‹ À bas les masquesChapitre 12 sur 20 · XV · texte numérisé non relu

XV

La chance d'être enterré vivant.

J'ai souvent admiré avec quelle désinvolture un médecin déclare un homme mort.

Pour mon compte, je n'ai jamais permis qu'on mît dans la bière une des nombreuses personnes chères que j'ai perdues, sans attendre un commencement de décomposition, seul signe indiscutable de la mort.

Depuis longtemps, en citant quelques terribles exemples, on réclame plus de souci de cette épouvantable chance ; on affirme que le délai de vingt-quatre heures qui, ordinairement, s'écoule entre la mort et l'inhumation, est loin

d'être suffisant dans beaucoup de cas, et on ne sait pas certes combien de fois ce délai est abrégé.

Dans le Midi surtout, où le climat et la crainte des épidémies obligent quelquefois à hâter l'inhumation, on a pris l'habitude de ne pas considérer ce délai de vingt-quatre heures comme rigoureux.

Et, de plus, — je le sais parles maires et les curés, — très souvent les voisins, les amis, les parents même, pour se débarrasser du cadavre, ou pour abréger un spectacle lugubre, mentent en déclarant l'heure de la mort, pour avancer d'autant l'heure de l'enterrement.

En Allemagne, et, je crois, ailleurs, on a des chambres mortuaires où les corps sont déposés jusqu'à ce que la mort ait manifesté des signes indiscutables.

Je proposerai un autre procédé, et je déclare en même temps que je remploierai à l'égard du bien petit nombre de ceux que j'aime qu'il me restera peut-être à enterrer, en priant ceux qui m'enterreront de m'appliquer ce procédé.

Voici un cadavre, du moins les médecins Font déclaré cadavre, c'est-à-dire corps sans vie et insensible. Eh bien ! ce qu'il faut faire, c'est de lui verser dans la bouche quelques gouttes d'un

de ces poisons foudroyants, tels que l'acide hydrocianique, le curare, etc.

J'entends ces gens crier au crime.

Calmez-vous, si le mort est mort, qu'importe?

Et s'il n'est pas mort, si vous l'enterrez vivant, croyez-vous que dans l'horrible agonie qu'il subira, il n'emploierait pas avec rage et grincement de dents ce poison, et un plus rapide encore s'il en existait ?

Il existe de Perrault un très joli conte, qui s'appelle les Trois Souhaits; je pense qu'il est dans la mémoire de tout le monde, comme le Chaperon rouge et Peau d'âne.

Un bûcheron et sa femme, assis devant un bon feu, jasent et se plaignent de leur sort.

Mais une fée a promis au bûcheron que les trois premiers souhaits qu'il formerait seraient exécutés.

Il communique cette bonne fortune à sa femme, et ils méditent sur les trois souhaits qu'il convient de faire.

Lorsque la femme, un moment distraite, et

regardant dans l'âtre, dit : « Ah ! si on avait trois aunes de boudin. »

Au même instant trois aunes de boudin tombent sur la braise.

Voilà un des souhaits dépensés ; le mari est furieux et s'écrie :

« Ah ! puisse ce boudin te pendre au nez. »

Ce vœu accompli comme le premier, il faut bien employer le troisième à débarrasser la bûcheronne de cet appendice.

Les enfants, auxquels on raconte cette histoire ou qui la lisent, n'ont pas assez de sarcasmes et d'indignation contre la sottise du bûcheron et de la bûcheronne.

Moi, j'aurais demandé telle chose, et moi telle autre. •'

Il y a des gens tellement sots, disait un ancien, que Jupiter ne réussirait pas à les rendre heureux.

Voyez la majorité de l'Assemblée, — elle est toute-puissante, — beaucoup moins par ellemême, que par la haine qu'inspire la minorité des radicaux, et l'audace avec laquelle ils ont refusé de se séparer des brigands, des incendiaires et des assassins de la Commune ; — cette toutepuissance ne peut avoir qu'une durée limitée ; — la majorité formée de la réunion de trois par-

tis, qui n'ont fait qu'une trêve, n'a, comme le bûcheron, que ses trois souhaits à former; on croirait qu'elle va faire la réforme électorale, — le règne inflexible des lois, — des économies qui permettent de diminuer les impôts.

Ah ! bien oui !

Devant une si belle braise,

On pense aux aunes de boudin,

On distribue les places à ses amis et à ses créatures — et on bâtit une nouvelle église à Montmartre, où il y en a déjà au moins une, — deux même, si ma mémoire ne me trompe pas ;

On met des as de cœur à sa boutonnière, — on glorifie Marie Alacoque — et mademoiselle de laMerlière.

Et pendant ce temps, comme au dehors de l'Assemblée, on s'empresse, comme je l'ai déjà dit, « de faire à droite les sottises que les prédécesseurs faisaient à gauche >> ; on use son pouvoir sur l'opinion, et quand on voudra plus tard, — c'est-à-dire trop tard, — faire ce qu'on aurait dû faire hier, ce qu'on aurait pu faire aujourd'hui, on sera surpris, — et bien à tort, de se trouver impuissant,

Et on se tiendra heureux, si on réussit à ne pas garder les trois aunes de boudin au bout du nez.

Je respecte toutes les croyances, comme je respecte tous les bonheurs, et ayant eu la joie d'habiter la campagne, où elles sont vivaces, à peu près toute ma vie, je n'ai pas àme reprocher d'en avoir jamais attaqué, une seule, à moins qu'elle ne fût ou dangereuse ou tyrannique ; — les croyances religieuses, quand elles ne présentent aucun de ces deux caractères, — quand elles rendent ceux qui les possèdent heureux et bons, ont d'autant plus de droits à mon respect, — que je suis à peu près certain de n'avoir rien de mieux à donner à la place, — mais, je le répète, il ne faut pas qu'elles soient dangereuses ou tyranni-

ques, qu'on se contente de les avoir, de les pratiquer, sans prétendre les imposer aux autres.

Ça m'est égal que vous alliez boire de l'eau de la source née sous les jupes de mademoiselle de la Merlière, pourvu que vous ne me forciez pas d'en boire — et que vous me permettiez d'et ressentir une gaieté modérée et peu bruyante

Il est cependant des superstitions dange reuses, — la croyance aux bagues bénies de sain Hubert, comme préservatif de l'hydrophobie, a empêché beaucoup de gens de faire cautériser la plaie causée par les dents d'un chien, et les a fait mourir enragés,

Il est inquiétant aussi, à un certain degré, — quand un pays vient d'être, comme le nôtre, éprouvé par tous les malheurs, — mené à sa ruine par l'ambition, la vanité, l'avidité d'un parti de médiocres, de nuls, d'incapables, ayant fait leurs preuves et avouant une étroite alliance avec les fous et les scélérats ; - — il est inquiétant de voir la majorité, momentanément toutepuissante des représentants dé la France, croire qu'on peut cautériser cette plaie en bâtissant une troisième église à Montmartre, en se mettant à la boutonnière des médailles bénites, des scapulaires, etc., — opposer des messes au pétrole et des amulettes aux allumettes ; — en un

mot, le procédé des bagues de saint Hubert contre la rage.

A propos d'églises, — il vient de se passer un fait intéressant à Châteauneuf-du-Rhône, près de Montélimart :

A la suite de quelques secousses de tremblement de terre qui avaient lézardé le dôme de l'église, le curé a dit la messe en pleins champs. — Mes chers paroissiens, mes bons amis, a-t-il dit, ce n'est pas sans émotion que je vais dire cette messe aujourd'hui.

» Ne la croyez pas moins religieuse et moins solennelle, parce qu'elle n'est pas dite, comme de coutume, dans l'église.

» Aujourd'hui vous n'êtespas entourés des travaux et des œuvres de l'homme, — vous n'êtes pas sous une voûte de pierre qu'un tressaillement de la terre fend, et peut détruire et faire écrouler sur vous ; vos regards ne rencontrent pas des tableaux, des images douteuses et peutêtre irrespectueuses de l'Etre Suprême, des imitations d'arbres, de fleurs, etc., vous ne respirez pas l'encens un peu capiteux et de troisième qualité que nous pouvons nous permettre.

» Vous êtes sous la voûte bleue et éternelle, où sont suspendus, par la main de l'Éternel, des soleils et des mondes innombrables, dont celui

que nous habitons est un des moindres, — vous êtes entourés d'arbres, qui vous donnent de l'ombre et des fruits, — vous vous agenouillez sur un gazon, dont chaque brin est un miracle ; — vous respirez les parfums des fleurs ; Jésus- Christ a dit : « Voyez les lis des champs, Salomon, dans toute sa gloire, na pas été vêtu comme l'un d'eux ; » — vous entendez le gazouillement des oiseaux sur vos têtes, autour de vous, sous vos pieds, partout l'œuvre de Dieu, partout sa puissance, partout sa bonté, partout ses bienfaits.

» Le soleil se lève et vient mûrir vos moissons, et bientôt colorer d'or et de pourpre votre vendange.

y Écoutez le murmure de la rivière, qui, également par son ordre, vient baigner vos prairies et engraisser vos troupeaux.

» Respirez l'air pur et frais et parfumé du matin.

» Aujourd'hui nous ne dirons pas la messe récitée ;

» Que chacun regarde autour de lui, admire, remercie Dieu — et lui demande ce qui lui manque ; — Dieu est partout, même dans les églises, mais dans les églises il n'est pas renfermé, et il y est moins visible que dans la campagne et sous le ciel. »

Voilà ce que le curé de Châteauneuf-du-Rhône a pu dire — ce qu'il a probablement dit.

Peut-être ce curé, s'il eût été repré sentant , n'eût pas voté pour l'urgence de l'érection de la troisième église de Montmartre.

Parlons-en encore un peu, — puisqu'il paraît que c'est ce qu'il y a, en ce moment, de plus important pour le salut de la France.

Pourquoi a-t-on supprimé le « vocable » du « sacré cœur », est-ce parce qu'on a craint d'abuser de la complaisance d'une partie des membres de la majorité, — est-ce pour réserver ce temple à une nouvelle sainte française, — dont le pays va prochainement « expectorer » (expression consacrée) la béatification ; — il s'agit d'une fille de Louis XIV qui s'est faite Carmélite.

Il y a une légende que j'ai lue autrefois et qui fait beaucoup d'honneur aux Carmélites ; — on frappe à la porte du paradis ; saint Pierre ouvre, il est un peu de mauvaise humeur, comme serait un portier terrestre : «Allons, dit-il, encore une Carmélite... on ne voit plus ici que des Carmélites... je n'ouvrirai plus que quand il y en aura une douzaine. »

Il est bon de mettre cette légende en face d'une appréciation que fit un jour Louis XIV de cette

même confrérie des Carmélites dans un accès de mauvaise humeur, je veux le croire.

« La jeune Mademoiselle, dit madame de Sévigné, (Marie-Louise d'Orléans qui devait être reine d'Espagne), a la fièvre quarte, elle en est très fâchée ; cela trouble les plaisirs de cet hiver ; — elle fut l'autre jour aux Carmélites de la rue du Bouloi, elle leur demanda un remède pour la.

fièvre quarte ; elle n'avait ni gouvernante, ni sous-gouvernante ; on lui donna un breuvage qui la fit beaucoup vomir : cela fit grand bruit : la princes.se ne voulait pas dire qui lui avait donné ce remède ; — enfin, on le sut, — le roi se tourne gravement vers Monsieur, et lui dit : « Ah ! ce sontles Carmélites ! je savais bien qu'elles étaient des friponnes, des intrigantes, des ravaudeuses,. etc., etc., mais je ne croyais pas qu'elles fussent des empoisonneuses. » La terre trembla à ce discours ; tous les dévots furent en campagne, la reine s'en émut peu; enfin, on a tout rapsode; mais ce qui est dit, est dit, ce qui est pensé, est pensé, ce qui est cru, est cru ; ceci est d'original. » (Lettres de madame de Sévigné, — octobre 1677.)

Madame Louise de France, la Carmélite canonisée, serait au moins de meilleure maison que Marie Alacoque et mademoiselle de la Merlière.

On ne tardera pas, sans doute, à nous dire dans tous leurs détails les miracles de la nouvelle sainte que nous devrons croire, — je suppose qu'il en sera question à la Chambre des représentants — et qu on décidera la croyance à ces miracles, à une immense majorité, que Ton décidera avec le pape Benoît XIV, — que « douter d'une béatification ou canonisation serait une indécence scandaleuse ».

Sous le règne de Louis-Philippe, — j'ai eu plusieurs occasions de m' élever contre certains écrivains, se prétendant philosophes, qui, devenus intolérants à l'exemple des catholiques, aussitôt qu'ils n'étaient plus persécutés, — faisaient de l'irréligion une religion ayant ses dogmes, ses rites, son austérité, ses superstitions, ses fanatiques et ses tartufes.

Je voulais alors, comme aujourd'hui, que chacun fût libre de servir son Dieu, d'aimer sa femme, d'élever ses enfants, de gouverner sa famille, selon ses sentiments et sa raison ; enfin, comme le disait Béranger, — je ne l'ai jamais

cité, et, cette citation faite, je ne le citerai probablement jamais plus,

Qu'on pût aller môme à la messe.

Je savais déjà alors que la plupart des hommes veulent, comme les juifs du temps de Moïse, « des dieux qu'on voie et qu'on puisse suivre », je savais que l'ignorance du peuple, cultivée avec un soin qu'on ne mettra peut-être jamais à cultiver son intelligence, ne lui permettait pas de se dérober aux superstitions et à des idolâtries qui n'ont changé que de nom.

J'ai habité presque toujours les grèves de l'Océan, — jamais je n'ai attaqué, même par un sourire, des pratiques un peu païennes, — qui ne rendaient pas les hommes méchants, — et d'ailleurs, que je ne me sentais ni la force, ni les moyens de remplacer par des idées plus justes et plus sensées. — Quand les pêcheurs d'Etretat portaient un Christ crucifié, le plantaient sur la falaise, — et disaient : « Mettez-lui la face à la mer, qu'il nous voie », — loin de me montrer dédaigneux pour ce culte d'une image qui, dans mon for intérieur, rapetisse la divyiité, — je ne voyais que la piété, la pensée religieuse, — et je me découvrais respectueusement.

Lorsqu'on me demandait d'être parrain d'un

bateau, — je me conformais scrupuleusement à la coutume, — et je chantais avec les marins le cantique de Notre-Dame de la Garde :

Vierge sainte, exaucez-nous, Notre espoir est tout en vous :

Soyez notre ancre maîtresse, etc.

De même que j'aurais assisté respectueusement au service divin dans une mosquée, ou dans un temple de Jupiter, ou dans celui de quelque manitou sauvage ; — peu m'importe, sous quel nom, sous quelle forme, avec quelles pratiques on rend hommage au souverain créateur, — je laisse à chacun sa liberté, — à condition qu'elle ne s'étendra que jusqu'aux limites de la mienne.

Mais, ce que je hais, — ce que je combats ^exorablement, — c'est l'hypocrisie, c'est le mensonge, c'est l'intolérance, — c'est l'emploi de la religion comme moyen de domination, et comme commerce.

C'est pourquoi je m'élève aujourd'hui contre ce catholicisme païen, — contre cette mascarade impie, qui n'est qu'une manœuvre politique, une tentative audacieuse pour ressaisir le pouvoir ; — une hypocrisie qui ferait presque regretter le fanatisme plus terrible, mais moins laid.

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Je l'ai dit souvent : — la justice, la raison, auraient été d'abandonner tout doucement les puérilités « des dogmes », et d'amener le peuple à mesure qu'on l'instruirait, — à comprendre un culte plus élevé de la divinité, — à substituer la morale éternelle aux petites pratiques et aux superstitions.

En effet, aujourd'hui l'Église qui a dû renoncer à s'opposer de face à la propagation des sciences et des lumières, — a fait comme Henri III, se déclarant chef de la ligue ; elle a dit : C'est nous, qui donnerons l'instruction, — c'est un moyen de rationner et au besoin de sophistiquer, — néanmoins, pour lutter contre l'université, elle a été obligée d'élever graduellement, tout en rechignant, le niveau de l'instruction : — les prêtres, je parle du gros de l'armée, des soldats et non des chefs eux-mêmes, sont moins ignorants qu'autrefois, et, en conséquence, le nombre de ceux qui peuvent croire ce qu'ils prêchent s'en va diminuant tous les jours.

On veut nous ramener à Croquemitaine, — aux miracles, — on fait une ligue pour restaurer les superstitions et les pratiques du moyen âge ; — à cette ligue, formée par l'ambition et l'avarice de l'Église, s'adjoignent un petit nombre de

gens de bonne foi, obéissant aux habitudes de leur enfance, — aux traditions de leur famille, — à des croyances qu'ils ne se permettent pas d'examiner ; — mais, en nombre beaucoup plus grand, des ambitieux, des avides jouant la piété, et voulant aider l'Église à ressaisir un pouvoir dont on leur promet leur part, — comme d'autres font semblant d'être républicains.

Et aussi des bourgeois vaniteux, des bonnetiers enrichis, des joueurs de bourse ayant fait Charlemagne à temps, qui de même qu'ils ont « à l'Opéra, les loges de l'ancienne aristocratie, veulent avoir ses chaises à l'église » et leurs enfants qui disent, ma maison, mon blason, — tâchant de faire oublier et oubliant eux-mêmes, que leur maison était une maison de gros ou de détail, — leurs armes et leur blason une enseigne : la Truie qui file ou le Chat qui pêche.

Qui veulent dire : « Nous autres », et faute de pouvoir atteindre au dévouement, à la bravoure, à la distinction de cette aristocratie, se consolent en copiant ses faiblesses, ses préjugés et ses crédulités.

Un prince Soutzo s'est battu avec un prince Ghika et l'a tué, il y a quelques mois.

Ce duel avait été amené par des violences extrêmes du premier ; il avait publiquement souffleté son ennemi, et versant du vinaigre sur la plaie vive, lui avait envoyé ensuite une provocation aussi insultante que les voies de fait qui l'avaient précédée. Le prince Ghika avait choisi pour témoins des jeunes gens sans expérience ; — je ne sais si ceux du prince Soutzo présentaient plus de garantie ; les uns et les autres choisirent pour arme le pistolet, et fixèrent la distance à 20 pas.

Un jugement vient d'intervenir, qui condamne avec une grande sévérité, et le survivant du duel et les quatre témoins ; le prince Soutzo, à quatre ans, ses deux témoins, à trois ans de prison — et les deux témoins du mort, à deux ans de la même peine.

Le président, qui a fait quelques excursions imprévues hors de la question, et, je crois, le ministère public — ont reproché aux témoins, de n'avoir pas empêché, ou du moins, cherché à empêcher le duel. — Il ne me semble pas qu'il eût été possible d'empêcher une rencontre après un outrage aussi terrible, — mais je reconnais que les témoins sont coupables et ont été rapportés au procès.

Le prince Soutzo était d'une habileté reconnue à l'épée et au pistolet, — le prince Ghika, au contraire, n'avait jamais touché ni l'un, ni l'autre.

L'offensé, après une insulte aussi irréconciliable surtout, avait, d'après une loi équitable du duel, le choix des armes — mais ce choix ne doit pas se borner à opter entre l'épée et le pistolet à vingt-cinq pas.

Le devoir des témoins se compose surtout de deux points :

1° Empêcher le duel, si l'offense peut être ré-

parée sans que rhonneur des adversaires en reste blessé.

2° Rendre les chances égales entre les deux adversaires, si le duel ne peut être empêché.

On ne doit jamais permettre qu'un homme, très exercé au maniement des armes, — après avoir insulté et provoqué son adversaire, aille ensuite froidement et presque gaiement l'exécuter sur le terrain.

11 faut faire en sorte que, dans le duel, les deux combattants courent exactement le même danger.

L'homme qui en a insulté un autre avec une gravité qui rend un combat indispensable — doit se mettre entièrement, sans aucune restriction, à la disposition de l'insulté.

Celui-ci, représenté par ses témoins, a le choix des armes — non pas seulement entre l'épée et le pistolet — mais il a le choix de toute forme de combat, qui pourra établir l'équilibre et faire courir à l'insulteur les mêmes chances qu'à l'insulté.

Après une insulte aussi infamante que celle qu'avait reçue le prince Ghika, si j'avais été son témoin, s'il m'avait été démontré qu'il était complètement ignorant des armes et que son adversaire était, au contraire, d'une habileté

proverbiale — j'aurais exigé que le combat eût lieu à bout portant avec un seul pistolet chargé.

Si j'avais été témoin du prince Soutzo, j'aurais accepté cette forme de combat — parce qu'avant de prendre les intérêts de son client, tout témoin doit prendre les intérêts de l'honneur, de la justice et de Tégalilé sur le terrain et, dans le premier cas, si le prince Soutzo avait» reculé devant cette légitime satisfaction, j'aurais dit à mon client : Ayez à l'avenir des pistolets dans vos poches, pour brûler la cervelle à votre ennemi, la première fois que vous le rencontrerez, et ayez soin de le rencontrer bientôt.

On rend des points à un adversaire plus faible aux dominos et au billard, quand il s'agit do perdre ou de gagner le prix d'une tasse de café — et on n'en rendrait pas à ce jeu du duel où il s'agit de la vie ou de l'honneur !

Il est une malheureuse idée, qui, dans d'autres duels, ayant parfois une cause futile et que les témoins devraient s'efforcer de concilier, fait adopter facilement pour arme le pistolet.

Deux adversaires sont en présence, l'épée à la main, un des deux sera tué où blessé.

S'ils tiennent, au contraire, des pistolets, l'un des deux sera blessé ou tué ; — mais il reste une troisième chance, ils peuvent n'être

atteints ni l'un ni l'autre, et on compte trop sur cette chance, qui, il est vrai, se présente fréquemment ; — sans cette chance, on empêcherait bien des duels qu'on espère terminer ainsi à la satisfaction de « la galerie » ; de là, deux résultats : — si la cause du duel est légère, il peut se terminer par un résultat funeste, — si la cause est grave, par un résultat ridicule.

Les poursuites contre les témoins ne devraient être basées que sur ces deux points qui, je l'ai dit, constituent leurs devoirs :

Ont-ils fait ce qui dépendait d'eux pour empêcher le duel en conciliant les intérêts de l'honneur de leurs clients ?

Ont-ils, le duel ne pouvant s'éviter, mis les adversaires en présence avec une parfaite égalité, et des chances, et un danger pareils ?

S'ils ont accompli ces deux points de leur devoir, ils ne doivent pas être accusés.

S'ils ne les ont pas accomplis, ils doivent être condamnés.

Les témoins du duel entre le prince Soutzo et le prince Ghika — ont été, selon moi, indûment accusés sur le premier point, vu la gravité intolérable de l'affront.

Ils ont été justement condamnés sur le second.

Les poursuites faites aujourd'hui sans distinction contre tous les témoins amènent un résultat déplorable ; c'est qu'on ne trouve plus, le cas échéant, de témoins sérieux. — Je ne parle pas précisément de ceux de ce duel funeste, je ne les connais pas ; — mais vous voyez souvent qu on est obligé d'avoir recours pour une affaire aussi grave — où l'honneur et la vie sont en jeu, à des jeunes gens sans expérience, sans autorité, — qui souvent sont flattés d'être pour quelque chose dans un événement qui occupe le public — se sentent en spectacle, et ne veulent pas « reculer », — veulent que leur rôle à eux prenrie de l'importance, etc.

Le duel, « pour la galerie », le duel sans motifs suffisants est déplorable et odieux.

Le duel inégal est criminel.

On a fait en vain des lois contre le duel, — jamais on ne s'est tant battu que, lorsque celui qui avait tué par l'épée, était tué par la hache du bourreau.

Cependant, ce second danger était éloigné et on avait chance d'y échapper par la fuite ou par la faveur.

Gustave-Adolphe fit plus.

Deux seigneurs de sa cour lui demandèrent

la permission de terminer leur querelle par un duel.

« J'y consens, dit le roi, et même j'assisterai au combat. »

Il désigna le lieu du rendez-vous — et s'y trouva avec les témoins et les parrains, — plus un homme inconnu aux assistants.

Cet homme, par ordre du roi, choisit un arbre dans le voisinage et y adapta une corde.

« Maintenant, dit le roi aux deux adversaires, tout est prêt, vous pouvez vous battre ; — toi, dit-il à l'inconnu qui était le bourreau :

» Aussitôt qu'un de ces deux seigneurs tombera, tu pendras l'autre à cette branche. »

Les ennemis se regardèrent, hésitèrent un moment, puis se tendirent la main.

Sans donner cela pour exemple, il faudrait, et cela ne peut être amené que par la raison et les mœurs,

Qu'il fût également réprouvé et de se battre et de risquer non seulement sa vie, mais aussi celle d'un autre pour une niaiserie et de se contenter d'une égratignure faite ou reçue quand il s'agit d'un outrage fait à l'honneur.

On ne doit se battre que pour des causes légitimes et exigeant impérieusement le duel.

Et quand on se bat, le duel doit continuer ou

recommencer jusqu'à ce qu'un des deux adversaires soit hors de combat.

Si cela était admis, si au lieu de poursuivre les témoins comme témoins, on ne les poursuivait que pour avoir manqué à leurs devoirs bien définis, — si surtout on rétablissait un tribunal d'honneur, une espèce de tribunal des maréchaux, dont Du Hallays a souvent rempli l'office dans les derniers temps de sa vie, on diminuerait de beaucoup la fréquence des duels, on supprimerait presque tous les duels « pour la galerie », ce résultat a été très souvent obtenu par l'homme que je viens de nommer et qui réparait ainsi le malheur d'avoir été dans sa jeunesse un duelliste fameux.

Je voudrais — que le duel fût permis — que toute responsabilité fût laissée aux témoins, — que leurs devoirs fussent clairement définis, — que leurs pouvoirs fussent sans limites, c'est-àdire qu'une fois désignés par les adversaires, ils décidassent entre eux, et sans avoir recours aux dits adversaires, et de la possibilité ou de l'impossibilité d'empêcher le duel, — et des réparations légitimes dans le premier cas, — et des conditions du combat dans le second, non comme des avocats qui plaident, mais comme des magistrats qui jugent.

Et que dans le cas où la justice croirait devoir intervenir après un combat singulier, — ils fussent honorablement renvoyés, après examen, s'ils ont accompli loyalement leurs devoirs qui consistent :

Non seulement à tenter de concilier, — mais à concilier une querelle, — en imposant au besoin une réparation à l'offenseur, si la circonstance admet cette conciliation.

Et, au cas où le combat est jugé inévitable, à ne le laisser avoir lieu qu'après avoir assuré aux deux adversaires une part égale dans le danger.

Emportons nos lignes, un peu de papier blanc, un crayon, et — au large.

La mer est unie comme un immense tapis de soie bleue. Seulement en passant sur certains fonds, elle présente des nuances différentes : sur les lits d'algues et de varechs, elle paraît d'un bleu sombre, et de loin en loin, sur de petits espaces de sable, elle fait comme des taches de cette belle et profonde teinte d'aiguemarine ou de ce vert que les peintres appellent vert Véronèse.

Me voici entre les deux îlots de roches rouges dont la teinte est adoucie par les tons verts des

térébvithes et les tons glauques des cinéraires. i Je laisse l'un à droite, je double l'autre, et me voici au pied d'immenses et bizarres rochers couverts de pins et de myrthes dont les parasols et les buissons descendent jusque dans la mer.

Là, le silence n'est interrompu que de loin en loin par le gémissement des tourterelles ou la voix des rossignols éparpillés sous les myrthes et dans les arbousiers, une âpre et délicieuse odeur s'exhale à la fois et delameret Aesmyrthes et des smilax.

L'eau est si claire, si limpide, si pure, qu'on voit, à de grandes profondeurs, des poissons se jouer au fond de la mer dans les algues et les goémons.

Je voudrais cependant penser un peu aux embarras de la situation politique du moment ; la plupart des questions qui préoccupent les esprits ont un grand défaut ; c'est qu'elles forment des cercles, appelés en rhétorique « cercles vicieux », dans lesquels on tourne sans jamais arriver nulle part.

— Mulet, mon ami, dit-on au peuple depuis six ou huit mille ans, laisse-toi atteler à ma noria ; c'est un puits un peu profond, mais qui n'en contient que davantage d'une eau fraîche, saine,

réparatrice et guérissant tous les maux. Avec cette eau que tu feras monter sans fatigue, carie mécanisme de ma noria, qui est de mon invention, est tout à fait perfectionné : — une poule la ferait tourner ; — avec cette eau, nous arroserons et nous fertiliserons toutes les campagnes.

Allons, tourne-toi, que je te mette les harnais

Tu hésites?

Ah ! si tu savais quelles cultures et quelles récoltes ! Le saint père m'a envoyé une crosse de la fameuse vigne de Canaan.

Cette vigne dont chaque souche, dit le prophète, a dix mille ceps, chaque cep dix mille branches, chaque branche dix mille grappes, chaque grappe dix mille raisins ; et le vin qu'elle produira, — tout Château-Yquem, — et seulement dans les terrains par trop mauvais du bordeaux ordinaire.

Mon ami le khédive m'a donné une bouture de l'arbre du paradis de Mahomet, dont parle le Coran. Cet arbre, dont il entre une branche dans la maison de chaque croyant, et cette branche produisant tous les fruits que le croyant désire : des pêches, des fraises, des poulets rôtis, des pâtés de foie gras, des vestes et des culottes de soie verte.

Dans les étangs alimentés par l'eau de ma noria, se propagera ce fameux poisson de l'Évangile, dont la race semblait perdue ; ce poisson dont il n'en faut que deux pour nourrir cinq mille hommes.

Nous produirons des asperges si grosses, que celles qu'on ne mangera pas serviront de bois de construction ; des fraises dont on donnera une tranche à une famille ; des melons qui, dûment creusés, passeront domiciles et immeubles.

Allons, mulet, mon ami, laisse-toi atteler.

Maintenant il reste une petite opération, cest de te mettre un bandeau sur les yeux — si tu n'as pas les yeux couverts, tu auras le vertige, tu rueras — et tu m'adresseras une foule de questions impertinentes.

Et le mulet se laisse bander les yeux.

Allons, maintenant, marche.

Allons donc ! pense que je suis la force et le fouet.

Et le mulet tourne ; — les seaux montent, se retournent et ne versent rien.

Parce qu'il n'y a rien dans le puits, — le puits qu'on avait cru si profond et qui n'était que creux.

Un exemple des questions qui tournent et n'amènent rien.

Il s'était fait une révolution morale contre l'hypocrisie de la prétendue représentation nationale, contre l'impudence des candidatures officielles. Cette révolution amène au pouvoir un ministère qui dit : « Nous sommes, nous, des « honnêtes gens », ce qui, en bon français, veut dire: « Par quels coquins, mes pauvres amis, vous avez donc été gouvernés jusqu'ici !

Plus de candidatures officielles, plus de tricheries dans l'expression de la volonté du pays, le vote libre désormais et sincère.

— Alors vous allez faire une nouvelle loi électorale ?

— Comment donc !

— Mais qui la votera ?

— L'Assemblée.

— L'Assemblée actuelle ? l'Assemblée dont la majorité doit son élection aux abus que cette loi doit détruire et rendre désormaisimpossibles ?

— Elle-même .

— Mais cette majorité va se prononcer contre vous ; elle ne voudra pas scier l'échelle qui seule peut la faire monter. Le funambule ne consent pas à couper la corde sur laquelle il danse au-dessus de Tabîme, du néant, du rien.

— Voulez-vous alors dissoudre l'Assemblée actuelle ? Alors il faudrait nommer celle qui lui succéderait avec la loi aujourd'hui existante, et qui consacre et rend faciles le s abus dont le pays se plaint avec tant de raison.

— Que faire, alors ?

— Soumettre la nouvelle loi électorale à cette Assemblée, mais comme elle pourrait nous aliéner la majorité, remettre de jour en jour puis finir, quand on ne pourra plus reculer, par une loi incolore, désarmée, qui laisse subsister tous ou presque tous les abus, car, enfin, il faut se mettre à la place des pauvres gouvernements.

— C'est ce que vous avez fait.

— Comment voulez-vous qu'on gouverne, si on n'a pas l'aide de ces braves abus ?

Ainsi ne dit pas, mais ainsi pense le gouvernement.

Chers lecteurs, avez-vous lu ce que font les Indiens qui ont enlevé les petits d'une lionne ou d'une tigresse pendant l'absence de leur mère ?

La mère, avertie par les cris de ses enfants, accourt, le poil hérissé, la gueule sanglante.

Le ravisseur enfonce les éperons dans les flancs de son cheval, qui, sous la douleur des éperons et sous la terreur que lui inspire la lionne dévore l'espace. Cependant, celle-ci gagne du

terrain. Le chasseur a en réserve un moyen »!*• salut, mais il n'en use qu'à la dernière extrémité, parce qu'il faut qu'il dure et le conduise jusqu'au bout. Quand le cheval sent sur ses jarrets le souffle de la mère furieuse, le chasseur lâche et jette à terre un des petits. La mère s'arrête un moment, le lèche et le caresse, puis se remet à la poursuite de l'ennemi.

Un gouvernement qui sait son métier ne va pas lâcher les abus tous à la fois, ni les retenir tous non plus. Le pays est certes assez riche en abus, en déprédations, en mensonges, en gaspillages, en privilèges, en injustices, pour qu'un gouvernement en ait jusqu'à la fin de sa vie à iiler ces réformes.

Louis-Philippe ne voulait pas donner le suffrage universel, que àa reste on ne lui demandait pas. S'il avait procédé par l'abaissement gradué et successif du cens, puis par « l'adjonction des capacités, » mot assez vide et assez élastique, mais qui aurait permis d'attirer et d avoir avec soi tout ce qu'il y a dans le parti républicain d'aristocrates sans places, — les Ollivier, ettant d'autres qui n'attendaient que l'occasion pour tirer le gibier qu'ils visaient et qui avaient déjà le fusil à l'épaule, — il aurait légué le trône à son petit-fils, et l'établissement du suffrage

universel au petit-fils de son petit- fils. Pendant ce temps, lui ou un autre, aurait lâché l'instruction gratuite, un autre l'instruction obligatoire, et le suffrage universel, arrivant à point, n'aurait pas été livré comme un couteau aux enfants pour se couper les doigts.

En jetant une réforme après l'autre à la nation, elle aurait patienté en caressant, léchant, lissant!* réforme obtenue, et les gouvernements avaient pour un siècle peut-être à jouir à peu près tranquillement de la masse des abus graduellement, discrètement, insensiblement diminuée.

Voici une phrase curieuse de l'abbé de Mably, le frère de Condillac, — elle pourrait s'appliquer à des choses dont il n'était guère question lorsqu'il écrivait :

« M. Necker, dit-il, n'espère pas enlever tous les suffrages, il dédaigne le très petit nombre des gens éclairés et clairvoyants, il ne s'adresse qu à la multitude, il parle au peuple français, le public le plus dupe qu'il y ait en Europe, et qui par son ignorance en politique et par la frivolité de son caractère, est toujours porté à prendre pour des réalités les espérances les plus folles, et regarde comme présents tous les biens qu'or

lui promet. Aussi suffit-il, pour le calmer etlenthousiasmer, de prêter au despotisme les apparences et le voile de la justice, de Tordre et du bien public » (Mably — Sur la retraite de M. Necker.)

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