‹ A chaque jourChapitre 11 sur 16 · ROUTES · texte numérisé non relu

ROUTES

Tout le jour, à travers plaines, moissons, prés verts, Rouges labours, damier qui tournoie, à travers La panique des peupliers, et des passages Brusques d'un paysage à d'autres paysages — Poteaux et fils où pend en loques la vapeur, Ferrailles et sifflets, et, dans le soir, la peur D'être gagné de vitesse par la nuit bleue — Le rapide a brûlé les rails, de lieue en lieue...

O cauchemar ! rouler, courir, toujours plus loin ! Atlolement des trains surpris par la maie heure, Et toi, dodelinant tes rêves, dans ton coin, Le front cherchant le frais sur la vitre qui pleure.

D'où cette fièvre qui t'agite? est-ce de voir,

A son poste, là-bas, exacte et quotidienne.

Et patiente et résignée à son devoir,

Telle pauvre gare perdue, humble gardienne

Allumant ses signaux fidèles dans le noir?

Est-ce regret de fuir songeant qu'un wagon ivre

Laisse derrière lui, peut-être, un site où vivre

Serait un doux repos plein de roses, pour qui

S'en revient des cités de fumée et d'ennui ?

Ou bien, à ce tournant de route, qui s'enfonce

Vers le soleil broyé dans les griffes des ronces.

As-tu vu disparaître, à cheval, au galop.

Le feutre rabattu sur les yeux, un ballot

En croupe, et se hâtant au fond des brouillards jaunes,

Le voyageur de nuit des vieux contes, qui porte

La grâce d'une prisonnière déjà morte,

Et que guette, près de l'étang, le roi des Aunes?

Mais la nuit, qui s'est mise en marche à l'horizon. Se rapproche en rampant de l'arbuste au buisson,| Et, d'un bond, se cramponne au rapide qui passe ! Et, maintenant, sa bouche est là, contre la glace. Qui s'écrase, gluante et moite... Rien de plus Qu'une lueur qui court vite sur les talus, Et que le battement berceur et monotone Du train oppressé par l'ombre, qui s'époumonne...

Compagnons de hasard, dormeurs mystérieux, Vers quel songe angoissant sont-ils tournés, vos yeux ? Têtes qui vous penchez si lourdes sous les lampes, Quelle poursuite a mis ces sueurs sur vos tempes? Quel effort pour s'enfuir, en traînant, tout le long D^un chemin interminable, des pieds de plomb? Sommeil! relâche du visage, flasques joues Où se détend, ô masque, l'orgueil que tu joues, Fronts ravagés, vieillis, tout à coup, de dix ans. Plis des bouches, las de plaisirs ou méprisants, Et ce désordre des cheveux, ces pattes-d'oie. Flétrissures de la douleur et de la joie. Compagnons ballottés dans vos manteaux, pressés D'arriver j'ignore où, venant d'où je ne sais. Vous que transperce, à chaque sursaut des voitures, Cette vrille de quels remords et courbatures. Serait-ce de porter tant d'ombre de départs. D'attente, de destins errants, demain épars. Que le train, haletant d'inquiétude, beugle. Et sent une âme éperonner sa course aveugle ?

O froissements des nerfs à vif, lorsque le frein, Dans des jets de vapeur, crisse contre la roue. Noms des gares criés d'une voix qui s'enroue, Dans le ruissellement, sur des tôles, d'un grain.

Bruits retrouvés toujours pareils, et vous, de même.

Images des modernes voyages qu'on aime,

Odeur de houille, odeur de poussière et de cuir,

Acre parfum de notre rêve, à nous, de fuir,

De nous évader loin d'où notre âme est liée.

Recluse en quelque chambre et sur soi repliée !

Pour tout de bon, vraiment, un soir comme aujourd'hui,

S'en aller, planter là son âme sédentaire.

Avec son pauvre fond de phrases et d'ennui.

Et, dieu sait où, vagabonder... Grande est la terre!

DES SOIRS

à Alfred Porche

DES SOIRS

L'hiver, dans les soirs gris de quatre heures, j'écoute,

Je sens en moi répercutée, immense et toute,

Cette crise des fins de jour en la cité.

Même fièvre en mes doigts, môme électricité.

Que le long de ces perspectives où s'allume

Ce clair de lune qui grésille dans la brume.

Et mêmes tremblements dans mon cœur, mêmes chocs

Qu'au pavé fracassé des gares et des docks.

Et qu'aux vitres de ces faubourgs qu'alors encombre

La hâte des départs pressés par l'heure vers

Des halls bleus de clarté, des ciels de plaine ouverts.

Des respirations de chaudières dans l'ombre...

O soirs, sourdes rumeurs des rêves on prison, Chant du gaz, grincement des plumes, et les portes Bien closes, et l'odeur des paperasses mortes. Quand c'est, là-bas, ce cri d'ivresse à l'horizon, Les trains! Et sur les lîls, comme le sang circule, Les migrations des courriers au crépuscule... Heureux soleil ! au bout de l'avenue, encor Une fois, il s'éclipse en ce même décor D'attelages qui miroitent et d'arbres minces. En un clin d'œil, il est par delà les provinces Et les mers occidentales. Et, dans les ports. Peut-être, illuminant la rade et le flot d'encre. Au passage, des rouges feux de leurs sabords. Des navires à sa poursuite ont levé l'ancre.

DES SOIRS

Le soir, de cinq à sept, dans les mille lueurs Des boulevards où l'air qu'on respire crépite. C'est, vers le ciel, une âme en fureur qui palpite Et s'enflamme, chauffée à toutes les sueurs. C'est une patience à bout, comme un orage Qui, couvé tout le jour, éclate! un cri de rage Étouff'é, depuis l'aube, entre les murs, au fond Des cours, dans les bureaux où pèse le plafond

Sur les têtes, et sous le toit vibrant de vitres Des fabriques, parmi ce bruissement d'élytres Que font en s'allumant les lampes...

O doux son De la cloche disant la fin de la journée, Le pain gagné, la rue, au loin, illuminée, Par où l'on s'en revient hâtif à la maison. Après ces poêles, ces poussières, l'odeur rance Des machines glissant dans l'huile, la souffrance Du revers de la main essuyée, ô l'instant Où l'on remet le pied sur l'asphalte, où l'on tend A la pluie, au vent froid qui la cinglent, sa joue. Joie, alors, de marcher à grands pas, dans la boue... Et, coupant au plus court par quelque jardin noir, Fourmillant de lumières derrière sa grille. Qui donc n'a pas rêvé que c'est, là-bas, l'espoir. Je ne sais quel, l'espoir innombrable qui brille?

DES SOIRS

Le jour baisse. La pluie, à la clarté des lampes,

Scintille en longues larmes vertes aux carreaux.

Songe aux milliers de fronts penchés dans les bureaux,

A toute l'encre de villes, le soir, aux crampes,

Sur les plumes, de tant de mains. Songe, dis-toi

Avec quelle frénésie âpre, quelle foi

Tenace, électrisant la nuit qui l'enveloppe,

Elle s'exténue à vivre, la vieille Europe.

C'est l'heure où les chiffres fourmillent, noirs, petits,

Innombrables, crispés de hâte et d'appétits.

Où la foule, aux guichets, s'écrase, liagarde, ivre, A croire que c'est du bonheur qui s'y délivre. Où, dans les parlements, l'air s'épaissit, les voix Tonnent... Et, dans ce feu des disputes nocturnes, Encore une nouvelle loi qui sort des urnes.

Rêvons ainsi, tous deux, les yeux aux vitres... Vois,

En bas, la rue. Ouvre ton cœur, pour qu'y pénètre

Ce cri sourd dont tremblent les murs et la fenêtre.

Et tout ce qu'un brouillard sali de gaz, l'hiver,

Ce brouillard de capitale, contient d'amer.

En drap sombre, à grands pas, sous son noir parapluie.

Vois s'agiter l'âme moderne qui s'ennuie...

Mais plains l'être, surtout, qui s'en va seul, perdu

Dans la cohue, et triste et si las pourtant n'ose

Rentrer chez soi, n'étant de personne attendu.

Sans amour, sans un sein où sa tête se pose...

DES SOIRS

Bataille des journaux du soir ! entends leurs cris Qui se chamaillent aux quatre coins du ciel gris, Et s'éràillent et se pourchassent, puis jacassent Encore, et fous, étranglés d'alcool, se cassent. Entends dans l'air heurté, haché de bruits, entends Leur rage qui s'ébroue et s'enroue et s'enrhume, Part, se disperse et perce la brume où s'allume Le gaz, en l'aigre vert des arbres du printemps. Banques, brisés d'ardeur, où courent-ils ? quel rêve. Qui planait sur la ville ce jour d'avril, crève. Et claque en noirs drapeaux d'averses dans le vent ? Où courent-ils, le long des trottoirs, au devant

De quel bonheur, vers quelle éclaircie apparue, D'azur pâle, en la perspective de la rue? L'Espoir !

Si c'était vrai, pourtant, qu'elle colporte, Cette feuille d'un sou, l'espoir, de porte en porte. Si tous les yeux, ce soir, ceux-là rougis qu'éteint La fatigue, et ceux-là d'un feu sombre en un teint De fièvre, si, penchés sous les lampes pour lire, Les yeux dans toutes les maisons allaient sourire... Entends-les, pêle-mêle, essoufflés, éperdus, Ils se hâtent... Gomme ils se savent attendus ! S'engouffrent par milliers dans les gares, reniflent, Sous les halls clairs, dans le vacarme des départs. Une dernière fois, Cité, ton cœur épars. Puis, en route ! Et les trains hors des barrières sifflent.

D'autres restent, troupeau misérable et têtu, Qui rôde et grasseyé encore quand tout s'est tu. Ils connaissent, ceux-là, notre âme mécontente, Nous harcèlent de leur voix fausse qui nous tente^ Guettant l'heure où, les nerfs surexcités et las, On veut croire, malgré qu'ils nous mentent, hélas i Oh! que de fois, au coin d'un carrefour qui gronde. Les démons, ils m'ont pris, bousculé dans leur ronde!

PAUL ALPHANDËRY

PAUL ALPHANDÉRY

Après-midi

Dites, quels souvenirs de doux compagnonnage Nos promenades par la ville, aux jours brûlants, Silencieux tous deux, mais sans gêne, et tout blancs De poussière, des pieds traînants au front en nage !

Parlaient-ils à nos cœurs assez, les vieux quartiers! Leurs fers forgés et leurs encadrements de portes, Leurs hôtels aujourd'hui bruyants de cent métiers, Quelle France y respire encore, qu'on croit morte !

Kt cette rue, autour du cloître, quelle odeur De barricade y monte des pavés encore ! Et quelle Liberté jeune, dans sa splendeur De vierge forte, y tint le drapeau tricolore î

Ou bien, un grand besoin de calme nous portait A rechercher ces salies claires de musée Où, doré, dans l'oblique jour d'une croisée, Un torse de Vénus grecque nous enchantait !

Ou bien, le soir, à l'arrière d'un bateau-mouclie, Nous regardions les quais, les berges défiler... Et, folles, dans le bleu des coteaux où se couche Le soleil, nos âmes rêvaient de s'exiler...

Paix du fleuve, icateur des trains de bois, fumée D'usines dans les ciels sans souffle... n'est-ce pas L'inquiétude encor vers le boi^eur, là-bas. Ces airs de danse et ces guinguettes aikimées ?

Enfin, souvenez- vous, i^us étions, ce jour, trois, Elle avec nous, portant des fleurs,.. O son sourire, Près du tombeau, j>assé la grille des octrois î Et nous, pâles, la tête nue et sans rien dire.

Le cher mort ! Je sais Men, son âme n'est pas là.

Son âme sur les bouches vole, et sa couronne

Est ailleurs... Mais, des mains d'une enfant simple et bonne

Ces roses de faubourg, il dut aimer cela.

PAUL ALPHANDÉRY

Notre amitié

Notre amitié, quand j'y pense, Je nous revois, Le soir, tard, parmi vos livres, et votre voix Je l'entends qui s'efforce à rire, si peu gaie Qu'elle soit, d'elle-même, on dirait, fatiguée.

Le thé fume, les bûches sifflent, je me plains A vous, et je remets entre vos mains viriles Mon cœur et la souffrance des heures stériles. Et je cache parfois mes jeux de larmes pleins.

Les six étages dorment dans l'ombre. Personne Ne veille plus, que nous et, peut-être, ceux-là, Invisibles, dont le nom seul nous consola Si souvent! Puis je pars et notre pas résonne.

Mystère, craquements du si long corridor, Rideaux de nuit qui s'écartent devant la lampe. Jusqu'au puits noir de l'escalier où, sur la rampe Penchés et parlant bas, nous faisons halte encor.

Enfin, l'adieu dans le courant d'air de la porte.

Il gèle, la lune éclaire le sol durci.

Mais redouble l'hiver, souffle le vent, merci

Pour ce cœur réchaufl'é par vous que je remporte !

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