‹ A. Boieldieu, sa vie et ses œuvresChapitre 9 sur 13 · LE PETIT CHAPERON ROUGE · texte numérisé non relu

LE PETIT CHAPERON ROUGE

Méhul mourut Tannée suivante, et Boieldieu le remplaça à rinstitut. 11 avait alors entre les mains le livret du Petit Chapes ron rouge^ que Théaulon avait fait pour lui. Pensant que noblesse oblige^ il prit à cœur de justifier le choix qui venait de consacrer officiellement ses succès. Il écrivit donc sa partition avec un soin extrême, et une pureté de style tout à fait académique. Celui qui a dit que le Petit Chaperon rouge avait été son discours de réception a dit un mot aussi juste que spirituel. « Là, dit M. Fétis, la manière de Boieldieu est plus grande, les idées sont plus abondantes; le coloris musical est plus varié que dans les ouvrages précédents. » M. Fétis dit très- vrai; mais il aurait dû ajouter que Boieldieu n'avait pas encore rencontré, dans le cours d'une carrière assez longue déjà, un poème oCi il y eût autant d'imagination, de mouvement, de passion, de couleur, des caractères aussi franchement accusés, des situations aussi variées et aussi fortes.

Je ne vois qu'une chose à reprocher à la conception , si ingénieuse d'ailleurs, de Théaulon, c'est cet anneau magique dont le

coniteRodolpIie est armé, et qui le rend irrésistible. Si ce Richelieu d'un nouveau genre n'a pas besoin de plaire pour triompher, ses succès n'ont rien de flalleur. Était-il donc plus difficile à l'auteur de donner à son héros la beaulé, l'esprit, la grâce, le charme, que de lui passer au doigt un talisman? Au troisième acte, Nanette, racontant à Termite sa rencontre avec le comte, termine ses couplets par ce refrain :

Ce n'est pas ma faute, mon père, C'est qu*il avait un talisman.

Elle a raison, ce n'est pas sa faute, et voilà justement ce qtii jette du froid sur la pièce. Un drame est un combat entre des intérêts opposés et des volontés contraires. Si les volontés sont anéanties ou seulement dominées par im pouvoir supérieur, il n'y a plus de drame.

Théaulon, cependant, savait trop bien son métier pour faire une pièce sans lutte. Il y a lutte entre Rodolphe et Roger, qui sont rivaux, tout à la fois, d'amour et de puissance. Il y a lutte entre l'influence magique de l'anneau et le pouvoir surnaturel de Teiv mite, qui finit par l'emporter. Rose-d' Amour est bien attaquée et bien défendue : je crois seulement. qu'elle intéresserait davantage si elle se défendait elle-même.

Cet ermite, qui a deux cents ans passés, est d'ailleurs qn personnage assez bizarre. Il a d'étranges caprices. 11 connaît le secret de la naissance de Rose-d'Amour, qui est la nièce du comte Rodolphe. 11 pourrait, d'un mot, terminer la pièce dès la première scène, et il n'a aucune raison pour se taire. Son but, apparemment, est de donner à Boieldieu le temps d'écrire sa belle partition. Ce motif est excellent ; mais on a pourtant le droit de s'étonner que l'auteur n'en ait pas cherché un autre.

Original en tout, cet ermite chante, au commencement du troisième acte, des vers qui dépassent de beaucoup le niveau habituel de la poésie d'opéra comique. MM. les directeurs ayant jugé, sans

doute, que cette tirade était inutile et qu'elle ralentissait l'action , je ne l'ai jamais entendue au théâtre, et je présume que la plupart de mes lecteurs n'auront pas été plus heureux que moi. Ils ne me sauront donc pas mauvais gré, je l'espère, de la leur faire connaître.

Voici bientôt la nuit, et le destin sévère Vient d'i^oater un Jour au fardeau de mes ans. Deux siècles sont passés depuis que sur la terre Je traloe ma misère et mes pas chancelants.

Qaoi 1 J'ai vu des mortels la foule anéantie S'abîmer dans l'éternité, Et moi , la mort m'oublie !

Le ciel dédaigoe-t-il de m'arracber la vie?

Ou me condamne-t-il à l'immortalité?

Ce qui est destiné au chant proprement dit est beaucoup plus faible, et ne mérite guère d'être cité. Mais le musicien , une fois lancé, ne s'est point arrêté comme le poète, et jamais il ne s'est élevé plus haut. Le récitatif, le chant, Tharmonie, l'instrumentation, tout, dans ee morceau, a un caractère de force et de grandeur dont le« œuvres précédentes de l'auteur n'avaient offert aucun exemple. A côté du Boieldieu que l'on connaît, y en avait-il donc un autre auquel les circonstances n'ont pas permis de se révéler? Boieldieu n'a travaillé qu'une fois pour le grand Opéra, et, comme on le verra bientôt, dans les circonstances les moins favorables. N'est-il pas surprenant que, de 1812 à 1830, les conducteurs de cette vaste machine, qui ne risquaient rien, puisque la liste civile payait les frais de leurs tentatives avortées , n'aient pas essayé une seule fois l'auteur de Beniowski?

L'air de Termite n'est pas le seul morceau du Petit Chaperon rouge où le style de Boieldieu se soit agrandi. Le second duo de Rodolphe et de Rose-d'Amour est aussi dessiné hardiment, habile ment conduit, plein de passion ardente chez Rodolphe, de pudeur naïvement confiante d'abord, puis détrompée et révoltée, d'indignation, de terreur et d'accents palhcliques du côle de Rose. Il y a là, dans quelques passages , par exemple dans la phrase : Rose^

daigne ni entendre^ une chaleur, une énergie qui fait penser à la Vestale. La partie gracieuse et tendre n'en a pas été pour cela plus négligée, et n'en est pas moins riche. Les deux airs de Rodolphe, où Martin était si brillant» comptent parmi les inspirations les plus heureuses de Boieldieu, le second surtout , qui est écrit avec une rare élégance, une verve singulière, et qui est imprégné des ardentes passions dont le comte est agiié. Le premier duo de ce personnage avec Rose- d'Amour n'est que gracieux, celui qu'il chante avec Nanette me paraît bien supérieur. Boieldieu y a déployé un art infini. Toutes les péripéties de cette scène — il y en a plusieurs — sont marquées par des changements de mouvement et de rhythme fort bien entendus. Le chant y est toujours facile, distingué, expressif, l'accompagnement riche et pittoresque. C'est assurément un des meilleurs morceaux de la partition. Tout le monde connaît la jolie ronde : Depuis longtemps, gentille Annette, etc. : les couplets de Nanette, au troisième acte, ont été moins remarqués, peut-être, et pourtant, même dans le répertoire de l'Opéra-Comique, qui brille surtout par l'esprit, y a-t-il beaucoup de mélodies aussi heureusement trouvées , aussi fines , aussi bien appropriées à la pensée du poète, au caractère, à la condition du personnage et à la situation où il se trouve ! J'ai lu jadis, — que ne puis-je la retrouver aujourd'hui! — une lettre écrite par Boieldieu à un homme qui lui avait demandé de la musique pour une romance. Après avoir gardé ses vers pendant six ou huit mois, Boieldieu les renvoyait à l'auteur désappointé, en protestant de sa bonne volonté, et en se plaignant du peu de fécondité de son imagination. < Une romance, disait -il, est un bon mot qu'il faut trouver. J'ai cherché longtemps , et inutilement : pardonnez-moi , ce n'est pas ma faute. » La faute était probablement à la romance elle-même. Les couplets de Nanette l'avaient bien mieux inspiré. Le bon mot y est, ingénieux, piquant, et assurément trop vif de tour pour avoir été cherché.

Je puis me dispenser de parler de la romance du comte Roger :

Le noble éclat du diadème, etc., je n'apprendrais rien à personne. Qui ne Ta vingt fois entendue ? Quel ténor de salon , artiste ou amateur, ne Ta chantée ? Ce qui est moins connu c'est qu'on la doit à M. Ponchard.

Ce très -habile chanteur était chaîné du rôle du comte Roger, dont il n'était satisfait qu'à moitié. Et, de fait, celui de Rodolphe, donné à Martin , était beaucoup plus important. Martin avait deux grands airs à dire, très -brillants l'un et l'autre, et quatre duos. Ponchard n'avait qu'un duo court et peu chantant, un trie, et a une cavatine ingrate et difBcile dans la scène du songe. » C'est lui-même qui le dit dans une note que j'ai entre les mains, et il a parfaitement raison. La scène du songe est, à mon avis, le morceau le plus faible de cet ouvrage, si riche d'ailleurs. M. Ponchard demandait donc à Boieldieu un autre solo, ne fût*c^ qu'une romance, et Roieldieu répondait à M. Ponchard qu'il était fatigué, qu'il ne trouvait plus rien , que son œuvre lui semblait complète, qu'il ne voulait pas la déparer par un morceau superflu et mal réussi. EnGn, comme l'obstiné virtuose revenait sans cesse à la charge, il lui dit un jour, en lui donnant un chiffon de papier :

« Tenez, voilà la douzième que je fais pour vous. Je ne sais si elle vaut mieux que les autres, et je ne vous engage pas à y tenir, car elle ne ferait honneur ni à vous ni à moi. Promettez-moi seulement, quelque parti que vous preniez, de n'en parler à personne.

M. Ponchard fut discret. Il étudia la romance chez lui, n'en fut pas d'abord très - vivement frappé, la comprit mieux à mesure qu'il la travaillait, et n'en reparla à l'auteur lui-même que le jour de la dernière répétition générale. Tout le monde était réuni , la salle pleine^ et le garçon d'orchestre mettait la m^jsique sur les pupitres.

— Voulez-vous, lui dit-il alors, que je vous fasse entendre votre romance au foyer?

Boieldieu y consentit. Je laisse parler M. Ponchard :

a Nous primes Taccompagnateur et Levasseur (1), qui se trou- » Yait là. Nous nous enfermâmes. Alors ^ en avocat qui veut gagner » sa cause, je leur dis la romance, dont TeOet les surprit, les en- D chanta , et Boieldieu , toujours heureux d^avoir quelque chose » d'agréahle à dire, s'écria : — Ohl mais, à présent, j'y tiens » autant qu'à tout autre morceau de ma partition 1 Et puis , elle » Yous appartient autant qu*à moi. »

Cette addition, à laquelle personne ne s'attendait, pas même le chef d'orchestre, eut un succès prodigieux. Elle fut bmée à la répétition. Elle fut bmée le lendemain à la première représentation , et le public ayant pris cette habitude, Poncbard fut obligé de la chanter chaque soir deux fois de suite. J'offre de parier qu'il ne s'en est jamais plaint.

(1) Ce formidable Bertram, ce rade et tendre Marcel, que l'Opéra n*a pu remplacer jaiquïci i et ne remplacera peat-6tre Jamais.

Page 1