Amyot
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appuyée et plus profonde. C'est plutôt de îa causerie sur l'histoire que de l'histoire, mais c'est une causerie d'une grande justesse. Le livre de Gabrielle d'Estrées^ écrit avec le sang-froid de l'homme d'État encore plus que de l'historien, se distingue par une simplicité d'expression ravissante en Capefigue, qui d'ordinaire aime à fringuer et à faire briller la paillette chère au siècle qu'il a tant aimé Pour tout dire d'un mot, c'est un livre où la rectitude des idées a créé, seule, un talent sur lequel nous ne comptions plus. Même ce marbre dont nous parlions plus haut, ce marbre y est, et si nous avions une critique à faire, ce serait peutêtre qu'il y est trop.
Et il n'y a point là de contradiction, comme on pourrait le croire. Si l'impartialité est de rigueur pour Thistorien tout le temps qu'il raconte les faits, scrute les causes et peint les caractères, une fois cette triple trame de l'histoire impassiblement déroulée, il reste la conclusion dernière, le jugement suprême à prononcer; et cette conclusion et ce jugement ont toujours autant de chaleur, de passion et de vie, qu'il y en a dans la conscience et le sentiment moral de l'historien. Eh bien, c'est cette passion et cette vie, qui révèlent la force de la conscience, que je voudrais
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voir davantage dans ce livre! La sévérité indignée, qui fait l'histoire pathétique et lui donne son plus beau caractère, y manque aussi, et je la regrette ; mais, si la grande moralité n'est point là encore, du moins l'immoralité n'y est plus !
Comme dans la plupart de ses dernières publications : Madame du Barnj, Louis AT, le Maréchal de Richelieu^ Capefigue n'a point, dans sa Gabrielle d'Fstrées^ diminué les fautes ou grandi ceux qui les commirent. 11 n'a point essayé de rendre l'adultère ou joli, ou imposant, ou intéressant, ou excusable à quelque degré que ce soit. Il y a bien une phrase dans l'introduction où il est question de Yimage gracieuse de l'amour dHenri lY et de Gabrielle ; mais c'est de suite fini, et l'auteur, qui a encore ce vieux œil de poudre sur la pensée, ne retourne plus à cette bergerie : il redevient et reste sérieux. 11 ne rêve pas, sous la toque verte de Gabrielle, l'ébouriffante capacité politique quil a naguère supposée sous la cornette de madame de Pompadour. 11 ne fait pas Henri IV, ce séducteur de l'histoire, — on ne sait vraiment ni comment ni pourquoi, — un homme plus séduisant que Gabrielle ne fut elle-même une femme séduite. 11 ne drape rien de leurs faiblesses ou de leurs vices à l'un ou à l'autre. Il est enfin, sur le compte de tous les deux, delà vérité la plus nette, et cependant la plus convenablement exprimée. Mais il est indifférent à cette vérité comme un homme, un diplomate, sur le
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soir d'un beau jour, qui aurait pris enfin son parti sur la présence du vice dans les choses humaines, et qui même irait jusqu'à croire qu'il y entre comme un ingrédient...
Tels sont, en somme, les qualités et les défauts de ce livre à double titre, qui s'appelle également Gabridle d Estrées ou la Politique de Henri IV, et dont le second titre pourrait bien être le premier dans la pensée de son auteur. Très concluant et supérieur de bon sens en tout ce qui touche à la politique de Henri IV, aux difficultés de son temps, aux luttes des partis et aux impossibilités d'une situation connue et fréquente dans l'histoire et qui doit toujours y amener les mêmes catastrophes, il ne Test plus au même degré en tout ce qui touche aux passions de ce premier roi Bourbon, qui introduisit la bâtardise dans la maison royale de France et qui abaissa la notion sainte de la famille aux yeux de son peuple. Or, cela devait être, du reste, dans un historien essentiellement préoccupé de politique, et pour qui les faits moraux ne dominent pas tout, comme pour nous, et n'expliquent pas tout, dans l'Histoire!
Mais, nous devons le répéter, — car le progrès, c'està-dire le mieux, est là pour Capefigue, guéri, nous l'es-
péroDs, de son xviii ^ siècle, — si, dans son livre, il n'y a pas de conclusion vigoureuse contre Fimmoralité de Henri IV. lout à la fois si superficielle et si profonde, contre cette immoralité qui fut sa plus grande faute, même politique, car ce fut sa faute à poste fixe, sa faute perpétuelle, nous avons les prémisses terribles qui feront conclure désormais aux esprits fermes ce que Capefigue ne conclut pas. Oui! on conclura, après l'avoir lu. contre le Henri IV de Capefigue. Et je doute qu'après ce portrait, si peu chargé et si peu fidèle, de cet heureux de lagloire, on continue de nous donner ce triple Gascon, qui gasconnaitavec ses amis, avec les femmes, avec Dieu même, pour le modèle des rois français.
Malgré la splendeur d'une bravoure qui a dans l'Histoire sa magie, il faut cependant plus que cette beauté de bravoure si partagée en France pour y sacrer grand homme et grand roi, de pied en cap, un homme brave qui ne serait que cela. Tout grand commandement ne s'encadre bien que dans du génie.
Comme roi, Henri IV, pour toute initiative, reprit cette triste politique de Catherine de Médicis, qui consistait à réunir le parti catholique et le parti huguenot dans un centre commun et en s'éloignant des extrêmes, politique chétive, que les races et les générations se passent de la main à la main depuis des siècles, qu'on appelle fusion, conciliation, transaction, bascule, équilibre, tous mots vains! et que les
passions toutes seules d'Henri IV auraient aussi sûrement défaite que le poignard de Ravaillac, qui termina tout en une fois. Malgré le peu de pente de l'esprit tout politique de l'auteur de Gabrielle d'Estrées à regarder du côté des causes morales, qui sont les influences décisives de l'histoire, cependant il ne peut s'empêcher de dire à plus d'une place de son ouvrage que les nombreuses amours publiques de ce chef d'État durent choquer si profondément l'esprit religieux et les mœurs de son siècle, que, son système politique eût-il réussi, il fût tombé par là encore !
Et, de fait, il en choquait, le croira-t-on? même les mœurs militaires. Le xvi^ siècle était resté chevaleresque jusque dans la cruauté des guerres civiles et la corruption des Valois. Henri, que les gravures du temps représentent sous la figure d'un bouc, Henri, le Faune couronné, n'était pas seulement le libertin affolé qui courait après toutes les femmes, au dire de toutes les chroniques de l'époque, de tous les mémoires, de toutes les chansons. Il avait une manière d'être libertin pire que son libertinage, car elle faisait de lui je ne sais quel abject personnage de comédie. Or, la gaîté qu'inspire un homme est toujours voisine du mépris. En amour comme en religion, avec les femmes comme avec Dieu, ce prince était le plus grand donneur de paroles pour ne pas les tenir qui ait jamais existé, alors que la fierté de la parole donnée existait encore, et que l'outrage
n'avaitpas vieilli de l'ancien mot de foi mentie. Tout le temps qu'il vécut, il ne cessa d'être cet infatigable prometteur de mariage dont il faisait sa séduction, promettant du même coup le divorce, puisqu'il était marié, et que pour se donner il était bien obligé de se reprendre...
Capefigue, qui ne se charge de nous raconter dans son livre sur Gabrielle d'Estrées que le plus long et le plus scandaleux adultère de cet homme d'adultères, nous a fait le compte de ces promesses de mariages menteuses, appeaux de cet oiseleur, qui durent certainement mettre plus bas que tous ses autres actes, dans l'opinion de ses contemporains, le don Juan royal chez lequel rien n'était sincère, si ce n'est les convoitises et les intérêts. On le sait, les plus célèbres de ces incroyables promesses furent celles qu'il fit d'abord à Diane de Guiche, la belle Corisandre, ensuite à Gabrielle d'Estrées, laquelle mourut de son parjure quand il épousa Marie de Médicis, enfin, à Henriette d'Entragues, marquise de Verneuil, à qui on le vit, incorrigible, en signer une encore au moment où ses ambassadeurs signaient de leur côté à Rome le mariage qui tua Gabrielle. Certes! de telles menéestenaient autant de la comédie que de l'histoire, et Falstaff amoureux, mais qui n'était pas roi, n'eût pas fait autrement!
Tel est le Henri IV de la Gabrielle d'Estrées de Capefigue, cet Henri IV dont les historiens ont fait
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Henri le Grand, et les romanciers ou les chansonniers le bon Henri. Nous ne l'avons trouvé ni bon ni grand, nous, en ce livre consacré à une maîtresse qui meurt du chagrin qu'il lui cause, et qu'il remplace quelques jours après. Bon, il la tue de désespoir, puis il FoubUe; grand, il meurt du coup de couteau qu'une politique qui allait de l'abjuration à TÉdit de Nantes aiguisa sur les deux tranchants ; et il trouve sa gloire dans des projets de gloire, Tintention — et c'est la première fois en histoire — étant réputée pour le fait I Voilà donc sa bonté réelle, et, comme roi, sa réelle grandeur. Comme vous voyez, c'est peu. De tout cet Henri IV de Pont-Neuf, d'illusions et de préjugés, il reste le vrai, le Henri de Capefigue, cet Henri d une duplicité gausseuse, de cette duplicité qu'il opposa à tout dans la vie et même à lui : car, sans l'indiscrétion de sa raillerie, il eût été facilement hypocrite. Il l'eût été facilement en sensibilité morale, car on croit fort bien du sentiment la sensualité qui a la séduction des larmes, et il l'aurait été tout aussi aisément en poUtique, car entre Tartuffe et celui qui a dit : Paris vaut bien une messe, ou : Cest mardi que je fais le saut périlleux, y a-t-il vraiment autre chose que l'épaisseur de quelques mots?
Le premier mot de la préface de ce livre sur Ma- Ihilde de Toscane (2), c'est que, « s'il emprunte aux « circonstances actuelles un intérêt de plus, il n'est « pas né du moins de ces circonstances ». Rien n'est plus vrai. Journaliste comme nous le sommes tous, mais de plus historien, Amédée Renée est un esprit trop élevé et trop libre pour s'embusquer çà ou là dans l'histoire afin d'y saisir, par ce cheveu qui se rompt toujours, l'occasion d'un succès populaire. Il n'a pas
1. Amédée Renée. La Grande Italienne {Mathilde de Toscane) {Pays, 21 juillet 1859).