‹ Á côté de la grande histoireChapitre 28 sur 44 · LES PHILIPPIQUES DE LA GRANGE- CHANCEL · texte numérisé non relu

LES PHILIPPIQUES DE LA GRANGE- CHANCEL

tresses du Régent (de Lescurj l'a annoncée) et se fasse l'éditeur de La Grange-Chancel, cela pourrait étonner même dans un pays où tout arrive, car ceci semble plus que tout. Cependant, disons -le à Thonneur de de Lescure, quel qu'il soit, nous le croyons, malgré le choix de ses sujets, un serviteur de la vérité dans Thistoire plutôt que du xviii^ siècle. Au ton de son livre il nous est impossible de le confondre avec les idolâtres de ce temps. Il s'en distingue par du bon sens, de la critique et la volonté ferme d'être impartial. Je crois bien qu'il a. lui aussi, la préoccupation de diminuer (mais en tant que de raison) les fautes et les crimes de cette époque comme il a diminué le poids horrible qui écrase la mémoire du Régent quand il a détruit, par une discussion sévèrement menée, ces accusations épouvantables d'empoisonnement et d'inceste que La Grange-Chancel ne craignit pas d'articuler. Mais, cela oté, — et nous l'ôtons nous-même, — il y a, certes! assez encore à la charge du Régent et de son époque pour justifier la satire de La Grange-Chancel, s'il avait eu du génie, et pour résister à la critique allégeante de de Lescure, aurait-il eu, lui, dix fois plus de talent qu'il n'en a montré !

Mais malheureusement (et tout est là!) La Grange- Chancel n'avait pas de génie et fut le contraire d'un grand poète. Rhéteur, déclamateur, et par-dessus imi^ tateur, — imitateur avec bassesse, — n'ayant ni une idée supérieure, ni entrailles, ni sincérité d'aucune

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sorte, il ne fut pas même à la rigueur un honnête homme pour ceux-là qui pensent que les grandes pensées viennent du cœur, lien manqua autant que de cerveau. S'il en avait eu, aurait-il demandé sa grâce au Régent dans des vers que de Lescure a publiés à la fin de son volume, et, la grâce obtenue, se serait-il relevé d'à genoux, à la mort du Régent, pour frapper d'une dernière Philippique la mémoire de Thomme qu'il ne craignait plus et qui lui avait pardonné?... Comme Philippe d'Orléans était un fanfaron de vices, LaGrange-Chancel, qui n'avait ni l'honnêteté rigide du vieux Boileau, ni 1 ame magnanime de d'Aubigné, ces grands satiriques, LaGrange-Chancel n'était qu'un fanfaron de vertus.

Moralement comme littérairement, il fut le faux Juvénal d'une époque où rien n'était vrai, pas même les vices, car elle les exagérait. 11 gasconna tout, ce Périgourdin : l'indignation, l'horreur, la pitié. Il en fit des bourdes monstrueuses. Mais, sous le masque enflé du déclamateur et du menteur, il y a le froid qui nous empêche d'être dupe, il y a tous les défauts des mauvais lyriques. La Grange-Chancel est bien au dessous de Jean-Baptiste Rousseau. Ses vers, qui ont du son plus que de l'harmonie, mais qui sont monotones malgré leur éclat, comme ils sont entortillés et pesants malgré leur mouvement, il ne les tournait même pas comme un tourneur sa bille d'ivoire. Il n'était ni poète ni grand versificateur, mais un grand rimeur. Ilavaitdé-

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buté dans la faveur de la princesse de Gonti par des bouts-rimés qu'il avait mieux remplis que les vers dont il trouvait la rime tout seul, etc'es. faiseur de bouts-rimés à la minute qu'il aurait vraiment dû rester. Nous n'avons pas été effrayé à la manière de Saint-Simon en lisant, grâce à de Lescure, ces Philippiques où le duc voyait de si belles choses, mais nous l'avons été d'une si incroyable médiocrité.

Nous nous sommes demandé combien, dans ce fatras classique et mythologique, il y avait de vers qu'on pouvait citer dans un cours de littérature, et sur cinq odes composant un ensemble de quatre-vingtdix-huit strophes, nous avons, le croira-t-on ? trouvé trois strophes, plus trois vers ! Encore Racine et Ju\rénal se réverbèrent-ils en ces trois strophes, où Fauteur n'est pas plus lui-même que partout. Il y a toujours quelque réminiscence dans sa plus pure originalité. Excepté ces trois strophes, d'une beauté commune, mais régulière, on n'a plus que platitudes et bouffissure, langage grammaticalement incorrect et presque barbare, mais où la rime règne... dans le désert. En présence d'un mérite si mince et si solitaire, on comprendrait à peine, même pour une heure, la béotienne admiration des contemporains de La Grange-Chancel, si Ton ne savait que l'admiration des hommes n'est le plus souvent ni générosité ni justice, mais joie grossière de se retrouver, soi et sa passion, dans

Fœuvre d'un écrivain qui vous fait miroir, comme le ruisseau le faisait à cet imbécille de Narcisse !

Et voilà le vrai crime pour La Grange-Ghancel, car voilà l'impuissance et le ridicule ! Qu'il ait été un satirique effréné, à outrance, qu'il ait exagéré, qu'il en ait trop dit, que les objets se soient grossis, se soient défigurés sous la dilatation de son regard épouvanté ou indigné, qu'il ait calomnié même par le fait, mais à ses risques et périls, et en mettant sa tête au jeu sans la réclamer, la Critique, qui sait bien qu'un jour il parla la pensée de la France, et que l'homme qu'il accusait avait lui-même, par sa conduite et se» maximes, épaissi sur sa tête la nuée livide de si effroyables soupçons, la Critique l'innocenterait sans peine, si seulement il avait eu la bonne foi de sa colère, le vulgaire mouvement de sang de son indignation I Mais La Grange-Chancel n'eut pas même cela, et à le juger hors de son époque et de ses frémissantes contagions, il n'eut pas le talent qui sert à cacher... ce qu'on n'éprouve pas. Marionnette d'une coterie d'abord, il le devint de sa propre vanité, et il se crut, par le bruit et l'éclat, un météore et un tonnerre, mais son

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