‹ A chaque jourChapitre 5 sur 16 · IMAGERIE · texte numérisé non relu

IMAGERIE

Province, soleil d'août, maisons blanches et mortes. Pots de fleurs sur les fenêtres, chats somnolents. Vieillards rasant les murs l'un vers l'autre, très lents. Ou ruminant sans fin leur vie au seuil des portes.

Et parfois ils sont là, côte à côte, les vieux, Sur im banc, dans l'ombre verte qui pleut des arbres. Le teint pétri d'or chaud comme d'antiques marbres, Impassibles, muets, des mouches plein les yeux...

Province, langueur des cloches dominicales. Derrière les rideaux d'une croisée, on voit Des jeunes filles souriant, le buste droit Sur leur chaise... O récréations monacales!

Ainsi vous souriiez, en nos après-midis,

Lorsque j'avais douze ans, ma cousine, et vous seize,

Et que, la joue en feu, plein d'étrange malaise,

Je respirais vos doigts entre les miens tiédis...

Province, vieilles mains qui mouchiez les chandelles, Vieilles mains alignant des fruits sur les dressoirs, Province, quels regrets te poignent dans les soirs. Et les vitres de tes maisons, qu'attendent-elles ?

Autrefois, des galops, des trompes et des cris, Des vols claquants de fouets, amour, hasard et guerre, Et les vitres tremblaient de tout leur corps de verre, Au vacarme roulant des coches vers Paris.

Maintenant, poussière tombée et vie éteinte. Morte l'auberge où les postillons haut bottés. Prêts à partir, jouaient un coup de vin aux dés, Plus de valets aux abreuvoirs, de seau qui tinte.

Fini le drame des grand routes, épuisé

Le merveilleux trésor de belle imagerie,

Et la Province aux vitres pleure, endolorie...

Puissent ces vers aller jusqu'à son cœur brisé.

L'AUTRE

L'AUTRE

L'Autre avait des cheveux d'or farouche, un brasier,

Ou bien, éparse au vent, la flamme d'une torche!

t Et des bras souples et cruels, comme un rosier

Qui, par amour d'un chêne, et l'enlace et l'écorche.

Et lui suce le sang, pour en fleurir... Ses yeux

Étaient changeants, selon le ciel : quelquefois bleus

Comme, au soleil, la mer, lorsqu'on nage sous l'onde

Et que les fonds ont des lueurs d'écaillé blonde.

Et dans ces yeux, d'eau pure alors, que n'ai-je pas,

Jusqu'à douter si leur traîtrise était un songe,

Entrevu d'innocence enfantine, là-bas, Dans cette profondeur marine où l'âme plonge î Mais non. L'orage couve, accroupi sur les flots, Et se gonfle, chargé du poids mort de l'automne, Et, noir de pluie et bleu d'éclairs, éclate et tonne, Comme une gorge mûre où roulent des sanglots. Et sous le bloc en feu du ciel qui la surplombe, A l'ombre des volcans de nuages, la mer Immensément striée et Uvide se plombe... Yeux de l'Autre, souffrance, azur, tantôt, si clair. Douce lumière entrée ses cils baignant sa joue. Puis tempête, remous d'eau lépreuse et de boue !

L'AUTRE

Mes dix-huit ans, ah! folle année! amour tremblant, Avril dans le verger trempé de pluie et blanc De cette neige des pommiers, amour timide Comme la brume du matin dans l'herbe humide, Luzerne grise, d'eau poudrée, où le chasseur Creuse en passant des sentiers verts ! Et sa douceur Était d'une rose repliée où l'aurore A l'heure du crépuscule frissonne encore... Crainte d'oser, rougeurs et grelottante voix, Cher prélude ! et sentir pour la première fois,

Sentir là, sous sa main, l'orgueil viril dans l'âme, Respirer cette grasse fleur, un sein de femme ! Et si vierge et si jeune est la chair, si profond Le choc de volupté soudaine qui la broie, Qu'avec elle et pareil à la cire qui fond. Le cœur mollit et coule et grésille de joie ! O ce parfum des corps mêlés, dense et vermeil, Cette odeur de moissons mûres et de soleil! Et la bouche, qui toute et fervente se donne Comme s'ouvre un calice à l'orage, s'étonne... Et les yeux, leur extase et leur enchantement ! Les yeux comme un filet sur la maîtresse nue! Les yeux changés, déjà plus graves, de l'amant Qui maintenant est tien, ô douleur tôt venue !

L'AUTRE

Pourtant quelle câlinerie à nos réveils,

Une lenteur de plante à vivre, et combien vagues

Nos corps dans ces lagunes des deini-sommeils,

Et si légers, comme les barques sur les vagues.

Son âme était la grive folle qui, le soir.

Ayant pillé dans les vignes du raisin noir,

Gît entre deux sillons, à l'heure où l'ombre bouge

Et s'enfle à l'orient et crève en mal du jour,

La plume ébouriCfée et de lie encor rouge,

Ivre morte. O les doux matins gorgés d'amour,

Et seul bon souvenir peut-être, quand, sa tête Roulant comme une épave en mer à l'abandon. Ses bras fauchés semblaient des lis sous la tempête. O fatigue, opium plus sûr que le pardon ! Elle était comme enfant et blessée, étant lasse Et si faible, et disait des je t'aime à voix basse. Elle était cette enfant sans amie et si sage Que sa mère cache ses pleurs en l'embrassant... Et pâles et meurtris, de quelle rose en sang Étaient tombés ces pétales sur son visage ? Mais, tôt après, la peur de souffrir, mes frissons Rien qu'à la retrouver femme par ses façons D'aiguiser longuement ses ongles, et sa grâce A piquer vite son chapeau devant la glace...

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