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Correspondance qu'il publie, les diplomaties que voici ont pu voi7\ mais elles n'ont pas prévu grand'chose. Elles ont vu, comme tout le monde, ce qui maintenant crève les yeux à tout le monde, et ce qui les lui crevait déjà de leur temps, c'est-à-dire la bataille, exaspérée partout, de la Révolution contre ce qui reste de monarchies! Le livre des Deux Diplomates n'atteste que les incertitudes et les troubles de leurs prévisions. Ils ont vu juste, mais à leurs pieds. Ils n'ont pas vu plus
loin d'une vue ferme Ils n'ont pas plus pénétré
dans l'avenir que leurs devanciers, autrement forts qu'eux, les Bonald, les de Maistre, les Lamennais, ceux-là qu'on peut appeler les grands prophètes. Eux, ils ont été les petits... Ils ont été secoués par les événements contemporains, mais fécondés, non I Raczynski, opposé à l'idée de l'empire d'Allemagne, qu'il regardait comme un piège tendu par la Révolulion à la Prusse, n'avait pas prévu la constitution de son unité et l'homme robuste qui s'appelle Bismarck! Donoso Gortès n'avait pas prévu davantage que l'Empire, sorti d'un coup dÉtat et qu'il a bien jugé dans son effet immédiat, serait un temps d'arrêt infligé, pendantdix-huit ans, àla Révolution, qui n'a vaincu que parce que l'Empire, mal inspiré, après Lavoir été si bien, s'est lâchement abandonné à elle. Diplomates tous deux, ils n'ont influé, ni Donoso Cortès sur la situation de l'Espagne, livrée dès ce temps-là à une anarchie qui allait épouvantablement s'accroître, ni
Raczynski sur le Roi de Prusse, qui le voulait bien pour son serviteur d'apparat et d'étiquette, mais qui ne suivait pas ses conseils. Partis d'un même principe, ils ne s'entendaient plus dans leurs conclusions difiérentes sur l'avenir du monde, titubants, incohérents et contrastants par tout ce qu'il y a de plus opposé dans l'âme des hommes : le désespoir et l'espérance! Le désespéré, c'était Donoso, le plus ardent, le plus rehgieux, le plus saint des deux, que Guizot, qui avait ses raisons pour ne pas vouloir de prophètes, appelait, par dérision, un Jérémie ; et l'espérant, c'était Raczynski, lequel persiste (dit-il dans sa Correspondance) à croire « que le jour viendra où la « France tendra les mains vers Henri V », mais sans donner de cette foi une seule raison historique, et qui a espéré non pas jusqu'à la fin, mais sans fin, et qui a vu la fin de sa vie avant la fin de son opiniâtre espérance !
Tel ce livre, si on peut appeler ces fragments un livre, qui se nomme les Deux Diplomates^ titre pour le livre comme pour les hommes qui le portent, — un titre et rien dessous!... Dans ce livre, où il n'est pas question une seule fois du moindre traité conclu ou
à conclure, et où les deux diplomates qui s'y trouvent ne sont que des capitonneurs de situation, mis entre deux gouvernements pour les empêcher de se heurter, il n'y a guères, au fond, que deux correspondants, au fait, comme tout le monde, des choses de leur époque, et qui tâtonnent dans les événements pour y trouver des solutions dont ils n'ont jamais la certitude. Dans ces lettres, vous ne trouvez rien d'absolu, de péremptoire, de dominateur. On n'y reconnaît pas la plume qui écrivit ce magnifique Essai sur le socialisme, qui fît croire un jour que Donoso Cortès avait du génie I Ici, il n'est pas plus grand que ce Raczynski inconnu qui n'avait pas donné, lui, les mêmes otages à la renommée. Pythias et Damon diplomatiques, leur puissance d'observateur peut s'équilibrer, et les voilà égaux tous deux dans un livre médiocre, publié par un homme qui croit probablement encore plus au génie de la diplomatie qu'au leur, comme le danseur Marcel croyait au génie du menuet !
Triste production et triste résultat i Seulement, ce genre de livres, — qui n'ont pour se recommander que la fonction diplomatique de ceux-là qui les écrivirent, et qui n'ajoutent à ce qu'on sait aucune grande vue nouvelle ou aucun fait important de nature à modifier ou à éclairer puissamment l'histoire, — heureusement ! ne sera pas éternel. Il n'embarrassera pas peut-être bien longtemps encore la Critique de son encombrement ! Un jour, qui ne parait pas éloigné, ce
genre de livres pourra bien disparaître, comme la diplomatie elle-même, cette autre vacuité. Tous ces bavardages de correspondances diplomatiques, ramassées par des admirateurs posthumes, n'auront plus à sortir de leurs vieux tiroirs. On peut le prédire en toute assurance : c'est le télégraphe qui tuera la diplomatie. La chose est déjà commencée. Mais quand tous les chefs de gouvernements pourront se parler de bouche à oreille, de tous les cabinets et de tous les coins du globe, pas de doute qu'ils ne fassent euxmêmes leurs affaires et qu'ils ne suppriment ces intermédiaires d'envoyés et d'ambassadeurs, d'un faste si grand et si coûteux pour ce qu'ils ont d'utile ! Et c'est alors que la diplomatie, fille de la vanité et du besoin, aura suffisamment vécu. Alors aussi la Critique n'aura plus devant elle, comme aujourd'hui, ce tas de livres, faciles à bâcler avec des correspondances et des confidences tirées de l'oubli dans lequel elles pouvaient rester. La Critique n aura plus sur sa tête l'insupportable poids de ces productions sans signification et sans portée, comme, par exemple, ces Deux Diplomates, qui, par eux-mêmes, étaient, l'un beaucoup et l'autre quelque chose, et qui, victimes d'une fonction inutile, avec toutes leurs facultés, qu'il faut reconnaître, n'ont rien fait I Le plus brillant par le talent des deux, — celui-là qui n'avait pas été, comme l'autre, dans sa vie publique, qu'un diplomate, — l'orateur tout-puissant et l'écrivain, s'adressait, quand il mou-
rut, le mot d'Hamlet: « Va dans un couvent ! fais-toi moine !» et, sïl n'était pas mort, c'est ainsi qu'il aurait donné sa démission des choses humaines. L'autre, moins passionné, moins grand, moins à bout de tout, ne donna que celle des affaires publiques. Mais tous deux sentirent le néant de leur diplomatie. Tous deux sentirent qu ils n'avaient rien changé au train de ce monde plus fort qu'eux, et même furent-ils jamais bien sûrs de l'avoir compris':...
La publication des Papiers inédits du duc de Saint- Simon est, à plusieurs titres, d'un intérêt très saisissant. Inattendue, et quand on pouvait en désespérer, la voici tout à coup ! Et elle vient à temps ! Elle a bien choisi son moment I Elle nous tire enfin, par quelque chose de véritablement important et d'élevé, de la littérature croupissante, — de la crapaudière envahissante du naturalisme contemporain. Toute une œuvre historique, écrite par un homme qui a prouvé, par ses fameux Mémoires^ qu'il est un des
1. Papiers inédits du duc de Saint-Simon : Lettres et dépêches sur l'ambassade d'Espagne. Introductions par Edouard Drumont. Écrits inédits de Saint-Simon, publiés par Faugère (Constitutionnel, 18 mai et 30 novembre 1880).
plus éclatants génies d'écrivain que la France ait jamais eus, va sortir de l'engloutissement dans lequel on la tenait, le croira-t-on ? depuis plus d'un siècle !!! Nous avions les Mémoires de Saint-Simon. Nous n'avions pas tout Saint-Simon. Nous avions les diamants des Mémoires éternellement éblouissants; mais la mine dont ils ont été extraits à grand'peine, nous ne l'avions pas. Elle était hermétiquement fermée. Eh bien, on nous l'ouvre ! Nous allons pouvoir y descendre. Nous allons pouvoir nous plonger dans le Saint-Simon inconnu, à qui le Saint-Simon connu nous a tant fait rêver ! Nous allons pouvoir goûter à loisir la sensation rare que donne le génie, — le plus grand bonheur pour la pensée !
Émotionnante et bonne nouvelle ! Celui qui nous l'annonce était digne, par sa joie, de nous l'annoncer. Edouard Drumont est un journaliste... de métier, mais qui sait s'élever jusqu'à l'écrivain... de fonction. Ils sont comme cela quelques-uns en France, qui valent mille fois mieux que ce qu'ils font. Obligés, hélas ! de passer sous cette fatale et basse porte du journalisme qui nous courbe tous, après y avoir passé ils se redressent!... Edouard Drumont est l'auteur d'un livre d'archéologie et d'histoire, couronné dernièrement par l'Académie. Au fond, ce n'est pas là grand chose pour moi, qui méprise les opinions collectives et toutes les espèces de rassemblements, — ceux des Instituts comme ceux de la rue, — mais, je suis forcé
de le dire : le mérite du livre existe, quoique reconnu et même couronné... En publiant les Lettres et Dépêches de V ambassade d'Espagne (i), Drumont est un des premiers à bénéficier de la levée de ces scellés incompréhensibles mis, pendant si longtemps, sur les papiers du duc de Saint-Simon par d'imbécilles gouvernements. Mais ce n'est encore là qu'une bonne fortune de son activité d'érudit, et il a mieux à son service et au nôtre. Les deux Introductions qu'il a placées à la tète de son volume de Saint-Simon portent la marque de son talent, à lui, — talent très vivant et très personnel. Impossible de raconter avec un entrain plus spirituel et une ironie plus piquante l'histoire incroyable de cette séquestration inouïe des papiers d'un grand historien, par une administration sourde et muette aux réclamations acharnées de tous ceux qui aiment et qui pratiquent l'histoire !
Et il fallait, en effet, qu'une telle chose fût racontée. Il ne suffisait pas que, par ce temps de République qui fait revenir les exilés, on délivrât de captivité Saint-Simon, qu'on ne craignait plus, comme on a délivré Blanqui, que Ton craint peut-être toujours! Il fallait, de plus, apprendre à toute la terre ce que les savants et les historiens savaient seuls, c'est que, depuis plus de cent ans, d'énormes manuscrits, laissés par un homme de génie et dont la gloire a ce côté