‹ A coups de Canon, notes d'un combattant;Chapitre 9 sur 23 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Ce malin, le colonel a donné l'ordre de seller à la première heure ; nous avons à peine, le fidèle trompette et moi, le temps d'avaler notre quart de café, et nous voilà partis au grand trot derrière lui. Oh! ce café auroral, au cantonnement, quel délice, quel bain tonifiant pour l'âme et le corps! Au sortir de la paille nocturne, les yeux encore tout pleins de brindilles et de rêves évanescents, les côtes un peu engourdies, on aurait parfois presque tendance à être de méchante humeur ; mais le café bout là-bas dans la vieille marmite de campement, assise sur les deux pierres qui flanquent un bon feu de bois sec; et du coup les papillons noirs s'envolent, volatilisés dans la vapeur odorante dont l'arôme arabique épanouit nos narines.

Je dois confesser que je n'ai jamais, aux temps où j'installais mon indolente dans les cafés « chic » du boulevard, savouré de moka comparable à celui du soldat en campagne, au bon « jus » que l'homme de corvée passe minutieusement dans un vieux mouchoir usé, au milieu du cercle attentif que font les camarades silencieux, le quart religieusement tendu. Cela vous met de l'entrain au cœur pour tout lejour.

Je m'excuse de ces considérations un peu terre-à-terre, mais il est certain que l'excellente nourriture de nos soldats est pour une bonne part dans le splendide moral dont ils font preuve en cette guerre. Tant il est vrai que l'état de notre âme est intimement lié à celui de nos viscères et que les plus sublimes sentiments fleurissent mal dans un terrain dyspeptique. Bien tant que les mouvements péristaltiques n'agit sur ceux de l'âme, et les plus essentielles munitions sont encore pour le guerrier celles du tube digestif. A cet égard, notre intendance a mérité, dès le premier jour, qu'on lui tresse des lauriers.

Elle y emploie, comme on sait, des véhicules qu'on croyait voués au Boulevard à perpétuité.

SOUS LE PEU i07

Combien en ai-je rencontré de ces autos de Livraison des « Galeries Lafayette » et autres lieux, ravitaillant dans les routes défoncées les brigades et les batteries! Les gros quartiers de viande, les pains aux formes pesantes et prosaïques ont pris la place des fanfreluches, oc occasions ». mille riens aux grâces froufroutantes, qui passionnaient les Parisiennes au temps où elles n'étaient pas encore toutes des saintes. Mais ce sont surtout les autobus qui, mobilisés avec leurs chauffeurs, assurent ce service. 0 Madeleine-Bastille, Contrescarpe- Place Pereire, et vous aristocratique Trocadéro- Gare de l'Est, qui eût pu prévoir qu'un jour, démunis de vos banquettes, garnis de crochets de fer où pendent des demi-bœufs appétissants, vos glaces remplacées par un fin treillage de fer, vous iriez réconforter le corps et par là le courage de nos guerriers?

Nous partons d'abord avec le colonel pour reconnaître de l'autre côté de l'Aisne, de futures positions de batterie qui nous permettront

d'avancer notablement nos pièces et de gêner un peu plus ces messieurs d'en face. La reconnaissance d'une position de batterie, c'est-à-dire le choix de cette position, du champ de tir dont elle permet de disposer, l'examen de ses conditions de défilement, est peut-être l'opération essentielle dans les mouvements de l'artillerie. C'est d'elle que dépend, pour une large part, le mal qu'on pourra faire à l'ennemi et l'efficacité de ses ripostes. Aussi le colonel ne laisse-t-il à aucun de ses officiers le soin de ces reconnaissances ; il les fait lui-même.

Il nous faut d'abord traverser la vallée de l'Aisne dans sa largeur et à la vue des coteaux opposés où sont installées des batteries allemandes. On ne sait pas exactement l'emplacement de celles-ci, mais une chose est certaine : c'est que leurs observateurs commandent la route que nous devons prendre, car ils saluent régulièrement de quelque salve de 77 les convois ou les groupes d'hommes qui la suivent en plein jour.

Sur l'ordre du colonel, notre trio se disloque dans ce passage dangereux, et c'e^t à 1 50 mètres l'un de l'autre et au grand galop que

nous passons. Les Boches, en effet, vu leur pénurie relative en munitions, ne jugent que rarement utile de saluer d'une salve un cavalier isolé et en mouvement rapide, tandis qu'un groupe d'hommes, si petit qu'il soit, leur offre une tentation plus grande. Si la chance de toucher juste est aussi faible dans ce dernier cas, le bénéfice éventuel sera plus grand, puisqu'on mettra d'un seul coup plusieurs hommes hors de combat.

Ce sont, en somme, des considérations de probabilités qui dictent en ce cas la conduite d'une batterie et celle d'un groupe d'hommes non défilés par rapport à elle. Si même l'ennemi tirait un nombre égal de coups sur un groupe, qu'il soit dispersé ou non, la chance pour l'ensemble du groupe de s'en tirer indemne serait plus grande en ordre dispersé, de même qu'à la roulette, en répartissant plusieurs louis sur des numéros différents, on a plus de chance de gagner qu'en les mettant tous sur le même numéro. Il y aurait là un joli sujet de concours à proposer par l'Académie des Sciences : « De l'application du calcul des probabilités à l'art de la guerre » ; ou encore : « De l'influence de

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