EIBN DE TROP. — LA JEUNE FEMME COLÈRE. — JEAN DE PARIS
Boieldieu fut de retour à Paris au commencement de 18H. 11 n'y retrouva pas le régime de liberté qu'il y avait laissé en partant. Un décret impérial avait été rendu le 8 juin 1806, commençant ainsi : a Aucun théâtre ne pourra s'établir dans la capitale sans notre autorisation spéciale, sur le rapport qui en sera fait par notre ministre de l'intérieur. » Puis, un arrêté du 25 avril 1807 avait fixé à huit le nombre des théâtres auxquels il serait permis de jouer des ouvrages nouveaux, et à deux celui des théâtres où la musique nouvelle serait tolérée. — A l'Opéra seul, les pièces entièrement en musique (chant et récitatif) et les ballets du genre noble et gra^ cieua:{l). — A l'Opéra-Comique seul, les comédies ou drames mêlés de couplets, d'ariettes ou de morceaux d'ensemble. Le mi^ nistre de l'intérieur, signataire de cet arrêté, M. de Champagny, avait une telle frayeur de la musique nouvelle, qu'il avait pris la
(1) Pour ploB de sûreté, Tarrêté prend le soin de définir le genre noble et gracieax. « Ce •ont, dit-ii, tous ceux dont les sujets ont été puisés dans la mythologie et dans Thistoire, et dont les principaux personnages sont des dieux, des rois ou des liéros. »
précaution d'ajouter à Tarticle 3, relatif aux théâtres secondaires (Porte-Saint-Marlin, Vaudeville, etc.), que dans toutes les pièces jouées sur ces ihéâtres, « on ne pourrait employer pour les morceaux de chant que des airs connus. )»
Bref, le régime du privilège et du monopole était fondé.
Ce régime avait porté immédiatement ses inévitables fruits. De 1806 à 18H, je ne trouve sur le catalogue du répertoire de rOpéra-Comique que trois noms de compositeurs nouveaux, Beaumefort, Heudier et Villeblanche, lesquels n'y ont jamais reparu. La lice était fermée, et la barrière posée par M. de Ghampaguy ne devait plus s'abaisser que rarement. Un théâtre ne pouvant donner chaque année qu'un certain nombre d'ouvrages, la production musicale s'était arrêtée. Les compositeurs dont la renommée avait précédé ces mesures restrictives ne montraient plus la même activité qu'autrefois. Les uns se taisaient, les autres ne rompaient le silence qu'après de longs intervalles. Le temps de l'émulation et de l'ardeur était passé. L'auteur du Cah'fe et de Ma Tarife Aurore était assez connu. Il n'eut donc qu'à dire : Me voilà, pour reprendre sa place, et il ne retrouva devant lui qu'un seul rival sérieux : Nicolo.
Ainsi, la révolution qui s'était opérée pendant son absence, quoique funeste à l'art, lui profila. Il ne pouvait plus écrire que pour un théâtre, mais, à ce théâtre, il avait peu de concurrents, et il n'avait guère à craindre les nouveaux venus.
Un;7oè';72^ lui fut offert immédiatement par son ancien collaborateur Saint-Just. 11 se mit à l'œuvre. Mais, en attendant que Jean de Paris fût prêt, il donna successivement deux des ouvrages qu'il avait faits à Saint-Pétersbourg, Rien de trop, et la Jeune Femme colère. La Jeune Femme colère^ froide comédie d'Etienne, paraît n'avoir obtenu que ce qu'on appelle poliment un succès d'estime. Rien de trop, qui n'avait été originairement qu'un simple vaudeville, et où, par conséquent, il devait y avoir plus de mouvement et plus de gaieté, réussit à merveille. Le lecteur ne sera pas fâché, sons doute, de trouver ici le récit des incidents de la première
représenta doD y fait par Tauteur lui-même^ dans quelques fragments d'une correspondance toute palpitante des émotions qui précédèrent le combat et des premières joies de la victoire.
«Ce Jeudi 17 a?ril ISll.
I» Tu dois bien penser, ma bonne Jenny (1), qu^aujourd'hui, la veille de ma représentation^ je suis bien sens dessus dessous. Cependanty M. Rabloukoff part demain ou après-demain matin, et je ne veux pas laisser aller une aussi bonne occasion de te dire un mot, car j'ai peu de temps, tu dois le penser... On me tourmente pour des billets... M"* Duret, qui me regarde comme son oracle, m'envoie chercher à chaque instant pour me consulter sur des passages. Enfin, j'ai la tète fracassée de tout ce que j'éprouve. Si j'allais avoir un grand succès I Tu n'es pas là, cela me fera bien de la peine. .. On me fait demander au théâtre. Adieu... Je t'embrasse mille et mille fois. Je laisse ma lettre ouverte jusqu'au dernier moment..^ Si M. Eabloukoff n'est pas parti... je mettrai : J'ai réussi ou je suis tombé. — Adieu, tu n'es pas là^ il me semble que je ne puis avoir de succès loin de toi, loin de ma bonne Philis. Embrasse-la bien pour moi, ainsi que le cher Andrieux. Je n ai plus le temps de t'écrire, et j'ai tant besoin de causer avec toi! Adieu. »
« Ce fendredi soir.
t C'est donc dans une heure que mon sort va se décider ; j'en suis malade et ne fais que penser à toi pour me ranimer. La queue va jusque dans la rue Yivienne; toutes les loges sont louées; cet ouvrage a une réputation de musique dans le public qui me fait frémir. La répétition a été à merveille ; M"* Duret, comme actrice, va beaucoup mieux que nous ne l'avions espéré. Martin sera charmant. Le petit duo que je t'envoie fait à la scène un excellent effet ; ils disent qu'on demandera bis... Mes amis de Pétersbourg, que je
(t) Boieldieu écrit à one penoone qu'il chérissait tendremenl, et qui était Mitée à Saiot- Pétenbourg. U l'époosa plus tard, quand la mort de GletUde Maflearoy le loi permit. C'était ose soear de la • bomie Pbilis. »
suis fôché de ne pas vous avoir donné de billets!. .. Mais^ c'est égal, applaudissez sur les dix heures. Adieu, mes amis, ne me manquez pas...
» Bonne Jenny, que je voudrais que tu fusses là! je crains autant le succès que la chute, car un bonheur que je ne puis partager avec toi ne me donne que du r^et. Le temps est pluvieux, le thermomètre est à zéro; je voudrais qu'il vînt au beau fixe. . . Ah ! mon Dieu, on siffle... ce n'est rien, c'est un chien qu'on appelle... Quel vilain instrument que ce sifflet!...»
« A onxe heures et demie.
• Ah! ma bonne Jenny, quel succès!... on est dans l'enchantement... pas un murmure pour le poëme, quoiqu'il ait été trouvé faible, et des applaudissements pour la musique, dans le genre de ceux que la bonne Philis m'a valus dans le Calife... Je serais embarrassé de te dire le morceau qui a été le moins applaudi ; l'ouverture, à laquelle j'avais ajouté plus de chant et de brillant, Tair de Martin, ont commencé à me prouver que l'on aimait cette musique. Martin craignait d'être essoufflé avant de commencer son andante; il a eu le temps de se reposer par les applaudissements. A la fin de V andante y grand fracas, mais au trio... le public a été pris d'assaut. Le duo a été demandé bis à la finale ; avant la polonaise, on le croyait fini. .. et la polonaise a ajouté à l'efiet. Ce morceau a été autant applaudi que le trio... Les couplets de Martin bù^ bi^, bis, et mon petit duo n'a pas manqué son coup.. . applaudi au milieu et à trois reprises, au point que Martin et Chenard ne pouvaient continuer... Prie bien Philis de le chanter, cela fait gagner cent pour cent à celte sortie, qui était froide* •• J'avais passé les couplets de Qienard... l'air Ahl quel délire^., succès fou... surtout au mineur. Le public de Paris sent bien ces intentions-là.
D Enfin, le quatuor que j'ai refait a été autant goûté que tout le reste. J'ai l'air d'un fat en te disant que tout a eu le plus grand succès ; c'est cependant la vérité.
x) Maintenant, un mot de la manière dont l'ouvrage a été joué. Chenard a un peu bredouillé, mais il s'en est tiré sans brioche {c'est le mot d'ici). Gavaudan s'est rajeuni pour ce rôle; il a chanté un peu rocailleusementy mais cela ne Ta pas empêché d'aller. Martin avait peur, et Tintérel qu'il me porte, dit-il, en a été la cause ; cependant il a chanté comme un ange et joué avec beaucoup de gaieté sa scène de Robinette... il a manqué son entrée aux paravents, cela a failli nous être bien funeste; mais sitôt que la musique a commencé, l'inquiétude a disparu. On dit de tout côté que le public était en ma faveur. J'en ai vraiment la preuve à tous mes morceaux. Venons-en à M"' Duret, qui, pour la première fois de sa vie, a été actrice, au point que je lui vaux trois rôles nouveaux, qu'on est venu lui offrir devant moi. Ce que je vais te dire va l'étonner; mais, quoiqu'elle ait eu un grand succès comme chanteuse, mo/j'en suis plus content pour la manière dont elle a joué. J'ai l'oreille faite encore à la manière dont Philis chantait ce rôle ; les roulades par elle étaient faites si naturellement, qu'elles n'étaient pas de trop, et peut-être il y a abus avec M"* Duret, qui les saccade; c'est trop martelé... tu sais ce que je veux dire. Tu ne te fais pas d'idée combien cet opéra fait parler de Philis... Sachant que le rôle était écrit pour elle, on croyait la voir, on cherchait à retrouver l'actrice si chérie du public... on disait tout cela à côté de mon frère, au parterre. Enfin, le temps me manque pour t'écrire tout ce que je voudrais là-dessus; le fait est que l'ouvrage a eu plus de succès qu'à Pétersbourg, parce que le public est plus chaud ici ; mais, comparativement, l'un ne fait pas oublier l'autre... et surtout la manière dont il a été joué en Russie. ••
» On donnait après /^ Calife, que je n'ai pu entendre, comme bien tu penses... on me tenait au théâtre; on m'a tant embrassé que j'en suis tout pâle... Je donnerais volontiers toutes ces embras* sades-là pour un petit sourire de bonheur de ma pauvre Jenny... Enfin, voilà-t-il du sentiment!
» En m*en allant au théâtre, j ai regardé à la girouette qui est
surFeydeau de quel côté venait le vent... il venait du nord, cela m'a donné de Tespoir... je me disais : Ce vent-là m'apporte quelque pensée de ma meilleure amie, de celle que j'aurais voulu voir heureuse ce soir, et lu l'aurais été, j'en suis sûr... Tu sens bien qu'il a fallu paraître. Amené par Ghenard, Gavaudan, Martin, ils n'étaient que trois... la pauvre M"' Duret voulait être de la partie; ces messieurs, peu galants, se sont emparés de moi. . . mais le public a fait un sabbat infernal pour demander M°^ Duret... Il fallait voir les Bouilly, les Dupaty, etc. , tous après moi pour des poëmes. Ces messieurs attendaient celte représentation pour juger si je ne m'étais pas refroidi dans les glaces du Nord^ mais ils disent tous queje m'y suis /?wn^^... Cherubini, que mon frère a remarqué tout le temps au balcon, et qui n*a cessé d'applaudir, est venu devant tout le monde me dire que celte musique l'avait enchanté... Plantade, qui est phraseur, disait que ma musique était une corbeille de fleurs... Enfin, bonne amie, j'ai mangé des confitures... On m'a fait demander après tout cela à l'assemblée, pour me faire compliment... Ils paraissent vraiment enchantés. EUeviou est contrarié de n'avoir pas joué le rôle... il m'a dit d'un ton pénétré : Je suis bien fâché de n'avoir pas contribué à un succès comme celui-là. » Je te donnerai de nouveaux détails... on m'attend en bas, car je n'ai pas dîné... Mon père, tous les parents de ma belle-sœur sont là... Je te quitte, quoique avec bien du regret, bonne Jenny... Aussi bien je suis malheureux de tant de choses qui devraient me faire plaisir. Si tu étais là, je crèverais de bonheur. Adieu, bonne, bonne amie,