CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR
Bien qu'il y eût dans le Chaperon quelques parties faibles, le succès de cet ouvrage fut très-brillant, et aurait satisfait la vanité la plus exigeante. Boieldieu, qui n'avait point de vanité, éprouvait seulement, en pareil cas, une joie naïve, dont quelques fragmetils de correspondance, cités plus haut, ont donné la mesure; Mais cette joie ne suffit pas pour le retnettre des fatigues que le travail de la composition et celui des répétitions lui avaient coûtées. Sa santé, profondément altérée, lui commanda impérieusement le repos. C'était, hélas! la première atteinte du mal dont il devait mourir. 11 rompit momentanément avec la musique, quitta Paris et s'établit à Villeneuve-Saint-Georges, où il venait d'acheter une maison de campagne. Là, il se livra d'abord exclusivement à ces calmes et douces occupations qui sont le plaisir des propriétaires et la récréation des cerveaux surmenés. Pendant près de dix-huit mois, rien ne put l'arracher à ce repos, pas même sa nomination à
la place de professeur de composition au Conservatoire. — On avait créé une classe nouvelle tout exprès pour la lui donner. — H ne déclina pas cette charge et cet honneur, mais il demanda et obtint que ses élèves iraient chercher leur leçon chez lui.
Adolphe Adam, qui fut le plus remarquable ou le plus heureux de ces élèves, a donné des renseignements précieux sur son enseignement. « Lorsqu'on créa la classe de composition do Boieldieu, les premiers élèves qui y furent admis avaient déjà reçu les impressions de coterie du Conservatoire. Ainsi, Grétry n'était pour eux qu'une perruque, et Rossini qu'un faiseur de contredanses. Quelle ne fut pas leur surprise de reconnaître que celui qui devait leur enseigner la composition professait la plus haute admiration pour ces deux hommes de génie, que nous étions bien loin de regarder comme tels! Il paraîtra sans doute surprenant aujourd'hui, en 1834, qu'un musicien ait été obligé d'apprendre à ses élèves que Rossini était un grand génie : mais il faut se reporter à l'époque dont je parle. On ne parlait au Conservatoire que des turlututu (1) de Rossini ; on riait à goi^e déployée de ses crescendo et de ses triolets en tierces dans les violons. 11 fallait alors nonseulement de la conscience, mais encore du courage à un compositeur français pour se mettre en hostilité avec ses confrères (2) en rendant justice à l'immense talent de Rossini, dont on ne connaissait en France que deux ou trois partitions. Sitôt qu'il en paraissait une nouvelle, Boieldieu convoquait toute sa classe; l'un de nous se
(1) Quelques-uns disaient tirlititi. Certains feuilletonistes l'appelaient le signor Vacar^ mini. Ne laissons tomber dans Toubli aucune des heureuses formules adoptées par les cri. tiques musicaux de ce temps-là.
(2) Berton a protesté vigoureusement contre le succès du Barbier de Séville par des articles et une brochure que J*ai lus. Cherubini n'écrivait pas, mais il tonnait de vive voix contre Taudacieux novateur, et disait à un professeur de chant, que J*ai coonu, lomsqu'il s'agissait de préparer les morceaux de concours : « Surtout ^ pas de Ross»ni, que Je n'entends rien à cette mousique-là . » n faut ajouter, pour être Juste, que cette mauvaise humeur de Cherubini ne dura pas longtemps^ et, que plus tard, il prit Rossini en grande afleetion. Habeneck, appelé à décider, en 1818, la question de savoir si Ton Jouerait on non le Barbier an Théâtre- Italien, répondit que cette œuvre légère ne méritait pas d*ètre olTerte à un public que l'on devait respecter. 11 m'a conté cette hbtoirc lui-mime, beaucoup plus tard, en faisant son med cuipâ.
menait an piano, et l'on exécutait d'un boni à l'autre le nouveau chef-d'œuvre, tandis que notre professeur nous en faisait remarquer les légères taches cl les nombreuses beautés. — Mes enfants, disait-il ensuite, voilà la meilleure leçon que je puisse vous donner. 11 faut avant tout étudier les auteurs qui ont du talent, et on ne reprochera pas h celui-ci d'en manquer.
» Ce que Boieldieu aimait le moins, c'était la musique contournée et manquant de mélodie.
» Je ne puis résister au désir de raconter la première leçon de composition qu'il me donna, parce qu'elle peint la manière de l'homme, et sa perspicacité à découvrir une mauvaise tendance chez l'élève, et son habileté à changer les mauvaises dispositions. Quand j'eus le bonheur d'èlre adinis dans la classe de Boieldieu, j'étais un peu comme tous les jeunes gens qui commencent à s'occuper de composition. La forme était tout pour moi, et le fond fort peu de chose. J'avais une grande estime pour les modulations et les transitions baroques et un souverain mépris pour la mélodie, dont je ne concevais pas même qu'on se servît. Un de mes amis m'avait une fois mené aux BouflTes, où l'on jouait le Barbier de Rossini, et je m'étais sauvé après le premier acte, furieux contre ce sot public, qui accordait ses applaudissements à de telles misères.
» Je fais ici ma confession : voilà comme je pensais quand j'entrai chez M. Boieldieu. 11 me demanda de lui donner un échantillon de mon savoir-faire, et, deux jours après, je lui portai un morceau slupideoùil n'y avait ni chant, ni rhythme, ni carrure ; mais, en revanche, force dièses et bémols, et pas deux mesures de suite dans le môme ton. Je croyais avoir fait un chef-d'œuvre.
» — Mon bon ami, me dit M. Boieldieu, quand il eut examiné mon papier de musique, qu'est-ce que cela veut dire?
L'indignation me saisit :
» — Comment, monsieur, lui répliquai-je, vous ne voyez pas ces modolalions, ces transitions enharmoniques ?
» — Si fait vraiment, reprit-il, j'y vois fort bien tout cela. Mais
les choses essentielles, la tonalité, un motif? Allez-vous-en à votre piano, faites-moi une petite leçon de solfège à deux ou trois parties d'une vingtaine de mesures, et sans moduler surtout, et vous m'apporterez cela dans huit jours.
» — Mais je vais vous faire cela tout de suite, m*écriai-je.
» — Non, me répondit-il, il faut tâcher que cela ne soit pas trop plat, et huit jours ne vous sont pas de trop.
» Je retournai chez moi, et, riant d'une telle besogne, je voulus me mettre à l'œuvre ; mais, dans l'habitude que j'avais de tendre mon imagination vers un tout autre but, je ne pouvais pas trouver une idée mélodique. Au bout de huit jours, j'apportai ma vocalise, qui était bien faible.
» — A la bonne heure! me dit Boieldieu, au moins cela a forme humaine; mais il y manque bien des choses. Nous ferons encore ce travail-là pendant quelque temps.
» Il ne me fit faire autre chose pendant trois ans ; puis il me dit:
» — Maintenant, vous avez peu de chose à apprendre. Étudiez l'orchestration et les effets de scène, et vous irez.
» Trois mois après, il me fit concourir à l'Institut sans trop de désavantage. »
Que pourrais-je ajouter à ce récit ?
De 1818 à 1825, Boieldieu, comme je l'ai dit, écrivit peu. Il fit jouer en 1820 les Voitures versées. Celait une des partitions qu'il avait rapportées de Russie. Il en retoucha seulement plusieurs morceaux. lien ajouta même de nouveaux, dit-on, et cela n'est pas difficile à expliquer. A Saint-Pétersbourg, il n'avait pas eu Martin pour interprète, et comment résister à la tentation d'exploiter les immenses ressources qu'offrait, à un compositeur mélodiste, la prodigieuse voix de Martin? L'excellent air bouffe de Dormeuil : Apollon toujours préside^ etc.; son duo avec sa fille : Connais-tu le destin des dames de Paris ? duo bien supérieur à l'air, et les variations sur la chanson : Au clair de la lune, n'ont pu évidemment être écrits, tels que nous les connaissons, que pour Martin. Tout le
monde sait par cœur ces beaux morceaux, sur lesquels il n'y a plus aujourd'hui rien à dire, sinon que le couplet italien ajusté sous l'air : Au clair de la lune est prosodie de façon à faire frémir toute oreille un peu familiarisée avec la langue de Métastase, et le plus curieux de l'affaire, c'est que, dans la pièce, cet air est mis en avant comme une leçon à l'adresse des amateurs de musique italienne, et un bon tour qu'on leur joue.
« Ce n'est pas que je ne sois un peu de l'avis de ceux qui trouvent que la musique française a bien aussi son mérite, et que les (îrétry, les Méliul et les Dalayrac étaient^ quoique Français, d'assez jolis compositeurs. Mais la mode! la mode! Il faut bien suivre la mode et les nsagi^s du grand monde. Cependant pour tout concilier, j'ai imaginé à notre dernière réunion d'amateurs de leur chanter quelques-uns de nos \ieu\ airs avec des paroles italiennes, et alors ils criaient ; Bravo! bravo! 11 n'y a que h^s Italiens pour faire de la musique pareille!. .. Certainement, ils la font excellente. Mais quand on peut leur opposer des airs comme Ma fendre mn^^ette, et An clair de la lune, mon ami Pierrot. ...»
Dupaty, quia écrit cette tirade éloquente, ne savait pas, apparemment, que l'air : Au clair de la lune était l'œuvre du Florentin Lulli. Il ne réfléchissait pas que Grétry était de Liège. Et quelle comparaison faire entre ces petites phrases de seize mesures qu'il cite, et le duo de VOlympiade^ ou celui du comte Robinson, avec don Geronimo ? Dupaty croyait-il d'ailleurs que des mots italiens ahgnés sous un air français empocheraient qu'on le reconnût?
Il avait assurément de meilleures raisons à donner que celles qu'il donne, et pouvait appuyer sa thèse d'arguments plus concluants que l'air : ma tendre musette. 11 n'avait, pour cela, qu'à ouvrir les partitions de son collaborateur. Comment Boieldieu ne lui a-t-il pas fait quelques observations sur ce passage, dont il devait rire plus que personne?
Malgré tout le mérite de la musique, et la popularité dont jouirent immédiatement les variations sur l'air \Au clair de la lune., les Voitures versées n'eurtuit pas le succès éclatant qui avait signalé l'apparition du Petit Chaperon rouffe.C'cs>i que la pièce, œuvred'un littérateur spirituel et froid, n'oflrait aucun intérêt. Si le premier
acte amuse par moments, le second est absolument vide, et Ton ne saurait imaginer rien de plus insipide que les coquetteries de M, Florville avec les trois sottes filles de M. Dormeuil.
En 1821, le baptême du duc de Bordeaux donna lieu à des fêtes magnifiques, et Boieldieu fut employé à la confection d'un grand opéra de circonstance en trois actes, ayant pour titre : Blanche de Provence. Il avait pour collaborateurs Cherubini, Paër, Kreutzer et Berton. De cette partition, qui dut être assez volumineuse, il n'est resté qu'un joli chœur de Cherubini qu'on exécute de temps en temps aux concerts du Conservatoire. J'ignore quelle fut la part de Boieldieu dans cette partition mort-née, et personne, je le présume, ne s'en inquiète plus que moi. Pour le récompenser de cet acte de dévouement, car c'en était un, on le nomma chevalier de la Légion d'honneur. Mais on avait affaire à un homme fier, qui, précisément parce qu'il était au-dessus de la vanité, avait un juste sentiment de sa valeur, et de la dignité de Tart. Ce qui en eût flatté tant d'autres le blessa. H n'accepta pas la distinction qui lui était offerte.
— Si, dit-il, on l'eût accordée à ceux de mes ouvrages antérieurs qui ont eu le bonheur de réussir, je l'aurais reçue avec reconnaissance, mais ce que je viens de faire tout récemment ne mérite pas, en vérité, tant d'honneur.
Ce refus, probablement, fit scandale dans les régions administratives et à la cour : mais Louis XVIII était un homme d'esprit.
Peu après, Boieldieu fut mandé aux Tuileries. Depuis 1815, il était accompagnateur adjoint de la chambre du roi. 11 avait, de temps en temps, quelque service à y faire. Aussitôt que le roi laperçut, il lui fit signe d'approcher. On sait qu'il ne quittait jamais son fauteuil. Il lui présenta la décoration avec un geste et un sourire pleins de grâce.
— Mon cher Boieldieu, j'espère que, de ma main, vous ne la refuserez pas. Si je vous la donne, c'est pour tout ce que vous avez fait, et pas du tout pour ce que vous venez de faire.
Ce fut à la même époque, et par suite, probablement, des mêmes circonstances, que Boieldieu fut attaché à la maison de la duchesse de Berri en qualité de compositeur. Ces charges de cour n'étaient guère que des prétextes à émoluments, des moyens d'accroître l'aisance des artistes, et d'éloigner d'eux les soucis de la vie matérielle.
Aussitôt qu'il fut décoré, Boieldieu s'aperçut que Catel ne l'était pas. Il en souffrit, et son désir le plus vif fut d'obtenir la réparation de ce qui lui paraissait une injustice. Une occasion favorable se présenta, et il la saisit. M. le vicomte Soslhènes de La Rochefoucauld, aujourd'hui duc de Doudeauville, à cette époque « aide de camp du roi, chargé du département des beaux-arts, » donna un dîner où furent invités la plupart des compositeurs en renom. Catel en était. Boieldieu fut placé, à table, à côté de l'amphitryon.
— M. le vicomte, lui dit-il tout à coup, est-ce qu'il n'y a pas ici quelque chose qui vous choque?
— Que voulez- vous dire?
— Je viens de faire des yeux le tour de la table. Tous mes confrères ont quelque chose à leur boutonnière, un seul excepté... Qui de nous, cependant, a mérité mieux que lui cet honneur?
— Vous avez raison, et je vous remercie.
Quelques jours après, le brevet de légionnaire arriva chez Catel, qui était loin de s'y attendre, et à qui la surprise et la joie ne firent pas tourner la tête. Il sut bientôt, sans doute, quelle part Boieldieu avait prise à cette affaire, et lui dit un jour, si j'en crois Adolphe Adam :
— C'est un mauvais service que tu m'as rendu. On ne saura plus comment me reconnaître à l'Institut. J'étais le seul qui ne fût pas décoré. Quand on voulait me désigner à quelqu'un, on lui disait : « Tenez : monsieur Catel, c'est ce monsieur, là-bas, celui qui n'a pas la croix d'honneur. » Désormais, je serai pçrdu dans la foule.
— Eh bien, lui répondit Boieldieu, porte-la par amitié pour moi. Je n'osais plus sortir avec loi. J'étais humilié lorsqu'on nous rencontrait ensemble.
Louis XVIII mourut, Charles X monta sur le trône, et il plul de nouveau des pièces de circonstances. Celle de TOpcra eut trois actes et six auteurs : — Ancelot, Giraïul et Smunet, — Boicldieu, Berlon et Kreutzer. Le premier aclo éiait donc d' Ancelot et de Boieldieu. La Société desconcerls du Conservatoire en a exécuté, il y a un an ou deux, un chœur de di^uidesses d'une harmonie douce, d'une mélodie pleine de grâce, et d'une couleur chaFmanle. Il y avait aussi une romance trcs-élé*rante : Un jour y le front couronné de verveine y etc., que chaulait rhéioïne, Tlruidesse amoureuse du chef des Franks. Pharamo/ul hii représenté le 10 juin 1825, quand la cour revint de Reims après le sacn». Ce ne fut qu'un épisode peu important de la vie de Boieldieu, occupé en ce moment même à préparer l'œuvre qui devait le plus illustrer son nom.