OLIVIER
Pourquoi donc? Vous avez vos agréments comme elles ont les leurs.
LOREZZA.
Oh! dam, voyez-vous, c'est qu'elles doivent avoir une manière de chanter, de danser, si différente de Ja nôtre I
OLIVIBE.
En effet, je crois que cela se ressemble peu. Au reste, vous pouvez en juger :
Dans une humble et simple romance, Une belle dame, à Paris, Fait à propos mainte cadence^ Et du bon goût obtient le prix.
LOAÉZZA,
Dans une chansonnette Où règne Tenjonement, Ici, Jeune fillette.
Fait briller son talent, etc., etc.
La cabaretière débile une chansonnette de village, et le page lui fait savoir comment chantent, à Paris, les élèves de M. Plantade. Après qu'ils ont chanté, ils dansent, chacun à sa manière. Le duo est spirituellement fait. Mais n'aurait-il pas mieux valu, pour le compositeur, qu'Olivier se fût épris des beaux yeux noirs de cette Espagnole, et se fût conduit en page plutôt qu'en professeur de vocalisation? Il aurait été moins sage en ce cas, je l'avoue^ mais bien plus musical.
Jean de Paris marque une seconde phase dans le talent de Boieldieu, comme la Dame blanche en marquera plus tard une troisième. J'allais essayer de la caractériser, quand je me suis aperçu que l'auteur de la Biographie Universelle des Musiciens avait déjà dit tout ce que je voulais dire. Je lui cède la parole, dans l'intérêt de mes lecteurs, si je dois en avoir :
• Les musiciens remarquèrent la fermeté de manière, la certitude d'effets que Boieldieu avait acquises depuis son départ pour la Russie. Si l'instruction première avait manqué dans ses études harmoniques, ses propres observations lui avaient appris ce qu'au-
cun maître ne Ini avait enseigné. Son style avait acquis une correction remarquable, son instrumentation était devenue plus brillante, plus sonore, plus colorée; enûn, Boieldien n'était pas seulement un agréable et spirituel compositeur, il se montrait, dans Jean de Paris^ digue émule de Méhul et de Catel, qu'il avait considérés longtemps comme ses maîtres. »
LE NOUVEAU SEIGNEUR DE VILLAGE. — LA FtTR DU VILLACUB VOISIN. — CHARLES DE FRANGE.
Après le succès de Jean de Paris, Boieldieu, n'ayant pas à compter avec les systèmes, les goûts particuliers ou les caprices d'un directeur, puisqu'il n'y avait pas alors de directeur à POpéra- Comique, mais seulement une société d'artistes dont Tamènité de son caractère lui avait fait des amis, pouvait tenter à ce théâtre tout ce qu'il voudrait. Son ambition était certaine de n'y pas ren« contrer d'obstacle. Que fit-il? un opéra en un acte.
On n'avait pas alors^ il est vrai, pour les pièces en un acte le mépris que l'on affecte aujourd'hui. Le mérite d'un ouvrage ne se mesurait pas à l'aune. Le Tableau parlant^ le Délire, les Maris garçonsj rirato, le Calife de Bagdad, Nina, Adolphe et Clara. Maison d vendre, avaient porté haut la renommée de leurs auteurs. Boieldieu, rencontrant sur sa route une petite comédie bien conçue, bien menée, gaie, spirituelle, amusante de l'un à l'autre bout (1), comprit que cela valait mieux que trois actes mal bâtis et
(1) Creasé de Lesser et FaTières sont les antears du Nouveau Seigneur de Village»
dépourvus d'intérêt. Je ne suppose pas qu'il se soit fait beaucoup prier pour profiter de cette bonne fortune. On ne s'inquiétait pas non plus du lucre, en ce temps-là, avec autant d'âprelé qu'aujourd'hui, et les auteurs en renom ne s'emparaient pas des mois d'hiver, laissant Tété aux débutants, et privant le théâtre de leurs services au moment précis où ils auraient été le plus utiles. Le Nouveau Seigneur de Village fut représenté le 29 juin 1813. Martin, qui avait joué dans Jean de Paris le rôle du sénéchal, joua cette fois le rôle du valet que Ton prend pour son maître : c'était le plus important, et, à proprement parler, le pivot sur lequel tournait la pièce.
Le Nouveau Seigneur réussit avec autant d'éclat que Jean de Paris, et réussira chaque fois qu'il sera convenablement exécuté. L'introduction, où le bailli répète si plaisamment le compliment qu'il prépare, et qu'il s'efforce en vain de loger dans sa mémoire :
Ainsi qu'Alexandre le Grand, A Bon entrée à Babylone... ;
le duo : C'est, dites- vous^ du chambertin; le duo : Je vais rester à cette place^ qui est encore supérieur au premier, sont des morceaux charmants, pleins de gaieté, de finesse et de grâce, et le répertoire français n'offre guère de plus parfaits modèles du style qui convient à la comédie chantée. Les couplets de Babet, dont la simple mélodie, si bien appropriée à la condition, à l'âge et au caractère du personnage, est relevée par une harmonie si distinguée, sont un petit chef-d œuvre de naïveté et de malice* Le trio entre Babet, Colin son amant, et le marquis, fit voir quels progrès avait faits Boieldieu, à force de réflexions et de travail solitaire, dans l'art de conduire le discours musical et d'ajuster des parties concertantes. Ce n'est, pour ainsi dire, qu'un canon perpétuel, où le même chant, élégant, naturel et largement développé, passe sans cesse d'une voix à l'autre, avec une aisance où n'attei* gnent pas toujours les contrepointistes réputés les plus habiles. Il
n'y a que le duo du marquis avec le bailli qui me paraisse manqué. Le compositeur n'y est pas d'accord avec le poêle. La musique y contredit les paroles. Le marquis reproche au bailli, qui répète toujours le fameux compliment, une déclamation selon lui trop ampoulée. — Voici, dit-il, comment je débiterais cela, si j'étais à votre place. — Là-dessus, il chante les mômes vers, et le bailli se moqUe de la simplicité de son débit.
— Eat-ce ainsi que Voû déclame?
Point de pompe^ point d'agrément.
Trop de naturel : sur mon &me, Je déclame bien autrement.
Par malheur, le musicien n'a point suivi ces indications: son bailli récite, mettant une note sous chaque syllabe, et toujours la même note. Son marquis, au contraire, chante une mélodie assez ambitieuse, va chercher les sons élevés, soutient un sol pendant deux mesures, en redescend par une demi-gamme chromatique fort propre à faire briller la voix et le savoir-faire d'un virtuose. C'est donc lui qui est recherché, et c'est le bailli qui est simple. On s'étonne de trouver un tel contre-sens dans une œuvre de Boieldieu; c'est, je crois, le seul qu'il ait commis dans toute sa vie.
Cette année 1813, qui vit éclore le Nouveau Seigneur de village^ occupe, à plus d'un titre, une place importante dans les annales de rOpéra-Comique. Le 27 février, M. Auber, ayant Bouilly et Dupaty pour collaborateurs, y avait donné son premier ouvrage, le Séjour militaire. Le 29 avril, Scribe, à son tour, y avait fait son début par une jolie pièce en un acte, la Chambre à coucher, dont la partition était également l'œuvre d'un débutant, Guénée, lequel, Je crois, n'a pas recommencé. J'ai connu Guénée quelque vingtcinq ans plus tard. Il était alors chef d'orchestre au théâtre du Palais-Royal. Scribe et Auber, que la fortune avait ainsi rapprochés pour leur bonheur à tous deux et pour celui de leurs contemporains, ne se comprirent pourtant pas tout de suite. C'est ainsi qu'on voit deux fleuves coulant dans la même direction se côtoyer
longtemps avant de se réunir. Ce fut seulement dix ans après, le 25 janvier 1823, qu'ils mirent au jour Leicester ou le Château de Kenilworth, premier fruit d'un mariage qui devait être si fécond.
V Empire j cependant, penchait vers son déclin. Les débris de la « grande armée » avaient repassé le Rhin, que six cent mille étrangers s'apprêtaient à franchir, gonflés de haine et altérés de vengeance. Le gouvernement, aux abois, voulant ranimer l'esprit public, commanda aux théâfres parisiens des pièces patriotiques, et Boieldieu fut chargé de composer, avec Calel, Nicole et Cherubini, la musique d'un opéra en un acte, Boyard à Mézières. Bayard fut représenté le 12 février 1814, le jour même où les trente mille héros qui défendaient la Champagne achevaient à Château-Thierry les gros bataillons dTork et de Sacken, battus la veille à Montmirail, et l'avant - veille à Champauberl. Bayard donnait un bel exemple de la résistance intrépide et opiniâtre que Ton doit opposer à l'ennemi quand l'ennemi envahit le territoire; mais il réveillait en même temps les souvenirs monarchiques, inconvénient assez grave, auquel le général préfet de police de cette époque n'avait peut-être pas pensé. Deux mois après, — deux mois tout juste, le 12 avril! — le comte d'Artois rentra dans Paris, et un autre ouvrage de circonstance fut demandé à Boieldieu, ouvrage conçu, comme de raison, dans un tout autre esprit. Celui-ci avait pour litre les Béarnais^ et Boieldieu, cette fois, eut pour collaborateur son ami R. Kreutzer.
Qu'était-ce, pour lui, qu'un acte en collaboration? Trois morceaux, quatre tout au plus, devaient y former sa part. Évidemment, pendant cette période tourmentée, il laissa un peu reposer sa muse. Je ne trouve plus à son compte, dans le bilan de 1814 et de 1815, qu'un autre acte en collaboration, Angéluy ou V Atelier de Jean Cousin, et encore n'y fit-il qu'un duo. Mais, au rapport de M. Fétis, « ce duo était digne de ce qu'il avait fait de mieux. » Le reste était de M"* Gail, talent gracieux et fin, que Ton a beaucoup trop oublié.
Boieldieu ne rentra définitivement dans la lice qu'en 1816. La Fête du Village voisin fut représentée pour la première fois le 5 mars, a Comédie froide et peu favorable à la musique» que le talent de Boieldieu put seul soutenir et faire réussir au théâtre, i» Cette appréciation est de Mé Fétis ; et, à moins d'avoir vu jouer la pièce, on ne saurait imaginer jusqu'à quel point M. Fétis a eu raison. Elle est fondée à peu près sur la même donnée que la comédie de Marivaux : le Jeu de P Amour et du Hasard; mais il y a tout juste aussi loin de celle-ci à celle-là que de Marivaux à Sewrin. Jamais auteur dramatique n'a pris autant de peine pour éviter tout ce qui peut ressembler à la passion. Dans cet étrange ouvrage, personne ne désire rien, personne ne se fâche, personne ne hait, personne n'aime, bien que la conclusion soit, selon la coutume, le double mariage du ténor avec le soprano, et du valet de chambre avec la soubrette. Le musicien n'avait absolument qu'à y faire de l'esprit.
Il en a fait, ou plutôt il en a eu beaucoup, et du plus délicat, et du plus exquis, dans le duo du troisième acte : Attraits divins, simple parure j qu'on ne se lassera jamais déchanter. Il a mis une grâce, une tendresse, un charme adorables dans l'air : Simple^ innocente etjoliette^ air connu de tout le monde, — on pourrait presque dire chanté par tout le monde, — mais où personne n'a jamais égalé Martin. Il a été très-heureusement inspiré dans les couplets du jardinier : Amusez-vous^ etc., vraie chanson d'ivrogne, mélodie avinée, tout à la fois turbulente et trébuchante, ainsi que dans le quintette qui termine le second acte, H y a là des phrases charmantes, des détails pleins de fmesse, des traits d'orchestre du tour le plus ingénieux, et la scène — très-longue d'ailleurs et assez riche d'incidents — y est filée avec cet art facile qui était une des supériorités de Boieldieu. Quant aux autres morceaux, c'est le compositeur qui les a écrits, on ne peut le nier, mais c'est évidemment le librettiste qui lésa inspirés. Saluons-les de loin, et ne nous y arrêtons pas.
Non ragioBiam di lor, ma gaarda e p«Ma,
dit Virgile à Dante.
Hérold avait, en 1812, obtenu le grand prix de composition musicale au concours de l'Institut . Il avait passé trois ans en Italie, où il avait fait jouer un premier opéra, la Gioventù di Enrico Quarto; puis il était revenu à Paris, et s'était mis aussitôt en quête à^wnpoëme. Il s'aperçut bientôt qu'un poëme français était plus difficile à obtenir qu'un livret italien. Heureusement pour lui, Boieldieu avait deviné son génie.
On n'apprécierait point à sa juste valeur le fait que je vais raconter, si Ton n'avait pas une idée exacte de l'effet qu'avait produit le régime établi par décret en 1806.
Un littérateur que j'ai connu demandait un jour, à TOpéra- Comique, un tour de lecture pour un jeune homme sans réputation, et, pour l'obtenir plus aisément, il vantait à la fois Tauteur et l'ouvrage. Un des fournisseurs accrédités de l'établissement, qui se trouvait là, lui chercha querelle :
— Ah çà! vous trouvez donc que nous ne sommes pas encore assez de monde autour de cette gamelle? Que diable ! plus nous serons nombreux, plus la part de chacun sera petite.
Voilà quels sentiments fait naître le monopole dans les âmes vulgaires, qui, en ce monde, sont toujours en majorité. Mais Boieldieu n'était pas une âme vulgaire. Ayant découvert dans le jeune Hérold un rival futur, il en conclut qu'il fallait l'aider. 11 ne se contenta pas de le recommander, pas même de le prôner, il lui épargna jusqu'aux déboires des premières démarches, jusqu'aux ennuis et aux incertitudes qui rendent si pénible le métier de solliciteur.
On l'avait chargé d'écrire une pièce de circonstance destinée à célébrer le mariage du duc de Berri. 11 s'adjoignit Hérold sans en rien dire à personne, porta la partition au théâtre quand elle fut prête, et dirigea tout seul les premières répétitions. Pufs, un jour, il emmena avec lui le jeune artiste, et dit aux acteurs :
^- Messieurs, pressé par d'autres travaux, j'ai été forcé de
m'adjoindre un collaborateur. La responsabilité de son travail ne m'inquiétait pas. Maintenant que vous connaissez sa musique, je vous le présente, certain' d'avance qu'il sera chez vous le bienvenu, — Charles de France fut joué peu après, le 18 juin 1816. (Le mariage du duc de Berri avait été célébré la veille). La musique d'Hérold eut tant de succès que Théaulon lui offrit immédiatement le livret en trois actes des Rosû^res.
Tel fut le début d'Hérold. Ses historiens ajoutent qu'il en garda toute sa vie» au fond de son cœur, une extrême reconnaissance. Je le crois bien !