II. — LES OBSERVATIONS ÉTRANGÈRES
Les observations que nous avons recueillies dans la littérature étrangère sont essentiellement des publications américaines. Cela tient à ce que, les premiers, les Américains ont pu utiliser la cortisone dès 1947 sur un grand nombre de malades, et pour des affections très variées. Nous avons retenu deux publications particulièrement intéressantes parce que les malades étudiés l’ont été spécialement sous l’angle psychiatrique, leurs auteurs cherchant à situer les troubles mentaux dans l’évolution et l’histoire psychiatrique de ces malades, apportant ainsi un matériel précieux pour connaître le rôle éventuel du terrain dans la genèse des troubles observés. En outre, la première série d'observations a été étudiée par la même équipe, ce qui tend à éliminer, partiellement tout au moins, des conceptions trop personnelles dans les diagnostics, réalisant une certaine unité dans les examens psychiatriques; cela permet ainsi de voir plus objectivement le DOROrPRERE des troubles constatés.
La terminologie et les conceptions psychiatriques américaines ne s'accordent pas toujours avec celles utilisées en France. C’est pourquoi nous publions ces observations à part. Ainsi, dans certains cas où une traduction littérale nous a paru fausser le sens d’un mot ou d’une phrase, nous avons conservé le texte américain.
Enfin, les auteurs ont fait une analyse complète de leurs malades et des modifications survenues avant, pendant et après traitement, modifications non seulement neuropsychiatriques, mais biologiques, humorales, somatiques, recherchant un rapport possible entre ces modifications.
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Dans le chapitre qui leur est réservé, nous exposerons les constatations qu’ils ont cru pouvoir retenir, et les conclusions pathogéniques qu’elles permettent de déduire. A. —— OBSERVATIONS PUBLIÉES PAR ROME ET BRACELAND dans le Journal of American Medical Association du 5 janvier 1952.
OBSERVATION I
Chez un étudiant en théologie âgé de vingt-six ans, blanc et célibataire, apparaît un état stuporeux, schizophrénique, avec catatonie et agitation importante (a marked catatonic excitement), d’une durée de trois mois, après avoir reçu 1,3 g. de cortisone. Le traitement repris est terminé, après qu'il eût reçu un total de 2,2 g. de cortisone pendant une période de quinze jours, à cause de l’apparition très rapide d’un état d’excitation le rendant pratiquement ingardable. Pendant ce temps, une rétention d’eau était apparue, ainsi que quelquesunes des modifications caractéristiques d’hypercorticalisme. La thérapeutique par l’électro-choc, non seulement mit fin à l'épisode d’excitation, mais détermina aussi une complète rémission des symptômes qui, au moment de cette publication, s’est maintenue depuis deux ans.
OBSERVATION II
Une femme de dix-neuf ans, blanche et célibataire, fut traitée par la cortisone (3,8 g.) pour un lupus érythémateux disséminé aigu. Sauf une période de quatre jours, où la dose journalière était de 100 mg. elle reçut 200 mg. par jour. Avant le développement de la maladie, elle souffrait d’un état névrotique obsessionnel (an obsessive compulsive-ruminative neurosis of mid degree). A cet effet, elle avait reçu d’ailleurs, pendant un court moment, un traitement psychiatrique. Son problème était essentiellement un problème névrotique qui se traduisait de façon peu intense, par des compulsive, ruminative features : isolée, avec un comportement narcissique et des conflits d’ordre sexuel, à propos desquels elle se sentait très anxieuse et coupable.
De CENTER
Avec le traitement par la cortisone, il y eut une exagération ‘des manifestations de ses problèmes psychologiques telle qu'une surveillance avec camisolage fut nécessaire. Pendant cette phase aiguë, son comportement psychologique apparut clairement comme une réaction paranoïdo-schizophrénique. Cet état aigu persista plusieurs semaines pendant lesquelles elle fut traitée chaque jour par une psychothérapie et des sédatifs. Une seconde cure de cortisone (2 g.) fut reprise quand les symptômes du lupus érythémateux disséminé devinrent à nouveau prépondérants. L’attitude psychologique qui avait été observée antérieurement s’exacerba une seconde fois, bien qu’au cours de cet épisode l’intensité parut atténuée quelque peu par le traitement sédatif et la psychothérapie. Sept jours après l’arrêt de la cortisone, la malade mourut. Cependant, durant la dernière semaine avant l’arrêt, elle parut moins anxieuse et moins préoccupée d'elle-même et de ses tourments religieux, avec une diminution de ses idées hypochondriaques. |
OBSERVATION III
Un cultivateur âgé de trente-six ans, blanc et marié, atteint de psoriasis étendu et douloureux avec arthrites le rendant quelque peu impotent, reçoit 2,2 g. d’A.C.T.H. En plus du développement d’un hypercorticalisme moyen, il devient très agité, tendu, croit qu’il est mort, qu’il a été crucifié et qu'il est Dieu. Il est désorienté dans le temps, dans l’espace, ne se reconnaît plus et a des hallucinations visuelles et auditives. Cette psychose aiguë, qui par ses manifestations est une psychose schizophrénique de type paranoïde, se calma spontanément après dix jours de contention habituelle. Son passé révéla des conflits psychologiques très importants qui avaient abouti durant sa vie à un comportement schizoïde. Il avait été constamment timide et renfermé, toujours inquiet et croyait que son psoriasis actuel était la conséquence directe des pratiques solitaires de son adolescence.
A l’époque de cette publication, le malade ayant été suivi à intervalles réguliers depuis un an après sa mise en liberté, le psoriasis a complètement disparu, les arthrites sont gran-
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dement améliorées, et son attitude psychologique, non pathologique, est au moins aussi bonne qu'avant le traitement.
OBSERVATION IV
Un homme d’affaires, en pleine réussite, blanc, âgé de quarante-neuf ans, père de trois enfants, présenta le tableau d’une dépression réactionnelle d'intensité modérée. Son passé montra qu’il avait toujours été émotif; il se décrivait lui-même timide, passif et facilement sujet à des craintes du fait de ses expériences émotionnelles « stressfull >. À un examen plus détaillé, il était évident que, depuis sa jeunesse, il avait été dépendant des autres, jamais en sécurité, et il compensait ses sentiments d’imperfection et d’infériorité, en étant scrupuleux et consciencieux à l'extrême et travailleur acharné. Depuis plusieurs années, il était très préoccupé de sa santé et du fonctionnement de son organisme. À ce sujet, il disait qu'il était « mis à plat» par la maladie. Quinze mois avant le début de cette affection, il avait présenté des signes cliniques variés et peu importants qui s'étaient aggravés une fois hospitalisé, chez lui, après des vacances. Effectivement, il avait contracté une infection gastro-intestinale à laquelle étaient attribuées sa diarrhée, sa faiblesse, sa fatigue, son anxiété et sa perte de poids. Pendant les examens, on découvrit qu’il avait un diabète sucré pas très élevé. Il fut traité par plusieurs médications, entre‘autres la cortisone; il reçut 1,5 g. en cinq jours.
L'examen psychiatrique montra qu'il s’agissait d’une dépression réactionnelle typique, chez ce malade. Il était anxieux, craintif et très préoccupé des rapports possibles entre son diabète et sa maladie mentale. Le seul trait intéressant, en dehors de ceux signalés antérieurement, fut qu'après la première dose, il se sentit stimulé. Cette sensation salutaire se transforma rapidement en une autre moins agréable, faite de dépression, de préoccupations, de tension et d’une émotivité difficilement apaisée. Malgré une laparotomie un peu traumatisante pour une lésion maligne soupçonnée, les troubles affectifs aigus de ce malade se calmèrent progressivement.
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OBSERVATION V
Chez une veuve âgée de soixante-trois ans, ayant dans ses antécédents des maux de tête sévères depuis treize ans, l'administration de 400 mg. de cortisone provoqua une réaction hypomaniaque avec quelques éléments de type paranoïde. Son passé montrait que, durant les vingt-cinq dernières années, elle se comportait comme une grave psycho-névrosée. Pendant ces années, elle était tendue, hyperactive, exigeante avec recherche constante de la perfection. A plusieurs reprises, elle ne sut pas faire face à ses conflits, et des manifestations psychotiques apparurent qui, à la description, ressemblaient à des symptômes de conversion hystérique. Ils avaient été vérifiés, à plusieurs reprises, par des examens à la Clinique Mayo. Ses troubles de « cécité », ses troubles circulatoires, sa maladie de cœur avaient été soigneusement examinés sans qu’on puisse mettre en évidence une base physiologique. La cortisone que la malade reçut lui avait été donnée pour faire disparaître les effets de sensibilité à l’histamine qu'elle avait auparavant. Après quatre jours de traitement, au cours desquels elle reçut 100 mg. de cortisone par jour, elle présenta de l’insomnie avec rapidité du cours de la pensée et de la parole, fuite des idées, labilité de l’affectivité, rêves animés et phantasmes, susceptibilité, irritabilité et idées d'influence. Le tableau clinique était celui d’un état hypomaniaque avec idéation de type paranoïde. Quarante et un jours après l’arrêt du traitement par la cortisone, la malade s'était assez bien remise de ses troubles psychiques pour quitter l’hôpital afin de recevoir ailleurs un traitement psychiatrique. Un rapport récent indiquait que les troubles avaient complètement disparu depuis un mois.
B. -— OBSERVATIONS PUBLIÉES PAR CLARK BAUER ET SES COLLABORATEURS dans The New England Journal of Medecine, février 1952.
Les auteurs ne rapportent, dans les dix observations que nous reproduisons, que des cas ayant présenté des troubles autres que la seule euphorie peu importante, car « cette