LES PHILIPPIQUES DE LA GRANGE-CHANCEL
Voici une publication curieusement entreprise et de nature à faire trembler sur la destinée de toute gloire faite, en un tour de main, par les engoûments de haine ou d'amour d'une époque qui dispensent de tout, même de talent. Carton-pàte qu'on prend pour du bronze ! Les badauds contemporains qui virent passer cette gloire l'avaient-ils crue éternelle ?... La Grange-Chancel fut le génie d'une heure et le Juvénal d'un moment. 11 eut, comme d'autres, futilement glo-
1. La Grange-Chancel. Les Philippiqites, avec des notes historiques et littéraires par de Lescure {Paijs!, 22 novembre 1858).
rieux, sa part dans le vent de son temps, car il fit du bruit, un bruit terrible ! Satirique de haute volée, à une époque où les satiriques de très petite pullulaient comme les vers dans la corruption, il écrivit non pas des chansons, lui, mais des odes, et la France, peu tournée cependant aux Pindares, les répéta... comme des chansons !
Les circonstances dans lesquelles il les produisit étaient, du reste, telles qu'elles durent en augmenter l'éclat. La France, la France légère, la France aux chansons, était repoussée vers le sérieux du mépris par ce gouvernement cynique qui s'appelle la Régence comme par une dérision de l'histoire. Ces Philip^ piques (1) effroyables, ces furies lyriques, insinuées d'abord dans l'opinion comme un secret, puis y détonantcomme une indiscrétion, n'étaient pas d'un pauvre poète obscur, plein de courage et de génie, qui aurait eu le temps de mourir de faim avant qu'on eût entendu s'élever sur sa lyre la voix divine de la justice. Non ! La Grange était déjà célèbre. Il avait été un enfant prodige, un de ces petits phénomènes qui cessent d'être phénomènes un jour, mais qui restent petits. S'il n'avait pas, comme Alain Chartier, reçu le baiser d'une reine sur ses lèvres endormies, il avait, tout éveillé, senti sur son jeune front la main étonnée de Louis XIV. Jean Racine, le doux Jean Racine, avait