‹ A coups de Canon, notes d'un combattant;Chapitre 3 sur 23 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

C'est en Alsace qu'eut lieu mon premier contact avec les canons ennemis, lorsque nous fûmes jusqu'à Mulhouse, et que notre 5e régiment d'artillerie de campagne démolit si bien un groupe entier de pièces de 77 allemand, qu'on le trouva ensuite abandonné entièrement sur le champ de bataille, dans la position de batterie, au milieu des servants et des chevaux morts. C'est le colonel N..., qui avait lui-même réglé ce tir merveilleux de son régiment.

Je revois encore, traînées par nos conducteurs, ces 18 pièces allemandes qui furent les premières prises par nous en cette guerre, teintes en un ton verdàtre qui contrastait avec

le gris bleu des nôtres. Leurs âmes (il n'y a qu'elles à avoir une âme dans l'armée allemande) de deux millimètres plus large que celle de notre 75, étaient noires encore de poudre. Dès l'abord elles paraissaient moins longues, moins fines que celui-ci. Cela tient surtout à ce que le frein sur lequel elles reposent arrive presque à la bouche du canon, tandis que notre frein hydropneumatique est beaucoup moins long. Le cuir de leur couvre-bouche et de leur couvre-culasse était fauve et non noir comme dans notre 75. Leurs appareils de pointage, leur culasse qui s'ouvre latéralement à la manière d'un tiroir, tout bossues et criblés de trous, nous semblaient étranges, mais surtout on remarquait, fondue sur le métal près de la bouche, sous les initiales du Kaiser et l'aigle impériale, les mots ultima ratio régis. Ce « suprême argument du roi » ne manque pas d'allure, mais il a je ne sais quoi d'insolent, de brutal, de très prussien en un mot.

L'objet de ces pages est précisément de démontrer que le canon doit être aussi et sera l' « argument suprême » de la République.

Mais d'abord, ma pensée malgré moi évoque

i es heures de neuve exaltation où dans notre Alsace, dans mon Alsace, nous commençâmes à comprendre avec douleur que la valeur, le courage, l'héroïque élan ne vaudraient point pour trancher le nœud gordien de cette guerre le fer brutal des machines.

Alsace ! Alsace ! Hélène charmante de cette prodigieuse Iliade ! Mon souvenir prolonge sans fin l'instant où nous franchîmes cette petite ligne fictive qu'on appelle « la frontière 1 » Rien dans les champs, dans les bois qu'elle découpe ne décelait sa trace invisible. Elle avait, quand nous la passâmes, été moins sensible au robuste poitrail de nos montures que n'est le mince fil de soie que les coureurs à pied, dans le stade, heurtent et brisent en arrivant au but. Pourtant une allégresse joyeuse nous étreignait la gorge, car cette ligne, au liseré impalpable et si vite enjambé, c'était la marge de la Patrie.

Je revois les premières petites tombes de soldats, la première surtout fraîchement fermée près d'un arbre, sous les fougères aux courbes languissantes : un tout petit tumulus de terre soigneusement sarclée, une croix verte faite de

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deux branches de sapin entrecroisées — il y a tant de sapins dans nos Vosges! — plusieurs gros champignons violets poussés en une nuit au pied de cette croix, et aussi l'écriteau avec son inscription au crayon : « Ici repose un cavalier allemand du 14e dragons. »

C'était tout à fait coquet et il se dégageait je ne sais quel parfum d'apaisante douceur dans ce coin bucolique où l'éternel sommeil devait être bon. Mais je pensais aussi que bientôt nous n'aurions plus le temps de préparer pour chaque mort ennemi, ou même pour chacun de nos morts, des tombes aussi joliment arrangées : ils seraient trop !

Et puis, fussent-elles même aussi jolies et plus jolies, nous les regarderions moins, les prochaines tombes, puisque tout n'est qu'accoutumance, puisqu'il y a comme une sorte de virginité de l'esprit qui fait que les sensations les plus intenses ne gardent point leur force lorsqu'elles sont répétées. Je m'étais souvent demandé en lisant les aventures de la Révolution, des Croisades, de l'Histoire romaine, comment les contemporains de ces événements avaient pu conserver néanmoins leur équilibre,

vaquer, comme si de rien n'était, aux mille nécessités contingentes de la vie quotidienne et n'être point déIraq nés par la tension de leurs nerfs. Force nous est bien de reconnaître, nous qui vivons un drame sans égal dans l'histoire, auprès duquel tous ceux du passé sont bagatelles, que l'on s'habitue à tout et que nous nous sommes adaptés avec une rapidité prodigieuse aux péripéties de la grande tragédie qui a succédé à nos petites comédies d'hier. Quelle cire plastique et ferme à la fois est donc le cerveau des hommes ! Telles étaient en entrant dans cette Alsace, dès lors toute tachetée de flaques de sang, au milieu du frémissement des voix du canon, les réflexions que je faisais — in petto car elles n'eussent guère amusé mes camarades — et que le trot régulier de ma monture berçait et remuait en moi.

Malgré le navrant contact avec les premières douleurs de la guerre, avec les premiers cadavres sporadiques et les premiers blessés, une fanfare muette chantait dans nos cœurs bondissants. 11 me semblait que tout le monde alors avait de l'esprit, du courage, de l'abnégation. L'égoïsme, toutes les petitesses courantes dans lesquelles

on pataugeait naguère semblaient avoir disparu. Chacun s'oubliait soi-même et se sentait l'âme fondue dans quelque chose de grand. J'en fusse arrivé presque à bénir la guerre — n'étaient les larmes qu'elle préparait aux mères, aux femmes, aux sœurs, aux fiancées — à y voir, comme fit Joseph de Maistre, je ne sais quelle étincelle divine qui fait fleurir en nous toutes les bonnes semences. Et pourtant. .. la paix eût été si douce si les hommes étaient un peu sages !

Puis soudain, au sommet d'une côte, la plaine alsacienne a jailli comme d'une boîte à surprise, joyeuse sous le clair soleil, avec à gauche les Vosges bleuies par l'éloignement et couronnées de gros tumuli blancs, pareils à des tampons d'ouate hydrophile tombés de je ne sais quelle ambulance céleste. Partout ailleurs, sur les vallons où grondaient les batteries, charmants avec leurs bois, leurs seigles, leurs villages couverts de tuiles rouge vif, le ciel était d'un bleu superbe et profond, d'un beau « bleu France ». Et ce bleu, ce rouge des toits,

ce blanc des gros nuages faisait une symphonie colorée tout à fait symbolique que rehaussait comme un espoir le vert des prairies. Par làdessus le vent d'Est caressait nos visages hâlés, et je n'avais pas encore assez oublié ma météorologie — pourtant bien négligée pour d'autres soins — pour ne point savoir que c'était un signe de beau temps continu. Et puis, comme je voyais pour lors les choses sous l'angle du symbole, il me semblait que cette bise de l'Est qui nous frôlait après s'être gorgée au passage de l'arôme des plaines rhénanes, c'était un peu de l'àme d'Alsace qui venait joyeusement à notre rencontre.

Combien tout cela est loin dans le temps, mais que c'est resté près dans nos cœurs ! Un élan nous soulevait vers cette guerre, qu'on nous avait mise sur la gorge comme un couteau ; on l'imaginait éclatante et brève, tel un duel de mousquetaires. Toutes ces choses sont passées « comme l'ombre et comme le vent ».

Il nous a fallu quitter, pour un temps, ces villages mulhousiens où les habitants s'emparaient de nous pour nous offrir le quetsch et le

kirsch de derrière le fagot, — car, même en temps de guerre, ii n'est point, pour la plupart des gens, de meilleure façon de se réjouir qu'une ingurgitation d'alcool. Je revois encore l'active silhouette du général Pau qui nous commandait, si aimé des soldats, avec sa moustache et son œil énergique, sa démarche élastique, sa manche vide où pendait un bras artificiel muni d'une main de fer — ce qui lui faisait deux mains de fer. Deux jours avant notre départ pour le front de l'Aisne, à des officiers allemands prisonniers qui, lui parlant des ravages causés par notre 75, ajoutaient qu'il devrait être interdit de se servir d'engins pareils, il répondit en montrant son bras absent, sans rien dire.

Dans le convoi de 800 prisonniers qui fut le premier pour nous — combien en avons-nous vu d'autres depuis ! — et qui se déroulait sur la route comme un long serpent verdàtre, je les revois encore ces officiers, fumant de gros cigares allemands, blonds, maslocs, « kolossals » et fades... comme eux-mêmes. Ils en tiraient avec mélancolie de longues volutes bleues où il mo semblait voir danser les derniers Elfes, les

derniers Génies de ces choses aujourd'hui défuntes, l'idéalisme et le romantisme allemands, dont Krupp a brûlé les ailes dans ses hauts fourneaux.

Toutes ces choses surannées déroulent encore leur film trépidant sur l'écran de nos mémoires. On nous avait annoncé une guerre courte ; les Allemands eux-mêmes avaient mis dans cette brièveté leur principal espoir. Nous étions joyeux comme ces malades à qui le médecin promet leur sortie dans deux jours... et qui deux ans après gardent toujours la chambre.

Eh! bien, puisqu'il en est ainsi, puisque la guerre n'est pas le poème romantique que certains avaient rêvé, mais une sombre prose réaliste, puisque les valeurs ont été renversées et que le métal des âmes n'est rien sans celui des creusets, regardons froidement en face la dure réalité. Assez de sublimes enfantillages. Coupons avec des larmes, mais coupons quand même les « casoars » de nos shakos. La guerre a cessé d'être un art pour être une science expérimentale comme la physique. Regardons-la d'un œil achromatique. Si nous ne voulons pas

suivre jusqu'au bout la règle de Spinoza nil admirari, nil indignari, sed intelligere, si nous voulons continuera admirer et à nous indigner, concentrons du moins surtout nos pensées sur le troisième terme du problème. Tachons de « comprendre » le mécanisme de cette guerre, car c'est le seul moyen de définir les conditions de la victoire, puis de les réaliser.

a Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu », disait César écrasant les Gaulois qui luttaient héroïquement pour la patrie, mais contre la civilisation. Puisque plus heureux qu'eux, nous devons défendre à la fois l'une et l'autre, méditons sans relâche la pensée du grand général romain. C'est parce qu'il avait d'abord ru qu'il a vaincu.

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