‹ A. Boieldieu, sa vie et ses œuvresChapitre 11 sur 13 · LA DAME BLANCHE · texte numérisé non relu

LA DAME BLANCHE

Le Barbier de Séville de Rossini fut joué à Paris pour la première fois le 26 octobre 1819, grâce à la forte et persévérante volonté de Garcia. Le succès de ce chef-d'œuvre et Timmense sensation qu^il produisit ayant surmonté assez promptement toutes les résistances, on lit connaître coup sur coup au public la Pietra delParagone^ il Turco inltalia, Cenereiitola,ritalianainAlgieriy la Gazza Ladra, Tancrediy OtellOy Elisabetta, Mosè in Egitto, Ricciardo e Zoraide, la Donna delLago, etc. L'apparition presque simultanée de tant d'œuvres si diverses de caractère, écrites d'un style si nouveau, si hardi, si brillant, ofi le génie éclatait avec tant de splendeur et de profusion, fit un effet extraordinaire qu'on ne saurait imaginer aujourd'hui. Une véritable révolution s'opéra dans l'art en moins de quatre ans, et tout le monde en subit l'influence, les artistes comme le public. Les compositeurs déjà vieux, brusquement dérangés dans leurs habitudes, et jetés violemment hors de leur voie, s'épuisaient en eflforts désespérés, mais

inutiles, pour résister au courant qui les entraînait. Ceux d'entre les jeunes gens qui avaient de l'intelligence, de l'ipaginalion et de l'audace s'y jetèrent résolument et avec ardeur. Hérold et M. Auber senablèrent un moment y noyer leur individualité, qui en émergea bientôt plus vigoureuse et plus brillanle. On a déjà pu voir par ce que j'ai dit ci-dessus^ ou plutôt par ce qu'Adam a raconté de l'enseignement de Boieldieu, que l'auteur du Chaperon ne fut pas de ceux qui résistèrent. 11 avait trop d'espril, trop de goût pour ne pas comprendre les faits nouveaux qui venaient agrandir le domaine de l'art; il était trop habile pour n'en pas tirer parti. Il étudia Rossini comme il avait étudié Cimarosa. Il s'en appropria toul ce qui pouvait lui servir, la vivacité du tour, l'énergique précision du rhythme, la richesse et l'éclat de l'instrumentation, le large développement des morceaux d'ensemble, la variété contrastée des mouvements, l'art de surprendre l'oreille par des modulations inattendues. Mais il garda tout ce qui constituait sa personnalité, la nature de ses idées, son sentiment, sa grâce, son goût, la finesse et le charme de son esprit. Bref, au milieu de cette sorte de tourmente, il ne perdit pas le sang-froid un seul instant, et ne tomba jamais dans l'imitation servile. Il resta lui-même, et ajusta seulement à sa taille l'étoffe magnifique qui lui arrivait d'Italie.

Tout musicien de bonne foi reconnaîtra que l'ouverture de la Dame Blanche^ les deux airs de Georges Brown, le trio du premier actp, le finale du second sont taillés sur un patron que, jusque-là, Boieldieu n'avait jamais suivi, que son style y semble, à plus d'un égard, renouvelé. Et cependant, le fond des idées, le tour de la phrase mélodique, le sentiment, la couleur, tout ce qui est l'expression de l'homme lui-même, et la révélation de son âme, porte, plus profonde et plus vive que jamais, cette empreinte spéciale et si facile à reconnaître que Boieldieu a mise à son œuvre entier, et qui le distingue de tout autre.

Un fait suffira pour faire voir à quel point Rossini s'était cm-

paré de son imagination. Son frère cadet, éditeur de musique (1), avait achelé une maison de campagne à Corraeilles, près d'Argenleuil, et la faisait remettre à neuf avant de s'y installer. 11 y avait marqué une chambre pour Fauteur du Chaperon, Il lui dit un jour :

— Ta chambre est prête ; il n'y manque plus que le papier, parce que j'entends que tu le choisisses toi-même.

— En ce cas, dit le compositeur, donne-moi deux exemplaii^es de la partition A'Oiello (2).

M. Léon Meneau, qui a conté cette anecdote dans le Ménestrel du 24 février 1861, ajoule qu'il monta lui-même à Téchelle, colla de sa main les précieux feuillets dans leur ordre de pagination, et dit, après avoir achevé ce singulier travail : — Je pourrai de mon lit, chaque malin, étudier le grand maître.

Les sociétaires de TOpéra-Comique avaient été soumis assez arbitrairement, sous l'Empire, à l'autorité d'un fonctionnaire créé par un décret du 1" novembre 1807, avec le titre de surintendant des théâtres de la cour. La Restauration, en ce qui les concernait, avait substitué au surintendant des théâtres de la cour un gentilhomme de la chambre, qui, à force d'intervenir dans leurs affaires

(J) En racontant les premiers pas de Boieldieu dans la carrière, J'ai oublié de dire qu'il avait été éditeur de musique lai-môme, avant son départ pour la Russie. l\ s'était associé, à cet effet, avec Cherubini, Méhul, R. Kreutzer, Rode et Nicclo Isouard. Leur magasin était situé rue de la Loi, n* 208. (La rue de la Loi est aujourd'hui la rue de Richelieu, et je ne me charge pas d'expliquer comment elle pouvait compter alors tant de numéros.) J'ai sous les yeux, au moment où j'écris ces lignes^ des morceaux détachés de Ma Tante Aurore portant cette adresse i rue de la Loi, n" 268, viS'à'Vis la rue de Ménars. Ils portent aussi l'estampille de l'association. C'est une étoile à six pointes, et sur chaque pointe est inscrit un des noms qui forment la raison sociale. A côté de cette étoile est la signature ^ Boieldieu, Le magasin de M. Boieldieu Jeune était, sous la Restauration, rue Richelieu, n*> 02. Je ne saurais affirmer que ce fût le même fonds, mais on peut conjecturer que les six artistes a-sociés n'avaient guère le temps ni peut-être la capacité de diriger avec tout le soin nécessaire les mille détails d'une entreprise commerciale, qu'ils curent besoin d'un gérant, et que M. Boieldieu jeune fut ce gérant. Je dois ajouter pourtant quo Nicole resta éditeur do musique, que sa veuve exploita son fonds après lui, et qu'elle le vendit à M. Troupenas. 11 appartient aujourd'hui à MM. G. Brandus, Dufour et €'•.

(2) U. Boieldieu jeune eu avait fait une édition.

intérieures, les avait mis à deux doigts d'une catastrophe ûnancière. Vers 1825, ce gentilhomme de la chambre, qui était M. le duc d'Aumont, imagina, pour sortir d'embarras, de déléguer ses pouvoirs à Guilbert de Pixérécourt, littérateur de second ordre, mais administrateur actif et habile, qui entreprit de sauver rétablissement d'une ruine imminente. Ce fut lui, dit-on, qui eut l'heureuse pensée d'associer Scribe et Boieldieu.

La littérature subissait alors, comme la musique, une sorte de révolution. Les poëmes de lord Byroii, les romans de sir Walter Scott étaient dans toutes les mains, faisaient travailler toutes les têtes, influaient même sur les modes. On ne voyait que plaids écossais, écharpes et robes à larges carreaux de couleurs diverses, très-vives de teinte. Le théâtre obéissait à cette impulsion. Les sujets écossais y étaient en grande faveur. Scribe trouva dans deux romans de sir Walter Scott, le Monastère et Guy Mannermg, des idées qui lui parurent fécondes ; et, les combinant avec son habileté ordinaire, il en fit la Dame Blanche, dont Boieldieu se chargea d'écrire la musique. Ce fut, quoi qu'en aient dit quelques historiens ou biographes, celle de ses partitions qui lui prit le moins de temps. Guilbert de Pixérécourt, qui, pour lui donner du cœur, avait remis au théâtre Beniowski, le pressait vivement, parce qu'il était pressé lui-même. Je ne saurais dire à quelle date le manuscrit du poëte arriva aux mains du compositeur, mais j'ai entre les mains des notes de M. Ponchard d'où il résulte que le second et le troisième acte de la Dame Blanche furent presque improvisés. Laissons parler le célèbre ténor :

a Notre compositeur était déjà sous l'influence de la maladie qui a fini par nous l'enlever. . . Il nous convoqua le 5 novembre pour prendre connaissance des morceaux déjà faits. Ils étaient au nombre de sept. Nous arrivons donc ledit 5 novembre, et rions nous mettons à déchifl'rer ce qui composait à peu près le premier acte. Nous étions tellement ravis que cela avait l'air d*allertout seul. Pourtant, arrivés à un certain duo, où Ar' Boulanger et moi

fûmes moins heureux et moins inspirés, Boieldieu s écria qu'il renonçait à ce duo et qu'il le changerait. Nous eûmes beau vouloir rejeter sur nous le manque d'effet qu'avait produit ce morceau, il ne voulut rien entendre et le condamna sans pitié. Restait à six le nombre des morceaux composés, 11 fut convenu que, pour ne pas interrompre le travail (jui lui restait à faire, nous continuerions à venir chez lui tous les malins répéter les anciens morceaux et les nouveaux qu'il y aurait ajoutés, ('ela dura une quinzaine de jours. Puis nous allâmes au théâtre continuer nos répétitions, et mettre en scène les premiers actes, dont la musique nous ravissait. »

Parmi les sept premiers morceaux dont il est question dans ce récit se trouvait probablement l'air de Georges Brown : Ahl quel plaisir d^ être soldat, qui était pour Ponchard une ancienne connaissance. En 1823, quand le directeur de l'Odéon avait obtenu la permission d'ajouter au genre qu'il exploitait, c'est-à-dire à la tragédie et à la comédie, des traductions d'opéras étrangers, il avait fait faire, en manière de prologue, une pièce d'ouverture, intitulée, si ma mémoire n'est pas en défaut, le Premier Prix. Plusieurs compositeurs avaient été mis à contribution pour ce petit ouvrage, et Boieldieu s'était chargé d'un air qui débutait par ce vers : Lu belle chose qunn tournoi. M. Ponchard, pour répondre à ceux qui ont prétendu que Boieldieu avait le travail lent et difiicile, raconte qu'il alla chez lui, à Villeneuve-Saint-Georg(3S, pendant les vacances de la semaine sainte de celte même année 1823, avec d'autres artistes de rOpéra-Comique. « Nous y passions des journées et des soirées ravissantes, dont Boieldieu et Pradher remplissaient tous les instants par leurs aimables et spirituelles causeries, et par des divertissements qu'ils siivaient imaginer. Après une de ces soirées... nous nous séparâmes vers minuit. Le lendemain, avant le déjeuner, Boieldieu nous dit : — 11 faut que je vous consulte sur l'air que j'ai fait pour rOdéon, hier au soir, avant de me coucher. — Il se mit au piano, et nous joua l'air : ha belle chose quhin tournoi^ qui n'est autre que celui de la Dame Blanche : Ah ! quel plaisir^ etc. Nous fûmes

tous étonnés et enchantés du mérite du morceau, et de la promptitude avec laquelle il avait été fait... y>

Quant au duo dont il a été parlé ci-dessus, et que Boieldieu refit, ce morceau avait pour thème les devoirs de Thospilalité. Il fut remplacé par le duo : Il s'éloigne^ il nous laisse ensemble, qu'on appelle communément le duo de la peur. Ainsi Boieldieu, en celte affaire, fit un bien autre tour de force que celui de changer sa musique, ce qui, évidemment, lui coûtait peu : il obtint que le poêle changeât ses paroles.

a Pour le troisième acte, dit encore M. Ponchard, Boieldieu était inquiet. 11 ne le trouvait pas de force à soutenir la comparaison avec les deux premiers. L'entrée du jeune homme dans le château de ses pères péchait par quelque chose. 11 était reçu par ses vassaux avec des acclamations banales :

Vive, vive Monseigneur I De ses vassaux il fera le bonheur, etc.

» Un trait de lumière, ou plutôt de génie, illumina Boieldieu. Il se dit que Georges Brown, quoique absent depuis l'âge de six ans du château paternel, devait avoir gardé quelques souvenirs d'enfance. Cette salle d'armes, avec ses grandes figures et sa décoration avait dû frapper ses regards. La chanson que la vieille Marguerite lui disait en Tendormant ou pour le distraire avait Jû laisser quelque impression dans son cœur. Alors, sans le secours de son poêle, il imagina celte admirable scène, d'une expression si louchante et si vraie. J'ai été plus d'une fois près de lui pendant qu'il faisait de cette mélodie écossaise un morceau si beau et si développé... »

M. Ponchard oublie Guy Mannering^ où la scène de la ballade et des souvenirs qu'elle fait revivre se trouve tout entière. Mais si, en effet, Boieldieu ne Ta pas inventée, il a eu le mérite d'en apercevoir toule la portée, d'en pressentir l'effet dramatique, et de l'indiquer à Scribe, qui, de son côlc, avait assez d'espril

pour ne dédaigner jamais un bon conseil. Ce chœur délicieux : Chantez, joyeux ménestrel, n'est effectivement qu'une chanson écossaise, arrangée, développée par le compositeur français. Mais de quels détails ingénieux il Fa embellie ! Avec quel art et quel tact exquis il a su Tadapler à la situation donnée ! Une simple ballade est devenue, sous son habile main, une scène tout entière.

Comme on Ta vu plus haut, les répétitions de la Dame Blanche avaient commencé le 5 novembre. La première représentation eut lieu le 10 décembre. Trente-cinq jours suffirent donc à l'étude de celle volumineuse partition, qu'on apprenait morceau par morceau, à mesure que le compositeur les terminait. On n'a pas coutume, dans nos théâtres, d'aller aussi vile. J'ai déjà dit que le directeur avait de fortes raisons pour ne pas perdre un moment, et, d'ailleurs, les acteurs, comprenant le mérite de l'œuvre à mesure qu'ils la connaissaient mieux, et pressentant un grand succès, mettaient à leur travail préparatoire une ardeur et un zèle extrêmes. C'était l'élite de la compagnie d'alors, M"' Rigaud, M"*' Boulanger, M. Ferréol, M. Henri Deshayes. Tous avaient du talent, et ont laissé de beaux souvenirs. Je ne crois pas que le sort ait jamais offert à M. Ponchard un rôle aussi bien approprié à ses moyens, aussi avantageux, aussi brillant que celui de Georges Brov^n. Il y était plein de naturel, de gaieté, de verve ; il amusait, il intéressait, il animait la scène, il tenait incessamment le spectateur en haleine. Il était l'homme du rôle. Malgré le talent des artistes qui ont succédé à M. Ponchard, talent souvent remarquable, et que je ne veux nullement déprécier, je ne crois pas que ce rôle de Georges Brown ait jamais été rendu avec autant de perfection qu'il le fut alors,

Boieldieu eut donc cet avantage et ce bonheur, que la fortune n'accorde pas toujours aux compositeurs, d'être compris par ses interprètes, et, conséquemment, par le public. On était peu accoutumé, à l'Opéra-Comique, à ces grands morceaux renfermant plusieurs parties distinctes et complètes en elles-mêmes. Les musi-

ciens français n* avaient encore osé suivre que d'assez loin, et d'un pas bien timide, les beaux exemples qu'en avaient donnés Mozart, Cimarosa, Rossini. Boieldieu eut cette hardiesse, qu'un éclatant succès couronna. Ses innovations ne rencontrèrent aucune résistance. Personne ne trouva Tintroduction trop longue, ni le trio qui termine le premier acte trop développé. Tout le monde admira Tart savant et facile qui avait su tirer des incidents d'une vente aux enchères les éléments d'un immense morceau de musique, ainsi que la vérfté parfaite et la vivacité avec laquelle étaient exprimés les sentiments divers et les passions opposées que ces incidents faisaient naître. On fut émerveillé de cette abondance mélodique qui semblait n'avoir jamais dit son dernier mot, de la grâce naturelle et de Télégance suprême des motifs, des effets piquants dont l'harmonie était pleine ; — il faut se reporter au temps pour en bien juger; — enfin, de Tinstrumentation, dont une exécution très-soignée et très-intelligente faisait valoir tous les détails. Aucune intention du compositeur ne fut dénaturée. Aucune ne fut perdue. Tout fut senti, apprécié à sa jnste valeur, et accueilli avec transport. C'est que la Dame Blanche était venue à propos, qu'elle répondait, dans la plus exacte mesure, à l'appélit musical, si l'on peut s'exprimer ainsi, du public de cette époque, au degré de compréhension on l'éducation des années précédentes Tavait élevé. Un an avant le Barbier de Séville, la Dame Blanche eût été trouvée probablement trop chargée de musique, ornée à Texcès, recherchée, bruyante. Deux ans après les Huguenots^ elle aurait certainement paru un peu pâle. Les plus belles œuvres n ont pas toujours le bonheur d'arriver à l'heure précise.

L'art de stimuler l'enthousiasme et de le simuler au besoin, qui, de nos jours, a fait de si beaux progrès, était encore dans son enfance. A cette époque, une pièce pouvait tomber. Le succès de la Dame Blanche n'en fut que plus éclatant, et les applaudisseurs gagés, s'il y en eut, n'y ajoutèrent rien. Le plaisir du public alla jusqu'à l'ivresse, et il n'en marchanda pas les témoignages. A un

certain moment, on jeta sur la scène une couronne. Ponchard la ramassa et la porta à Boieldieu, qui se tenait dans la coulisse. Peu après, une seconde couronne arriva. Ponchard la reteva encore, et. prit le même chemin que la première fois. Mais il fut arrêté par les cris de l'assistance : «Pour vous! pour vous! » L'assistance avait raison. Le mérite d'une œuvre musicale appartient tout entier à son auteur ; mais les interprètes sont pour une part considérable dans l'effet qu'elle produit.

Après la chute du rideau, quand, selon l'usage, le nom des auteurs eut été proclamé et couvert d'applaudissements, le public ému, et qui n'était pas encore satisfait, se mit à crier tout d'une voix : Boieldiçu ! Boieldieu n'avait pas la moindre envie de se montrer, et n'était pas, d'ailleurs, en costume de présentation. Il avait employé la nuit précédente à instrumenter la fin de son ouverture. Il était fatigué de ce travail et des vives émotions de la journée. Ne pouvant surmonter autrement sa résistance obstinée, Henri et Ferréol s'emparèrent de lui et le portèrent littéralement sur le théâtre.

Tout n'était pas dit encore. Une nouvelle manifestation des sentiments du public et des artistes l'attendait chez lui. 11 demeurait alors boulevard Montmartre, n'' 10, dans une vaste maison, dont la construction du passage Jouffroy a depuis masqué la façade, coupé les lignes architecturales et gâté la belle apparence. Une cour, fermée par une grille, la séparait du boulevard. Il y occupait le quatrième étage, Rossini le premier, et M. Carafa le troisième. A peine y était-il arrivé, qu'un harmonieux concert l'attira à sa fenêtre. Les musiciens de l'orchestre de TOpéra-Comique, profitant de la disposition des lieux, s'étaient installés dans la cour, et lui donnaient une sérénade. Les artistes de l'Académie royale de Musique devaient suivre cet exemple quatre ans plus tard, et donner, à leur tour, une sérénade à Rossini, après la première représentation de Guillaume TelL

Le succès de la Dame Blanche fut proclamé par les journaux de toutes les opinions, qui, en ce temps de polémique ardente, se trou-

vèrent, sur ce seul point, parfaitement d'accord. L'enthousiasme fut général, et il fallut trois cents représentations pour le calmer. Un seul ouvrage réussit à l'Opéra-Comique, en 1826 : ce fut Mariey qui établit la réputation d'Hérold. Marie alterna avec la Dame Blanche. Fiorella, jouée le 23 novembre de la même année, n'obtint guère qu'un siœcês d^esiime. Les représentations de la Dame iî/c«/2^A^ ne furent suspendues que par l'apparition de Masaniello (27 décembre 1827), où M. Ponchard jouait aussi le principal rôle. Mais l'œuvre de Boieldieu n'a jamais quitté, à proprement parler, le répertoire. Elle y occupe encore, à Theure qu'il est, une grande place. Ni Frd Diavolo, ni Zampa^ ni le Pré aux Clercs^ ni l'Ambas^ sadrtcey ni le Domino noir^ ni r Éclair y ni les Mousquetaires de la Reine n'ont pu Técarter complètement. Le rôle de Georges Brown a été le cheval de bataille de tous les ténors qui, à TOpéra* Comique, ont aspiré au premier rang, de M. Audran, de M. Roger. Dernièrement encore, il a servi aux éclatants débuts de M. Léon Achard, et la millième représentation de cet heureux chef-d'œuvre a eu lieu le 16 décembre 1862 avec une solennité tout à fait exceptionnelle. Au moment où j'écris, la Dame Blanche compte mille soixantequatre représentations.

Ce succès inouï, et dont les annales du théâtre n'offrent pas, — à ma connaissance du moins, — un second exemple, eut, dès les premiers jours, un retentissement immense. Il était arrivé au moment où la lutte entre les partisans de la musique française et ceux de la musique italienne était la plus animée ; car on est batailleur dans notre beau pays de France, et l'on y aime mieux disputer avec archarnement du mérite des diverses écoles que de jouir tranquillement des chefs-d'œuvre qu'elles produisent. Les champions de l'école française poussèrent des cris de triomphe dont je trouve l'écho dans une lettre écrite par Boieldieu lui-même à un de ses^ amis de Rouen(l), quelques jours après la première représentation.

(1) M. FourDier, professeur et mardiand de musique en celle ville, dont le fils, aujourd'hui, occupe dans l'administration une place importante.

« Cher bon ami,

» Je commence par vous remercier de la part que vous et votre famille avez prise à mon succès, et cela y ajoute beaucoup, soyez-en sûrs; aussi, en voyant pleuvoir sur moi cette grêle d'applaudissements, je médisais : Ils vont être bien contents à Rouen. Il est de fait que je n'ai jamais vu pour moi ni personne, depuis que je suis cette carrière, un succès qui fasse autant de froufrou. Je ne sais à quoi cela tient, mais il est au delà de toutes mes espérances.

B Grands personnages, artistes de toutes les écoles, bourgeois, tout concourt à me faire manger des confitures. M"*' la duchesse de Berri, qui avait assisté à la première représentation, y est revenue samedi dernier; elle m'a fait demander dans sa loge et m'a comblé des marques de cette bienveillance qui n'est pas ordinaire. Je lui ai demandé la permission de lui dédier ma partition, ce qu'elle a accepté avec un plaisir très-évident et très-flatteur pour moi. Sans la fâcheuse nouvelle de la mort de l'empereur Alexandre (nouvelle dont je suis bien affligé, vous pouvez le croire), le roi serait venu à notre Dame Blanche.

x> Enfln, vous le dirai-je? mon succès paraît être un succès national, qui fera, à ce que tout le monde me dit, époque dans l'histoire de la musique. Il est de fait que la musique étrangère avait tout envahi, et que le public était persuadé que l'on ne pouvait que se traîner à la suite de Rossini. La tâche n'était pas facile de le faire revenir de ce préjugé que la musique que Ton faisait depuis quelques années ne faisait qu'accroître... J'ai la gloire de l'avoir vaincu, et les artistes français, peintres, littérateurs et musiciens m'adressent continuellement des remercîments ; mais je crains que le zèle mal exprimé, ou exprimé avec passion, ne vienne troubler l'harmonie. Les rossinistes paraissent furieux ; ils n'aspirent qu'au moment de prendre fait et cause pour leur idole. Mais ce

qu'il y a de drôle dans tout ceci, c'est que pendant qu'on se querelle pour nous, nous sommes à merveille ensemble, Rossini et moi. Nous logeons dans la même maison, et il est venu, avant-hier, m'embrasser avec effusion, rien que sur ce qu'on lui a dit de ma Dame Blanchej car il n*a pu avoir de loge que pour aujourd'hui, n dîne chez moi vendredi^ et, quelques jours après, nous dînerons chez lui. Enfin, il me prouve le désir que nous soyons bien ensemble, 6t| de mon côté, je partage très-sincèrement ce désir. »

On voit par cette lettre, précieuse à plus d'un titre, que le bruit qui, de tous côtés, résonnait à ses oreilles, ne Tavait point étourdi, et que l'enivrement du succès n'avait altéré en rien l'aimable simplicité de son paisible caractère. Ses élèves, qui, naturel* lement, portaient l'élan de la joie et la chaleur de l'entiiousiasme plus loin que tout le monde, lui dirent un jour :

•— Qu'on vienne donc nous parler encore de Rossini 1 Vous êtes bien au-dessus de lui, vraiment 1

. — En effet, réponditril, je m'en aperçois tous les jours en ùiontant mon escalier.

Dans une autre lettre du même au même, écrite vers la même époque, je trouve un passage qui fait voir combien étaient sincères les sentiments de douce confraternité qui unirent ces deux grands artistes.

a J'ai« lundi, un grand concert chez le ministre de la maison du roi. On y chante de la Dame Blanche. Je tiens le piano, et Rossini (Aante la partie de Féréol dans le trio du premier acte. Il dit cette partie comme un ange et avec beaucoup de comique. Nous avons répété hier chez moi, et nous avons ri comme des fous. M. le duc d'Aumont s'est brouillé avec M. le vicomte de La Rochefoucauld en ne voulant pas permettre aux acteurs de Feydeau de chanter. On est obligé de se passer d'eux. C'est Adolphe Nourrit, M""" Cinti et Rossini qui les remplacent. Entre nous, cela n'en va pas plus mal, Ponchard excepté, dont Nourrit est très-loin pour l'élégance et l'exécution. On ne s'attend pas à ce que Rossini

chante; c'est une surprise qu'il veut faire de la manière la plus aimable pour moi. »

Ces sentiments vivent encore et ont conservé toute leur force dans le cœur du glorieux auteur du Barbier de Séville et d<î Guillaume Tell. Il n'y a pas bien longtemps que^ donnant son portrait photographié à M. Ernest Boieldieu, fils de l'éditeur de musique dont j'ai parlé plus haut, il écrivait de sa main :

« Offert à M. Ernest Boieldieu, neveu de Fauteur de la Dame Blanche i dont je fus lami, le collègue et Tadmirateur le plus sincère, heureux de pouvoir attester aujourd'hui que ce dernier sentiment ne s'éteindra qu'avec moi.

» G. Rossmi. D

Si l'école française s'enorgueillit du mérite et du succès retentissant de la Dame Blanche, la ville natale de l'auteur n'en fut pas moins fière. Rouen^ qui a vu naître tant d'hommes illustres en tout genre, et qui a donné Ck)meille à la France, s'émut de cette gloire nouvelle qui venait s'ajouter à ses vieilles gloires. J'ai déjà raconté qu'on s'était empressé d'y monter l'œuvre dont^ la renommée publiait tant de merveilles, et je n'ai pas besoin de dire que tous les théâtres de province en avaient fait autant. Une souscription s'ouvrit à Rouen l'année suivante, dont le produit fut consacré aux frais d'une médaille commémorative. Celte médaille, gravée par M. Barre le père, portait sur la face l'effigie de Boieldieu entourée de cette légende : HoMNEua au talsntI et, sur le revers, les armes de l'antique cité. On en informa officiellement Boieldieu ; on l'invita à venir la recevoir en cérémonie. On avait préparé une fête publique où les autorités de la ville et du département devaient jouer un rôle, une représentation extraordinaire au théâtre des Arts, où l'auteur de la Dame Blanche devait paraître sur la scène et y recevoir de bruyants témoignages de l'admiration qu'il inspirait. Mais la modestie du grand artiste s'effaroucha d'abord de tous ces honneurs, et voici ce qu'il écrivit, le 30 juin 1828,

à ce même M. Fournier, dont le fils a eu la bonté de metire à ma disposition cette curieuse correspondance :

« 11 m'est de toute impossibilité, cher ami, d'aller à Rouen dans ce moment; je suis à la chaîne, comme vous, jusqu'au mois de septembre. Mais il faut que je vous parle avec franchise. Vous me proposez de venir recevoir la médaille en personne, et de profiter décela pour remonter notre D^;w^ Blanche... Eh bien! c'est justement ce que j'éviterais de faire^ même en en ayant la possibilité. Les joiu'naux n'ont que trop parlé de moi, de la Dame Blanche, des couronnes, des vers, etc., etc., cela arme la malignité. On a déjà dit que j'étais trop friand de ces sortes de confitures... Passe pour le moment de la nouveauté d'un ouvrage à grand succès ; mais maintenant, en allant à Rouen, -j'aurais Tair de vouloir provoquer un nouvel effet. Il faut donc que Ton remonte la. Dame B/oncÂ^ sans moi, et que j'attende la médaille en homme qui ignore qu'on lui prépare celte galanterie, la recevant à Paris. C'est alors, je crois, que mon devoir est d'aller remercier en personne, mais sans bruit, sans effet théâtral^ et surtout sans que les journaux en parlent; ou^du moins, s'ils le font, ils rendront compte dufailqui, par sa lecture, prouvera qu'il n'y a eu de ma part, en allant à Rouen, que le désir de témoigner ma reconnaissance aux autorités bienveillantes pour moi.

» M, Morel (1) est homme d'esprit : il comprendra mes raisons et les approuvera. Il ne faut plus que je reparaisse sur le théâtre avant qu'un nouveau succès (2) ne motive cette démarche toujours hasardeuse et sujette à critique. Vous le dirai-jeî... cela est défendu aux membres de l'Institut et de la Légion d'honneur. Je m'exposerais à des reproches venant de très-haut... et vous sentez combien cela serait désagréable. Il faut donc éviter toutes ces petites scènes, touchantes dans le moment, mais qui, par la réflexion, ne con-

(1) Directeur da théâtre de Rouen.

(2) Boieldieu écrivait alors Us Deux Nuits.

viennent qu'à un très-jeune homme qui a une figure à faire connaître. Allons, soyez juge; n'ai-jepas raison?

x> Quand on appartient au public par son genre de talent, il faut éviter de donner à mordre à MM. les journalistes. Ils ne demandent que Toccasion, ne la leur donnons pas... »

Je n'ai pu découvrir ce qui avait pu inspirer à Boieldieu cette crainte des journalistes, qui avaient si vivement acclamé son dernier ouvrage. Peut-être avait- il pris un peu trop au sérieux le célèbre vers de Jean de La Fontaine :

Tout faiseur de Journal doit tribut au malio.

Quoi qu'il en soit, les Rouennais s'obstinèrent, et vainquirent enfin sa résistance. Il alla à Rouen, et dîna d'abord en cérémonie à l'hôtel de la Préfecture. Là, on lui offrit, avec tous les compliments d'usage, trois exemplaires de la médaille, renfermés dans un même écrin en forme de cœur. Un- de ces exemplaires était en or, un autre en argent, le troisième en bronze. Après le banquet officiel, on se rendit au théâtre des Arts, et il assista, dans la loge du préfet, à la représentation projetée. Quand on l'y aperçut, l'orchestre, avant d'attaquer l'ouverture, joua le célèbre quatuor de Lucile^ qu'on oubliait rarement, alors, dans ces occasions solennelles :

Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?

Puis les applaudissements et les acclamations éclatèrent de toutes parts. On le dispensa, comme de raison, d'exhiber sa personne sur l'avant-scène. Ce fut, probablement, une des plus douces journées de la vie de cet aimable et grand artiste, et je ne crois pas qu'aucune interprétation maligne, avant, pendant ni après, ait troublé sa joie.

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