‹ A ConstantinopleChapitre 3 sur 5 · Hors du Harem, par Marcelle de Weissi n-SzumansUa · texte numérisé non relu

Hors du Harem, par Marcelle de Weissi n-SzumansUa

ment, comme à regret, sur la cérémonie turque du Bourgeois Gentilhomme. Le turban de Coquelin, ce turban sublime, rouge et vert, enguirlandé de perles, scintillant d'aigrettes diamantées, disparaissait derrière la toile, comme le soleil couchant derrière un nuage... Et aussi le sabre de Coquelin, non moins recourbé que le yatagan du Prophète... Et le caftan de Coquelin, tout en satin blanc, avec un lion brodé en or, symbole de la puissance... Et enfin cette admirable figure de Coquelin, figure dont les aspects multiformes étonnaient les vivants et ressuscitaient les morts (figure universelle, pour ainsi dire, et « mondiale » et encyclopédique), dont l'incessante métamorphose, après avoir montré aux deux mondes tant de personnages divers, résumait, ce soir-là, trois siècles de bourgeoisie, incarnait la dynastie de cet excellent monsieur Jourdain, qui, las d'être berné par l'aimable Dorante, ou désespérant de se hausser jusqu'à lui, résolut de guillotiner révolutionnairement ce gentilhomme, acheta au rabais quelque

château sans maître et fit souche de barons ou de comtes sous l'empereur Napoléon... Tout ce morceau d'histoire disparaissait dans une clarté d'apothéose, ennoblie par la prose de Molière, égayée par les violons de Lulli.

Mais pourquoi tous ces Turcs?

De loin, comme si j'étais encore sur le boulevard, parmi la foule des noctambules que la sortie des théâtres précipite à la recherche des fiacres et au pourchas des autobus, j'entends encore l'écho de ces mots exotiques : Marababa sahem... Cacaracamouchen . . . Jordina Salamalequi... ba la ba la ehou, ba la ba ba da... Mamamouchi...

A quoi rimait toute cette turquerie?

Tandis que j'essayais en vain, dans cette méditation rétrospective, de découvrir, avec le seul secours de mes lumières, les raisons qui ont engagé notre Molière à mettre dans sa comédie en une si étrange mascarade de muphtis, de derviches, de pachas et de mamamouchis, j'aperçus à la terrasse d'un café de Péra, devant un bock mousseux, un de mes

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amis qui depuis longtemps est consul clans les Echelles du Levant.

— Parbleu, lui dis-je, vous allez me tirer d'un cloute. J'ai applaudi autrefois Coquelin, dans le Bourgeois Gentilhomme, et j'en suis à me demander pourquoi Molière a eu la fantaisie d'introduire clans sa comédie le fils du Grand-Turc.

— Ce n'est pas une fantaisie, répondit mon ami le consul. Si Molière a daubé sur son Altesse Turque, c'est qu'il en avait reçu l'ordre du ministre des Affaires étrangères.

— Ah bah !

— C'est comme je vous le dis.

Mon ami le consul a pris en Orient l'habitude d'éviter en parlant cette fièvre hâtive dont les Parisiens sont tous plus ou moins atteints. La société de ces dignitaires ottomans, qui expriment leur pensée avec une lenteur cérémonieuse entre deux bouffées de leur pipe en bois de jasmin, l'accoutuma dès longtemps aux voluptés du silence et aux délices de la méditation. Il me laissa le loisir de songer

mûrement aux relations imprévues de Molière avec le corps diplomatique. Après quoi, il reprit son discours, d'un ton calme et fort posé :

— La comédie-ballet du Bourgeois Gentilhomme n'a pas été composée pour les spectateurs en redingote noire ou en habit à queue de morue qui occupent à présent les baignoires ou les fauteuils des théâtres parisiens. La première représentation de cette pièce eut lieu, si je ne me trompe, au château de Chambord, pendant l'automne de 1670. C'était un divertissement spécialement destiné au roi Louis XIV, à ses ministres et à sa cour.

— Je vous entends. Mais la cérémonie turque?

— Nous y arrivons. Le scénario de cette cérémonie est conservé dans les archives du quai d'Orsay. L'obligeant fonctionnaire qui est préposé à la garde desdites archives, vous communiquera volontiers ce dossier facétieux.

— A merveille.

— Voici ce qui arriva, quelque temps avant le divertissement de Chambord. En ce temps-

là, le Grand Turc, qui s'appelait Mahomet lVr, envoya chez nous un ambassadeur extraordinaire, chargé de mettre fin aux zizanies qui divisaient alors la Sublime Porte et le cabinet de Versailles. Cet ambassadeur se nommait Suleyman aga. Et 1 es dignités qu'il avait obtenues dans son pays lui donnaient le droit de porter le titre de mutaferraca.

— Qu'est-ce cela?

— C'est une variété de mamamouchi. Ce Suleyman, tout pénétré de son importance, était très arrogant. 11 méprisait les Infidèles. Nous étions, à ses yeux, des chiens de chrétiens, des giaours. A peine débarqué sur le quai de Toulon, il s'empressa de nous offusquer par mille impertinences. Aux portes de Marseille, il prétendit recevoir le compliment des échevins sans descendre de cheval, ce dont les Marseillais furent scandalisés. Bref, cet ambassadeur, vraiment extraordinaire, manifesta partout une gravité insolente qui méritait une plaisante leçon.

— Ah! j'y suis.

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— Quand on apprit que le mutaferraca, suivi d'une vingtaine d'autres mamamouchis de la même importance, approchait de Paris, on abrégea les formalités en l'installant dans la banlieue, à Issy. Beaucoup de badauds, et des plus qualifiés, allèrent dans ce village alin de contempler « Son Excellence mahométane » dont le bonnet blanc en forme de pain de sucre faisait l'entretien de la ville et de la cour. Cependant les bureaux des Affaires étrangères s'occupent de régler le cérémonial relatif à la réception de ce noble visiteur. Le roi a prescrit que le secrétaire d'Etat des Affaires étrangères recevrait cette ambassade, en se conformant, par courtoisie diplomatique, aux usages de la Porte Ottomane. En conséquence, on a réglé une cérémonie turque où le premier rôle est naturellement dévolu à monsieur de Lionne.

» Monsieur de Lionne, ministre secrétaire d'Etat pour le département des Relations extérieures, possédait une maison de campagne àSuresnes. La grande salle de cette maison fut aménagée à la mode orientale.

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» Monsieur de Lionne , tenant emploi de grandvizir, a étudié pendant plus d'une semaine les manières, les attitudes et les gestes des mamamouchis. Il a fait dresser dans sa maison une estrade que recouvre un tapis de Perse, tissé d'or et de soie. Sur cette estrade, le ministre occupe un lit de repos, tout resplendissant de dorures. Il imite de son mieux les gestes que fait le grand-vizir de Sa Hautesse, lorsque cet orgueilleux dignitaire consent à recevoir les ambassadeurs étrangers.

» Un drogman grec s'est chargé de cet emploi d'interprète, dont s'acquitte si bien l'ineffable Covielle, dans la cérémonie du Bourgeois Gentilhomme. Quelquesjeunes diplomates, plus ou moins instruits des choses du Levant, se tiennent debout dans la salle, au-dessous du sofa. On a mis partout des étoffes précieuses, des narghilés, des chibouques. Plusieurs seigneurs et dames de la cour ont été invités à ce spectacle officiel et réjouissant.

« Monsieur de Rives intendant du ministre, s'est transformé pour la circonstance en kiaya

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bey. C'est donc lui qui est allé chercher le Turc au seuil de la maison. Il lui a offert le café et les cigarettes de l'hospitalité. Ensuite, il l'a introduit dans une chambre où il l'a fait attendre huit heures. C'est à peu près le temps que les vizirs du Grand Seigneur employaient à laisser se morfondre nos ambassadeurs. Cette petite revanche était assez légitime.

» La huitième heure vient de finir. L'envoyé extraordinaire est enfin admis en présence du secrétaire d'Etat. Son Excellence mahométane entre avec ses gens, s arrête au milieu de la salle, et, gravement, fait semblant de ramasser delà poussière avec sa main droite, et de porter cette poussière à son cœur, à ses lèvres, à son front. C'est le salut des Orientaux. Cette pantomime veut dire : « Mon cœur, ma bouche et mon esprit sont àtoi, fais-en ce que tu voudras.» A ces protestations d'amitié, monsieurde Lionne répond en soulevant à peine le bord de son chapeau. Et il se couche nonchalamment, sur son sofa, en signe de mépris. Alors, un icoglan apporte un tabouret pour Suleyman. Ce

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tabouret doit être placé au bas de l'estrade. Il importe en elîet de marquer toute la distance qui sépare le grand-vizir du roi de France d'un envoyé du Grand-Turc.

» La conversation s'engage, assez péniblement. Monsieur de Lionne affecte d'abord de ne pas répondre aux discours, d'ailleurs très brefs, du Turc. Mais il faut que Suleyman n'ait pas l'illusion de se croire tout à fait en Turquie. On doit lui expliquer le caractère et la puissance de « cet empereur de France », auprès duquel il est accrédité. Les scribes des Affaires étrangères nous ont gardé le procèsverbal de ce dialogue historique.

» — Je vous apprends, dit M. de Lionne, qu'il n'y a dans cet empire ni un grand-vizir, ni trois, ni autre autorité que celle de l'empereur même, dont tous les ministres ne sont que de simples exécuteurs des ordres qui portent tous les jours et à tous moments de sa propre bouche en toutes sortes d'affaires... Aussitôt que notre empereur eut atteint l'âge de gouverner par lui-même, il s'est réservé à sa per-

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sonne seule toute l'autorité, n'en communique aucune portion à qui que ce soit, voit tout, entend tout, ordonne tout, travaille sans discontinuation huit heures par jour à ses affaires et à rendre la justice à ses sujets, et s'est rendu lui-même, par cette conduite, les délices de son peuple et l'étonnement et l'admiration de toute la chrétienté! Moi-même, que vous voyez ici placé comme un grand-vizir le serait à Constantinople, je ne suis qu'un petit secrétaire de Sa Majesté impériale, qui n'ai d'autre fonction que d'écrire, soir et matin, les résolutions qu'Elle prend dans les affaires qui regardent l'emploi particulier que j'ai... Ses autres secrétaires en usent de même, chacun dans l'emploi dont l'empereur les honore.

» — Je ne suis pas venu ici, répliqua Suleyman, pour apprendre comment la France est gouvernée.

» — N'avez- vous pas, demanda monsieur de Lionne, une lettre de votre maître pour Sa Majesté?

» — Oui.

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» — Donnez-la moi.

)) — Non. Je dois remettre cette lettre à l'empereur de France, en mains propres. Il y va de ma tète. »

» A ce moment, l'intendant fait un signe. Les serviteurs du comte de Lionne apportent des sorbets, des cassolettes, des parfums, des pastilles du sérail. Ils se mettent à genoux devant le ministre pour lui offrir ces bonnes choses. Mais ils les présentent debout à Suleyman. Dans les audiences du grand-vizir, cette cérémonie turque signifie que le visiteur est invité de s'en aller, que l'audience est finie.

— Ah!

— Parfaitement. Le mutaferraca comprit, salua et sortit, sans que monsieur de Lionne esquissât un mouvement pour l'accompagner. Son cortège le suivit. Et, comme l'heure de la prière était venue, Suleyman et ses gens firent leurs génuflexions, prostrations et autres mômeries, sans s'occuper des curiosités de la compagnie assemblée en cet endroit. Les dames invitées par monsieur de Lionne à ce

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divertissement de haut goût avaient toutes les peines du monde à garder leur sérieux.

— C'est admirable !

— Attendez. La plus belle scène de celte comédie, ce fut l'audience royale, au château de Saint-Germain. Le roi Louis XIV est assis sur son trône, au milieu de toute sa cour. Ce trône est en argent massif. Le manteau royal, en velours d'azur fleurdelysé d'or, est constellé de mille feux par les diamants de la couronne. Le roi pontilie dans une auréole de lumière. Sa Majesté veut éblouir le messager de Sa Hautesse. On a résolu, — malgré les règles de l'étiquette, qui refusent à un envoyé du sultan le droit d'être reçu par le roi trèschrétien, — on a résolu de contrevenir aux lois du protocole et d'accorder les honneurs de l'audience à Suleyman-aga-mutaferraca.

» Le Turc est donc introduit, en grande pompe. Mais il n'est pas étonné par les splendeurs du Roi-Soleil. Il ne regarde pas les facettes des pierreries qui, de toutes parts, lui jettent de la flamme aux yeux. Il n'admire pas les

hoquetons des mousquetaires ni les soubrevestes des chevau-légers. On dirait que ce Turc a réservé pour le baldaquin du Grand Seigneur tout le respect dont il est capable. Enturbanné de soie, drapé dans un caftan de drap cerise, il monte hardiment les degrés du trône. Il tire de sa ceinture l'épître de son maître. Et, par un comble d'insolence, il ose exiger que Louis XIV se lève pour recevoir ce manuscrit. C'en est trop, à la fin ! Cette prétention, comme de juste, est repoussée. Louis XIV prend la lettre, sans autre forme de procès. L'acariâtre Suleyman, très vexé, se retire en recommandant à ses valets de regarder leurs pieds, afin de ne point voir les prétendues magnificences des mécréants. Un courtisan ayant essayé de lui faire remarquer les rubis, les turquoises, les émeraudes, les améthystes et les perles dont était cousu le vêtement du roi, il répondit : « La croupière du cheval de mon maître est ornée de pierreries plus précieuses, quand Sa Majesté va se prosterner à la mosquée, le jour du sélamlik. »

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— En vérité, l'étrange Turc!

— C'est alors que la diplomatie eut recours à la comédie pour montrer au sultan que nous nous moquions de lui, et que les façons de ses ambassadeurs ne nous imposaient point. La diplomatie française a résolu de se venger des impertinences du Turc. Un jeune gentilhomme marseillais, le chevalier Laurent d'Arvieux, connu à la cour pour son expérience des coutumes et des ridicules du Levant, déjà employé, par les gens du roi, à diverses missions, est allé trouver, par ordre, le comique Molière, dans sa maison d'Auteuil. Il prescrivit à l'auteur de Tartufe d'ajouter une cérémonie turque, une carnavalesque mascarade de matassins à la comédie-ballet qu'il préparai alors pour l'amusement de la cour. C'était un sujet d'actualité, comme nous dirions aujourd'hui, un « numéro de revue ». Il faut se rappeler tout cela si l'on veut comprendre les allusions qui foisonnent dans ces scènes plaisantes : « Il s'est fait, depuis peu, dit Covielle, une certaine mascarade qui vient le

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mieux du monde ici... Tout cela sent un peu sa comédie... » Monsieur de Lionne et ses invités riaient aux éclats en songeant aux incidents de Marseille et à la parodie de Suresnes.

— Évidemment.

— Ceci encore : « Il a un train tout à fait magnifique, tout le monde le va voir, et il a été reçu en ce pays, comme un seigneur d'importance. »

— C'est clair.

— Et quand on pense que des commentateurs sérieux ont cru que Molière avait voulu, par la cérémonie turque, travestir les rites du culte chrétien!... C'est un comble!...

» Lulli, l'excellent grimacier, a endossé l'accoutrement du mufti et fait rire tout le monde par ses singeries. Chacun trouve que son énorme turban, garni de bougies allumées, est du meilleur goût. Les derviches en bonnets pointus apportent l'Alcoran et sont salués par les applaudissements de l'auditoire. Les Turcs baragouinent : Jordina salamequi, Cacaracamonchen... Marababa sahem... Ha la ba ba

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la chou, ba la la, ba la da... Hou... Hou... Hou...

» Et la gravité du roi lui-même est déridée par les simagrées de Lulli :

Dara, dara Bastonnara,

Dara, dara Bastonnara.

» On raconte que Suleyman ayant su que son ambassade avait été mise en ballet par les comédiens du roi, se contenta de dire en haussant les épaules : « Ce Molière ne sait ce qu'il dit. Il croit que nous donnons la bastonnade sur le dos. Nous la donnons sur la plante des pieds aux gens de son espèce. »

— Merci de vos bons renseignements.

— Ce n'est pa3 tout. Le conseil du roi songeait aux affaires sérieuses. On décida de frapper l'imagination des Ottomans par l'envoi d'une ambassade fastueuse, qui, en ramenant aux rives du Bosphore le fâcheux Suleyman, répandrait outre-mer la renommée du roi de France.

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L'excellent consul me raconta donc comment le marquis de Nointel fut ambassadeur du roi Louis XIV auprès de Mahomet IV, sultan des Ottomans.

A l'ambassade de Fiance.

En ce temps-là, M. de la Haye-Vantelet, qui représentait nos intérêts dans les Etats du Grand Seigneur, et qui avait montré plus de bonne volonté que d'adresse, reçut avis que le roi, après mûre délibération en conseil des ministres, mettait fin à sa mission. Le choix de son successeur fut l'objet d'un long et difficile examen.

Il y avait alors à Paris, un magistrat mondain, artiste et volontiers nomade, qui s'appelait Charles-Marie-François Olier, marquis de Nointel.

Gai compagnon, voyageur au pied leste, d'humeur joyeuse et d'estomac intrépide, M. de Nointel avait suivi à travers l'Europe ce petit Goulanges, dont madame de Sévigné

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a vanté l'esprit agréable et le caractère avenant. Ils avaient assisté tous les deux, par simple badaud erie, à l'entrée des ambassadeurs du roi dans la ville de Francfort, à l'occasion de l'assemblée des électeurs de l'Empire. Quelle cavalcade, grand Dieu! Jamais on ne vit tant de cuisiniers, de suisses, d'écuyers, de pages, de trompettes, de timbaliers, de chevaux et de carrosses. Mais c'était, pour deux jeunes diplomates, l'occasion de voir toute l'Européen raccourci. D'ailleurs. MM. de Nointel et de Coulanges, conviés à un repas de gala par le duc régnant de Wurtemberg, furent obligés de manger, par politesse, chez ce seigneur, qui s'appelait Evrard VIII, au château de Stuttgart, des oisons farcis aux pommes cuites, des poulets aux pruneaux et des pàtésx aux clous de girofle. Le duc de Wurtemberg, leur hôte, s'était mis en frais pour les bien traiter. En compagnie des princes et des princesses de la cour wurtembergeoise, ils virent passer sur la table force viandes noires, maigres, sèches, pimentées et poivrées à la mode

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du pays. C'étaient des ragoûts extraordinaires. Un écuyer tranchant, brodé d'or sur toutes les coutures, s'évertuait à servir convenablement la compagnie. Pas de conversation possible. A chaque instant le bon duc commençait mille santés et l'on buvait tantôt du vin blanc, tantôt du vin clairet, dans de grands hanaps d'une hauteur démesurée. A la fin de ce repas ridicule, pendant lequel les jeunes gentilshommes parisiens pensèrent sans doute à Boileau, le duc porta la santé du roi de France, et ensuite de toutes les puissances de la terre. Ce fut un rude choc à supporter. Coulanges, ayant demandé de l'eau, on lui répondit que l'eau n'entrait jamais clans la salle d'un si grand prince que M. le duc régnant de Wurtemberg.

Les deux jeunes diplomates lui firent raison très régulièrement. Après ce repas de burgraves, au sortir de table, ils avaient plus besoin de dormir et de se reposer que d'aller à la chasse. Pourtant le duc, n'oubliant pas qu'il était grand-veneur du Saint-Empire, invita ses hôtes, séance tenante, à une battue de

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sangliers. Le duc tua de sa main plusieurs grosses bêtes, aussi bien que les princes, son frère et son fils; et la chasse, après avoir duré quatre heures, finit avec la vie de soixantesix sangliers et même de quelques biches et daims. A peine fut-on retourné dans la ville, encore étourdi des santés du matin, qu'il fallut se remettre à table pour souper, hormis deux ou trois convives qui, malades d'avoir trop dîné, s'échappèrent pour aller se coucher.

Et c'est ainsi que le marquis de Nointel fit son apprentissage diplomatique.

Les deux amis quittèrent l'Allemagne et arrivèrent à Rome le 2o mars 1658. Dans cette cité illustre et vénérable, Nointel s'éprit d'une violente passion pour les antiquités.

Il était voyageur. Il était dîneur. Il était collectionneur et archéologue. Tout le désignait donc au rang d'ambassadeur dans les pays du Levant. Ajoutons qu'il avait de l'esprit et que plusieurs personnes de fort bon goût recherchaient son entretien. M. de Pomponne le tenait en particulière estime. Le grand Arnauld

et M. Nicole appréciaient son savoir et la sûreté de son commerce. Il fréquentait chez les caillettes et tournait fort agréablement le madrigal. Bref, c'était, comme on disait alors « un honnête homme ».

Conseiller au parlement de Paris, et plus enclin au luxe des cortèges de cour qu'à l'austérité de la chambre des requêtes, il quitta sans regret l'office de judicature où il était las de se ruiner sans gloire. Hardi, entreprenant, âgé de quarante ans à peine, célibataire, libre, il accepta joyeusement la mission d'imposer au Grand-Turc les « Capitulations. »

— Monsieur, lui dit le roi, je vous ai choisi sur le bien que l'on m'a dit de vous.

M. de>»ointels'embarquadoncle21 août 1670, dans le port de Toulon, à bord de la frégate du roi, la Princesse. 11 était en nombreuse compagnie. Vingt-sept gentilshommes, empanachés de plumes, chamarrés d'or et d'argent, formaient son escorte. Une suite innombrable de secrétaires et de drogmans composaient le personnel de ses bureaux. Il emmenait des

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officiers de cuisine et d'écurie, une troupe de musiciens et des gardes du corps. Ce n'est pas tout. MM. Nicole et Arnauld avaient offert au marquis de Xointel la collaboration d'un jeune théologien, spécialement chargé de savoir si les églises d'Orient admettaient la « présence réelle ». L'enquêteur désigné fut un jeune professeur du collège Mazarin. Il se nommait Galland. Il traduisit plus tard les contes des Mille et une Nuits ...

Nointel emmena enfin, à sa suite, presque dans ses bagages, le pauvre Suleyman, déchu et penaud.

L'ambassadeur put méditer à loisir les instructions très détaillées que Colbert avait rédigées sur le chapitre des Capitulations. Ledit sieur de Nointel doit être informé que... Sa Majesté veut que le sieur de Noi/itel, etc.. Cela continuait ainsi pendant des pages et des pages. Mais la traversée, retardée par les bourrasque de l'équinoxe d'automne, dura environ trois mois.

La frégate la Princesse, commandée par

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|M. Dumée d'Aplemont, était convoyée par

} quatre vaisseaux de haut bord, armés en

guerre. L'aspect de ces quatre navires, avec

leurs triples sabords, leurs châteaux de poupe,

[ et leurs proues sculptées en figures de sirènes,

P était superbe. Le vent gonflait joyeusement les

i grand'voiles, les volants de hunier, les bri-

ganlines.

Quand cette imposante escadre parut à l'entrée de la Corne d'Or, tous les flâneurs de Constantinople (et Dieu sait s'ils sont nombreux) descendirent vers la mer, afin de contempler ce spectacle. Et la foule étonnée vit cette chose inouïe, invraisemblable, effrayante: une escadre de giaours, doublant la pointe du Sérail sans saluer, par une canonnade , le pavillon turc. Les vaisseaux du roi de France, un à un, viraient de bord, et, silencieusement, carguaient leurs voiles, mouillaient leurs ancres. Ces énormes bâtiments, sombres et muets, semblaient couver un prochain orage. On n'entendait que les commandements des officiers, le sifflet des maîtres d'équipage, le grincement

des chaînes dans les écubiers, le roulement sourd des tambours. On voyait les baïonnettes des gardes-marine briller sur le tillac et sur la dunette, à la coupée, dans les coursives. L'insolence hautaine de cette entrée bouleversa la ville, autour des mosquées. Les musulmans, exaspérés, tiraient leurs coutelas et brandissaient leurs matraques. Les chrétiens, épouvantés, se sauvaient à toutes jambes, s'enfermaient chez eux, sous triple verrou. Et les canons du roi de France restaient toujours muets et menaçants, dans l'évasement des sabords...

Heureusement les timoniers de l'escadre française, en promenant leur longue-vue sur les jardins et les kiosques du Vieux-Sérail, aperçurent une femme qui errait a l'ombre des cyprès et des cèdres, parmi les jasmins et les roses du palais impérial. C'était la sultane Validé. Cette princesse était une Russe, jadis enlevée par des pirates et vendue au Grand-Turc. Elle lit demander, en son nom personnel, le salut de la France. Aussitôt la courtoisie française s'em-

pressa d'accorder à la prière d'une femme ce que notre fierté légitime refusait aux exigences des pachas, des muftis et des janissaires. En un instant, l'escadre arbore le grand pavois. Les pavillons, les banderoles, les flammes se hissent aux étais, glissent sur les drisses, grimpent aux vergues de misaine, au grand perroquet, au grand cacatois, àla hune d'artimon, et couvrent nos vaisseaux d'un flottement multicolore, qui claque et frissonne au vent, comme un joyeux battement d'ailes. Les canonniers mettent le boute-feu aux culasses. Aussitôt nos caronades, nos couleuvrines, nos mortiers, nos bombardes éclatent en fracas de tonnerre, crachent du feu, vomissent de la fumée. Et ces terribles bordées dont frémit Gonstantinople, obligent les canons turcs à répondre par un jappement de roquets enroués.

Le 10 novembre, M. de Xointel, ambassadeur de France, lit son entrée solennelle dans la capitale du sultan Mahomet IV, qui se disait Commandeur des Croyants et lieutenant de Dieu sur la terre. Cent coups de canon le

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saluèrent par une salve de détonations formidables, lorsque son canot démarra du bordoge de la Princesse, et lorsque ses marins jetèrent le grappin sur la berge de Foundoucli. L'infanterie, la cavalerie turque, cent janissaires, avec leur tchorbadji empanaché d'une grande aigrette, rendaient les honneurs en présentant le mousquet ou en renversant la pique. Les cavas consulaires écartaient la populace à l'approche du cortège, qui montait en cérémonie, au milieu d'une grande affluence de curieux, vers le palais de Pranoe. Les drogmans grecs de l'ambassade, en longue pelisse et bonnet fourré de martre zibeline, ouvraient la marche. Puis, c'étaient la maison de l'ambassadeur, sa livrée, ses mules, ornées de têtières en métal et de franges soyeuses. M. de Nointel montait un admirable alezan dont la housse pendante était soutenue par six estaliers. Jamais ambassadeur ne fut mieux équipé ni vêtu avec plus de magnificence. Un feutre empanaché de plumes s'inclinait crânement sur sa chevelure noire et ombrageait son

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visage dont la mine, naturellement impérieuse, était rehaussée par la hautaine fierté d'une moustache en crocs, retroussée à la façon des mousquetaires. Son justaucorps chamarré d'or était tout bruissant de cannetilles. Ou ne saurait dire combien d'aunes de soie furent dépensées pour les nœuds de son pourpoint, pour les bouffettes de ses souliers, pour les glands de son écharpe. Les reflets du saphir, de la topaze et de l'émeraude brillaient aux agrafes de son manteau et à la coquille de son épée. Après « monseigneur l'ambassadeur », marchaient, en bel appareil, les vingtsept gentilshommes de l'escorte et les officiers des vaisseaux du roi. Toute cette noblesse de France, gravissant d'un pas délibéré la montée de Péra, semblait prendre d'assaut un pays lestement conquis. Cette pompe théâtrale effrayait un peu la modestie du bon théologien Galland, disciple effarouché de M. Arnauld et de M. Nicole...

11 est évident que M. de Nointel régla son défilé sur le modèle des « entrées d'ambassa-

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deurs » dont il avait admiré jadis, au congrès de Francfort, les piaffes, les fringues et caracoles. Mais sa mission ne consistait pas seulement à stupéfier les Orientaux par des splendeurs dignes des Mille et une Nuits. Quand il fut rentré au palais de France, l'oreille encore tintante des salves tirées en son honneur, il se débarrassa de son harnais de parade et relut les instructions de Colbert. La tâche que lui prescrivaient ces instructions était malaisée. Il devait , avant tout, obtenir le renouvellement des Capitulations et faire reconnaître par des clauses formelles le protectorat de notre nation sur tous les catholiques de l'empire ottoman.

Une pareille prétention n'allait pas sans de graves difficultés, ni sans quelque péril. La politique de la Sublime Porte était alors aux mains du grand-vizir Ahmed Kupruli, homme dur, autoritaire, rébarbatif, dont la première entrevue avec M. de Nointel ne fut point cordiale. Le farouche Ahmed ne sortit de son morne silence que pour dire à notre ambassa-

deur : « Mon maitre, roi des rois, poursuit, surmonte et tue les bêtes les plus farouches. Mais quand il sera las de répandre leur sang, il répandra celui des hommes. » M. de Nointel ayant essayé de ramener l'entretien à un ton plus affectueux, le terrible vizir reprit : « Il se peut que votre roi soit un puissant monarque, mais son épée est encore neuve. » Sur le sujet des franchises commerciales qu'exigeait notre diplomatie, Ahmed se contenta de murmurer : « Gomment un aussi grand prince s'intéresse-t-il autant à de vils marchands? » Le voyageur Chardin, présent à ce dialogue aigre-doux, en fntébaubi. Et les premières dépêches du marquis de Nointel, datées d'Andrinople, signalèrent au secrétaire d'Etat des Affaires étrangères la « sécheresse » de cette conversation.

Reçu en audience par le sultan Mohamet IV, gros courtaud, noir comme un Maure, M. de Nointel n'obtint que cette réponse : « Adressezvous à mon père nourricier. » Ce qui voulait dire : « Allez voir le grand- vizir. »

Les Turcs sont coutumiers de ces atermoiements et de ces remises sempiternelles. Bahaloum... c'est encore aujourd'hui leur formule incorrigiblement dilatoire. On proiita des cérémonies du Ramadan et des fêtes du Baïram pour dire au marquis de jXointel : « A demain les affaires sérieuses. »

Notre ambassadeur eut la consolation de voir l'illumination des minarets, d'entendre des musiques criardes et d'assister au passage du Grand-Turc, se rendant processionnellement à la mosquée pour invoquer Allah. Il énuméra soigneusement dans ses dépêches tous les mamamouchis qui cheminaient derrière Mahomet : le « mufti », le « kiaya », 1' « aga des janissaires », le « kasnadar », surintendant des iinauces, ancien « mignon » de Sa Hautesse, les « tchaouchs », munis d'un bâton d'argent, les « mutaferracas », vêtus de satin, les « tchorbadjis-bachis », habillés de velours, les < capidjis » (concierges du sérail), en robe de brocart d'argent, avec un pot de fleurs dans le dos, les « solaks » au casque empenné, les

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« peiks », étincelants de plaques, de chaînettes, de gourmettes, dont le cliquetis métallique rythmait le pas des janissaire». Le sultan Mahomet était remarquable par la hauteur démesurée de son turhan côtelé comme une pastèque. Tous ces personnages, dit un historien bien informé, « étaient lourds, barbus, d'aspect sévère, de mœurs infâmes ».

M. de Nointel comptait venir à bout de ce gouvernement par la ténacité de sa patience et par la vertu de ses « bakchichs ». Il avait eu soin d'apporter une cargaison de montres à répétition, de pendules et d'horloges, se disant que ces mécaniques de Paris finiraient bien par sonner, à Constantinople, l'heure des capitulations.

En attendant le succès de son entreprise, il visite en compagnie de Galland, déjà orientaliste, les curiosités de Stamboul. Sous les voûtes fraîches du bazar, il marchande des tapis, il achète des bibelots, il recherche des manuscrits rares. Infatigablement curieux, il se mêle aux multitudes cosmopolites qui font

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de la tour de Galata une tour de Babel. Il s'amuse à errer parmi les Arméniens et les Grecs, qui ont vite dépisté son incognito et le saluent, dans les ruelles du bézestin. Les Juifs lui proposent des marchés. Et, dans les ferrailles ou les oripeaux qu'on lui offre, il découvre parfois des objets précieux, des reliques charmantes et vénérables du primitif Islam.

Entre temps, il va voir à Andrinople le départ du sultan pour la guerre. C'est un spectacle unique, un tumulte indescriptible, une cohue de féerie. L'approche du souverain est signalée par des porte-enseignes qui font flotter très haut, dans l'azur, des queues de cheval et des étendards de soie. Les six vizirs précèdent le Coran, exposé sur un dromadaire que conduit un Arabe. Voici la cavalerie des fauconniers, l'émerillon au poing, la meute des lévriers parés de brocart et des tigres apprivoisés, dressés à chasser le lièvre. Les chevaux du sultan passent fiers et doux, le poitrail étoile de joailleries, la croupe ondulant sous les caparaçons de velours et de soie. Mahomel f-t

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presque beau sous les pendeloques d'acier qui encadrent son visage et sous l'aigrette qui frissonne au cimier de son casque. On renonce à décrire un tel flamboiement d'acier, un pareil bariolage de couleurs, et cette profusion de pierres précieuses si scintillantes qu'on dirait qu'une pluie d'escarboucles a ruisselé sur la horde du khalife.

La race d'Osman commande le respect lorsqu'elle s'ennoblit de ce faste belliqueux, où l'engage une instinctive vocation. Le futur traducteur des Mille et une Nuits, Antoine Galland, ravi d'extase, écrit sur son carnet cette note :

« Si mademoiselle de Scudéry avait pu se forger dans l'imagination quelque chose de semblable, et qu'après l'y avoir représenté avec le crayon de son élégante plume, elle lui eût donné place dans quelque endroit de ses ouvrages, tous ceux qui y prennent plaisir à pause du vraisemblable qu'elle a toujours tâché d'y observer, n'en feraient plus la même estime après avoir lu ce morceau qui, bien

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loin de leur paraître vraisemblable à l'ordinaire, leur paraîtrait encore au-dessus des extravagances des paladins et de nos Amadis de Gaule. »

xVntoine Galland était un jeune professeur du collège Mazarin, qui iigurait dans l'ambassade du marquis de Nointel à titre d' « attaché théologique ». Cette fonction avait été imaginée par MM. de Port-Royal, notamment par le grand Arnauld et par M. Nicole, qui étaient fort liés avec M. de Pomponne, alors secrétaire d'Etat des Affaires étrangères. Ces messieurs, engagés clans une vive controverse avec le pasteur Claude sur le mystère de l'Eucharistie, désiraient avoir des éclaircissements sur la doctrine des communautés chrétiennes de l'Orient, touchant le dogme de la présence réelle. Déjà orientaliste, suflisamment vers! dans la connaissance de l'hébreu, du grec moderne et des anciennes langues asiatiques, Antoine Galland était spécialement qualilié pour mener à bonne lin l'enquête délicate où il fut engagé par la conliance de ses maîtres ecclésia»i

A CONSTA NTIXOPLE 3iû

tiques. Aussi modeste que savant, il rêvait de consacrer sa vie au catalogue des manuscrits orientaux de la Sorbonne. Très curieux, il fut tenté par le désir de voir du nouveau. Bibliophile avec passion et avec délires, il acheta de vieux livres arabes, et céda au charme des contes féeriques où se joue avec une fantaisie délicieuse l'imagination narrative de l'Orient. Et c'est ainsi que 1' « attaché théologique » de l'ambassade de P'rance à Constantinople devint le traducteur des Mille et une Nuits... Sa position auprès de l'ambassadeur, ses goûts rie flânerie studieuse et de désœuvrement attentif, sa curiosité toujours en éveil, sa connaissance parfaite des divers langages du pays, ses innombrables relations dans toutes les catégories sociales de l'empire ottoman lui ont permis de voir une Turquie invraisemblable, — la vraie Turquie, celle qui se dérobe aux yeux des touristes trop pressés ou des diplomates trop affairés. Chaque soir, après avoir assisté aux cérémonies turques du Vieux-Sérail, aux mômeries des derviches tourneurs ou hur-

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leurs, aux manœuvres des janissaires, aux échanges de cadeaux et de politesses dans les ambassades, il tenait registre des choses qu'il avait vues et entendues de sorte que son journal est un résumé d'expérience directe, qui nous permet de revoir en imagination la capitale de l'empire ottoman, à peu près telle qu'elle était aux siècles lointains où un geste du sultan suffisait pour faire emprisonner les ambassadeurs des grandes puissances au château des Sept-Tours.

Le roi Louis XIV fit savoir au sultan Mahomet IV que la France était résolue à ne point supporter ces avanies. Le nouvel ambassadeur, M. de Nointel, et les officiers des navires envoyés à l'occasion de son ambassade appuyèrent cette notification par plusieurs démonstrations navales et diplomatiques, qui firent réfléchir lecapitan-pacha et le caïmacan. Ces deux hauts fonctionnaires, habituellement hargneux, quittèrent à l'instant leur morgue coutumière et montrèrent des dispositions accommodantes que personne, jusqu'alors, n'avait pu obtenir

de leur caractère allier. L'un s'appelait Kaplan Moustapha, c'est-à-dire Moustapha le Tigre. L'autre était ce Kassim paclia qui a donné son nom au quartier de Conslantinople compris entre Galata et le fond de la Gorne-d'Or. Les relations de ces deux personnages avec l'ambassadeur de France étant peu amicales, le marquis de Nointel ne négligeait aucune occasion d'être désagréable au capitan-pacha non moins qu'au caïmacan. Le ponctuel Galland a noté soigneusement toutes les péripéties de cette comédie diplomatique, toute pleine de piques protocolaires. Par exemple, il nous rapporte que dans la journée du dimanche 3 janvier 1672, « le caïmacan envoya à Son Excellence pour demander un drogman, disant qu'il avait quelque chose à lui communiquer par son moyen. M. l'ambassadeur fit réponse que puisque le caïmacan ne daignait pas écouter les drogmans qu'il lui envoyait pour des affaires de peu de conséquence, il ne lui en enverrait pas, à présent qu'il en avait affaire... »

Le caïmacan, dépité, fut réduit à se plaindre,

318 A COXSTAXTIXOPLE

par l'intermédiaire d'un simple « chiaoux », au sujet d'une prétendue saisie que le marquis de Martel, commandant l'escadre française des mers du Levant, aurait exercée, dans le port de Tunis, sur une tartane chargée de blé.

— Celte affaire, répondit M. de Nointel, ne me regarde pas. Je n'ai pas à prendre connaissance de ce que font les vaisseaux de Sa Majesté très chrétienne. Aussi bien, il y a un consul de France à Tunis. C'est à lui qu'il faut s'adresser.

Le « chiaoux », n'étant pas content de cette repartie, insista pour que l'ambassadeur envoyât son drogman au caïmacan, alléguant que ledit drogman ne pouvait se dispenser de faire cette démarche « en qualité de sujet du Grand-Seigneur ». Mais le marquis de Xointel, déjà rompu à toutes les roueries de la tactique ottomane, sut détourner par une adroite réplique cette « invention subtile et turquesque ». Et Galland termine son récit par cette réflexion, qui flatte son amour-propre d'attaché d'ambassade : « Il est très facile à croire que le

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caïmacan n'a guère eu de satisfaction de toutes ces fortes et généreuses réponses de M. l'ambassadeur. »

La diplomatie des Turcs étant surtout dilatoire, on ne manque point de loisir lorsqu'on est engagé avec eux en quelque tractation. Tandis que l'ambassadeur négociait, point par point, sur les articles des Capitulations, Antoine Galland, « attaché théologique », profitait de ces interminables délais pour s'abandonner à ses ingénieuses récréations de bibliophile et de collectionneur. Ses heures de travail au palais de France, à Péra, étaient courtes et peu chargées. De temps en temps, son chef lui confiait le soin d'écrire une lettre en grec ou en latin à quelque dignitaire chrétien de l'empire ottoman. C'est ainsi que, le samedi 9 janvier 1072, il rédigea une belle épître pour répondre aux politesses du sieur Panaïùlis Nicousios, premier interprète de la Sublime Porte : Acceptis tuis litieris, eo vehementias gavisus sum... En calligraphiant de sa meilleure encre, sur une belle feuille de

vélin, ce gavisus sum, qui eut fait les délices Jes excellents grammairiens de Porl-Royal, l'ancien professeur du collège Mazarin, exilé des bords de la Seine aux rives de la Corned'Or, songea sans doute à M. Arnauld, à M. Nicole, et aussi à son premier protecteur, M. Pelitpied, docteur de Sorbonne, conseiller clerc au Ghàtelet et curé de la paroisse de Saint-Martin.

C'était fête à l'ambassade, parmi tous ces Français isolés en pleine barbarie, lorsque le courrier apportait des nouvelles de la patrie lointaine. On en faisait part à la colonie, particulièrement à MM. Magy, Fabre et Roboly, notables négociants, considérés comme les premiers députés de la nation, et honorés de la confiance du roi. Ces messieurs étaient convoqués, toutes les fois qu'un navire de l'escadre apportait le « paquet du roi ». (Nous dirions aujourd'hui la valise diplomatique.) C'est ainsi que dans la matinée du samedi o mars 1G72, le Diamant ayant jeté l'ancre à l'escale de Foundoucli, l'ambassadeur, suivi

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de son personnel, se rendit à bord, où, « il fut reçu par M. de Preuilly, qui était vêtu d'un habit de drap gris blanc fort propre, au haut de l'escalier, et salué d'une décharge de toute la mousqueterie et de treize coups de canon. Les gardes-marine, rangés à tribord et à bâbord, faisaient la haie sur le passage de l'ambassadeur, depuis la coupée jusqu'à la chambre de poupe. M. de Nointel reçut des mains de M. de Preuilly le « paquet du roi », et son départ se lit dans le même ordre, avec le même cérémonial. Le bon Galland se réjouit de constater que l'écho de ces salves triomphales « retentit agréablement partout dans le port, jusque dans Gonstantinople et le long des côtes d'alentour ».

Le vendredi 18 mars, « Son Excellence fut dîner sur le Diamant avec M. de Preuilly. Il s'y tira bien soixante coups de canon pour les santés du roi, de Son Excellence et de M. de Preuilly, qui s'y burent... » L'ambassadeur, qui était un gentilhomme magnifique en sa dépense et généreux dans ses libéralités,

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acheta « deux cents quintaux de farine et cent cinquante mitres de vin pour le rafraîchissement de l'équipage ».

Le Diamant et tous les vaisseaux de M. de Preuilly étaient encore mouillés dans le port de Gonstantinople, lorsque l'ambassadeur reçut la notification officielle des victoires du roi en Hollande. Cette bonne nouvelle fut l'occasion d'une grande réjouissance au palais et dans les jardins de l'ambassade. Le marquis de Xointel y convia la plupart de ses collègues étrangers, entre autres, le « baile » de la Sérénissime République de Venise, messer Giacomo Quirini, qui s'excusa sur une indisposition subite et se fit représenter par son premier secrétaire. A quatre heures de l'après-dînée, le jeudi 21 juillet 1672, en présence du révérend l'en- Andréas Ridolli, évèque de Calamine, suffragant et vicaire patriarcal de Gonstantinople, au milieu d'une assemblée de religieux cordelière, jacobins, capucins et jésuites, tous de la nation française, « l'aumônier de Son Excellence, revêtu de ses habit- sacerdotaux avec uneétole,

s'avança à la porte de la chapelle qui avait été richement préparée pour cette cérémonie, et prononça, en peu de mots, un petit discours qui fut reçu avec l'applaudissement de tous les assistants. Après quoi, se tournant vers l'autel, il commença Le Te Dcum... » Au même instant une décharge de vingt-huit « boites » donna le signal aux bâtiments français qui répondirent par une détonation de neuf pièces d'artillerie. Ce «tintamarre »,nous ditGalland, « étonna tous les environs », si bien que « le bostandji bachi (jardinier en chef du sultan) et quelques Turcs d'alentour eurent la curiosité d'envoyer [tour s'enquérir du sujet de cette allégresse ». Le soir, après que les religieux cordeliers, jacobins, capucins, jésuites, etc., eurent pris congé de Son Excellence, on se mit à table. L'ambassadeur était assis sous un dais où resplendissait le portrait de Louis XIV en grand costume. A l'heure des toasts, on lit encore parler la poudre avec une telle violence que, le lendemain matin, un « chiaoux » vint se plaindre de la part du caïmacan. Mais

« l'ambassadeur répondit fort vigoureusement ».

Tels étaient les passe-temps de notre personnel diplomatique en ce temps-là. Il y eut de la tristesse au palais de Péra, lorsque le Diamant fit ses préparatifs de départ, ramenant en France le chevalier d'Arvieux, boute-entrain de l'ambassade, collaborateur de Molière pour la cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme, et M. de Blois, premier secrétaire, humaniste délicat, pour quiGalland se dessai-it d'un précieux manuscrit de Catulle, Tibulle et Properce.

Les divertissements du futur auteur des Mille et une nuits, dans l'intervalle de ses missions diplomatico-théologiques, étaient surtout littéraires. Il lisait les Entretiens d'Arisle et d'Eugène, du père Bouhours, afin de s'entretenir dans la parfaite connaissance du beau langage de Paris. M. Chardin, le célèbre voyageur en Perse, passant alors par Constantinople, lui prêta YHistoire de ï Académie française, de Pellisson. Le dimanche 8 janvier 1073,

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il prit sa part d'une grande récréation théâtrale, offerte par le marquis de Nointel. « M. l'ambassadeur invita M. le baile de Venise à diner. Après l'avoir traité fort magnifiquement, il lui donna le divertissement de la comédie française qui fut jouée par ses gens sur un fort beau théâtre, dont Son Excellence avait fait la dépense. Ils avaient choisi le Dépit amoureux et le Cocu imaginaire, toutes deux pièces de Molière; l'une et l'autre furent représentées, outre la pompe, la propreté et la richesse des habits, avec un si grand succès, que non seulement M. le baile en fut très satisfait, comme il le témoigna publiquement par le plaisir qu'il en recevait en éclatant de rire le premier aux plus beaux endroits, mais encore toute la compagnie, qui était composée des marchands de toutes les nations... » Il y avait aussi à cette fête, — chose inouïe en Turquie, — un grand nombre de femmes, « placées dans un amphithéâtre qui avait été dressé tout exprès pour elles... »

L'ambassadeur se tenait fort au courant des

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nouveautés dramatiques delà saison parisienne. La Femme juge et partie, comédie en cinq ac l es, de Montfleury, récemment jouée sur la scène de l'hôtel de Bourgogne, fut représentée à l'ambassade de Constantinople, en l'honneur du résident de Gènes et du vicaire patriarcal des Latins.

Mais le triomphe d'Antoine Galland, ce fut le « divertissement du Cid, offert par l'ambassadeur à « une très grande assemblée de Francs, de Grecs et de femmes, tant de Péra que de Galata ». On avait confié au jeune « attaché théologique » le rôle d'Elvire, eonlidente de Chimène. Et les charmantes filles de M. Roboly, riche négociant, mirent au pillage toute leur garde-robe pour lui composer un costume suffisamment pittoresque. 11 avait nn « caftan de tabit, couleur de feuille morte claire », orné de boutons d'or travaillés à jour, une très riche ceinture de rubis et de diamants, un long feredjé rouge, doublé de samour, un jupon de brocart d'or et d'argent à fond cramoisi... Ses babouches étaient

blanches. Son tarbouch, si lourd qu'il était obligé « défaire un effort pour ne pas laisser succomber sa tète » était empanaché d'aigrettes étincelantes et tout enguirlandé de mousseline et de gaze. On lui mit aux oreilles « deux pendants de deux émeraudes en poire, raisonnablement grosses, de chaque côté avec deux fils de perles rattachés par les deux bouts ». Ainsi bruissant de satin et de soie, tintant du cliquetis métallique des pendeloques et des chaînettes dont il était paré, l'ancien professeur du collège Mazarin, l'enfant chéri de M. Arnauld et de M. Nicole oublia quelque peu les austérités de Port-Royal et se regarda dans la glace sans déplaisir. « On m'a voulu faire croire, nous dit-il ingénument, que je n'avais pas mauvaise grâce dans cet habillement, et qu'il me convenait fort bien. » En tout cas, l'on ne vit jamais une Elvire plus orientale ni plus proche de l'image qu'on se fait habituellement de la belle Scheherazade.

Lecteur assidu de la Clélie et du Grand Cyrus, Galland, qui regrettait de n'avoir point

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la plume de mademoiselle de Scudéry pour faire la description des pompes exotiques et barbares dont il fut souvent le témoin stupéfait, amusé ou terrifié, indique ce qu'il voit sobrement, d'un geste discret et cependant révélateur, soit qu'il raconte ses impressions de badaud devant le déiilé des hordes du Grand-Turc, s'en allant guerroyer contre les Polonais, soit qu'il s'arrête devant le Stamboul-effendi pour dessiner la silhouette de ce ventripotent dignitaire, soit qu'il note d'un mot ou en quelques lignes certains événements qui, en ce temps-là, faisaient partie de la chronique quotidienne dans la capitale de l'empire ottoman.

« Mardi, 26 juillet. — Les Turcs liront Turc par force un petit juif âgé de cinq à six ans.

» Lundi, 3 octobre. — Un jeune Grec, âgé de dix-huit à vingt ans, eut la tète coupée pour ne s'être pas voulu faire Turc, après avoir été en prison près de trois mois. 11 avait souffert plusieurs coups de bâton sur la plante des

pieds, et plusieurs autres indignités que 1rs Turcs lui firent pour l'obliger de force à renier la foi de Jésus-Christ, pour laquelle il a souffert avec la plus grande constance du monde. »

Ce martyr s'appelait Nicolas. Il était né en 16o(i, à Néokhorio, village situé^près du mont Olympe. Un Français, M. de La Croix, secrétaire de l'ambassade de France, a écrit la Vie et le martyre de Nicolas, enfant grec, martyrisé à Constantinople pour la foi de Jésus- Christ. Sur cette affreuse aventure, Galland nous donne encore d'autres détails émouvants. Les marchands grecs ayant souscrit une rançon de quatre mille piastres, les Turcs consentirent à leur rendre le corps du martyr, qui fut enseveli en terre sainte par les soins du patriarche.

« Samedi, 4 février. — Une esclave de Constantinople, ayant été maltraitée de plusieurs coups de bâton sur la plante des pieds par son patron, entra dans un désespoir si grand qu'elle mit premièrement le feu dans la maison et se pendit ensuite, voulant ainsi punir la cruauté de son maître et s'en affranchir en

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même temps. Le feu gagna plus loin et brûla quelque quatre-vingts boutiques... Quelques personnes, s'étant trouvées enveloppées clans cet embrasement, en furent consumées... Cet exemple aura pu être utile aux misérables esclaves, en donnant avertissement aux patrons de ne pas exercer envers eux ces sortes de sévérités plus que tyranniques, ni de pousser leur patience à bout, de peur de tomber dans un pareil malheur. »

Galland put se détourner de ces horribles spectacles en accompagnant son ambassadeur au cours d'un voyage merveilleux. Ce furent des escales éblouies, à toutes les stations célèbres de l'archipel oriental. Avec le marquis de Nointel, il visita Tenedos et les champs où fut. Troie. Puis ce fut File de Chio, alors florissante et prospère. On débarqua joyeusement à Délos, à Paros, à Naxos, dans toutes les Cyclades aux noms sonores. La forteresse de Rhodes, bâtie par les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, était encore intacte, et l'écusson aux fleurs de lys de France brillait sur la façade de l'ancien

palais do Villiers de lTsle-Adam. Après une halle à Chypre, on explora la cote de Syrie, Tripoli, Jaffa, la Terre:Sainte, les hautes vallées du Liban. Ge « voyage des Echelles » se termina par une excursion à Athènes et sans doute par une prière sur l'Acropole.

Lorsqu'il fut revenu à Paris, en possession de plusieurs livres de contes arabes qu'il avait recueillis au hasard de ses recherches studieuses dans les bazars d'Orient, Antoine Galland voulut revoir en imagination la féerie des pays étranges et mystérieux qui avaient émerveillé sa jeunesse. C'est alors qu'étant devenu orientaliste sédentaire, bibliothécaire de l'intendant de Normandie et admis par le roi à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, il s'occupa de traduire, pour son plaisir et pour notre divertissement, les Mille et une Nuits.

Pendant ce temps, M. de Nointel achevait de remplir sa mission auprès du Grand-Turc et du grand-vizir Kupruli.

La raison du plus fort et le prestige de la puissance ont toujours terrassé les musulmans.

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En apprenant que l'armée française avait conquis la Hollande au pas accéléré, le Grand - Turc s'empressa de signer les Capitulations.

Cette ambassade fut une extraordinaire aventure de plein air, de cape et d'épée, avec une grâce de bonne compagnie, un parfum d'humanisme délicat et un grand charme d'orientalisme ingénument émerveillé. C'est, pour les historiens de la France, un délicat plaisir, que d'unir ici en un souvenir, rendu vivant par le spectacle d'un paysage qui n'a point changé, le traducteur des Mille et une Nuits, qu'on lit toujours — et le signataire des Capitulations qui n'ont pas cessé de régir la condition des Français en Turquie.

Galata, 2 octobre.

Il y a quelques années, trois cent mille Arméniens, hommes, femmes et enfants, traqués par les matraques ou par les couteaux des massacreurs officiels, furent assommés, égorgés ou éventrés dans les rues de Sivas, de

Trébizonde, de Biltis, de Diarbékir, de Gésarée, dans l'église d'Orfa, jusque sur les quais de Constantinople, à deux pas des ambassades européennes, sous les yeux d'une Europe qui semblait souffrir d'une sorte d'apathie ou de paralysie générale.

Un des officiers du Sidon qui assista aux massacres du 26 août 1896 nous a fait un émouvant récit des événements dont il a été le témoin terrifié. Nous lui laissons la parole :

« A une heure de l'après-midi, le Sido?i venait de s'amarrer au quai de Galata. Une personne montée à bord m'annonça qu'à la suite de l'amnistie accordée aux Arméniens, des bagarres s'étaient produites et que les Turcs massacraient tous les Arméniens qui se trouvaient sur leur passage. Piqué par la curiosité, je me rendis à environ trois cents mètres du bord.

r, A la hauteur du pont de Stamboul, il y avait une foule énorme et les soldats qui circulaient m'empêchèrent d'approcher ; des Turcs, armés de matraques énormes en bois

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de hêtre, parcouraient les groupes en tout sens. Tout à coup je vis un rassemblement se produire près du poste, à l'entrée du pont, et aussitôt se lever les bâtons. Ce furent alors des cris de terreur, d'épouvante et d'angoisse. Un pauvre diable tombe assommé, j'en vois traîner un autre tout couvert de sang et auquel au passage chacun donne un coup de talon sur la tête, et tandis que des scènes de ce genre se multiplient, la troupe est immobile, baïonnette au canon. Elle semble indifférente à ce qui se passe. Les ofiiciers de police ne s'occupent même pas de ce qui vient d'arriver ; cependant, aux coups sourds des matraques, est venu s'ajouter le bruit d'une fusillade ininterrompue.

» Je rentre à bord, où tout le monde est consigné ; quelques personnes, affolées, sont venues y demander asile. De la dunette où nous sommes rassemblés, mes camarades et moi, nous pouvons suivre les péripéties delà tuerie. Dans une petite ruelle de Galata, à cinquante mètres du Sidon, nous voyons, descendant

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du toit d'une masure en planches, quelques hommes, une femme et un enfant. A leur costume, je les reconnais pour des Arméniens, portefaix de la côte d'Anatolie. Tous disparaissent dans la foule par le fond de la ruelle du côté de la grande rue de Galata.

» Sur leur passage, une bagarre se produit, un homme parvient à se dégager et s'échappe en courant du côté du bord ; il a sans doute l'idée de se réfugier sur le Sidon, à l'abri du pavillon français, mais les Turcs le poursuivent avec acharnement et il n'a pas fait vingt pas qu'il reçoit des coups de matraques; le malheureux, néanmoins, ne tombe que quelques pas plus loin, à une vingtaine de mètres du bord !

» Les Turcs alors s'acharnent sur lui, la tête est littéralement brisée et le sang coule sur les plaies béantes ; puis les Turcs qui passent frappent le cadavre à coups de talons de bottes. »

M. de la Boulinière, notre chargé d'affaires, a vu, de ses yeux vu, couler le sang en ruis-

seaux dans les rues de Constantinople et des charretées de cadavres rouler vers les charniers des faubourgs. Les rapports de nos consuls. — notamment de MM. Bergeron, Gillière, Carlier — ont signalé les mêmes carnages à Erzeroum, à Trébizonde, à Diarbékir...

Galata, le 3 octobre.

Dans ces vieux quartiers de Stamboul, le spectacle trop continu des choses exotiques et barbares inflige au voyageur nourri d'humanisme, la nostalgie de la civilisation. Aujourd'hui j'entendais chanter dans ma mémoire, — en revoyant de ma fenêtre les rives merveilleuses de l'Hellespont et du Bosphore, terres illustres et malheureuses, longtemps ouvertes à l'influence douce et puissante des lettres et des arts, et d'où sont partis, après une effroyable catastrophe, les initiateurs de la Renaissance italienne et de la Renaissance française, — j'entendais chanter les vers du grand poète qui, venu de Constantinople, a

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rajeuni, rafraîchi aux sources antiques la poésie de notre nation :

Vierge au visage blanc, la jeune Poésie, En silence attendue au banquet d'ambroisie, Vint sur un siège d'or s'asseoir avec les dieux, Des fureurs des Titans enfin victorieux.

Voilà ce que chantait aux Naïades prochaines Ma Muse jeune et fraiche, amante des fontaines, Assise au fond d'un antre aux nymphes consacré, D'acanthe et d'aubépine et de lierre entouré. L'Amour qui l'écoutait caché dans le feuillage Sortit, la salua sirène du bocage, Ses blonds cheveux flottants par lui furent pressés D'hyacinthe et de myrte en couronne tressés : « Car ta voix, lui dit-il, est douce à mon oreille Autant que le cytise à la mielleuse abeille.

Et ceci, qui est pur et charmant comme le premier rayon de l'aurore :

Salut, aube au teint frais, jeune sœur de Zéuhire,

Descends, Muse, chantons, apporte-moi ma lyre;

L'oiseau, sur son rameau, mélodieux réveil!

De l'abri de son aile, asile du sommeil,

A retiré sa tête et, de sa voix légère,

Va chanter tout le jour. Qu'aurait-il mieux à faire?

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Et enlin ceci, qui est comme une transposition poétique de l'acte de naissance d'André Ghénier :

Salut, dieux de PEuxin, Belle, Sestos, Abyde, Et nymphe du Bosphore et nymphe Propontide!

Hèbre, Pàng'ée, Ilémus et Rhodopé efRiphée!

Salut, Thrace, ma mère et la mère d'Orphée, (ialala que mes yeux désiraient dès longtemps : Car c'est là qu'une Grecque, en son jeune printemps, Belle, au lit d'un époux nourrisson de la France, Me fit naître Français dans les murs de Byzance.

Un de mes compagnons de voyage, homme apparemment paradoxal, me dit :

— Voyons. Soyons francs. En songeant à tout ce que la turcocratie a ravagé dans Gonstantinople, est-ce qu'on ne regrette pas d'être tombé en extase devant cet orientalisme un peu désuet, dont les vieux romantiques nous rabâchent la terminologie habituelle : Allah! Allah ! mosquées, turbés, narghilés, pilaf, minarets, harem, odalisques, pachas, tchibouk, teskéréj bouyourouldou, lirman, bakchich, sélam-

A COXSTA.NTI.NOl'U; .'!.'i,.l

lik, icoglans, muets du sérail, eunuques nègres, rahat-loukoum, moucharabiehs, bazar, etc. Il faut supporter avec philosophie les insupportables sollicitations des guides et des courtiers <[ui guettent le voyageur à la descente du bateau, pour lui soutirer toute la monnaie turque dont il essaye vainement de connaître le taux bizarre, le cours fantastique et les invraisemblables variations. On se fait cahoter en d'extraordinaires guimbardes, à travers les ornières et les cloaques de Stamboul. Je suis allé voir, au trot d'un cheval poussif, des terrains vagues et des taudis délabrés qui, s'ils étaient situés à Paris, seraient simplement le rendezvous habituel de messieurs les apaches. Vous vous extasiez sur des costumes qui chez nous, je crois, n'amusent plus guère que les derniers fidèles du mardi gras et de la mi-carème. On s'étonne d'être venu si loin pour admirer certaines tètes que nous pouvons voir commodément chez nous au bout d'un tuyau de pipe. On regarde tourner en rond des derviches. On écoute d'autres derviches qui hurlent de

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plus en plus fort à mesure qu'augmente le pourboire consacré à ce divertissement par le touriste ingénu...

Mis en verve par toutes ces idées drolatiques, mon paradoxal ami continua :

— On vogue vers Eyoub, en des caïques instables qui chavirent quelquefois et précipitent l'imprudent voyageur dans la fange d'un port où les salubres opérations de la drague sont depuis longtemps tombées en désuétude. On flâne, pour s'amuser, dans des cimetières spécialement recommandés par monsieur Baedeker pour le caractère particulièrement agréable de leur aspect; effectivement, dans ces lieux funèbres, les tombeaux sont posés de travers, en biais, de guingois, à la queue-leu-leu, de telle sorte que leurs vieilles pierres gondolées ont l'air de danser une gigue éperdue. Et ce serait presque plaisant, si ce n'était, hélas ! déplorablement macabre. Et puis, il y a la visite des mosquées, la course folle des touristes, cahin-caha, à travers les rues défoncées où se dressent les minarets. Du haut de ces minarets, devant lesquels

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on est obligé de se pâmer, et qui ressemblent — disons-le tout bas pour ne point contrister les amateurs de couleur locale, — à de grands chandeliers sans flamme et sans lumière, la voix aiguë des crieurs qu'on appelle ici des muezzins fait entendre des glapissements et des miaulements qui proclament, paraît-il, qu'Allah est grand et que 3Iahomet est son prophète. Pour entrer dans les mosquées, on est obligé d'obtenir des permissions spéciales. Ces permissions ne suffisent pas toujours à dissiper la mauvaise humeur des bedeaux chargés de garder la porte de ces sanctuaires trop rébarbatifs. Il faut parlementer au seuil du vestibule, donner des piastres à une incroyable quantité de quémandeurs, subir toutes sortes de surveillances policières, plus ou moins déguisées sous des sourires obséquieux, chausser enfin d'énormes babouches qui vous font trébucher à chaque pas, et s'estimer heureux, après toutes ces tracasseries, si l'on n'est pas repoussé dans la rue, en étant traité de ce chien » par-dessus le marché. Toutes les mosquées d'ailleurs se ressemblent, à l'ex-

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ception de Sainte-Sophie, qui est une des plus authentiques merveilles de l'art byzantin, et dont les mosaïques, sans doute admirables, ont été pieusement badigeonnées à coups de balai par les artistes musulmans. Hormis ce chefd'œuvre de deux grands architectes hellènes, il n'y a presque rien à Constantinople qui évoque l'image des siècles où la grande cité impériale devint la capitale intellectuelle de l'univers civilisé. Les statues qui semblaient devoir immortaliser dans le marbre ou dans le bronze les traits des derniers défenseurs de l'empire romain d'Orient ont été cassées par les marteaux et les mailloches des conquérants. Les fresques des iconographes qui ont appris à un Cimabué, à un Giotto leur métier de peintre ont été barbouillées de chaux vive ou de mortier jaune... Lorsqu'on rentre le soir à l'hôtel, (»n est un peu las d'avoir marché sur des pavés pointus à la recherche d'un pittoresque où il y a, somme toute, beaucoup de convenu, de chiqué et de rococo. Franchement, il y a une sorte d'orientalisme où le poncif ne manque

point. Après tant de journées d'esthétique orientale, on éprouve un sincère désir de redevenir Français.

Ainsi parlait, dans la salle à manger d'un confortable « palace », devant une table fleurie de bouquets fraîchement cueillis, un Parisien très original et enclin au paradoxe. Quoi qu'il en soit, je reconnais qu'on est très heureux de se retrouver enfin dans une atmosphère européenne et française. L'abus de l'exotisme romantique nous ramène aux visions l'antiquité, comme aux mirages d'un paradis perdu. J'ai entendu chanter, dans ma mémoire, les noms harmonieux de Sestos etd'Abydos...

A la maison d'André Chénier.

Je suis allé voir ce matin dans le quartier français de Constantinople, la maison natale d'André Chénier.

Entre la tour de Galata et le rivage de la

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Corne-d'Or, tout près de l'église catholique des Saints Apôtres Pierre et Paul, il y a une grande bâtisse carrée, bien construite en pierre de taille, dont la solide apparence fait ressortir, par un saisissant contraste, le délabrement des masures d'alentour. C'est une de ces maisons que l'on appelle ici des « hans », que l'on nomme des « fondouks » sur les côtes barbaresques, et où nos compatriotes d'antan, exilés dans ces parages, étaient quelquefois obligés de se barricader pour résister aux entreprises des Arabes ou des Turcs.

Les murs de ce vieux logis sont épais comme ceux d'une forteresse. Les fenêtres du rez-de-chaussée sont hautes et toutes défendues par de forts grillages en fer.

Lorsqu'on lit, dans les mémoires du comte de Ferriol, qui fut ambassadeur de France près de la Sublime-Porte, le récit des avanies auxquelles étaient exposés jadis les Français de Péra et de Galata, on n'est point tenté de penser que ces précautions furent inutiles. Au-dessus de ces fenêtres, on lit, sur une

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plaque de marbre blanc, cette inscription, récemment gravée :

ANDRÉ GHÉNIER

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