CHAPITRE V
Sommaire. — Les gandins : second plat. — Leur jageotte. — Leur photographie physique et morale. — Comment on mange au boulevard de Gand. — Ce qu'on n'a jamais pu savoir. — — Gorgias et Amédée. — Tronc de la Gandinerie. — La Providence, le R. P. Veuillot et nous.
Nous avons prononcé le nom de biches, nous en avons dit quelques mots, il est donc juste que nous parlions un peu aussi des jeunes gens qui les fréquentent.
Nous avons nommé les gandins.
Types que la plume de M. Ponson du Terrail exploite en ce moment dans son dernier roman, qu'il aurait pu tout aussi bien appeler : V enfant duCadavre ou le Roman d'un cocher de fiacre vénitien, — en retapant un peu.
N'en déplaise à ce trop fécond écrivain, gandin n'est pas synonyme de lion, de beau, de roué.
Le gandin est la banqueroute de tous ces genres, insolent quand les autres étaient Impertinents, et grossier en guise d'insolence.
Dame, il faut de Tesprit iiour être impertinent ! — Et le gandin, comme la biche, est l'idéal de l'espèce bête.
Différence de sexe, voilà tout.
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Si vous voulez un portrait, — le gandin est grand, petit, gros, maigre, beau, laid, cosmo, rincé, — comme disent ces dames.
Il est tout cela, parce qu'il correspond à un nombre infini détenants et d'aboutissants; mais il se présente sous des aspects tellement fuyants qu'on ne peut que le prendre en masse pour le juger; — il n'a pas de personnalité.
Seulement, il est toujours bête.
Regardez son costume :
Un chapeau microscopique et veuf <ie bords.
Des manches à gigot qui le font ressembler à ces bonshommes de carton dont on attache les bras avec des éjjingles.
Un lorgnon incommode, désagréablement fixé par une contraction grimaçante, à un œil qui verrait sans cela ; ou bien serrant furieusement le nez, et donnant à l'organe un timbre nasillard.
Une cravate, vrai cache-misère ne laissant pas apercevoir le plus petit bout de linge ; lequel, dès lors, peut être fort négligé.
Un col carcan, admirablement nommé, qui lui donne un faux air de cigogne en vedette.
Et deux gants de peau de chien, se détachant sur le tout comme deux tranches d'un gigot pas cuit.
Voilà pour le physique.
Quant au moral:
Le gandin, sorti de tous les échelons de la petite bourgeoisie, déformé par une demiinstruction, totalement ignorant de l'éducation la plus élémentaire, est un être complètement nul.
Sans croyances comme sans audace, inca-
pable de la moinde initiative, il i)rend ab hoc et ah hac quelques bribes de tous crûs, dont il se fait une espèce de fonds de résistance.
Aussi cullive-t-il les queues de mots.
Mais comme les serinettes, au bout de ses deux ou trois airs
Ni vu ni connu
Comme position sociale le gandin est commis en nouveautés, en soieries, dans une administration ou dans la finance.
Il gagne de 1,200 à 4,000 francs bon an mal an, déjeune à la laiterie avec des œufs, et dîne chez Tortoni avec un demi-poulet froid et une demi-ordinaire.
C'est ce qu'il appelle ses nopces.
Ou bien, il ne dîne pas du tout.
— i6 — As-iu dîné ûàiis ta famille, Runswick?
Maintenant, comnfient, et où, par quels prodiges trouve-t il de quoi s'habiller, de quoi manger... si peu que ça soit, de quoi :iller au ihéâtre, au bois, aux courses même ^ de quoi faire figure enfin ?
C'est un de ces mille mystères de notre désorganisation sociale, mystères inexpliqués, inexplicables, et qui donnent une crâne idée des petites industries.
Nous avons lâché le mot, tant pis.
Oui, petites industries, car il est impossible que le gandin puisse vivre de ses ressources ou de son métier.
Mais, dira-t-on, quand il est riche ?
Allons donc!
Le gandin n'a pas le sou.
Quand il est riche, il n'est plus gandin, il est viveur.
Alors, il a sa ou ses maîtresses, il reçoit, il a un train de maison, il mène la vie : il pulvérise au choc des verres l'amour, l'amitié, la vertu, tout ce qui est grand ; il jette le mouchoir, et des mères d'emprunt ou des maris complaisants lui poussent l'esclave blanche dans les bras.
En un mot, il mange... et digère.
Mais le gandin ?...
Le gandin, que nous appellerons : Améaet
court après les amours faciles, et compte avec ses vices.
Un mot sur ses parents pour compléter le tableau :
Son père qui met de côté, se serre le ventre, fait retourner ses vieilles culottes, brosse ses habits, ronge ses ongles, est parcimonieux, avare, avide, grippe-sous, et resserré entre les murs de sa propriété et les planches de son comptoir.
Sa mère avait fait sur lui les rêves les plus naïfs :
— Amédée sera avocat , médecin ou curé de campagne; ou bien, il ira à l'Ecole polytechnique, pour en sortir ingénieur.
— Ou lieutenant!
— Jésus! lieutenant! mon Amédée, je mourrais de chagrin si tu le faisais lieutenant... Et s'il allait y avoir la guerre!...
Le père le désirerait cependant bien : mais il se console en pensant qu' Amédée sera peutêtre un jour garde national.
Et vous savez ce qu'il devient.
Bref, le gandin est un zéro dans toutes ses acceptions, et vous tournerez vingt fois autour, sans trouver un point de repère pour fixer sur lui votre jugement.
Vous serez seulement convaincu de ceci : c'est que mathématiquement sa valeur intrinsèque est néant.
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Un tantinet de théologie, maintenant :
Quand on pense que de certaines gens rapportent tout aux desseins de la Providence.— Grand merci pour elle!
Celte manière de plaider les circonstances atténuantes dans la cause des bêtises humaines nous semble assez risquée.
Voilà cependant ce qui advient quand on pose en fait que la Providence se mêle de tout.
Arrive sur quelque fumier un insecte; et fa Providence se trouve accouplée à Rigolborhe.
Hugo a l'ait Ruy Blas et la Reine d'Espagne; mais le R. P. Veuillot de Vex-Univers a fait plus fort.
Ah! fi donc, fi! mettre le ciel à toutes sauces! Sot celui qui le dit; on n'y mord plus, mes enfants.
Il ne faut pas confondre ainsi, au sujet de la Providence, autour avec alentour.
Quoi 1 ce serait elle qui agit par la jambe de Rigolboche et qui parle par sa bouche; le ciel serait pour une part dans les affaires qu'elle fait!
Nous savons bien que le ciel écoule avec plaisir les calembredaines que nous poussons, qu'il lit avec ravissement les calembours qut
nous commettons, cela n'est pas douteux; mais il ne les fait pas. Le grelot de noire folie sonne bien à son oreille, c'est certain; n^ais ce ne sont pas les anges qui en tiennent la ficelle.
Allons, monlroiis-nous plus respectueux quelesultramontainseux-mêmes.etdéclarons que la Providence est complètement étrangère aux rigolbochades de l'espèce humaine.
Autrement, ce serait parler de la Providence comme les aveugles des couleurs, et compromettre le ciel lui-même en le rendant responsable des billevesées de la croûte terrestre.
Hein! Rigolboche, est-ce un peu tapé ça!... Voilà comme nous sommes, nous.