OCTOBRE 17G
Un Grec très savant et très lettré, qui a bien voulu me guider dans ce pèlerinage littéraire, me dit que l'appartement où naquit André Ghénier est maintenant habité par un gradué de l'Université de Paris, M. Constantin Sarifopoulo, avocat, licencié de notre Faculté de droit. Un des étages de la maison d'André Ghénier est actuellement occupé par la Chambre de commerce hellénique. L'aimable secrétaire de cette compagnie m'a montré plusieurs pièces de cette demeure historique, où j'ai le plaisir de voir une bibliothèque composée de livres français.
L'inscription commémorative de la naissance d'André Ghénier a été gravée par les soins
346 A CONSTAXTINOPLE
d'un de nos compatriotes, M. Régis Delbeui", qui a profité de plusieurs années de séjour dans la dernière capitale de l'humanisme hellénique pour consacrer un très intéressant travail aux Origines d'André Chénier.
Si j'ose me citer moi-même auprès d'un spécialiste si autorisé, j'oserai dire l'émotion que j'ai ressentie ce matin, en retrouvant, sur les registres de l'église des Saints Apôtres Pierre et Paul, à Gonstantinople, l'acte de baptême d'André Chénier. Je transcris ce document in extenso pour tous ceux qui aiment la précision dans l'histoire littéraire, et particulièrement pour les admirateurs du poète del'Oaristi/s.
Anno Domini 4762, die 30 octobr., ego, frater Marianus Timoni, congregationis orientalis ordinis praedicatorum, vicarius generalis et rector parochiae sanctorum apostolorum Pétri et Paali, Galatae, baptizavi Andream-Mariam, fdium domini Ludovici Chénier, Galli, et dominae Elizabethae Lomaca, legitimorum conju-
a constaxti.no pli: 347
g uni ; ad fontcm sacrum tenuere dominus Claudius Amie, Gallus, nomine domini Andreae Bevant, Carcassonnensis, et domina Maria Lomaca .
Autrement dit :
« L'an du Seigneur 17(32, le trentième jour d'octobre, je soussigné, frère Mariano ïimoni, de la congrégation orientale de l'ordre des Frères prêcheurs, vicaire général et recteur de la paroisse des Saints Apôtres Pierre et Paul, à Galata, déclare avoir baptisé André- Marie, fils du sieur Louis Chénier, Français, et de dame Elisabeth Lomaca, époux légitimes. L'enfanta été tenu sur les fonts baptismaux par le sieur Claude Amie, Français, au nom du sieur André Bevant, natif de Garcassonne, et par dame Marie Lomaca. »
Marie Lomaca, tante et marraine d'André Chénier, devait épouser, quelques années plus tard, M. Claude Amie. Elle fut la grand'mère de M. Thiers...
Le père d'André Chénier était originaire de
348 A COXSTAXTINOPLE
Montfort, près de Limoux. Il était né le 3 juin 1722. Orphelin dès l'âge de vingt ans, il sollicita la faveur d'être envoyé comme négociant dans les Echelles du Levant pour y chercher l'occasion d'une fortune honorable. Cette faveur, dit M. Régis Delbeuf, « était assez difficile à obtenir. Ne partait pas qui voulait... Il fallait présenter les plus sérieuses garanties, être instruit, de bonne famille, et de mœurs irréprochables, pour faire honneur à la France. » Louis Chénier obtint, le 2 août 1742, l'autorisation désirée. Il partit, en qualité de commis de MM. Lavabre et Dussol, qui avaient établi à Constantinople depuis quatre ou cinq ans une maison pour la vente des draps du Languedoc. Il travailla si bien au gré de ses patrons, de ses clients et de tous ses compatriotes, qu'au bout de peu d'années il fut nommé « premier député de la nation », c'està-dire délégué permanent de la colonie française auprès de l'ambassade de France. L'ambassadeur, en ce temps-là, était le comte des Ajleurs, diplomate assez peu prévoyant, dont
A GONSTANTIKOPLE 349
la femme était fantasque et dont les dépenses désordonnées dépassaient de beaucoup les limites d'un budget régulier. Louis Chénier sut profiter de cette situation pour rendre des services délicats, dont il fut récompensé d'une manière convenable. On voit, par la lecture d'un document qui est conservé aux archives de notre ministère des Affaires étrangères, que le père d'André Chénier pourvut, au nom de la « nation » aux dépenses tant extraordinaires que secrètes, et fit les avances particulières pour le service. L'ambassadeur écrivit à Paris, à son gouvernement, pour recommander Louis Chénier aux bons ofiices des pouvoirs publics. 11 disait : « Je ne puis assez me louer de la dextérité, de l'intelligence et des attentions du sieur Chénier. L'expérience que j'ai faite de son talent et de son discernement me le fait regarder comme le négociant le plus consommé de cette Echelle. » Louis Chénier était déjà le premier député de la nation depuis quatre années consécutives, lorsque "M. des Alleurs vint à mourir, le 21 novembre 1754.
350 A COXSTAXTIXOPLE
Etant sur son lit de mort, l'ambassadeur lit venir le jeune délégué de la colonie française, et le chargea « de gérer les affaires et d'en rendre compte au ministre conjointement avec le sieur Deval, secrétaire interprète ». Cette conliance officielle engagea Louis Chénier à sortir de la carrière commerciale pour solliciter un poste diplomatique ou consulaire. On a gardé de lui une lettre du 23 janvier 1755, où il sollicitait du ministre des Relations extérieures le titre de « chargé d'affaires », en faisant valoir ses titres : « L'expérience, disait-il, que j'ai du pays et des affaires par une résidence assez longue et un travail suivi, me fait connaître tout le poids de ce fardeau ; mais par la môme raison, j'ai cet avantage sur tout autre, et j'oserais aspirer à la gloire de recevoir les ordres du Roi. »
Entre temps, Louis Chénier s'était marié. Voici son acte de mariage, traduit du latin : « L'an du Seigneur 1 7 ^> i , le 23 octobre, » Par commission du très illustre et très révérend archevêque, après sérieux examen de
l'état libre du sieur Louis Chénier, Français, et de demoiselle Elisabeth Lomaca, de Constantinople, tous deux enfants de cette paroisse, sans tenir compte des publications dont dispense est faite par le même ordinaire, j'ai, moi, frère Mariano Timoni, de l'ordre des Frères prêcheurs, vicaire général et curé de l'église des Saints Apôtres Pierre et Paul, à Galata, interrogé chez eux les susdits Louis Chénier et Elisabeth Lomaca et ayant reçu leur mutuel consentement, je les ai unis par le mariage, suivant le rite de la sainte Eglise romaine. En présence de Jacques Somaripa et du révérend Père Albert Dapy, témoins. »
Elisabeth Lomaca, la jeune femme de Louis Chénier, appartenait à une de ces familles grecques qui ne négligent aucune occasion de resserrer les liens de leur parenté avec la nation française. Son père était un homme cultivé, qui avait visité- la France et qui donna des gages de son vif attachement pour notre pays. Une tante de madame Chénier, Zoé Lomaca, morte en 1733, enterrée dans l'église
352 A COXSTAXTIXOPLE
Saint-Georges, légua la plus grande partie de ses biens aux capucins français de Constantinople. M. Régis Delbeuf a eu la bonne fortune de retrouver aux archives de la chambre de commerce de Marseille, une série de documents qui prouvent qu'André Chénier avait de bonnes raisons pour se vanter d'être « né Français dans les murs de Byzance1 ».
Un des frères de madame Chénier, Jean-Baptiste Lomaca, né en 1736, futdrogmandu consulat de France. On a retrouvé la mention de son nom et de ses services dans plusieurs pièces diplomatiques. Son épée, son uniforme et ses décorations se trouvent maintenant au musée de Carcassonne, où l'on conserve encore d'autres souvenirs de la famille Chénier, arrivés là par une série d'héritages et de donations.
1. Tandis que ce livre était sous presse, les événements d'Orient ont modifié profondément la situation respective des populations de l'Europe orientale. L'auteur, en affirmant son respect pour la bravoure malheureuse et en rendant hommage aux sentiments de pitié que toute âme bien née doit aux vaincus d'une terrible guerre, regrette que le zélé de quelques éloquents défenseurs du régime ottoman soit allé jusqu'à un étrange excès d'injustice à l'égard dis nations chrétiennes, amies do la l-'rance.
A CONSTAXTINOPLE 353
André Chénier fut l'avant-clernier des huit enfants qui sont issus du mariage de Louis Chénier et d'Elisabeth Santi-Lomaca. Un de ses frères, Constantin-Xavier, né le 4 août 17">7, entra dans la carrière consulaire. Sa sœur Hélène-Christine épousa en 1786 le comte de la Tour-Saint-Igest. On connaît la destinée du poète Marie-Joseph Chénier qui fut le dernierné de cette famille très littéraire. Le sixième enfant d'Elisabeth Lomaca fut baptisé en l'église Saint-Pierre, sous le nom de Louis- Sauveur, le 21 novembre 1761. Domicilié à Paris pendant la Révolution, il fut détenu sous la Terreur, et put atteindre sans trop d'encombre la date libératrice du Neuf Thermidor. Il épousa dans des circonstances romanesques une jeune et jolie veuve qui s'était intéressée à son malheureux sort. Sa descendance s'est éteinte en 1880, dans la personne de M. Gabriel de Chénier, à qui l'on doit une très importante édition des œuvres d'André.
Les recherches de M. Régis Delbeuf ont eu pour objet d'élucider principalement les ques-
354 A COXSTANTINOPLE
tions relatives à l'ascendance d'Elisabeth Lomaca. Ce savant historien a retrouvé une épitaphe qui nous donne l'état civil du grand-père d'André Ghénier :
ET MEMORI/E D. ANTOXII SANTI-LOMACA
IN EXERCENDA GEMMARUM MERCATURA
CELEBERR1MI
ET