‹ A bas Rigolboche. Sans portrait ni vignetteChapitre 10 sur 12 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Sommaire. — La marchande à la toilette. — L'usurière. — Son homme d'affaires. — Ce qu'elle devient. — L'autorité de Gavarni. — Aspaiiie «'t la mère Godichon. — L'entremetteuse. — De la Cité au quartier Montmartre. — Dernière incarnation du grrrrrrand Dumasseul. — Rigolboche ira-t-elle en Sicile ?

Marchande à la toilette, la vieille Aspasie, se souvenant d'un type qu'elle a été à même d'approfondir lors de son ancien métier, s'encoquille dans la peau d'une prêteuse usurière, familière avec le papier timbré.

Vous souscrivez une lettre de change à un préteur, — il vous poursuit, vous traque et vous ruine; mais l'usurière!...

Elle s'attache à vous, se cramponne ; elle exploite le scandale, les cancans, tout ce qui peut vous nuire ou vous faire chanter.

Elle entrave vos relations, vos amours Elle vous connaît, vous sait par cœur, et partout, partout vous rencontrerez sa figure acharnée tant que vous n'aurez pas payé jusqu'au dernier sou les eni^agements que vous avez pris vis-à-vis d'elle.

Elle se double habituellement d'un acolyte., un complice, espèce d'homme d'affaires, routier du palais , ivrogne ou honteusement dé-

bauché, dont la rouerie en affaires égale l'impudence.

Il est petit, chauve, râpé, i^raisseux, obséquieux dans ses paroles et sa démarche ; mais vous fait passer par des conditions impossibles.

Avec ses mille moyens magnifiques d'invention, et horribles d'infamie, il double vos notes, triple vos dettes, et vous vole sans ergogne et sans crainte, car il sait bien qu'il TOUS tient, — l'amour-propre ou le soin de \(jlre répiuaiion aidjnt.

La marchande à la toilette achète pour un morceau de pain, et vend cher.

C'est la petite banque, dure, raide, avare...

Et, chose infâme, elle exploite la faim !

La marchande à la toilette a le cynisme de la vieille fille qui n'a plus d'illusions à entretenir, plus rien à cacher ; elle possède la rouerie d'un procureur ferré sur son droit romain, mais qu'elle enfoncerait sur les ficelles de chicane.

Il n'y a pas de plaideurs interlopes, d'avocats à mauvaises causes qui lui viennent à la cheville ; et un huissier normand perdraii contre elle.

Ce qu'elle devient est impossible à dire en ilièse générale.

On a vu de ces femmes linir dans le dernier asile que leur donnait la justice.

On en voit arriver propriétaires.

Ou bien, écoutez Gavarni :

Malgré ses calculs, la vieille loielte est devenue de chute en chute commerçante à l'éventaire; elle vend des pommes au tas ou dts bouquets à un sou ; — c'est elle qui dit, ou à |)eu près : « Quand j'étais jeune, et que je « portais des fleurs sur le sein, on m'appelait « Aspasie; mais maintenant que je suis vieille,

« je les porte sur le ventre, et on m'appelle la <« mère Godichon ! »

La vieille lorette entremetteuse prend un peu du caractère des deux précédentes :

Indiscrète, prolixe, toujours avare, elle exploite également les hommes qu'elle lève et les femmes qu'elle place ; mais elle a en plus un sans-gêne, un air bonne femme qui, si cela plaît à quelques-uns, dégoûte le plus grand nombre.

Elle vous appelle mon chou et vous lape presque sur le ventre.

Enveloppée dans son tarlnn à carreaux couvrant une toilette plus que simple, .elle vous accoste presque sans parler, vous parle presque sans rien dire, insolente ou mielleuse dès qu'elle vous a jugé.

Or l'entremetteuse juge son client au premier coup d'oeil, et se trompe rarement.

Ou bien encore elle paie patente...

Passez! — C'est la maison des filles.

La Morgue de l'ainour malsain; Pour elle écrémant les familles, Le luxe raccroche la faim.

Voyez là-bas la pauvre infâme Faire ses yeux morts agaçants, Rouler son corps qui n'a plus d'âme Dans tous les crachats des passants.

On trouve des hommes, du reste, exerçant une industrie semblable ou analogue à celle de l'entremetteuse.

Il y en a de deux espèces dont le contraste ne manque pas d'un certain intérêt.

Si vous êtes passé jamais , de sept à onze heures du soir, dans une des petites rues de la Cité, ou de celles donnant dans la rue Saini- Denis, vous en trouverez delà plus basse échelle.

Regardez là-bas, cet homme au costume moitié endimanché, moitié sale, mais invariablement débraillé :

Ce chapeau rond rabattu ou cette casquette

rejetée sur l'arrière de la tête, — ces yeux bistrés, bleuis — ces lèvres sèches aux extrémités tombantes, — cette barbe de deux ou trois jours, — ces cheveux plats, - ces mains dans les poches et faisant plisser un pantalon en tire-bouchon, — ces souliers vernis, dévernis, éculés, crevés, — cette cravate en corde sur un linge rare, mou et sans boutons.

Son aspect fait lever le cœur, et sa voix épuisée, sourde, traînante, vous fait sauver de dégoût ...

Allons maintenant aux mêmes heures, sur le boulevard Montmartre, dans ou devant cette myriade de calés, au milieu desquels s'engouffre le passage Jouffroy.

Vous passez devant ce panorama féminin,

(jui s'étale quotidiennemenî enireiles clupi^s et des sodas; et quelquefois vous liez conversation avec quelqu'une de ces sirènes j)Iiilrées, mais suffisamment enjuponnées, bourrées, travaillées pour faire croire à quelque chose.

Immédiatement, vingt de vos voisins, sans en avoir l'air, vous dévisagent et vous estiment au plus juste prix.

Si vous vous levez de compagnie, on vous suit, on vous entoure, on vous épie, sans que vous vous en doutiez, et le lendemain, si vous revenez, on sait qui vous êtes, ce que vous valez, si vous payez bien ; et vous êtes bien ou mal accueilli par ces dames selon les renseignements que l'on a sur vous.

Et voilà ce que sontla plupart de ces petits jeunes gens, à la raie à l'anglaise, que vous rencontrez là, chaussés, gantés, vêtus comme des gravures de mode, — trop bien vêtus,— et ayant l'air aussi lionnète que le premier venu.

Oïdii airemenl, cet industriel vil exclusi- Nementdeson métier ;àappoinlements presque fixes, rue des Filles-I'ieu, il ramasse au quartier Montmartre les louis oubliés sur la cheminée, en rentrant ces dames !ors« qu'elles n'ont rien fait.

Celui là est do In pire espèce, parce que vous êtes exposé lous les jours à le rencontrer, à le coudoyer, peut-ôlre même à vous laisser toucher la main.

Les hommes qui font ce métier finissent, les premiers, en prison ou horriblement abrutis; les seconds, descendus à l'échelon des autres, vivent comme eux, et finissent de même.

Quant à l'entrcmetlruse, on en voit mourir un peu partout : les unes dans la vermine, les autres commanditant des entreprises, financières.

Mais Rigolbocbe prétend être à l'abri de la dégringolade finale.

Nous ne lui voyons pourtant d'autre fin.

A moins que, comme le grrrrrrand Dumasseul, elle ne parte, le fusil sur l'épaule, pour aller rejoindre en Sicile l'expédition du brave colonel Turr.

Allons, ma fille! le truc est neuf, et la réclame est bonne.

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