FUGITIFS
Rayon du petit jour, mince, pareil au fil
D'un couteau de justice au-dessus de leurs têtes,
Et, faiblesse ou remords, leurs nuques déjà prêtes
Aux coups du ciel, en châtiment de cet exil.
Lâches, vaincus déjà, dès la cour de la gare.
Et si chétifs, si grelottants, comme le gaz
Du large boulevard désert où l'œil s'égare
Là-bas, dans ces vapeurs d'une aurore de mars.
Où donc leur rêve? où donc ce fier amour qui vibre
A vouloir briser tout et fuir pour être libre ?
Où ces rages de sacrifice et de défi
Dont l'âme dans l'ardeur des nuits blanches s'exalte ?
Pauvre orgueil que l'air l'roid du matin a sulïi A rabattre et jeter morfondu sur l'asphalte De ces trottoirs luisants d'averses. Cœurs aigris De rancune couvée en silence, de honte Bientôt près d'éclater en querelle, et qui monte Lente et rouge comme le soleil au ciel gris. Mais vite disparus dans la cité qui fume. Dans le vacarme aigu des marchands, le halo Des lumières, le son, comme du fond de l'eau, Des cornes rauques de tramways perçant la brume. Emportés dans la foule, et rien de plus qu'un pleur Anonyme perdu dans le flot de douleur.