BOIELDIEU. D
Dans cette précieuse lettre, on trouve non-seulement les faits, mais aussi le caractère de celui qui l'a écrite, sa chaleur d'âme, sa tendresse naïve, sa sincérité, sa bonhomie, qui ne saurait dissimuler aucun mouvement de vanité, s'il y en avait en lui; enfin, cette alliance de la simplicité du cœur et de la finesse de l'esprit, qui devait être son plus grand charme. — Donnez-moi quatre lignes
de récriture d'un homme» disait jadis un magistrat, et je me chaîne de le faire pendre. — Cet habile praticien se vantait peut-être un peu ; mais je ne crains pas d'affirmer quUl peut sufGre, pour connaître un homme, de quelques pages de correspondance intime écrites dans un de ces moments de crise qui décident de sa destinée. La première épreuve publique subie à Paris, par Boieldieu, après un silence de sept années, était un de ces moments là.
Jean de Paris fut joué un an plus tard» le 4 avril 1812. L'auteur avait pour interprètes les artistes les plus habiles, les plus renommés de ce temps-là, et les plus aimés du public : EUeviou, Martin, M"* Regnault, M~ Gavaudan. L'exécution fut parfaite en son genre, et le succès éclatant.
On n*attend pas de grands détails sur une partition que l'Opéra* Comique ne se lasse pas de reprendre, et que tout le monde sait par cœur. Qui ne connaît aussi bien que moi le duo de lean et de son page :
Rester à la gloire fidèle, etc.
La magnifique entrée du sénéchal :
Qa'à mes ordres ici toat le monde se rende!
Les piquants et gracieux couplets du second acte :
Le troabadoor, fier de son doax serrage.
Le joli finale, où le refrain obstiné du prince :
Cette auberge est à mon gré; M'y Toici, J'y resterai,
est si spirituellement rendu et si heureusement amené, chaque fois qu'il se représente 1 Y a-t-il une mélodie plus franche, plus vivante, plus chevaleresque, plus profondément empreinte des couleurs du moyen âge que l'air du prince Jean :
Tout à l'amour, tout à l'honneur, D'uQ Trai Français c'est la defiseî
L'air de la princesse, tiré, comme je l'ai déjà dit, de l'opéra de CalypsOy ou de Télémaquey — c'est le titre qu'on lui avait donné en Russie — i Quel plaisir (T être en vogagel est gracieux, élégant, très-
brillant pour la voix, mais un peu froid, ce me semble^ parce qu'il est didactique et descriptif. Il a cela de commun, d'ailleurs, avec presque tous les morceaux de cet ouvrage. L'air de Jean et son duo avec Olivier sont des dissertations sur les devoirs de la chevalerie. L'air d entrée du prince est une dissertation sur les plaisirs de la table; Tair du page une dissertation sur l'équipage de son maître, etc. C'est comme un parti pris chez Saint-Just, fidèle en cela au système français, où Ton s'occupe bien plus d'amuser l'esprit que d'émouvoir les sens ou de toucher le cœur. Cette absence de la passion est le plus grand défaut de Jean de Paris, comme de la plupart des opéras comiques d'alors, et il faut que la musique de Boieldieu ait eu un grand charme pour le faire si souvent oublier ou pardonner. On se tromperait fort si Ton attribuait la froideur de la plupart des poèmes qu'il a mis en musique à un goût particulier, à une préférence qui aurait pris sa source dans son impuissance à traiter les sujets passionnés ou les sentiments tendres. 11 avait prouvé le contraire dans Beniowski; il l'a prouvé depuis dans le Chaperon rouge et dans la Dame blanche; il le prouve même à la fin de Jean de Parùy dans le duo où le prince déclare son amour et découvre qu'il est aimé. C'est assurément le meilleur morceau de l'ouvrage, celui où le compositeur se livre avec le plus complet abandon aux inspirations de son génie, et jamais ses accents n'ont eu plus de charme. Chaque fois que FÉden enchanté de la passion s'entr'ouvrait devant lui, il s'y précipitait avec l'ardeur du voyageur altéré qui aperçoit une oasis verdoyante au milieu du désert. Mais il n'a eu que bien rarement cette bonne fortune. Et que pouvait-il faire de scènes pareilles à celle qui ouvre le second acte de Jean de Paris y à cette incroyable conversation entre un page du prince royal de France et la fille d'un cabaretier espagnol?
LOREZZA.
Une seule chose m'effraye, c'est que vous, qui êtes fait à vos belles demoiselles de Paris, vous allez peut-ôtre nous trouver bien gauches, nous autres villageoises.