

faite en déchirant leurs vêtements ; — un s'était ouvert le ventre avec son couteau, un autre s'était coupé la gorge avec un éclat de verre.

Ces accidents étaient d'autant plus à déplorer que, le plus souvent, les gens mis au violon n'y sont que pour des fautes vénielles, qui ne les exposent nullement à une condamnation à mort, — etque, d'ailleurs, ce ne sont jamais ou presque jamais les grands criminels qui songent à se tuer ; — la situation n'est pas nouvelle pour eux, — ils ne sont plus accessibles à la honte.

Ceux qui se désespèrent ainsi, sont les gens peu accoutumés au crime, qui ont volé pour la première fois, ou même ont, en état d'ivresse, causé quelque désordre ; — la pensée du déshonneur, de la honte et aussi un reste de l'influence bachique les décident à en finir avec la vie.

J'indiquai alors un moyen bien simple pour éviter ces regrettables accidents.

Je dis :

Au lieu de séparer le « violon » du corps de garde par un mur, — séparez-le seulement par une grille en fer.

Les prisonniers, se trpuvant sans cesse sous les yeux des hommes de garde, n'auront plus aucun moyen de mettre à exécution leur dessein sinistre.

On n'en tint aucun compte ; — on était déjà en ce temps-là préoccupé presque exclusivement de ce que ce bon M. Cotte, représentant du Var et de la fraude électorale, — appelle naïvement « la question politique », c'est-à-dire le soin de défendre sa place et son traitement contre les agressions des gens qui, lorsqu'ils vous auront supplanté, se dévoueront, à leur tour, à cette môme « question politique », c'est-à-dire à ce même soin de défendre la place et le traitement conquis.

J'attendis un an, — au bout d'un an, je constatai quatre suicides dans les « violons » ; — je renouvelai ma proposition, — « la question politique » empêcha encore l'autorité delà prendre en considération ; il en fut de même la troisième année, où il y eut cinq suicides ; — depuis ce temps, je fis et accomplis le vœu de répéter, une fois par an, la même proposition, — en constatant à combien de gens, chaque année, cette incurie avait coûté la vie.

La moyenne est de cinq par an.

Depuis trente ans que je réitère opiniâtrement ma proposition, — ça fait à peu près cent cinquante suicides qu'on aurait évités.

Beaucoup de gens s'impatientaient non pas de l'obstination de l'autorité à ne pas entendre,

mais de mon obstination à demander, et disaient : Il est ennuyeux, c'est toujours la même chose.

Or, le moment était venu, où j'allais, selon ma coutume, renouveler ma rengaine annuelle, lorsque je lis dans les journaux :

« Une commission vient d'être instituée par M. le préfet de police pour examiner les améliorations à introduire dans les postes de police et les violons de la ville de Paris. Cette commission est composée de :

» MM. le préfet de police, président ; de Bullemont, secrétaire général de la préfecture de police, vice-président ; Ansart, chef de la police municipale ; Blanche, docteur en médecine, etc., etc.

» Dans une première réunion tenue hier, la commission a nommé une sous-commission composée de MM. Bournat, Magne, Maublanc et Palliard.

» Les membres de cette sous-commission doivent visiter les postes et les violons et formuler les réformes qui leur paraîtront nécessaires, tant dans l'intérêt des détenus qu'on y renferme que dans l'intérêt des gardiens de la paix chargés de surveiller les détenus.

» Le nombre des individus qui, chaque année, passent dans les violons ne s'élève pas à moins

de 120 à 140,000, et il n'y a pas moins de 8,000 agents de la police municipale employés à ce laborieux service.

» C'est donc une question fort importante sur laquelle l'attention de M. le préfet de police est aujourd'hui attirée, et nous devons espérer qu'avec le concours de cette commission, il pourra réaliser dans cette partie du régime pénitentiaire toutes les améliorations désirables. »

Je prends la permission de me joindre à cette sous-commission et de répéter mon conseil : séparer le violon du corps de garde par une grille.

Je ne sais si on a fait d'autres réformes — mais on n'a tenu aucun compte de celle que je réclame depuis si longtemps , — entre le jour où cette commission a été nommée et celui où on imprime ces lignes, cinq nouveaux suicides ont été exécutés dans les violons.

Quant à la fusion, elle serait assez bien expliquée par l'apologue de deux chasseurs qui,

Après une discussion approfondie, et des concessions mutuelles,

Croiraient avoir tout terminé, lorsqu'ils seraient enfin tombés d'accord sur la sauce, à laquelle il convient de manger un lièvre, — lequel, pour le moment, arpente librement la plaine, — et enverraient prématurément prier leurs amis à dîner pour manger avec eux ce civet errant.

M. Thiers a appelé « fous furieux » ceux qui ont prolongé la guerre , — je ne sais pas si tout

fi.

le monde a accepté cet adjectif, et si on la appliqué également à ceux qui ont fait semblant de vouloir la continuer après la reddition de Paris ; — les plus sévères ont dit : Oui, ce sont des « fous furieux », et ça a été fini comme cela.

Je ne sais plus lequel des deux, Sophocle ou Euripide, a dit :

« Des pleurs des malheureux, il se forme lentement une vapeur, puis un nuage, d'où sortira un jour la foudre destinée à punir les tyrans et les injustes. »

Cette belle image ne peut s'appliquer à la France ; — en France nous avons tout oublié au bout de six mois, — et, si ce nuage se forme selon l'expression du tragique grec, il ressemble aux nuages que nous voyons dans nos régions méditerranéennes, depuis, deux mois, tous les matins s'élever comme une ceinture à l'horizon ; on pense qu'ils recèlent et nous apportent la pluie désirée, — et vers le coucher du soleil, — il s'élève une petite brise, qui les chasse et les dissipe en vapeurs roses ; — de même chez nous, il s'élève périodiquement un vent d'oubli et d'insouciance, qui balaie tous les souvenirs sérieux, et assure l'impunité aux plus grands criminels, pourvu qu'ils, échappent

pendant quelque temps à la punition de leurs forfaits.

Je viens de lire les nombreux documents recueillis par l'enquête ordonnée sur les actes du gouvernement du Quatre-Septembre. — J'ai eu la patience d'extraire les points les plus sail-* lants de cette longue page d'histoire) parce que je veux que mes lecteurs la connaissent.

Ce serait un devoir pour le gouvernement actuel de faire faire un travail semblable et de donner une immense et inexorable publicité à ces documents.

Les lecteurs y verraient la preuve irréfraga^ ble que MM. Gambetta, Freycinet, etc., n'ont pu se tromper un moment sur l'issue fatale d'une guerre qu'ils ne tentaient de prolonger que pour prolonger leur néfaste usurpation ; — qu'ils ont toujours su qu'il n'y avait aucune chance de résister à l'ennemi, — et que c'est un plus grand crime encore d'avoir prolongé cette guerre que de l'avoir commencée, — parce qu'ils n'ont même pas, comme Napoléon, — l'excuse, quelque mauvaise et méprisable qu'elle soit, de l'ignorance ; — ils savaient, ils savaient parfaitement qu'ils n'avaient pas de forces sérieuses à opposer aux Prussiens, les hommes du métier les en avertissaient tous les jours ; —

et, tous les jours pour prolonger leur grotesque puissance de vingt-quatre heures, eux, bien nourris, bien chauffés, à l'abri du plus petit danger, — ils envoyaient à la mort des milliers d'hommes et mettaient en deuil des milliers de femmes, de sœurs, de fiancées et d'enfants.

Et il ne s'agissait pas même de cette mort qui surprend dans le combat, où le soldat qui défend sa patrie tombe sur un ennemi tué, — non, la plupart mouraient de faim, de froid — et d'une réunion de toutes les misères qui font mourir lentement, en détail et découragé.

Et l'on s'amuse à fouiller les vieilles maisons de Paris pour y retrouver de temps en temps un des soldats obscurs de la Commune, quelquesuns entraînés, qu'il faudrait faire semblant de ne pas voir, — les autres coquins que la justice retrouverait toujours comme voleurs un jour ou un autre ; — on a fusillé bien des gens, on en a envoyé beaucoup en Calédonie, — et nous voyons les plus scélérats de tous non seulement libres, mais exerçant les fonctions les plus honorées — et prenant part aux affaires du pays, dont ils ont été le fléau.

Ah ! que tous ceux qui, par le froid, — par la faim, — par l'incapacité, l'incurie, la cruelle

A BAS LES MASQUES iOS

vanité — de ces hommes, — ont perdu un fils, un mari, un frère, un père, un fiancé, jettent à la fois un cri de haine et de malédiction, — et que ces hommes, enfin, disparaissent et retournent se cacher dans les brasseries, où, s'il reste un peu de bon sens et d'honneur en France, ils passeront le reste de leur vie détestable — à boire, comme jadis, mais seuls, la bière et l'absinthe, — à des tables où personne ne voudra s'asseoir.

Les deux derniers fabulistes avaient disparu avec Viennet et Lachambaudie.

M. Thiers vient de débuter avec succès dans l'apologue.

C'est M. Delpit, le député, qui a montré le président de la république sous ce nouveau jour ; — il ne lui manquait que cela pour être tout à fait universel.

Le premier apologue débité par M. Thiers est une imitation de Saadi.

Les républicains, dit-il, à force de vivre près de Tordre et dans l'ordre en prendront l'habitude.

Un jardinier un jour interrogea une tulipe qu'il venait de cueillir :

— Comment, lui dit-il, fleur ordinairement inodore, comment se fait-il que tu aies ce parfum délicieux, serais-tu une rose déguisée?

— Non, répondit la tulipe — je ne suis pas la rose ; — mais j'ai été quelques heures liée avec elle dans un bouquet.

Le second apologue est imité de Lafontaine

— ce n'est pas un reproche que nous faisons au président :

Lafontaine imitait Phèdre — qui avait imité hsope, qui avait imité, ou avait été Pilpay ; — les fables ça s ? est toujours fait en rond — ça a toujours été imité ou traduit, même la première.

On parlait d'un discours de M c Gambetta.

M. Thiers dit :

Un jour, un chat se roula dans la farine et se pendit par les pattes, — mais un vieux rat à lunettes dit :

— Mon ami, déguise-toi tant que tu voudras,

— je me tiendrai toujours hors de la portée de tes griffes.

Il me revient à la mémoire une vieille histoire, de je ne sais plus quel poète du nord, — et qui me fut contée autrefois par un oncle,

vieux soldat du premier Empire, qui avait conquis la Prusse et était entré à Berlin, où il était resté trois ans.

En Grèce — dans un bois de laurîers-roses — sur les bords de l'Eurotas, deux personnes se rencontrent et se reposent un moment ; — Tune descend du ciel, c'est Iris, la messagère des dieux et surtout de Junon ; — l'autre va retourner aux enfers rendre compte à Pluton d'une commission qu 1 il lui a donnée, — c'est Mercure, le confrère d'Iris, le messager aux talons ailés — qui a, entre autres fonctions, celle de conduire aux sombres bords les âmes de ceux qui se sont acquittés de la vie, de/imcti, très belle expression dont nous avons fait le vilain mot de défunt — pour exprimer ceux qui sont morts avec l'approbation de M. le maire.

— Ma jolie rivale, dit Mercure, pour te demander où tu vas, je suis devenu trop discret, depuis notre dernière rencontre où tu m'as si rudement rembarré.

— Aujourd'hui, répond Iris, tu pourrais me le demander, car je puis te le dire. — Junon est devenue prude — et à la suite de quelques plaisanteries et d'un défit de Vénus, elle m'envoie chercher trois filles, d'une virginité incontestée, n'ayant jamais entr'ouvert leur cœur au moindre

sentiment d'amour, elle veut en faire ses filles d'honneur.

Et toi :

— Moi, c'est une autre affaire, — Pluton m'a appelé et m'a dit : « Tisiphone, Mégère et Alecto sont bien vieilles, elles ont moins d'ardeur et de force qu'autrefois pour châtier les criminels ; mes pauvres furies sont si fatiguées qu'ellesparaissent adoucies et que les hommes les invoquent sous le nom d'Euménides, bienfaisantes ; je crains que le bruit n'en soit arrivé sur la terre, et qu'il ne faille attribuer à ce bruit le nombre toujours croissant des forfaits que commettent les mortels ; qui prennent en doute et en mépris les peines qui les attendent dans les enfers.

» J'ai décidé de mettre mes trois furies à la retraite ! — tu vas monter là-haut — et me chercher...

» — Des bourreaux ?....

» — Non, trois méchantes femmes ; — la femme belle, douce, aimante, est le triomphe et la gloire de la création, son cœur et sa beauté sont le temple de l'amour ; aussi les Grecs ne lui en ont jamais élevé en pierre ni en marbre ; mais la méchante femme est le monstre le plus hideux et la bête la plus féroce qui existe.»

Je suis parti — et je retourne.

— Tu as réussi ?

— Oui — mais voulant me reposer un moment et ne le pouvant, à cause de leurs disputes incessantes, je les ai enchaînées là-bas sous ces arbres où je vais les reprendre — et toi ?

— Moi, je n'ai pas encore commencé mes recherches ; mais j'ai déjà des renseignements.

—Ah!

— C'est dans un petit bourg de l'Attiuqe.

— Près d'Athènes ?

— Très près — au bord de l'Illissus.

— Ce n'est pas là que j'aurais cherché ce trésor.

— On m'assure pourtant que je l'y trouverai; ce sont trois sœurs qui vivent seules.

— Tout au pied de l'Hymette ?

— Oui.

— Une maison écartée — deux colonnes doriques.

— Oui.

— Trois gros chats à la porte.

— Comment le sais-tu ?

— Je vais te le dire, — mais je commence par t'avertir que ton voyage est inutile.

— Pourquoi? auraient-elles cessé d'être sages, auraient-elles perdu

— Non.

— Auraient-elles dû quitter le pays et aller cacher et abriter leur vertu dans une retraite plus sauvage ?

— Non.

— Eh bien ! alors ?

— Cherche ailleurs.

— Pourquoi ?

— Dans la petite maison — au bord de l'IUissus, au pied del'Hymette, tune trouveras plus que les trois chats.

— Sont-elles donc mortes ?

— Non.

— Parle donc.

— C'est qu'elles sont à trois pas d'ici — et que je les mène à mon maître Pluton, n'ayant trouvé nulle part de créatures plus propres à remplacer les Euménides fatiguées.

Adieu.

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