‹ A bout portant (billets du soir) [microforme]Chapitre 11 sur 17 · CRETE · texte numérisé non relu

CRETE

Bouton Symbolique

Tokio, 1911.

Monsieur le Directeur.

Permettez-moi, Monsieur, avant d'aller plus loin, de vous faire faire ma connaissance.

Je suis un type dans le genre de la Presse: je ne sais pas le français. Mais, moi, j’ai une excuse: je suis Japonais.

Ceci dit, je vais sans plus de préambule, vous poser une question:

La souscription nationale Lemiew estelle fermée?

Ne répondez pas non, de grâce, si vous ne voulez pas jeter une honorable famille —la mienne, naturellement, —dans le deuil.

Une réponse négative entraînerait, à Coup sûr, mon trépas. Il faut vous expliquer que je suis un Rodolphile enragé, et, Partant, si j'apprenais que la modeste contribution, destinée à faire la joie de mon Idole, est refusée, j'irais, sur l’heure, m’harikiriser,

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Ici, j'ouvre une parenthèse pour m'ouvrir à vous et vous dire que l'opération consiste à s’ouvrir le ventre.

Que voulez-vous? C'est plus fort que moi: j'aime votre ministre des Poches à l’égal de Bouddha.

C'est sa faute aussi: il est trop beau!

Pour m’évincer, vous allez probablement me conseiller de faire parvenir mon offrande directement au Grand Homme.

C’est ce que j'aurais préféré, afin de Lui témoigner personnellement toute mon admiration; malheureusement un obstacle infranchissable nous sépare.

Je veux parler de la hiérarchie.

Lui, Sire Rodolphe, c’est une Lune éclairant de ses reflets argentés ($50 le reflet, me dit-on), les diplomates de l'Occident, de l'Orient et de l’Ungava; moi, je ne suis qu’un enfant du Soleil Levant.

Vous voyez d'ici la distance qu’il y a entre Lui et votre serviteur.

Une autre raison me faisait aussi hésiter: c’est que mon cadeau est bien minime.

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À bout portant 75 pen

Je ne suis, hélas! qu’un pauvre Nippon, et je ne saurais Par conséquent donner plus qu’un mikado.

Ce que je vous offre est tout simplement un bouton à quatre trous.

Mais quel bouton! Et quels trous!

Si le petit Corps rond que je vous adresse pouvait parler il vous narrerait bien des choses.

Vous ne le croyez peut-être pas, mais chacun de ses trous contient, si on peut dire, un symbole.

Examinez un irstant ce petit bouton et bientôt vous Y verrez apparaître le portrait tout craché du célèbre Ambassadeur.

Voyez le Premier trou, Ne représentet-il pas, par sa rondeur, le grassouillet Rodolphe et n'est-il pas vide somme Lui?

Le deuxième trou, n'offre-t-i] pas l’image frappante de l’éloquence de l'ami du général Oku? C'est creux; c’est sans fond.

Jetez un œil dans le troisième trou et “ous y verrez Rodolphe lyrique, Rodolphe poète, Ce trou, c’est toute une épopée :

c'est Ajax, c’est Saint-Denis, en un mot, c’est le trou.. .badour.

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Enfin, regardez le dernier trou. De tous il est le plus figuratif, car c'est le trou du rongeur dans le fromage, ou encore; c’est le trou permettant au poltron de prendre la fuite.

sh b N'est-ce pas assez POUF que mon bouton 14 soit ajouté à la liste de souscription?

î En attendant une réponse, Je me souscris, Votre, ete. ete.

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Une file d'hommes, de femmes et d’enfants, en se bousculant, Sortirent par en avant Pendant qu’une Cohue d'enfants,

de femmes et d’homme $e ruèrent à l’entrée, par en arrière,

Les sièges inoccu Saut; en un clin ralement bondée,

pés furent pris d’asd'œil la Voiture fut litté.

Un coup de cloche, mouvement,

Puis elle se mit en Le Conducteur, un CaMayen, cria en un français très pur: Step in front Please] Les Voyageurs qui, apparemment avaient Compris, se Poussèrent tant et si bien qu’ils vide, un tout petit vide, en face

Je levai les Jeux, et sur le banc

°Pposé, j’aperçus M. Rodolphe Lemieux en personne authentique.

C'était incroyable,

N'uf

Lemieux en taxi. Lemieux en carrosse, Lemieux en char romain, Lemieux en palanquin, Lemieux en pousse-pousse japonais, Lemieux en brouette même—à la suite d’un pari électorai--possible! Mais Lemieux en tramway vulgaire et roturier que vous, moi et tout le monde prenons matin et soir? Jamais!

Pourtant, # n’y avait pas d’erreur: c’était bien Lui.

Il avait l'air tout de même fort ennuyé.

A sa droite, une belle négresse, une Dondou, tenait sur ses genoux un marmot qui criait en pointant l’ex-ministre: Na! N’ai peupeur du bonhomme sept heures!

Le bébé avait-il entendu parler de St- Hyacinthe?

A gauche, un ouvrier, ur plàtrier sans doute, ear il portait l'uniforme blanc pardon Rostand,—causait avec un ami et, de temps en temps, lançait par la fenêtre en se tournant du côté du Diplomate, le jus de sa chique.

Un ouvrier comme voisin! Quelle décadence!

En face de lui un gamin, commissaire chez une modiste, tenait deux immenses

— RÉ RRE Coee ——— NRUR

ns,

cartons dont le contenu fait ]

a joie de Madame et le désespoir de

Monsieur.

Des cartons comme horizon pour un homme qui a vu le Soleil Levant !...

M. Rodolphe était Visible

ment dans des transes.

L'arrivée d’une dame sion d'offrir son siège et de ses gênants voisins,

lui fournit l’occade se débarrasser

Etait-ce le jus de tabac qui avait fait déguerpir M. Lemieux? Etait.ce la Doudou avec son mioche Où le samin avec ses Cartons? Ou avait-il simplement fait le

geste d’un gal:nt homme?

Je ne sais, mais ce que je puis dire, c’est que l’ex-ministre POuSSa un Iong soupir de Soulagement, puis il s’accrocha à une Courroie,

Il parut alors oublier les gens qui le cotoyaient; son regard se perdit et il songea.

Un second: Push in front lancé vigou- Yeusement, rappela M. Lemieux à la réalité. Il jeta un coup d’œil autour de lui

et je l’entendis Mmurmurer: J’ai perdu mon milieu. . ,”

Si c'était Rodolphe =") INOGpAE

Un jeu de société qui fait fureur en ce moment, c’est le: Qui sera ministre ?

C’est passionnant comme le “puzzle”, amusant comme le “diabolo” et plaisant comme le “ping-pong”. C’est plus qu’un casse-tête, c’est un case-tête,

M. Tout-le-Monde le joue à son bureau, au club, dans le tramway, dans la rue et ailleurs; Madame a lâché le whist et à son “five o’clock” on ne parle plus que ministère. Chacun a ses petits pronostics, ses petits potins et sans avertir le Gouverneur —À lèse majesté—on forme un cabinet.

M. Untel est financier: il va aux finances; M. Chose, le journaliste, il fait dans les feuillss de chou, sa place est à l’Agriculture; le poète Machin, le lettré, va tout naturellement aux Postes. .. pour ses lettres... et patati et patata.

Seul, un homme reste perplexe et c’est celui-là même qui doit former un ministère pour de bon. Qui mettre dedans, se de- Mande-t-il, sans me faire mettre dedans ou vlutôt dehors?

DUT HU dE

Cet homme,—pour ne pas le nominer, d'sons qu’il s'appelle Borden,—veut faire plaisir à tous et ne mécontenter personne.

La tâche est ingrate et il va falloir employer beaucoup de diplomatie pour la mener à bonne fin.

—“Si je demandais des conseils à notre diplomate national, pense M. Borden, il pourrait peut-être me tirer d’embarras.”

Et aussitôt il appelle en conférence extraordinaire notre Talleyrand Canadien, l'inimitable Rodolphe.

—J'’ai besoin de vos lumières, dit M.

Borden, nous sommes divisés en politique, mais ce que j'ai à vous demander, c’est pour le bien du pays.

Rodolphe, en entendant ces mots, remplit ses soutes d'air et devient tout bouffi.

—Quand le pays réclame un Lemieux, répond l'ami du Mikado, il est toujours prêt à se mettre à son service.

—Voilà, continue M. Borden, j+ voulais savoir d’un homme qui, comme vcus, a fréquenté toutes les cours d'Europe, d’Asie et d'Afrique comment ïl ferait un minis-

tére

—S$Si ce n’est que cela, fait Ro: Iphe d'un geste dédaigneux, c'est un rien. nl J'étais à votre place, je choisirais comme premier ministre l’homme le plus capable :

Moi. Aux finances, je mettrais mon frère, le Shérif; à la Marine, mon frère Auguste; aux Douanes, mon père: à l'Intérieur, mon beau-père, Louis; à la Justice, mon beaufrère, Pouliot; à l'Agriculture, mon frère Gustave; aux Travaux Publics, mon frère Arthur, et je donnerais les autres portefeuilles, à mes cousins Gédéon, Hercule, Siméon ct Hector. C'est pas plus malin que Ça...

—Je comprends, répond M. B: rden, mais je n'ai pas comme vous une aussi nombreuse famille...

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[ronie des Mots

What's in a name, disait Cambronne ennuyé en se pinçant le nez. Si le mot est du célèbre général de Napoléon, la phrase est de Shakespeare,

Quoi qu’il en soit, la perplexité de l’un et l’autre était parfaitement justifiable, Car, en effet, qui pourra jamais dire ce que contient un nom?

Citons des exemples au hasard.

Prenons le mot: peinture. (Ces huit lettres éveillent tout de suite en votre esprit le nom d’un art qui a fait l’illustration des Raphael, des Rubens, des Van Dyck, des Rembrandt, des Millet et des Puvis de Chavanne.

Ajoutez à la peinture le nom: Lanctôt, et déjà la féérie de tableaux que vous avez vu défiler, disparaît pour faire nlace à une maisonnette, gentille, il est vrai, mais sur laquelle vous pouvez voir cette tache indélébile : Peinture rouge du Gouvernement.

Le nom de l’agneau devenu adolescent est: mouton, si je ne me trompe. Cepen-

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86 A bout portant dant cette désignation d'un animal très doux et très apprécié, surtout pour ses côtelettes, perd tout son charme si vous y ajoutez le mot: ministériel.

Mouton ministériel! Réunissez ces deux mots et vous apercevrez toute la horde des éternels tondus, toujours prêts sur le signe de leur chef, à sauter la clôture des droits de leurs compatriotes.

Dites d’un homme public: Il a une bonne presse, et tout le monde comprendra que les journaux lui sont favorables. Prenez les mêmes mots ct dites d’une femme publique: Cette femme est une bonne Presse, et vous profèrerez contre elle une accusation infâmante.

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Les mots: dégénérés, crétins, hystériques, ratés, demi-fous, ete., vous semblent des énormités que vous ne voudriez même pas adresser à votre belle-mère.

Placez ces mots tous à la suite et ajoutez-y au bout le nom: Nationalistes. Mettez le tout dans la bouche d’un Ministre qui le lancera à tous les échos, ensuite examinez le Ministre, et vous verrez, que dans son effort, il s’est couvert de salive. La bave est sortie, mais elle est retombée sur

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