‹ Á côté de la grande histoireChapitre 3 sur 44 · LA CU1>E · texte numérisé non relu

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hommes comme eux. Les détails qu'ils empilent dans leur histoire, toutes leurs manières de voir, leur admiration incessamment trahie, appuieront, sans beaucoup la soutenir, il est vrai, l'opinion qui fait du peuple chinois l'un des plus grands peuples du monde. S'il n'y avait ici qu'une préoccupation d'études, qu'une adoration de savant qui finit par faire une idole de l'éternel objet de sa pensée, nous trouverions cela touchant et assez frais, car la pensée a aussi son enfance comme la vie; et, si ce n'était pas suffisant pour expliquer une admiration si naïve ou si profonde, nous penserions à ces moines du montÂthos qui finirent par voir la lumière incréée, à force de regarder attentivement leur ombilic. Malheureusement, il y a autre chose que tout cela dans l'enthousiasme sans réserve de Bazin et de Pauthier. Quoiqu'ils ne soient pas philosophes, ayant pignon sur rue comme tels, ils travaillent chez Didot : c'est déjà une bonne note. Diderot y aurait travaillé, et ce n'eût pas été le plus mauvais de l'affaire de Didot. Mais, par cela même qu'ils y travaillent tous les deux, ils doivent avoir un peu de la maladie héréditaire qui nous a été transmise par le xvm'' siècle, et notre diagnostic serait bien trompé si à la pureté des préoccupations du sinologue ne se mêlait, en la contaminant, cette affreuse petite suppuration philosophique qui s'en va filtrant malproprement dans tant de livres contemporains ! Que de fois nous avons cru la reconnaître dans leur his-

toire! Qui ne sait qu'au xviii^ siècle la Chine eut un succès fou auprès des philosophes, parce qu'on pouvait souffleter, avec sa chronologie, le récit moïsiaque, si embarrassant jusque-là pour la philosophie, qui avait toujours cogné son front vide contre les faits? Voltaire, ravi, devint presque Chinois par reconnaissance. Il radota de la Chine dans ses lettres et partout. Mais les magots qui allaient trôner sur les cheminées de Ferney n'étaient pas seulement une amusette pour ce vieil enfant pervers. Il écrivit VOrphelin de la Chine. Il adressa des vers au Roi de la Chine {sic).

Reçois mes compliments, charmant roi de la Chine! Ton trône est-il placé sur la double colline? etc.

Et Ton crut un instant qu'il échangerait sa veste de basin et ses bas de soie gris, roulés sur les genoux, dans lesquels nous l'a peint si admirablement le prince de Ligne, contre la robe bigarrée et les babouches historiées du mandarin. Rousseau faisait l'Arménien déjà; Voltaire eût fait le Chinois. Mais, chez Rousseau, c'était folie du pittoresque ; chez Voltaire, c'eût été la joie folle d'avoir un argument pour écraser iinfâme, un argument inattendu qui piperait à merveille les ignorants et les sots. Seul, de toute la secte qui poussait le monde aux abîmes, Montesquieu ne se grisa pas de chinois. Mais tous les autres en eurent le délire,

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un délire de bonzes titubants. Pauthier et Bazin, qui sont d'un temps plus rassis, n'ont point de ces façons de corybante à tympanon et à cymbales; mais, avec les airs modérés et prudents, le grand uniforme de la philosophie officielle du xix^ siècle, ils glissent en dessous de leurs grosses statistiques bien de petites phrases où perce la préférence marquée d'une tradition qui n'explique aucune des traditions diverses des races aux dépens de la grande Tradition qui les explique toutes, et c'est au point que sans cette tradition anti-chrétienne, chère aux voUairiens de tous les âges, ils n'oseraient peut-être pas, malgré la chinoiserie de leurs manières de voir et de sentir, nous vanter la Chine et ne rien ajouter aux raisons connues que ses plus anciens partisans avaient déjà de l'admirer.

Car, nous le répétons, et pouvons-nous Irop le répéter puisque c'est toute la question de ce chapitre et de cette histoire? ce que nous avons cherché, avant tout, dans ces deux volumes, aussi typographiquement qu'intellectuellement illisibles, c'est de nouvelles et meilleures raisons d'admirer la Chine, puisque Pauthier et Bazin ladmirent, que les vieilles raisons, devenues sournoises, du xviii^ siècle! Au lieu de ce tombereau de faits insignifiants et qu'on a balayés partout, vidé dans le barathre obscur de ces deux volumes, nous aurions voulu une Chine clarifiée et comprise, une Chine vue à travers le cristal de la critique,

essuyé, purifié, éclairci. Nous aurions voulu qu'on eût répondu une fois pour toutes aux esprits les plus forts, les plus imposants, qui ont regardé sans rire ce pays qui semble exciter je ne sais quelle méprisante gaîté, etqu^on eût renversé, par exemple, pour ne plus le voir jamais debout, ce jugement terrible d'un de ces grands esprits qui ont, dans les choses de l'histoire, l'infaillibilité de leurs instincts : « Quand « on m'aura montré des sociétés aussi fortes que la « judaïque et que la chrétienne (si c'est la chinoise, « montrez-le!), je croirai à la divinité de leur religion.' « Sera-ce le Chinois, le Chinois, le plus faible de tous « les peuples, qui se multiplie par la polygamie et se « consomme par l'infanticide ; dont les troupes in- « nombrables n'ont pu résister, même avec de l'ar- « tillerie, à quelques hordes armées de flèches; qui, « même avec l'imprimerie et quatre-vingt mille carac- « tères, n'a pas su encore se faire une langue que « l'étranger puisse apprendre ; qui, avec quelques « connaissances de nos arts et la vue habituelle de « notre industrie, n'a pas fait un pas hors du cercle « étroit d'une routine de plusieurs mille ans... peuple « endormi dans r ombre delà mort, cupide, vil, cor- « rompu, et d'un esprit si tardif qu'un célèbre « missionnaire écrivait qu't^» Chinois n^ était pas ca^ <^ pable de suivre dans un mois ce quun Français pour- ^< rait lui dire dans une heure. >, Nous aurions voulu, enfin, que les historiens apologistes de ce pavs ainsi

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incriminé, ainsi accusé, et dans son histoire, et dans ses mœurs, et dans son esprit, et dans tout son être, eussent pénétré partout où l'accusation a enfoncé son atteinte, et qu'ils nous Teussent montré non seulement dans son histoire politique, mais qu'ils fussent descendus au fond des mœurs pour les laver et quïls eussent tàté de leurs savantes mains ce crâne arrondi de la race jaune, rasé par les conquérants tartares, pour nous dire au juste ce que, dans cette boîte osseuse, si déformée par la corruption et par l'esclavage. Dieu, à l'origine, avait déposé de cerveau?

Est-ce donc là ce qu'ont fait Bazin et Pauthier ?... Comme histoire politique, ils nous racontent, sans pénétrer le sens des événements, des batailles, — et quelles batailles encore ! — suivies de changements de dynasties, qui sont, en Chine, l'événement le plus ordinaire, et l'on dirait presque le plus habituel. Dernièrement les journaux européens ont parlé de la révolution qui était à la veille d'éclater dans ce pays, et de la guerre civile qui le déchirait. Mais un pareil fait n'était nouveau et grave que pour l'imagination européenne, qui a la candeur de son ignorance... et la fatuité de nos mœurs, que nous voulons retrouver partout. 11 n'y avait point à s'étonner. La Chine, qu'on nous peint, sur son plateau, dans l'immobile position d'un stylite, la Chine, cette nation au piquet sur le globe, mais qui est fort turbulente dans le rayon tracé par la longueur de sa corde, a eu une trentaine de

dynasties : elle a eu la dynastie des Tcheou, desTchsin, des Tcin, des Tsi, des Tchin, des Taï-Thsing, et vous pouvez monter ainsi toutes les octaves des éternùments de La Jeunesse dans le Barbier de Séville, Comme mœurs politiques et sociales, nos deux historiens nous développent, sans trop savoir ce que prouve contre les peuples l'empire de telles dominations, l'effroyable et perpétuelle domination des Eunuques et les formes de cette polygamie, de celte lèpre dont la famille est rongée; car, quoique mutilée, abaissée, la famille, dont l'esprit peut tout sauver et tout éterniser, subsiste, en Chine, dans le respect porté aux ancêtres, — et voilà, sans nul doute, ce qui a empêché cet empire de laque de complètement se dissoudre. Enfin, comme intelligence de la race, ils prennent la mesure du plus fort cerveau chinois qui ait jamais existé, ils nous peignent en pied ce Confucius (Koung-fou-Tseu) qu'ils comparent, on ne sait trop pourquoi, à notre glorieux cardinal de Richelieu, lequel n'a pas grand'chose, pourtant, de ce quaker Oriental, dont la haute philosophie ressemble à une Civilité puérile el honnête... Et c'est ainsi qu'ils confirment, au lieu de la détruire, cette grande accusation portée contre la Chine par des esprits sévères auxquels des potiches et des porcelaines, et une originalité grotesque dans les arts et dans la vie, n'ont pas tout fait pardonner I

Il y a déjà quelques années, on publia sur la Chine

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et sur les Chinois un petit livre, avec des dessins lithographies à deux teintes par Cicéri (je crois), et dont Fauteur était un artiste, un monsieur Auguste Borget, qui, au lieu de voyager à Paris dans les grammaires chinoises, avait pris le parti d'aller voir chez eux les Chinois, assis sur leurs propres tapis, et de leur demander, sans trop de cérémonie, une tasse de thé... Balzac, notre grand romancier, qui aimait la Chine comme un roman à écrire, rendit compte de cet ouvrage dans un journal, — une des lucioles du temps à présent éteinte. Dans cet article, un des plus charmants quon ait jamais écrits, avec cette pointe d'ironie qui est le parfum du filet de citron dans l'éloge, Balzac appelait Borget le Jacqucmont de la Chine. Mais c'était un Jacquemont supérieur au Jacquemont des Indes de toute la supériorité d'un peintre, d'un artiste, sur un philosophe et un bourgeois de la rue Saint-Denis, qui habite et parcourt les Indes comme le plongeur habite la mer, sous une cloche de verre, la tète éternellement recouverte de son bonnet de soie noire et d'un dôme de préjugés voltairiens. Eh bien, c'est ce livre de Borget, qui saisissait presque au saut du lit et en déshabillé les Chinois, que Pauthier et Bazin auraient dû prendre pour modèle ! et c'est ce livre qu'on éprouve le besoin de relire pour ne pas se brouiller entièrement avec la Chine, quand on sort, comme on sort d'une fondrière, de la compilation de Bazin et Pauthier, lesquels, hélas!

des deux cent millions de lanternes que la Chine allume seulement dans un jour, n'ont pas détaché le moindre petit falot pour éclairer leur route dans l'histoire qu'ils avaient à nous raconter!

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