L EMPIRE RUSSE DEPUIS LE CONGRES DE VIENNE
cette rude tâche d'investigation, de comparaison et de critique, qu'on appelle l'histoire d'un pays. Cela dit du fond des choses, resterait le style, cette magie qui, quand on l'a, consacrerait l'erreur même et jetterait son voile d'illusion sur les pauvretés de la pensée et jusque sur les hontes de l'ignorance. Mais Beaumont- Vassy, dont la forme élégante a la pâleur diplomatique, n'a pas littérairement beaucoup plus de style que cette foule d'écrivains qui, au xix® siècle, savent jeter une phrase dans le moule banal où tout le monde peut aller faire fondre son morceau de plomb... Évidemment, pour que des livres pareils soient lus avec avidité, il faut qu'il y ait absence complète d'œuvres historiques sur la Russie, et, de fait, il n'y en a pas.
Non! pas même en Russie. Or, s'il n'y en a pas en Russie, il n'y a pas d'histoire de Russie en Europe, car l'histoire d'une nation commence toujours de s'écrire entre ses quatre frontières. Quand on l'écrit audelà, on l'écrit du dehors au dedans, on est dupe de la perspective, on ne sait qu'à peu près les choses; on l'écrit à l'usage d'un dauphin quelconque [ad usum Delphini). Mais ce qui est l'histoire dans sa partie intime, profonde, indiscrète, on l'ignore. Partout pays, mais principalement en Russie, ce ne sont pas les notoriétés bien établies qui font l'histoire, ce sont les indiscrétions : or, les indiscrétions y sont impossibles.
Qui oserait écrire des Mémoires à Saint-Pétersbourg? Tout y est silencieux comme autrefois à Ve-
nise, et le conseil des Dix s'y concentre dans un homme. Certes! ce n'est pas nous qui jetterons la pierre au seul gouvernement qui convienne à la Russie actuelle, nous savons trop ce qu'il doit entrer nécessairement de despotisme dans l'éducation des peuples enfants ; nous voulons seulement constater, dans notre limite de critique littéraire, pourquoi il n'y a pas d'histoire en Russie. Il y a des actes publics, mais, qu'on y songe ! parce qu'on les rapporte dans un livre, on ne fait pas d'histoire pour cela. Beaumont-Vassy nous a raconté les faits politiques qui se sont produits en Russie, ou sous l'action de son cabinet en Europe, depuis trente-neuf ans (1); mais le premier journaliste venu en sait autant sur tous ces faits vus par l'écorce que Beaumont-Yassy lui-même, et vraiment était-ce bien la peine d'intituler fastueusement son ouvrage : De V Empire russe depuis le Congrès de Vienne^ si ce livre qu'on appelle ainsi n'a pas plus de profondeur et de consistance que la Gazette de Leipzig ou le Journal de Francfort ?
L'historiographie n'est pas de l'histoire. L'historiographie n'est qu'une chancellerie de plus à établir sous la main d'un gouvernement qui peut tout et pénètre partout, et surveillerait jusqu'à la chronique de Grégoire de Tours s'il pouvait y avoir un Grégoire de Tours dans les monastères de Moscou. Mais l'histoire,