‹ A chaque jourChapitre 10 sur 16 · DÉPART · texte numérisé non relu

DÉPART

Quand tu partis, à la pointe du jour, gris perle

Était la mer, avec le rire qui déferle

Et les ébats de ses écumes, jeux et luttes.

Dit-on, de nymphes sur le sable, et chants de flûtes,

Et telle, après le bain, se hérissait à l'air,

La veille encor, la pulpe rose de ta chair,

Telle, nue et mouillée, étirant sur la mer

Ses bras pâles, frissonnait l'aube au vent amer...

Et cependant, déjà, s'éloignait la calèche

Qui t'emportait le long des dunes que l'eau lèche,

Tirant à hue, à dia, de cahot en cahot,

Tantôt dressant son coffre et ses rosses en haut

D'un mamelon, tantôt dans un repli cachée, Ici presque tombant à droite et là penchée A gauche, titubant et criant de l'essieu Sous le bagage de douleur d'un tel adieu, Je l'ai vue au lointain s'enfuir diminuée Et plonger dans l'azur béant d'une nuée...

C'est alors, seulement, que j'ai compris, trop tard,

Ma faute, et que ce drame brusque du départ.

Le sursaut du réveil, le lever dans la chambre

Encor sombre et cette aube froide de novembre,

Ces flambeaux, ces bruits sourds de portes et de pas,

Notre raideur muette à ce dernier repas,

Ces visages de plomb aperçus dans la glace,

Et ce dernier baiser des lèvres, braise et glace,

Crispation de l'âme affolée, en l'instant

De crève-cœur suprême où la voiture attend.

Tous ces tableaux enfin d'une crise cruelle

Étaient chose vécue, atrocement réelle !

J'aurais voulu crier : « Ne t'en va pas, j'ai tort,

Je t'aime! Vois mes pleurs, vois mes bras que je tords,

Et vois mon orgueil à terre qui s'humilie !

Pardonne, ou mieux encor, fais ce miracle, oublie !

Et que des vieux griefs rien ne reste entre nous,

Que du silence avec mon front sur tes genoux!

Reviens dans ma maison dont ta robe de femme

Et tes yeux qui rêvaient aux vitres étaient l'âme !

Rentre par le jardin d'automne, viens t'asseoir

Dans la lueur des grands feux clairs, chère frileuse !

Reprends place au rouet, viens filer, ma fileuse,

Le doux lin de l'amour indulgent et, ce soir,

Dans la chambre où la lune aux persiennes regarde,

Où le lit moite encor de nos caresses garde

Ta longue empreinte souple au creux de ses draps blancs.

Quand nous serons debout, face à face, tremblants

D'angoisse, alors je prendrai dans mes mains ta tête

Douloureuse, et quelle heure et quelle nuit de fête ! »

Mais loin derrière la forêt, vers l'orient,

D'un rouge vif de joue enfantine et riant

Gomme un œil jeune où perle une larme limpide

Quand sous l'aiguillon du gel le sang court rapide.

Loin derrière les vallonnements sablonneux

Des dunes, là-bas, où le soleil cotonneux,

Dans le fouillis des pins dressant leurs hampes fines.

S'effilochait en ouates d'or, fondait en bruines.

Loin, si loin, par delà l'écho même du bois.

Avec son vieux cocher excitant de la voix

Sa paire de chevaux efflanqués dont les côtes

Saillaient sous le poil jaune et qui bronchaient aux côtes.

Loin, si loin, dans les llaques de boue et les rais De lumière et l'odeur de résine et de gomme Des taillis ruisselants, la patache fantôme Où, pâle et le mouchoir aux lèvres, tu pleurais, Cahin-caha, là-bas, butait le long des routes... Et maintenant encor, quand s'annonce l'hiver. Quand crépite la pluie en bulles sur la mer. Mon âme dans le vent qui sonHle est aux écoutes...

PROMENADES

à madame Simone Le Bargy

PROMENADES

C'était je ne sais quel matin, frais et nacré Comme le poisson vif aux gluantes écailles Dans le filet tiré dont s'égouttent les mailles, Un matin de santé, jeune, oublieux, sacré, De ceux où l'on s'en va sur ses jambes, à l'aise. Heureux d'être robuste et que le ciel soit clair! J'errais sur les récifs que découvre la mer, Et qu'à son tour, à nu, l'aurore épouse et baise. Les varechs pustuleux craquaient, les crabes verts Grattant la vase se terraient à mon approche, Ou, plus souvent, surpris dans l'amour, de travers S'esquivaient, emportant dans des fentes de roches

Leur femelle pendue à leur ventre. Soudain,

Mon pied glissant, j'avais de l'eau jusqu'aux chevilles,

De cette eau rude qui pince la chair des filles,

Et les fait rire, les mains sur la gorge, au bain.

Et cependant brillait, oblique, au ras des houles.

Parmi des tournoiements criards d'oiseaux vermeils

Qui semblaient becqueter ses llammes, le soleil !

Et, debout dans le vent, des pêcheuses de moules,

A la pointe d'un cap empanaché d'embruns,

Le corps droit dans les plis flottants des haillons bruns,

S'enlevaient fièrement sur le ciel rose, telles

Des Victoires d'airain et d'or batta-nt des ailes!

Ainsi j'errais, le front vers l'orient, les yeux

Éblouis, l'âme vague et divinement ivre,

Plein d'un étonnement d'aller, de voir, de vivre,

Et touché jusqu'aux pleurs du don mj'^stérieux

Qui m'était fait du monde en cette matinée,

Content de tout, de rien, du seul bruit de mes pas,

M'écoutant respirer et ne comprenant pas.

Et des lèvres cherchant ta bouche, ô Destinée!

PROMENADES

Après ces plages de sable, où le mica Étincelle comme le silex qu'on frotte, Et ce soleil grêlant sur la mer, la grotte Où mon pied, l'autre après-midi, se risqua, Emprisonnait en des réseaux d'algue brune Un demi-jour d'aquarium et de lune.

Fraîcheur d'entre les roches qui coula En douche d'ombre sur ma nuque ! C'est là, Dans les bruissements du crabe et du cloporte, Que j'ai trouvé ton corps encor tiède, ô Morte! Ce n'est qu'un rêve... non, car n'entends-je pas Crépiter les coquillages sous mes pas?

Et l'eau froide où ma main trempe est aussi vraie

Qu'il est vrai le rocher que mon ongle raie,

Et, derrière moi, du côté de la mer.

Dont les échos sourds, quand le vent du large entre,

Roulent en coups de tonnerre au fond de l'antre.

Comme le ciel à perte de vue est clair!

Beauté, flammes de joie en mon œil indigne,

Éblouissements dont ma paupière cligne.

De son flanc blessé son sang coule. Elle a dû

Aborder, pour y mourir, ce coin perdu.

Elle dormait, à l'aube, sur la mer lisse...

Gomme une méduse, à fleur d'eau, vers l'azur

Émergeait son ventre lumineux et pur.

Quelque steamer, peut-être, d'un coup d'hélice...

PROMENADES

Ah ! l'automne et ses fins de jour, au vieux village, Et ses squelettes noirs, sur le ciel encor clair, D'arbres brûlés qui frissonnent au vent de mer, Et l'éboulement sourd des flots gris sur la plage.

Voici le petit port et son acre parfum De saumure, et la barque fantôme qui rentre, Lourde et massive, avec sa pêche dans son ventre, Et voici tous les feux des phares un à un.

Et c'est l'heure où l'on frappe aux portes des auberges. Où, strident, suraigu, vibre le cri d'adieu Des dernières hirondelles dans le soir bleu, Tandis qu'un peu de jour persiste au front des vierges.

Ensuite, c'est la nuit, les vieilles au fagot,

C'est la maie aventure assise à la fontaine.

Le choc, au puits, d'un seau qu'on accroche à la chaîne,

C'est le pas, sur la route, au loin, d'un lourd sabot...

Et parfois des sifflets, l'œil rouge d'un navire, De longs appels, si déchirants qu'on en pâlit. Et que les femmes se blottissent dans leur lit Ou, pieds nus, font des vœux en brûlant de la cire.

Cependant, le village est là, depuis toujours. L'amas noir de ses toits au revers de la dune Semble un pauvre troupeau que garderait la lune. Et les risques de mer y font grave l'amour.

11 est là, soutenant du front dur de sa digue L'assaut non moins têtu des vagues démontées. Et le port aux bateaux errants tend ses jetées Gomme un vieux père ouvre ses bras au fils prodigue.

Il est là. Chaque soir, des bouches invisibles Ont pareillement soufflé ses lampes paisibles.

PROMENADES

Une voix, un soir d'été, venue Du fond d'un jardin noir de villa.

Ton âge? trente ans, dis, Inconnue?

Kt moi, par quelle fortune là?

Ma journée avait été si grise I Fumer, lire, et ce bruit de mes pas D'une chambre à l'autre, et ces repas Muets... Bientôt l'oubli l'aurait prise.

Mais non, sur mon chemin cette voix!

La mer, basse alors, les pins, la dune. Reconnais-toi, mon cœur d'hier, vois Comme à jamais luit ce soir de lune.

La voix montait grave, jaillissant A flots de cette poitrine aux astres, Clamant, pleur éternel, tes désastres.

Amour, ta triste furie, ô sang!

C'était l'ardeur d'une chair mûre, ivre D'un long été d'ennui, du dégoût Qui suit les siestes impures d'août.

Et toujours ce cri déchirant : vivre!

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