A COUPS I)K CANON
ceci est authentique. En voilà un que les paquets du soldat n'avaient point laissé démuni, et qui pourtant eût cru démériter de la confiance des lointaines bienfaitrices en ne portant pas tout son trésor sur lui. Qu'Allah recueille sa pauvre âme candide en son paradis aux sources fraîches !
Ce matin, nous attaquons, dans le secteur : c'est le moment de la « préparation » d'artillerie qui précède comme un formidable prélude symphonique... et comme un glas, l'instant décisif et tragique où l'infanterie, en avant de nos batteries, sortira de ses tranchées.
Pendant que rugit le tonnerre formidable de toutes les pièces de tous les calibres, je songe à ces camarades fantassins avec qui tout à l'heure je prenais le café, et qui se préparent à bondir vers la mort, là tout près devant nous, le fusil à la main, l'âme pleine d'une sombre résolution, le regard un instant... un seul instant voilé, parce que tout l'essaim des chers souvenirs vient d'y poser l'ombre de son vol rapide. Il y a un moment à peine, ils devisaient gaî-
ment, s' occupant de mille petites questions de détail, et pourtant ils savaient qu'un fort pourcentage d'entre eux était condamné à mort; mais ils ne laissaient point voir qu'ils le savaient, ayant cette pudeur de 1 émotion qui donne tant d'élégance morale aux hommes de chez nous.
Tandis qu'ils se préparent à se hisser bientôt sur le parapet, quand l'aiguille des montres synchronisées hier soir marquera du même coup la fin de la canonnade, les pensées en mon esprit défilent en un cortège précipité et dense. Je songe que, pendant que nous sommes là dans nos batteries, presque point inquiétés par les ripostes sporadiques des pièces ennemies, — qui, à peine ce jour-là, blesseront quelquesuns d'entre nos canonniers, — nos camarades fantassins vont là-basse heurter aux terribles fils barbelés, tandis que les mitrailleuses allemandes déploieront sur eux, en sifflant, l'éventail mortel de leurs trajectoires divergentes. Et nous avons alors un peu honte d'être artilleurs, et un muet hommage s'élève de nos cœurs vers cette infanterie, qui reste vraiment, du moins par l'héroïsme, par la néces-
saire abnégation, « la reine des batailles ».
Du poste d'observation, nous voyons quelques-unes des phases de l'affreuse mêlée : nous voyons tomber beaucoup de ceux qui ont tout donné en ce lieu à la France ; leurs silhouettes, alanguies par la mort, tachent de rouge les petites plaques blanches que la neige a posées çà et là sur le sol et qui semblent de loin des chiffons déchirés, abandonnés par quelque lavandière. Mais à quoi bon décrire ces choses? Elles ont été racontées cent fois. A quoi bon dire le retour des survivants et des blessés, qui sont vibrants encore d'impétuosité, le morne défilé en leurs brancards des grands meurtris dont le regard, à défaut du corps, est toujours debout ; la tourbe informe des prisonniers dont l'attitude est à la fois de joie et de stupeur... Tout cela a été dépeint maintes fois, et de main de maître.
Ce que je voudrais seulement, c'est examiner maintenant le mécanisme de ces combats presque toujours pareils dans leurs grandes lignes et qui, de tranchée à tranchée, avec les mêmes vicissitudes sanglantes, avec les mêmes sacrifices saintement acceptés, font
depuis tanl de mois frémir de leurs saccades intermittentes tout le front de France. Ce que je voudrais c'est faire en quelque sorte la physiologie de cette forme étrange de guerre qui nous a été imposée, c'est tâcher de montrer dans quel sens elle évolue, et comment, par une intervention toujours plus puissante et mieux réglée de l'artillerie, elle doit finalement, avec des sacrifices, inversement proportionnels en hommes et en machines, bouter dehors le Boche.