BOIELDIEU EN RUSSIE
Certains biographes assurent que Boieldieu se rendait en Russie pour y exercer les fonctions de maître de chapelle de Tempereur Alexandre. M. Fétis dit seulement qu'il fut investi de ce titre après avoir franchi la frontière russe, et qu'un message du tzar le lui apporta. Les renseignements qui me viennent de sa famille m'autorisent à penser qu'il ne l'eut qu'après son arrivée à Saint-Pétersbourg. Au fond, cela importe peu, ce ne pouvait être qu'un litre honorifique, une sinécure, un prétexte à appointements. La chapelle impériale est constituée d'une manière toute particulière; l'office s'y fait en langue russe; la musique, — fort belle, de l'avis de tous ceux qui l'ont entendue, — y a un caractère spécial très-étranger aux travaux antérieurs de Boieldieu, à ses habitudes de style et à la nature de son talent, a Un traité, ajoute l'auteur de la Biographie universelle des Musiciens^ fut conclu entre le compositeur et le directeur du théâtre impérial. Boieldieu s'engageait à écrire chaque année trois opéras dont l'empereur fournirait les poëmes. » C'était donc de la musique dramatique qu'il allait faire à Saint-Pétersboiu^, et non de la musique religieuse, et ce ae fut pas sur des vers en langue russe qu'il dut travailler, mais sur des paroles françaises.
L'empereur, apparemment, n'avait à sa disposition qu'un arrangeur et non un poëte. La plupart des ouvrages que Boieldieu écrivit là-bas furent des*pièces parisiennes, comédies, vaudevilles ou même opéras comiques qu'on lui demandait de mettre ou de remettra en musique. 11 fit ainsi Rien de trop ou les deux Paravents^ Amour et Mystère^ un Tour de Soubrette^ les Voitures versées^ vaudeville d'Ém. Dupaty, la Jeune Femme colère^ comédie d'Etienne. n composa de la musique nouvelle sur les livrets de Calypso et d'Aline^ reine de Golconde, déjà traités en France, le premier par Lesueur, le second par Ber ton. Il ne lui arriva qu'une seule fois, pondant son séjour en Russie, d'avoir entre les mains un ouvrage original, ce fut un opéra en trois actes intitulé Abderkhan^ d'un acteur français nommé Andrieux, qui se trouvait alors en Russie. Abderkhan ne réussit pas. I^es autres ouvrages dont je viens de donner les titres paraissent avoir été favorablement accueillis. Deux seulement ont été joués plus tard à Paris, la JeuneFemme colère et les Voitures versées. Mais les droits de Lesueur sur Calypso et de Berton sur Aline durent être respectés. Boieldieu faisait un grand cas de son opéra de Calypso, dont il a depuis placé un air dans le premier acte de Jean de Paris.
Aucune de ces partitions n'ayant été publiée, l'auteur, de retour en France, a pu s'en servir autant qu'il l'a voulu. Il est assez rare qu'un morceau composé pour une situation s'adapte heureusement à une autre, mais on en prend les idées, et, en les remaniant avec adresse, on y met ce je ne sais quoi qui donne à chaque ouvrage sa couleur et son caractère.
Boieldieu mit encore en musique, à Saint-Pétersbourg, les chœurs à^Athalie. Cette œuvre est à peu près inconnue, et n'a pas été gravée. Elle fut exécutée une seule fois, au Théâtre-Français, en 1838, dans une représentation extraordinaire. Mais le Théâtre- Français offrait-il les moyens d'exécution nécessaires pour qu'un compositeur soit compris? On en peut douter. Je ne saurais avoir aucune opinion sur ce travail de Boieldieu, et je me bornerai à
transcrire ce qu'en a dit M. Fétis : « Je n'ai entendu qu'un morceau de cet ouvrage, exécalé au piano par Boieldieu lui-même, mais il m'a donné l'opinion la plus favorable de ces chœurs, et je les considère comme une des plus belles compositions dues à son talent. »
Boieldieu, ainsi qu'on l'a vu, était arrivé en Russie vers le milieu de 1 803 . Il y resta jusqu'à la fin de 1 8 1 0. On a prétendu que les difficultés diplomatiques qui commençaient à s'élever entre cet empire et la France, et qui faisaient pressentir la guerre de 1 81 2, rendant la position des artistes français à Saint-Pétersbourg délicate et incertaine, leur avait inspiré un vif désir de revoir leur patrie, de mettre en ^reté les fruits de leur travail^ et l'on a cru pouvoir attribuer à cette cause le retour de Boieldieu. Si la guerre avait dû le chasser delà Russie, comment y était-il resté en 1805> pendant la campagne de Moravie, en 1806 et 1807, pendant la lutte formidable dont la Pologne et la Prusse orientale avaient été le théâtre? Boieldieu, simple musicien, n'avait rien à voir aux événements qui, à cette époque, couvraient l'Europe de ruines et de cadavres. Le bruit lointain du canon d'Austerlitz ou de Friedland ne troublait pas l'harmonie de son orchestre et ses relations avec la famille impériale. Il était traité avec la plus grande considération, comme l'ont toujours été les artistes étrangers de passage ou établis à poste fixe à Saintp-Pétersbourg. 11 avait une conversation charmante, et l'impératrice aimait à causer avec lui. Un jour, il prit fantaisie à cette princesse de visiter l'intérieur du théâtre à l'heure des répétitions. Elle convint d'un jour avec lui, exigeant seulement que personne ne fût prévenu, et que tout se passât comme à l'ordinaire. Pendant que Boieldieu lui faisait les honneurs de son Olympe de carton, on entendit tout à coup pleurer et gémir dans une salle voisine. Il y avait à Saint-Pétersbourg, aussi bien qu'à Paris, une classe d'enfants qu'on dressait pour la danse (1), et le chorégraphe
(1) C'est ce qa'on appelle ici les rais de l'Opéra, Lear donne-t-on là-bas no nom pins noble?
Miloûy qui dirigeait alors le ballet, comme Boieldieu Topera^ donnait sa leçon en ce moment même. Apparemment son enseignement ne brillait point par le calme de la démonstration et la douceur des manières.
— Qu'enlends-je làî dit l'impératrice aussi émue que surprise.
— Madame, répondit Boieldieu, ce sont les Jeux et les Ris. Hélas! les oisifs, qui vont chercher au théâtre un remède à leur
incurable ennui, ne savent pas combien les apprêts de leur plaisir d'un moment ont quelquefois coûté de larmes. La princesse se fil ouvrir le foyer de la danse, et demanda grâce pour les Jeux et les Ris.
— Votre Majesté est trop bonne, dit Milon ; ce soir, tout ira de travers.
— Eh bien, soit! j'en prends mon parti d'avance, répliqua la clémente souveraine, qui poursuivit son voyage de découvertes à travers ce dédale de recoins obscurs, de couloirs et d'escaliers tortueux dont se compose la géographie d*un théâtre.
Il parait néanmoins, qu'en temps de guerre, les fonctionnaires inférieurs n'avaient pas dans la loyauté des artistes français autant de confiance que le souverain. Voici un fait qui le prouve. A ceux qui ne le trouveraient pas très-vraisemblable, je n'ai qu'un mot à répondre : c'est qu'il a été raconté par Boieldieu lui-même.
Un jour, l'aimable compositeur envoya en France quelques manuscrits. Le paquet fut visité à la frontière, selon l'usage, par les employés de la douane. Un d'eux, apparemment, était musicien. Or, le premier morceau examiné commençait par ces trois notes : ^1, mi, sol.
— Juste ciell s'écria l'ingénieux fonctionnaire, si, mi^ sol, n'est-ce pas un chiffre? Cela ne signifierait^il point, par hasard, six mille soldats? M. le compositeur attitré de l'empereur ne ferait-il pas, sans qu'on s'en doutât, le métier d'espion? Il y a certainement quelque complot là-dessous !
Faire éclater son zèle est la préoccupation constante de tout subalterne, et celui-ci n'était pas homme à manquer une aussi belle
occasion. Le ballot suspect fut arrêté ^ et le ministre compétent reçut bientôt sur cette ténébreuse affaire un grave rapport qui égaya prodigieusement Alexandre et Boieldieu.
Nul ne peut sortir sans permission du territoire de ces monarchies despotiques, dont une administration ombrageuse ferme incessamment toutes les issues. On sait combien Voltaire eut de peine à quitter la Prusse. Boieldieu fut plus heureux ; il obtint son exeat sans difficulté. Quelques jours avant son départ^ il alla prendre congé de Tambassadeur de France^ M. de Caulaincourt, duc de Vicence, qui lui avait toujours témoigné autant d'affection que d'estime.
— Je veux, lui dit Tambassadeur, que vous emportiez un souvenir de moi. Faites-moi, je vous prie, l'amitié d'accepter cette montre. Ce que je vais vous raconter vous la rendra, j'espère, aussi précieuse qu'à moi. J'étais, à Austerlitz, auprès de l'empereur. Il y eut pendant la bataille, un moment d'incertitude. Napoléon demanda du renfort au maréchal Âugereau. Il s'était placé, pour l'attendre, sur un point élevé d'où il pouvait tout voir. Tout à coup, se tournant vers moi, il me dit vivement : « Caulaincourt, donnez-moi votre montre. » Il resta quelque temps, cette montre à la main, comptant les minutes et fouettant sa botte avec sa cravache par des mouvements saccadés où se peignait son impatience. Enfin, il aperçut le renfort demandé ; alors, me rendant ma montre, et me montrant les Russes : « Tenez, me dit-il, encore quelques heures, et toute cette belle armée est à moi. d
Boieldieu ne s'est jamais dessaisi de cette montre historique; elle appartient aujourd'hui à M. Adrien Boieldieu le fils. Elle marque le moment précis où Boieldieu a expiré le 8 octobre 1834, quatre heures quarante minutes, et n'a jamais été remontée.