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CHAPITRE X

Maintenant que quelques vues synthétiques guident notre incertitude à travers les sinuosités de cette immense ruée de guerre, nous pouvons d'un regard plus clair examiner les rôles et les raisons d'être des divers engins, canons légers et canons lourds, obusiers et mortiers, de gros et petits calibres, canons de tranchées, dont la gamme étrangement variée fait qu'aujourd'hui un canonnier complet doit être une sorte de Pic de la Mirandole, ou plutôt,

— soyons modeste ! — une façon de Maître Jacques.

La plus continuelle des besognes de l'artillerie est, comme nous avons vu, d'inquiéter et d'empêcher si possible le ravitaillement de la ligne ennemie en munitions de toutes sortes,

— les aliments sont aussi des manières de

munitions — ; en matériel et aussi en « matériel humain », comme disent les stratèges de Berlin. Pour cela, il est indispensable que les batteries soient renseignées exactement sur les temps et lieux de ces ravitaillements. Comme d'ailleurs elles doivent elles-mêmes n'être pas trop près de la première ligne, par suite des nécessités du défilement, pour éviter d'être trop facilement repérées et trop vulnérables, et aussi pour faciliter les accès de leurs propres convois , il est indispensable qu'elles aient des observateurs avancés qui les renseignent sur leurs objectifs et règlent leur tir.

Ces observateurs se tiennent soit dans les tranchées de première ligne, soit dans les points élevés convenablement choisis. Us sont l'œil de la batterie, œil situé très en avant, et la batterie est à cet égard un peu comme ces crustacés pédoncules ou podophtalmiques qui portent leur organe visuel au bout d'une longue antenne. Étant donnée la rareté du personnel nécessaire, les meilleurs observateurs de première ligne pour l'artillerie sont encore les fantassins de la tranchée avancée, et c'est ainsi que s'est éta-

blie, peu à peu, une « liaison » intime et utile entre les deux armes.

Celte liaison du canon avec ses observateurs, on la réalise généralement par téléphone, à moins que l'intensité du bombardement, déchiquetant sans cesse les fils sans cesse réparés, n'oblige comme à Verdun à recourir aux signaux acoustiques ou optiques, aux fusées ou simplement aux coureurs, à ces agents de liaison dont l'héroïsme solitaire est plus beau que celui du coureur de Marathon ; car ils n'annoncent pas la victoire, ils la préparent, ils ne courent pas loin d'une mêlée terminée, mais ils se précipitent tête baissée dans l'homicide rideau des tirs de barrage.

Dans la plupart des cas d'ailleurs le téléphone suffit à cette besogne indispensable, et il la réalise mieux que les autres procédés, car lui seul permet la transmission immédiate et explicite des données.

Les Parisiens se souviennent encore de ce petit drame : Au téléphone, qu'Antoine jouait avec tant de sobre émotion et où un mari entendait, au bout du fil, assassiner sa femme. Des

drames de ce genre-là, tragiques ou joyeusement macabres, — car la mort des ennemis n'est point une chose pénible, — nous en avons vécu cent fois, et plus tragiques encore que celui du théâtre Antoine.

C'est une des sensations les plus étrangement modernes de cette guerre, une de celles que le canonnier savoure avec le plus de raffinement, que de participer aux effets mortels du canon, par la voix, grâce à quoi l'on est présent là où on n'est point. Dans l'obscurité amplificatrice de la « cagna » téléphonique, il semble qu'on « voie » mieux les choses entendues au bout du fil que si on les voyait vraiment ; car l'imagination ailée les pare de ses irisations rayonnantes, comme fait une puissante lunette, qui montre les étoiles plus brillantes qu'à l'œil nu et esthétiquement déformées par son achromatisme imparfait.

Grâce à cette télépathie suspendue « au fil mystérieux où nos cœurs sont liés », nous sommes présents en tous les points de la trajectoire de nos obus, et surtout au point de chute, là où leur invisible et harmonieuse parabole fait jaillir soudain, au contact du sol bru-

tal, un geyser de terre noire... C'est ainsi que l'idéal, heurtant la dure réalité, s'achève souvent en un sombre éclaboussement qui aveugle et qui blesse.

Entre ces mille souvenirs de téléphonie balistique dont vibre encore le microphone mental de nos mémoires, en voici un pris au hasard, mais qui synthétise bien ce je ne sais quoi d'inédit, de mystérieux et de fantastique à la manière d'Hoffmann ou de Wells, que la guerre présente doit à la technique scientifique.

C'était devant Saint Mihiel, quelque part vers le sommet de cette gibbosité du front bordée par la Meuse et qu'on a appelée « la hernie de Saint- .Mihiel » Nous étions là quelques ofliciers subalternes et jeunes... subalternes parce que jeunes... réunis par une heure de répit à quelques cents mètres de la ligne boche, dans une de ces vieilles fermes si fréquentes parmi les sapins du pays meusien.

Malgré la proximité des lignes et grâce à nos précautions pour ne faire aucune fumée et aucune lumière visibles, l'ennemi avait renonce

à bombarder cette masure après y avoir lancé quelques obus dont l'un avait fait, dans le plafond de la pièce principale, un gros trou béant sur le ciel. On se battait ce soir-là dans le secteur.

Défilés derrière un pli de terre, nous étions restés un long moment en contemplation devant le paysage étonnant qui étalait ses formes gorgées de bruits et de lueurs, et où passait, en nous frôlant, Faile invisible de la mort. Devant nous le Camp des Romains barrait l'horizon de sa pyramide géante, encerclée à la base, comme d'un délicat filigrane, par le triple réseau des tranchées allemandes. On voyait nettement, découpé sur le clair de lune, le fort orgueilleux qui, comme un diadème de pierre, couronnait le mont altier. Mais ce fort était désert maintenant; les Boches ne pouvaient s'y maintenir à la vue de nos canons, et le Camp des Romains obéissant à la loi étrange de cette guerre qui veut que généralement les ouvrages fortifiés soient les seuls endroits inoccupés par l'artillerie, ne servait plus qu'à masquer celle que l'ennemi avait entassée derrière lui. Ainsi cette forteresse

n'étail plus rien qu'un mur derrière lequel il se passait quelque chose.

L'action se déroulait à droite, au Bois d'Ailly, et nos âmes vibraient de tous ses échos grondants et surtout de tous ses reflets. Car c'est une chose bien curieuse, et non un des moindres paradoxes de cette guerre, que la nuit on voit beaucoup mieux la bataille que le jour. Le jour, le départ des coups de canon est généralement invisible avec les poudres sans fumée, pourvu que la pièce soit le moins du monde déniée ; quant aux éclatements, surtout les percutants, leur gerbe de fumée n'est guère perceptible très loin au soleil. La nuit, au contraire, les lueurs de départ des pièces, lorsqu'elles ne sont pas très profondément défilées, trouent le noir comme des coups de poignard lumineux ; on dirait au bord des crêtes les langues de feu soudain jaillies de mille démons infernaux. Quant à l'explosion des obus à l'arrivée, elle s'accompagne d'un brusque éclatement de lumière qui baigne tout l'horizon d'une cascade de rayons instantanée, et blesse la rétine comme un spasme lumineux. Si on ajoute à ces saccades de lueurs celles, lentes et

calmes, des fusées qui au-dessus du sol suspendent leur vol silencieux de comètes ralenties ; si on y ajoute encore les longs panaches divergents des projecteurs qui balaient soudain le noir, se croisent comme des lames de ciseaux et s'éteignent bien vite, — car il ne faut pas laisser à l'ennemi le temps de repérer l'appareil qui les lance, — on comprendra pourquoi la vision est sans doute plus richement impressionnée la nuit par la bataille.

Dans tout cela, ce soir-là, il y avait encore quelques étoiles pâlies parle clair de lune et qu'éclipsait à chaque coup — poignant symbole ! — la fulgurance des explosions mortelles. Nous qui étions, cette fois, étrangers à la lutte pourtant si proche, nous rêvions à ces choses, et je pensais quant à moi que si autour de ces étoiles lointaines il y avait, dans quelque planète, des astronomes capables de voir à la lunette, ces singuliers signaux nocturnes, multipliés sur des centaines de kilomètres vers le 50e degré de latitude de la planète Terre, ils devaient faire à leur sujet des conjectures bien extravngantes.

Mais les plaques de neige scintillante, qui tachetaient le Camp des Romains, comme du

sucre saupoudre une pièce de pâtisserie, nous eussent avertis qu'il faisait très froid, si l'onglée ne s'en était chargée ; comme il n'est pas de rêverie qui s'accommode longtemps de l'inconfort et que l'ossianisme ne nous était pas commandé par notre service, d'ailleurs achevé ce soir-là, nous rentrâmes dans la ferme.

Nous y faisions depuis un moment en sourdine un peu de musique grâce au concours d'un vieux piano, égaré en ces lieux je ne sais comme... et je crois même que nous avions joué aussi un peu de Beethoven et de Schumann, car la belle musique n'a pas cessé d'être douce aux cerveaux sensibles et équilibrés, quand soudain la sonnerie du téléphone frémit au mur.

L'un de nous se précipite : c'est le chef de bataillon X... qui occupe la tranchée de première ligne devant Bislée, à quelque distance devant nous et qui nous annonce que les Boches sont en train d'opérer leur relève en face dans les tranchées au pied du Camp des Romains. On voit, sous la lune complice, la longue théorie des fantassins qui monte dans l'étroit chemin et glisse tout le long de la

troupe descendante. La voix du chef de bataillon est calme mais un peu tremblante ; pensez donc, quel magnifique objectif! Vite, Urois coups de téléphone successifs de l'un de nous à trois batteries voisines : « Vous avez fait vos réglages sur tel chemin? — Oui. — Vous êtes en surveillance sur lui ? — Oui. — Vite quelques salves sur la relève des Boches que l'infanterie y signale ». Le récepteur raccroché, trois minutes encore s'écoulent, puis soudain douze coups de tonnerre sur nos têtes, douze longs sifflements, comme d'une bise satanique, et quelques instants après douze bruits plus sourds.

C'est la première salve triple qui fait son œuvre ; après un intervalle où les secondes sont des siècles, le même jeu sonore recommence. Puis, une fois encore. C'est fini maintenant. Un coup de téléphone du commandant X..., tout joyeux, nous annonce que tout a bien marché : il voit les fantassins allemands couchés par tas et par douzaines dans le chemin creux où ils ont été surpris... La bonne mélinite a fait sa besogne et plus d'un ne connaîtra plus jamais les grâces blondes de sa Gretchen, ni les grâces brunes de la lourde bière germa

nique. Mais aussi, qu'avaient-ils à chercher aventure si loin de chez eux? Puis, le récepteur raccroché avec amour, comme on raccroche au râtelier un bon fusil après la chasse, nous reprenons notre musique..., et je crois môme que nous jouâmes encore un peu de Beethoven et de Schuman h...

Et voilà une de ces petites choses vécues cent fois tous les jours sur la ligne de feu, et qui sont riches de sensations neuves et toutes fleuries de suggestives pensées. En ce pays me u sien, tout cela est imprégné en outre de je ne sais quelle poésie pastorale qu'on ne sent point dans les plaines boueuses et ternes du Nord. Ici. il y a les sapins, sombres et droits comme la vertu, mais sous lesquels la mousse est si douce aux citadins devenus guerriers et déshabitués du velours ; il y a le givre diamanté, il y a jusqu'au nom même des villages... Kœurla-Grande. Kœur-la-Petite, étranges et tendres, avec quelque chose de gaélique ou de Scandinave, et qui contribuent à donner à ces marches de la patrie leur charme mélancolique et prenant.

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