CHAPITRE IX
Ou me pardonnera d'aborder ici, « moi qui ne suis roy, ne rien, » des questions de tactique. Mais le phénomène « bataille » esl, comme tous les phénomènes naturels, justiciable de l'expérimentation et de la critique scientifiques. Il est, au même degré qu'une réaction chimique ou qu'une maladie, soumis aux lois de l'observation et de la logique. Peut-être, d'ailleurs, le moindre « apprentif », celui qui a, ne fût-ce que quelques semaines, pris une part active à la guerre, celui qui a « mis la main à la pâte », celui-là, pourvu qu'il ait des yeux pour voir, des oreilles pour entendre et du sens commun pour déduire, connaît mieux l'art de la guerre que s'il avait seulement suivi les enseignements théoriques et systématiques de toutes les académies militaires du monde.
« L'expérience est la source unique de la vérité », a dit Henri Poincaré. Vous me rendrez témoignage que c'est vrai aussi à la guerre, mes camarades, vous qui, de la chrysalide pacifique où le commerce, l'industrie, la terre, ou le laboratoire vous tenait enfermés, avez jailli métamorphosés soudain en âpres guerriers. Nos chers camarades de l'active, — cadre incomparable d'une fresque glorieuse, dont les âmes mûries déjà dans la noble servitude militaire étaient si admirablement préparées à recevoir l'empreinte fécondante des faits, — sont d'ailleurs unanimes à confesser, eux aussi, que la véritable école de la guerre a été la guerre ellemême. Les leçons antérieures, tous les enseignements des livres et des systèmes pèsent peu auprès de la grande et glorieuse leçon qui a commencé pour tous le 1er août 1914.
Lorsque les Allemands, après la bataille de la Marne, se sentirent réduits à la défensive et que, pour garder le terrain momentanément conquis par eux, ils se terrèrent derrière une longue ligne de tranchées ; lorsque, pour éviter de la voir tourner, ils furent obligés de prolonger cette ligne, jusqu'à la mer d'une part.
de l'autre jusqu'à la frontière suisse, ils nous imposèrent la forme de guerre qui depuis n'a pas cessé sur noire front.
On a dit et écrit souvent — car on a peutêtre proféré dans cette guerre encore plus de sottises qu'on n'en aura faites, ce qui n'est pas peu — que cette lutte de tranchées était une nouveauté et qu'on ne l'avait jamais vue que dans les sièges, mais non en rase campagne. Rien n'est plus faux pourtant, et il suffit pour s'en convaincre de considérer les toutes dernières guerres, et notamment la plus récente avant celle-ci, la guerre des Balkans, où l'on vit à Tchataldja une ligne de tranchées, allant d'une mer à l'autre, arrêter net l'in\Tasion du territoire turc par les Bulgares. Déjà au Transvaal, puis plus près de nous en Mandchourie, on pouvait apercevoir une évolution de la défensive en rase campagne dans ce sens.
Mais ce rôle fondamental de la fortification de campagne qu'on avait un peu négligé chez nous, avait été en vérité, mis en évidence depuis fort longtemps par les tacticiens du passé, notamment par le beau génie militaire de notre Vauban. Celui-ci est généralement
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considéré comme un maître incontesté pour tout ce qui concerne l'attaque et la défense des places ; mais on ignore trop que ce grand bâtisseur de forteresses avait des vues tout aussi étonnantes sur la guerre en rase campagne. Nous avons trouvé dans quelques-unes de ses œuvres inédites, signalées par le colonel de Rochas, divers préceptes qui, à deux siècles de distance, projettent sur les choses actuelles des lumières singulièrement suggestives. C'est ainsi que Vauban enseigne qu'une armée doit se retrancher en rase campagne : «... Pour qu'un petit nombre d'hommes puisse résister à un plus grand... Pour pouvoir occuper des postes avantageux et les garder avec des forces médiocres et de beaucoup inférieures à celles de l'ennemi sans le craindre... Pour pouvoir fermer rentrée de nos pays à l'ennemi. » Quel enseignement en peu de mots!
Si malgré cela, si malgré surtout l'enseignement des plus récentes guerres, les états-majors ont un moment dédaigné un peu l'art et la nécessité du retranchement en rase campagne, c'est que, passant outre à ces précédents si proches, sans leur accorder l'attention voulue,
ils étaient hypnotisés par le souvenir prestigieux des campagnes napoléoniennes. Si j'ose employer cette image mathématique, leur erreur fut de ne pas considérer l'évolution de la guerre comme une « fonction continue ». Ils oublièrent que l'art de prévoir n'est que l'extrapolation d'une courbe, et que dans toute extrapolation bien faite, ce sont les derniers points du tracé de la courbe, et non des points quelconques pris arbitrairement sur celle-ci qui sont surtout à considérer. Quand on ajoute un nouvel étage à une maison qui en a cinq, ce serait folie que de vouloir le poser sur le rezde-chaussée ; c'est au dernier construit qu'il doit se superposer en épousant ses formes.
C'est en se refusant à croire que la guerre prendrait des formes identiques à celles de l'épopée impériale qu'on eût été vraiment fidèle à la doctrine napoléonienne, car c'est Napoléon qui a dit : « La tactique change tous les dix ans. »
Le règlement des armées en campagne du mois de décembre 1913 disait : « L'artillerie soutient les attaques de l'infanterie, elle ne les prépare plus. » Ce plus on tendait marquer un
progrès et comme la répudiation de quelque hérésie antérieure. Cette doctrine qui eût pu être vraie contre un adversaire non retranché, est venue, comme on sait, se briser à jamais contre les parapets cuirassés des sapes, et se déchirer aux crocs des fils de fer barbelés. C'était fatal : Vauban a calculé dans son ouvrage inédit sur la Mortification de campagne qu' « un homme bien retranché en vaut six qui ne le sont pas. » Sans vouloir disputer sur ce chiffre par lequel Vauban n'a voulu é\idemment indiquer qu'un ordre de grandeur, il faut remarquer qu'avec les engins actuels, la disproportion se trouve encore bien plus forte à l'avantage du combattant retranché. D'une part, en effet, l'abord des tranchées est aujourd'hui beaucoup plus lent, à cause surtout des ronces de fils de fer, qui sont un moyen inconnu de Vauban de retarder la marche. En outre, dans sa comparaison, celui-ci suppose tous les adversairesarmés de mousquets. Aujourd'hui, au contraire, le défenseur, à l'exclusion de celui qui donne l'assaut, possède la mitrailleuse ; ce fusil multiplié augmente beaucoup le désavantage de l'assaillant, surtout si, comme
c'était toujours le cas naguère, celui-ci n'est armé que du fusil et de la baïonnette. — Jusqu'à quelques mètres de l'ennemi retranché, la baïonnette n'est rien qu'une menace terrible, mais impuissante, et le fil barbelé se rit des menaces. Quant à la balle du fusil, sa trajectoire rectiligne, son « tir tendu », comme disent les balisticiens, ne lui permet de toucher que ce qui dépasse le talus de la tranchée. Pour tout ce qui est derrière celui-ci, la balle est inoffensive.
Par ces quelques remarques on s'explique les pertes assez élevées qu'a subies, un temps, l'infanterie attaquant de vive force les retranchements ennemis. C'était la mort, la mort glorieuse, mais inutile pour beaucoup, et ceux qui mouraient ainsi n'avaient pas même l'acre et suprême volupté d'avoir porté aussi des coups mortels. Seuls ceux qui parvenaient à la tranchée adverse avaient cette joie.
Hélas! que j'en ai vu de ces petits soldats tombés à quelques pas de la ligne ennemie sous la nappe fauchante des mitrailleuses soudain déclenchées, les uns couchés sur le sol, les autres lamentablement accrochés aux fils de
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fer barbelés, comme de pauvres petits insectes happés dans une toile d'araignée. Ceux-ci surtout sont une douleur pour le regard.
Ah ! que n'ont-ils vu cela, les doctrinaires qui, doppant je ne sais quelle sombre mystique de la guerre, la louent et la bénissent comme une génératrice de grandeur et de beauté! Oui certes, il y a du vrai dans la théorie maistrienne de la guerre ; oui, quelque chose colore d'un peu d'idéal son effrayante horreur, c'est que dans la foule mêlée des sentiments et des hommes elle fait parfois émerger les plus beaux, les plus nobles, les plus puissants. Mais qu'est tout cela à côté de la souffrance et de l'amertume qui s'exhalent d'un pauvre corps déjeune homme affaissé sur des ronces de fer, presque debout d'abord, puis au bout de quelques heures sinclinant peu à peu comme un triste pantin disloqué, et qu'on revoit chaque matin un peu plus agenouillé, à mesure que les crocs d'acier déchirent le vêtement!
Rien ne m'a jamais donné une impression aussi profonde du tragique de la guerre, ni les blessés rauques dans le sang qui bouillonne, ni les morts affreusement plaqués au sol par le
couperet des éelats d'obus, rien autant que ces corps accrochés aux fils barbelés et qui, courbés peu à peu vers la terre qui les happe, gardent encore une attitude vivante, car ils n'ont point atteint cette auguste immobilité qui couronne la mort. Non, la guerre n'est point belle, non, elle ne doit pas être aimée, mais exécrée, car sans cela il faudrait remercier les tyrans qui nous y ont jetés et nous devons les haïr.
Heureusement, aujourd'hui l'héroïsme du fantassin n'est plus exposé autant qu'au début à sombrer impuissant sur les récifs d'acier qui bordent la défense ennemie.
C'est que, par la force douloureuse des choses, on a été amené, d'une part à donner des armes nouvelles à l'infanterie, d'autre part, à ne plus la lancer que sur des positions d'abord « préparées » par l'artillerie, — n'en déplaise au règlement, — et réduites au minimum de nocivité.
Tandis qu'au début de la campagne l'infanterie marcha contre les tranchées presque sans
[jais on avec l'artillerie, tandis qu'ensuite elle n'attaqua plus sans avoir été précédée d'une « préparation d'artillerie » très intense qui durait quelques minutes, aujourd'hui c'est pendant des heures, pendant des jours qu'on bombarde avant de lancer le fantassin à l'assaut.
Telles sont les trois phases successives qui caractérisent jusqu'ici l'évolution subie par l'attaque, dans cette guerre.
Pendant la première, pour les raisons indiquées plus haut, l'infanterie fut exposée à des pertes inutilement terribles en se lançant sur des positions intactes et abritées. On ne tarda pas à reconnaître la nécessité de désorganiser d'abord ces positions, et c'est ainsi qu'on fit, au bout de quelque temps, précéder les attaques d'un bombardement déclenché à point nommé, avec toute l'intensité possible, par toute l'artillerie du secteur. Après un certain nombre de minutes, on arrêtait soudain le bombardement au moment du départ des vagues d'assaut, ou du moins on le reportait plus loin, on « allongeait le tir », comme disent les idoines.
On fit d'abord assez court ce bombardement préparatoire pour deux raisons : la première
est qu'on ne disposait nulle part de stocks de munitions permettant d'alimenter une dépense à la fois intense et très prolongée de projectiles; la seconde est qu'une « préparation » soudaine et brève fut, un temps, considérée comme une condition de succès parce que, pensait-on, l'attaque ainsi déclenchée comportait un élément de surprise, tandis qu'une préparation prolongée eût laissé à l'ennemi le temps de se préparer à la résistance, d'amener ses réserves, de tirer sur les nôtres et de contre-battre d'ailleurs notre artillerie.
Malheureusement l'expérience, la cruelle, mais impeccable expérience, démontra bientôt qu'une préparation d'artillerie aussi courte était, surtout avec les faibles calibres presque seuls existants au début de la guerre, incapable de détruire véritablement les nombreuses résilles de fils barbelés et de démolir suffisamment les retranchements. L'ennemi renforçait d'ailleurs peu à peu ceux-ci, en y adjoignant des blindages et des abris profonds, cuirassés d'une épaisse touche de terre et de madriers.
Quant à l'effet de surprise, on constata qu'il n'avait pas l'importance escomptée, les points
essentiels des premières lignes étant de part et d'autre continuellement gardés par des hommes déterminés dont quelques-uns, munis de mitrailleuses suffisaient, avec la complicité d'.i> (ils barbelés, à arrêter des bataillons entiers. Enfin, pour ce qui est des réserves ennemies, on s'avisa qu'il y avait, pour les empêcher de déboucher, un meilleur moyen que d'éviter de les prévenir (car avec le téléphone on est vite prévenu), c'est le tir de barrage.
Qu'est-ce donc que ce tir particulier dont l'emploi est aujourd'hui mentionné presque chaque jour dans nos communiqués? C'est, comme son nom l'indique, une sorte de barrage que l'on crée entre deux régions du terrain en envoyant sur la ligne droite idéale qui les sépare une rafale continue de projectiles. Ainsi, tandis que dans les tirs ordinaires d'artillerie on vise un objectif déterminé à détruire ou à bouleverser, dans les tirs de barrage on crée seulement, en une zone arbitraire du terrain, une sorte de nappe étroite et mortelle qu'une troupe ne peut traverser sans danger. Le tir de barrage est comme un long détroit de mort creusé soudain entre deux territoires et qui interdit de
passer de l'un à l'autre... autrement que dans la barque du nocher Caron.
Tout cela conduisait à cette conclusion inévitable : si l'on voulait attaquer sans gaspiller outre mesure les vies précieuses des fantassins, il fallait à la fois, détruire d'abord de fond en comble les réseaux protégeant la ligne ennemie et les retranchements et abris de cette ligne elle-même avec leurs occupants, et aussi la séparer de ses réserves et de ses ravitaillements par l'infranchissable rideau mortel et bruissant des tirs de barrage.
Mais pour cela il faut une débauche énorme et prolongée, un torrent continu, un ruissellement inépuisable de projectiles, et c'est ainsi qu'est née la tactique nouvelle dont le symbole émouvant et vrai est le cri aujourd'hui célèbre : a Des canons, des munitions ! » dont M. Charles Humbert s'est fait, pour le bien de la patrie, l'éloquent héraut. Aujourd'hui, la tactique n'est plus qu'une technique.
Pour occuper en un ou plusieurs points la ligne ennemie, ce qui est le seul moyen de repousser l'Allemand, il fallait naguère sacrifier beaucoup d'hommes, car, des attaquants, une
grande proportion, hélas! tombait en route.
11 en a fallu moins lorsqu'on a compris que l'on ne devait attaquer qu'une ligne désorganisée ; il n'en faudra plus guère lorsque l'artillerie aura, — cela s'est déjà vu sur la Somme et tout récemment lorsque nous avons repris Douaumont et Vaux, — assez bouleversé et dépeuplé le terrain pour que l'assaillant puisse l'occuper sans coup férir, le fusil en bandoulière et la cigarette aux lèvres.
11 faut qu'on en arrive là bientôt et partout, car le noble sang de France doit être économisé à tout prix, car on fait un obus en quelques heures à peine, un canon en quelques jours, tandis que pour faire un soldat français il faut vingt ans de tendres soins, d'affectueuses angoisses, de leçons et de peines. . . Que dis-je ! il a fallu des siècles de fine civilisation, de délicate patine cérébrale, de mœurs douces et de légère raison concentrées lentement dans nos trop rares familles. Qui oserait balancer quand il s'agit, pour conserver à la planète cette chose unique et charmante, de puiser dans les bourses et les usines, n'importe où?
Le jour où, selon nos vœux, nous aurons
assez d'engins pour que nos poilus n'avancent plus jamais que sur un terrain d'abord conquis par l'artillerie, ce jour-là certaines théories seront battues en brèche, mais on aura épargné le plus précieux des trésors humains. Il faut qu'on en arrive à ce moment où l'infanterie sera la reine des batailles..., mais une reine qui règne et ne gouverne pas.
Et alors, les R. V. F. seront moins fréquemment nécessaires pendant la bataille... Ces initiales, peintes d'abord sur les autobus parisiens mobilisés et devenus transports de boucherie, veulent dire : « Ravitaillement en viande fraîche. » Par extension, les poilus, qui aiment à ironiser sur eux-mêmes et ne se croient point tenus à la gravité pudique de ceux qui ne risquent rien, ont pris l'habitude d'appeler R. V. F. les renforts apportés dans Faction par les camions automobiles servant au transport des réserves.
Certains préjugés sont d'ailleurs de ces morts qu'il faut qu'on tue et les idées pourtant si
simples que nous venons d'exposer et qui découlent limpidement de la logique des faits ne sont pas encore admises sans conteste. Il y a peu de temps, un de nos meilleurs écrivains militaires, M. le colonel Rousset, ancien professeur à l'École de guerre, écrivait ceci à propos de la bataille de Verdun : « Le feu arrête une troupe quelconque et brise son essor, mais il ne fait reculer que les pusillanimes. Pour avoir raison des autres, pour les refouler dans l'offensive comme dans la défensive, il faut le choc ou tout au moins la menace de choc. Et seule l'infanterie est capable de produire l'un ou de dessiner l'autre. L'ultima ratio à la guerre n'est point le canon, malgré sa réputation usurpée, mais l'homme. »
Malgré l'autorité de leur auteur, j'ose ne point souscrire entièrement à ces opinions de l'éminent critique. En etîet, si le feu de l'artillerie ne fait reculer que les pusillanimes, il peut détruire les autres, ce qui vaut encore mieux que de les mettre en fuite, et alors l'infanterie n'a plus qu'à prendre possession, sans aucun choc de sa part, du terrain dépeuplé de tous ses défenseurs vivants. En fait de choc, il n'en
est point de plus vigoureusement efficace que celui de l'acier lancé par le muscle puissant des explosifs. L'expérience du début de la guerre en ce qui nous concerne, la retraite russe de l'an passé, la retraite roumaine hier, toutes ces choses qui peuvent nous fournir des causes de redressements victorieux, ont démontré d'une façon incontestable que la supériorité momentanée qu'eut alors l'armée allemande, était due surtout à son artillerie qui lui permettait, comme un immense balai, de déblayer à distance le terrain devant sa marche. Le nier serait précisément faire injure à nos fantassins et à ceux de nos alliés et cela signifierait implicitement que nos hommes et les leurs ne valaient pas, poitrine contre poitrine, ceux de l'ennemi. C'est ainsi qu'à vouloir faire une trop large part au rôle de l'infanterie, on aboutirait à la diminuer.
11 ne s'agit point d'ailleurs dans tout ceci d'instituer une de ces discussions d'école qui n'ont que faire à l'heure où tous les Français mêlent leur sang héroïquement répandu. 11 ne s'agit point de contester que l'infanterie es( et
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reste la reine des batailles; mais le canon en est le roi.
Les Allemands le sentent si bien qu'ils espèrent par une surabondance d'artillerie, alimentée par leur formidable industrie, compenser leur infériorité numérique croissante. Il faut que cela ne soit pas, et ce ne sera pas.
Ceci même nous amène à envisager un autre aspect de la tactique actuelle : dans l'exposé schématique que nous avons esquissé ci-dessus du rôle de l'artillerie, nous avons considéré seulement ce qui se passe d'un côté de la barricade. Mais il est clair que l'adversaire tiendra à user des mêmes moyens, des mêmes tirs destructifs contre les tranchées, des mêmes tirs de barrage à l'arrière de celles-ci contre les réserves et les ravitaillements. Et alors une nouvelle besogne s'impose : empêcher l'artillerie ennemie de faire tout ce que fait la nôtre, c'est-à-dire la réduire au silence et à l'impuissance en la contrebattant énergiquement. Nouvelle et essentielle fonction de l'artillerie et qui complète et couronne les précédentes.
Le schéma succinct et fort incomplet que nous venons de tracer suffît à expliquer quelques-
unes des particularités étranges, cent fois répétées, qui caractérisent la bataille actuelle. C'est ainsi que dans les communiqués, — français et ennemis, — on lit souvent qu'une tranchée prise par l'un des adversaires a été peu après reconquise par une contre-attaque.
Ce curieux va-et-vient de l'assaut, qui se répète continuellement, nous est maintenant facile à comprendre : les grosses densités de bombardement, aujourd'hui concentrées en un point, rendent celui-ci absolument intenable pour l'occupant, qui ne peut qu'être tué ou se replier; l'adversaire vient alors le remplacer après avoir cessé son bombardement, mais il est à son tour bientôt chassé par le bombai-dément adverse. Mais, me dira-t-on, comment chacun des adversaires peut-il parvenir à la tranchée convoitée à travers les tirs de barrage que l'autre parti ne manque pas de déclancher devant elle quand il a dû l'abandonner? C'est qu'il est plus facile de franchir un tir de barrage que de rester immobile sous un tir contre tranchées, de même intensité : on se mouille moins en traversant seulement la rue quand il pleut, qu'en y stationnant sous l'averse.
De cette brève esquisse, il résulte que la lutte depuis deux ans sur notre front est, si j'ose employer cette image, analogue à celle de deuxbéliers qui, corne à corne, les deux fronts étroitement butés, poussent chacun de toute leur énergie. L'interférence de leurs deux efforts n'aboutit d'abord qu'à une épuisante immobilité, jusqu'à ce qu'une dissymétrie dans le heurt de cette double énergie fasse reculer soudain un des combattants et brise d'un seul coup l'équilibre de ses jarrets. C'est ainsi que, sans doute, s'achèvera la lutte quand nous aurons assez de canons et de projectiles pour dominer nettement ceux de l'Allemand, et à condition que ce matériel soit mis en œuvre par une pensée qui lui donne, au point et à l'heure propices, tout son rendement. Les chars d'assaut analogues aux « tanks » anglais joueront peutêtre aussi un grand rôle dans cette dislocation du front ennemi.
Certes, il a des lignes de défenses successives sur lesquelles l'Allemand arc-boutera au fur et à mesure son effort de résistance. Ces lignes, il faudra les conquérir « par approximations successives », comme disent les mathé-
maticiens, mais après, le moment viendra où la bête croulera soudain. D'ici là, il faut patienter et surtout travailler..., car l'Allemand travaille, lui.
En somme, nous devons tendre vers le point idéal, — s'il peut être question d'idéal en des matières aussi temporelles ! — où noire infanterie n'aura plus de pertes que par l'artillerie. Ce jour-là, il me semble, — bien qu'il soit toujours hasardeux de vaticiner, — que la lutte se réduira à un combat entre deux artilleries, c'est-à-dire que la victoire sera à celle qui dominera en portée, calibre et repérage : en portée, car celui qui tirera 100 mètres plus loin que l'autre pourra l'atteindre sans être atteint luimême ; en calibre, car les plus gros canons feront taire les plus petits ; en repérage, car avant tout il faut savoir où est l'artillerie sur laquelle on tire, et toutes les autres supériorités ne sont rien sans celle-ci et sont balancées par elle.
Mais encore un coup, le matériel le plus puissant ne dominera, d'une manière décisive, que s'il reçoit l'impulsion de la volonté la plus claire et la plus résolue. Mens agitât molem...