DEA OUR
Peu à peu, il tombe dans un état de confusion et de stupeur, refusant toute alimentation, gâtant son lit, paraissant complètement inconscient, ne reconnaissant ni ses parents, ni les infirmières. Un certain air de frayeur et d’hostilité, quand on s’approche de lui pour l’examiner, exprime bien cependant la confusion, l’anxiété et le désordre de son esprit. Catatonie, perte de toute initiative, mutisme, opposition, sialorrhée.
Pendant toute cette période, l'enfant restera apyrétique, sauf un bref épisode fébrile de quarante-huit heures, traité par lauréomycine, qui paraît avoir été un épisode grippal.
‘Dans l’ensemble, il ne présentera aucun désordre viscéral et, à part la sialorrhée, aucun signe de la série neuro-végétative ou sécrétoire. Il maigrira de 5 kilogrammes le premier mois, ce qui ne s'explique que trop par la difficulté de l’alimentation, puis il reprendra progressivement et rapidement. Entré à 32 kilogrammes, le 17 septembre 1951, il tombera à 27 kilogrammes, le 8 novembre 1951; il est aujourd’hui à 40 kilogrammes.
Les différents examens biologiques n’indiquent aucune perturbation métabolique significative. Au début de la maladie, azotémie : 0,43 g.; glycémie : 0,96 g.; réserve alcaline : 12 volumes; fond d’œil normal. Liquide céphalo-rachidien, cytologie : 1 élément; albumine : 0,20 g.; glycorachie : 0,70 g.; chlorures : 6,25 g.
L'état de l’enfant restera sans changement pendant deux mois environ. Vers le 15 décembre, on note une amélioration légère. On ne le gave plus, et il avale ce qu’on met dans sa bouche, mais ne prend rien spontanément, n1 liquide, ni aliment. Le mutisme est toujours complet. Peut-être, est-il heureux qu’on s'occupe de lui et le caresse. Il se laisse faire, étonné, ou soudain apeuré, et se détourne brusquement. Cependant, il commence à reconnaître sa mère, s'intéresse un peu à elle, et dit quelques mots. La sialorrhée cesse.
Le 11 janvier, un électro-encéphalogramme est franchement anormal : rythme « sous-volté, presque plat par endroit, associé à un rythme B rapide. L'épreuve stroboscopique ne provoque aucune activation.
À partir de février, l’enfant paraît plus relié. Il regarde avec curiosité son voisin, tourne la tête à son nom, regarde
un autre enfant que l’on désigne par son nom. Il ne parle pas, mais on a le sentiment qu’il comprend et enregistre ce que l’on dit. Il est toujours catatonique, opposé, sans initiative motrice. Mais il a une mimique, fait des grimaces, a des tics. Dès lors, on a nettement le sentiment d’une transformation progressive.
On peut le mettre debout, mais il faut encore le pousser, le traîner pour le faire avancer. Il va bientôt parler, se lever, marcher, manifestant une agitation et une activité un peu désordonnées, même inquiétantes, fouillant dans les poches, allant jouer aux cartes, regardant bien inutilement avec curiosité un « Tarzan », après quoi il veut grimper partout.
Il sait où il est et où il habite. Il est content de savoir qu'il va mieux; il est affectueux, brusque et farouche. Il fait des calembours sur son nom : Lalouf… loufoque. Encore agité, instable, hypomaniaque au moment où nous vous le montrons, il semble bien qu’il soit en progrès constant.
Dans les antécédents, il faut souligner que la mère avait été internée pendant un mois pour des accidents délirants survenus après une grossesse.
À propos de cette observation, CATHALA estime qu’il s’agit d’un état de confusion mentale primitive, rejetant le diagnostic de schizophrénie et les méthodes thérapeutiques plus actives que suggère une telle éventualité. Il termine sa communication par ces mots : « Un tel diagnostic impliquait des chances raisonnables de guérison, et de guérison spontanée. Nous avions vu de tels malades guérir. Nous avons pensé qu’il était permis d’attendre, et nous avons attendu ». |
Cette observation a été publiée plus complètement dans la thèse de LauRras, et il nous est possible de décrire les suites de cette confusion mentale primitive.
« Claude est alors transféré dans le service du Professeur MICHAUX, où il nous a été possible de l’examiner. Nous sommes guidés vers sa cellule par ses cris, ses rires, ses sifflets et ses chants qui retentissent dans tout le service. Nous le trouvons complètement dénudé, chantant à tue-tête d’une
voix éraillée. Sa literie est bouleversée. En notre présence, il se montre très à son aise, plein de familiarité; il est jovial, volubile, affectant un respect ostentatoire que dément l'éclat ironique du regard. « Oui mon général, salut mon général, » pardon mon lieutenant (il affecte de regarder les galons sur » la manche).» Il exécute un magnifique salut militaire et, comme nous le regardons en silence, il enchaîne de lui-même : « Repos, rompez, garde à vous, fixe, portez armes, en joue, » feu, etc. ». Il accepte aussitôt de chanter la Marseillaise qui se termine en un chant beaucoup moins patriotique... Aussitôt après, il est Bayard, son interlocuteur est François I”. Il se met à genoux avec des gestes de supplications théâtrales, se relève, fait une pirouette sur son lit, s’enveloppe de ses draps, joue au fantôme. La gesticulation est incessante. Les expressions changeantes de la physionomie expriment avec une exagération caricaturale les sentiments les peur divers de la joie à l’étonnement et à la soumission.
« La fuite des idées est certaine. Mais il est parfaitement syntone, il paraît écouter à peine ce qu’on lui dit et, pourtant, il saisit au passage un mot parmi les quelques phrases que nous échangeons avec une infirmière à son sujet, et il y répond de manière pertinente et ironique. Il nous fait remarquer tout à coup que nous risquons de perdre un bouton de notre veston prêt à se détacher. Puis il reprend son attitude de jeu, nous assigne un rôle : il est soldat imaginaire; nous jouons le rôle du général ou du pion. Il paraît infatigable. Il dort à peine. Le ton général de l’humeur reste optimiste, au moins pendant tout le temps de ce court examen. Il se laisse rhabiller sans trop de peine, suit l'infirmière en gambadant dans le couloir, chipe au passage un morceau de viande dans l'assiette d’un voisin, s'échappe en courant et se laisse ramener avec un sourire bon enfant dans sa cellule.
« L’isolement a été rendu nécessaire, en effet, par le caractère incessant et spectaculaire de son agitation : il n’arrêtait pas de grimper sur les lits, de sauter de l’un à l’autre, il s’élançait au cou de ses voisins déclarant en riant aux éclats qu'il allait les étrangler, sifflait, chantait, se dénudait, faisait scandale par ses grossièretés, ses propos obscènes, son exhibitionnisme et ses masturbations,
« Tous ces signes sont ceux d’une manie franche, sans discordances ni stéréotypies, sans idées délirantes. Ils n’ont été aucunement modifiés par un essai de radiothérapie hypophysaire. L'insuline à doses croissantes a provoqué un état confusionnel passager après les deux premiers comas, sans. calmer pour autant l’excitation. »
Confusion mentale, schizophrénie, accès maniaque, telles sont donc les phases évolutives de cette psychose. Cette observation constitue un bel exemple du polymorphisme de la séméiologie et la difficulté que l’on rencontre à vouloir classer de tels faits en nosologie psychiatrique.
CATHALA, pour expliquer ces faits, pense que « PA. C. T. H. est susceptible de provoquer des modifications de la circulation cérébrale, une sorte d’encéphalite hémo-dynamique qui se traduit par de gros troubles de la conscience et de la conduite. C’est le type même de la maladie somatopsychique ». WU
Nous chercherons à expliciter cette hypothèse dans les pages à venir.
OBSERVATION VII
(Publiée par MAcH et BARRELET ||.)
hi ae 1 Lt née en 1911, entre à l'Hôpital des Cadolles, le 1°" avril 1950. \:
Antécédents héréditaires : père âgé de soixante-dix ans, en bonne santé.
Mère décédée jeune, de phtisie pulmonaire.
Pas d’affection mentale dans la famille.
Mariée, fils et fille en bonne santé.
Antécédents personnels : enfance sans maladie grave. Albuminurie transitoire à onze ans. Mariée à vingt ans.
Première grossesse avec césarienne à huit mois, par suite d’albuminurie. Deux ans plus tard, interruption artificielle d'une deuxième grossesse, en raison de l’albuminurie précédente.
(*) Nous publions in extenso cette longue observation, car elle montre l’action réelle mais transitoire de la cortisone sur la polyarthrite et le déroulement progressif des modifications mentales au cours du traitement,