‹ A coups de Canon, notes d'un combattant;Chapitre 15 sur 23 · CHAPITRE Y1I · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y1I

Les impressions que m'a laissées le village deT... où nous avons pendant quelque temps tâté du Boche, aux environs de la Noël, sont parmi les plus vives que nous aient procurées nos randonnées teutonicides le long du front, et elles viennent sans cesse, en nos mémoires, déchirer de leur lancette aiguë la brume vaporeuse et floue où peu à peu s'ensevelissent les choses qui ne sont plus.

Ce village formait alors la pointe extrême d'un secteur qui s'avançait audacieusement dans les lignes ennemies, si bien que l'on y était bombardé non seulement de l'avant, mais de droite et de gauche, et même, en un point, presque de l'arrière. Aussi, souvent une salve, qu'on eût crue française en entendant le départ des coups vous éclater dans le dos, se trouvait

être à son arrivée bel et bien allemande. Le bourg dont la lisière descendante était margée par les tranchées ennemies formait la proue d'un promontoire d'où Ton apercevait en contrebas, à une dizaine de kilomètres, les toits de Noyon et les tours carrées de sa cathédrale... et parfois aussi les fumées blanches des trains de ravitaillement boches qui émergeaient d'un masque sombre de bois. Souvent nos bons canons de 105 ont été taquiner les convois ainsi révélés par leur panache, mais à de telles distances un tir efficace sur but mobile n'est pas très aisé.

La petite terrasse à l'extrémité du village, d'où on avait ce magnifique et triste coup d'œil sur le pays occupé par l'ennemi, était d'ailleurs très bien vue de ses tranchées, et on n'y pouvait guère séjourner quelques instants sans que des sifflements nombreux, qui n'étaient point ceux des petits oiseaux, vous murmurassent à l'oreille de ne point trop divaguer en ce lieu.

11 n'était de maisons dans ce bourg qui n'eussent été plus ou moins démolies par les marmites qu'y envoyait chaque jour l'ennemi,

aux heures où les ravitaillements faisaient défiler quelques détachements dans les rues. Hien là que de très naturel; mais il me souvient d'une vieille bonne femme, à la figure toute ridée comme un vieux fruit séché, restée je ne sais comment dans le village et qui, du matin au soir, tricotait paisiblement devant sa porte : j'ai vu plusieurs fois les gros obus tomber à peu de mètres d'elle ; elle ne levait même pas le nez de dessus son tricot.

Etait-ce parce que la fin lui était chère et désirable, parce qu'elle avait déjà tant enduré que rien, même pas la mort imminente, ne pouvait plus faire réagir sa sensibilité, lassée jusqu'à Tanesthésie? Etait-ce au contraire parce qu'ayant déjà vu tomber beaucoup d'obus, elle n'y prêtait plus guère attention, car la mort sans cesse frôlée est comme ces choses familières qu'on finit par ne plus voir à force de les avoir sans cesse dans le regard, comme le bruit du moulin auquel le meunier ne pense que lorsqu'il cesse? Etait-ce simplement une pauvre inconsciente, un de ces cerveaux simples que par milliers l'atroce guerre a vidés de leur raison, comme le boucher, d'un geste

sec, vide le ventre des agneaux? Je ne sais, mais toujours je garderai dans ma rétine la silhouette de cette vieille accroupie sur la pierre, sourde au tonnerre mortel qui l'éclaboussait et n'entendant que le cliquetis léger de ses aiguilles annelées de laine.

Le chef d'escadron F..., qui commandait là l'artillerie, était un de ces hommes parfaitement cultivés, d'une énergie et d'une bravoure volontairement masquées de froideur, qui sont si nombreux dans l'armée française. Dans le trou creusé en plein champ qui lui servait de poste de commandement, au centre du réseau téléphonique qui liait de toutes parts son âme à l'âme vibrante de ses canons, et pareil en ce lieu à l'araignée qui, au centre de sa toile, attend et guette l'ennemi, il ne se départait pas d'une élégante et très raffinée politesse. Ses manières extrêmement « régence », en ce palais où les candélabres étaient des bouteilles..., hélas ! vides, les tapis des plaques de boue et les lambris des racines tressées de vers de terre, nous impressionnaient à tel point que, si nous en osions sourire, ce n'était que tout au fond de notre for intérieur. On ne vit jamais

qu'une fois le commandant F... déserter un instant son calme poli : c'est un jour que, d'une allumette soigneusement frottée sur sa cuisse, il s'apprêtait à allumer une cigarette ; un obus, tombant à cet instant et qui couvrit tout le monde de terre, éteignit d'un seul coup la frêle torche de la régie. « N... de D...! » cria le commandant, et, rougissant un peu de s'être emporté, il frotta aussitôt une autre allumette.

Tout près du poste de commandement, dans la batterie P... dont mille souvenirs de charmante camaraderie me font aujourd'hui sentir l'âpre nostalgie, il y avait un de nos cimetières, un de ces petits cimetières de soldats que l'image a déjà popularisés et où s'alignent, comme à la revue, les légers tumuli trapézoïdaux, avec leur croix de bois que coiffe un pauvre képi posé de travers.

C'est là que, chaque jour que Dieu fait, on couchait ceux que l'ange de la mort avait touchés de son aile libératrice. Et dans cette humble nécropole guerrière, si semblable à toutes celles où, de la mer aux Vosges, sont couchés ceux dont l'éphémère ardeur est endor-

mie à jamais, toujours les mêmes sentiments jaillissaient, comme des fleurs tristes, du fond de la terre remuée : l'envie qu'inspire au sage la mort rapide, en pleine force, dans l'ardente exaltation de l'action et de l'enthousiasme, mais aussi la douleur que traîne là-bas, dans ses voiles noirs, la longue panalhénée des mères, des veuves, des orphelins.

Si je parle ici de ce petit cimetière si pareil à tous les autres, si banalement sublime, si magnifiquement pauvre, c'est qu'au milieu de ces tombes silencieuses, il en était une, poignante, que fleurissait une immatérielle couronne de mélancolie : point de képi sur sa petite croix de bois, mais une baïonnette enfoncée; et, clouée par elle sur le bois blanc pendait une lettre toute tachée de pluie et jaunie de soleil. Et dans cette lettre, d'une grosse écriture gauchement appliquée de paysanne, la mère du soldat disait : « ... Mais la Louise voudra peut-être de toi, mon petit, mainte nant que tu t'es bravement conduit... » Quel poète transfiguré par la guerre en soldat, quel artiste cruellement sensible au tragique simple et profond a fiché là, d'un coup de baïon-

nette, cette lettre, en fermant la tombe du petit camarade ?

La boue qui régnait dans le secteur de T... dépassait tout ce qu'on peut imaginer; même en Argonne, je n'en ai point trouvé autant. Cette vase déliquescente uniformément répandue partout, où l'on s'enlizait sans cesse et dont la couleur jaune avait fini par se répandre à force d'éclaboussures jusqu'au sommet des arbres et des bicoques, fondait tout, choses, hommes, bêtes, dans une immense symphonie ocreuse où le regard n'avait plus de repères. Si Danton avait passé par là, il n'aurait jamais osé dire qu'on n'emporte pas la terre de la patrie à la semelle de ses souliers. Cette boue avait au moins l'avantage de donner aux hommes une teinte uniformément neutre qui, à quelques décamètres, les distinguait à peine du sol. Ainsi se trouvait réalisé, bon gré mal gré, le plus invisible des draps militaires.

A mon humble avis, en effet, la couleur bleu horizon, bien que très supérieure au point de

vue iu\ isibîlité aux anciennes teintes franches de nos uniformes, n'est peut-être pas la perfection à cet égard. Lue couleur est d'autant plus in\ i>ible dans un décor donné qu'elle tranche moins, qu'elle fait moins contraste avec celle des objets ambiants. 11 est évident que très généralement les soldats se projettent, pour un observateur situé à quelque distance, soit sur le fond du sol, sur la terre nue, soit sur de la végétation, herbe, buissons, arbres. Or, la terre a toujours des tons tirant sur le jaune ou le brun ; les végétaux sont verts ou jaunes. L'idéal aurait donc été un drap d'uniforme tirant à la fois sur le jaune et le vert, qui sont d'ailleurs des nuances voisines, et surtout sur la première de ces couleurs.

C'est précisément à quoi tendent le kaki des Belges et des Anglais, le gris des Allemands, des Italiens et des Serbes. Le bleu horizon ne se justifiait véritablement que dans deux cas : d'abord lorsque les soldats se profilent sur le fond du ciel ; mais alors, ils sont immédiatement vus de toutes façons et se profilent en noir, quelle que soit d'ailleurs leur couleur; ensuite lorsqu'ils sont très éloignés, à une distance où

le fond du paysage, la terre, les végétaux, paraissent tous bleutés à cause de la diffusion de la lumière à travers une épaisse couche d'air. Car c'est en somme le même phénomène, la diffusion prépondérante des petites longueurs donde de la lumière sur les particules atmosphériques, qui produit le bleu du ciel et le bleu des « horizons » si connu de ceux qui savent peindre... et même de ceux qui savent regarder. Mais ce phénomène ne se produit qu'à une distance de plusieurs kilomètres; c'est pourquoi il est tout naturel qu'on ait peint en gris bleu les canons de 75 qui sont toujours à une distance notable de la ligne ennemie, et aussi la coque des cuirassés qui ne combattent que de très loin. En donnant la même teinte à l'uniforme des fantassins qui sont tout à proximité de l'ennemi, on a peut-être commis une extrapolation un peu hardie dune donnée juste.

La nature, heureusement, remet toujours les choses au point : sans qu'aucun tailleur, aucun peintre, aucun intendant soit jamais intervenu, elle a donné au tigre la robe jaune rayée de noir qui se confond avec la jungle

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où l'ombre des tiges zèbre le sol ensoleillé ; elle a donné au lion la couleur du sable du 1 1. au papillon la forme et la nuance des feuilles mortes où il s'immobilise pour échapper à l'ennemi.

Le « camouflage » n'est pas une chose nouvelle : la réaction naturelle des choses sur les êtres, sanctionnée par la survivance du plus apte, c'est-à-dire, — comme à la guerre, — du plus invisible, l'a depuis longtemps réalisé dans le règne animal. Seulement, ce que nous appelons camouflage, les naturalistes l'appellent « mimétisme ». — Le camouflage n'est qu'un mimétisme que la force des choses impose aux guerriers humains et à leurs engins, comme aux animaux, dans la terrible lutte pour la vie.

Et c'est pourquoi, rectifiant même ce qu'il y a d'imparfait dans l'œuvre humaine, le frottement continuel de notre drap « bleu horizon » contre la terre et contre l'herbe finit par donner à ce bleu une nuance à la fois verdàtre et jaunâtre, la nuance précisément qu'il fallait. Tous ceux qui ont vu la tenue de nos soldats lorsqu'ils ont séjourné un temps dans les tran-

chées et l'ont comparée à i'idyllique bleu horizon qu'on admire dans le» devantures des tailleurs et aux terrasses de certains cafés élégants, me rendront témoignage qu'il en est bien ainsi, et que la fonction finit toujours par améliorer l'organe, même quand elle ne l'a pas créé.

Pour en terminer avec le chapitre du costume militaire, qui n'est point si méprisable, puisque la vulnérabilité des soldats en dépend, — et puis, dans Aristote lui-même, il y a un chapitre des chapeaux ! — une remarque m'a beaucoup frappé dans le secteur de T... 11 y avait là une division algérienne, et le pittoresque déjà si naturellement varié des chéchias, des fez, des burnous, des petites vestes courtes aux parements jaunes des tirailleurs, se compliquait encore de quelques vestiges d'uniformes voyants déjà condamnés mais encore incomplètement remplacés par le bleu horizon. Si bien qu'avec les culottes de velours aux tons variés, les chandails, les cache nez et les écharpes multicolores comme les fantaisies des marraines, il n'y avait pas une escouade où ne régnât la plus multiforme, la plus diverse polychromie, et qu'il était sans doute difficile de trouver dans la di-

vision deux hommes dont la culotte fût assortie à la coiffure de pareille manière. Aussi certains campements que je vis là semblaient d'immenses manteaux: d'arlequin.

C'esi ainsi que le mot uniforme est arrivé à désigner la chose la moins uniforme du monde. M'est avis d'ailleurs que ce n'est pas le seul mot dont la guerre a ainsi bouleversé le sens, et je sais plus d'une chose dont il faudrait intervertir la signification passée pour la rendre adéquate au présent... Ainsi on devrait dire souvent aujourd'hui, s'agissant de la guerre et non plus de l'amour ou des affaires : « Si jeunesse pouvait, si vieillesse savait!... »

Pour ce qui est des marraines et de leur affectueuse sollicitude si tendrement doublée de laine et rembourrée de tabac, j'ai compris un jour que leurs envois étaient même plus appréciés qu'on n'imagine d'ordinaire. C'est quand, déshabillant, pour lui prendre ses pièces d'identité, un pauvre tirailleur qu'une méchante balle venait bêtement de toucher au cœur, on trouva, sous sa veste, un, deux, trois, quatre chandails superposés sous lesquels s'élageaient sept douillettes chemises, —

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