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CHAPITRE II

On a beaucoup parlé, depuis le commencement de cette guerre, des avantages de notre artillerie de campagne, de ses effets foudroyants, des causes de sa supériorité. Notre 75, en particulier, est devenu une sorte de génie populaire et merveilleux qui a fait d'abord un peu tort, peut-être, à ses grands frères, le 105» le 1 55, le 120, le 210. .. ; à ses aînés, le 90, le 95. Je demande la permission, avant d'aller plus loin, d'expliquer, d'après ce que j'en ai moimême observé, ce qui donne sa supériorité à notre canon de campagne, et pourquoi il fait des ravages bien plus considérables que celui des Allemands. Je le ferai en m'abstenant autant que possible de toute discussion trop technique. Il n'est rien d'ailleurs, pas plus en artillerie qu'en aucune autre science, — l'artillerie est

bien une science, — qu'on ne puisse exposer clairement aux gens les moins avertis, lorsqu'on le conçoit lucidement.

Rien n'est plus joli que le fonctionnement d'une batterie de 75, comme celle que nous actionnons ici même. Les quatre pièces sont là, parallèles, à une douzaine de mètres Tune de l'autre, la crosse et les freins de roues solidement enchâssés par le recul dans la terre grasse d'un champ de betteraves. Pauvres betteraves! Combien de millions êtes- vous, dans ce coin de l'Aisne, que nulle main de fraîche paysanne ne déterrera cette année, et qui pourrirez sur place, à peine honorées parfois du coup de dent dédaigneux d'un sous-verge ou d'un porteur, loin des cuves fumeuses où l'on cristallisa vos aînées en parallélipipèdes de sucre odorant? Pour l'instant, les rudes semelles des canonniers vous meurtrissent de leurs clous ; les longues douilles de cuivre éjectées des culasses fumantes vous écorchent en bondissant.

C'est dans le coin le plus creux du champ de betteraves que sont accroupies les quatre pièces; car, aujourd'hui, ce n'est plus sur les

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sommets qu'on se met pour tirer, mais dans les plis les plus profonds du terrain, où Ton ne peut pas voir le but sur lequel on lire ; car, si on le voyait, on en serait vu, on n'en serait pas défilé. Voilà le grand mot lâché ! Se défiler, être défilé, c'est presque tout l'alpha et l'oméga de l'artillerie moderne. Dans cet art étrange de lancer à grande distance sur l'adversaire des masses de fer ornementées de cuivre, le tout, ou presque, est que celui-ci ne sadie pas où envoyer sa riposte. Et, pourtant, il faut un œil à sa batterie; cet œil, c'est le capitaine ou quelqu'autre gradé observateur qui, placé sur une éminence voisine, dans un fourré derrière un buisson, voit le but à la jumelle et règle son tir en donnant ses ordres par téléphone aux chefs de pièce. Le canonnier ne voit donc pas en général le but sur lequel il tire; il n'a point la satisfaction du sabreur ou du fantassin, qui sait les hommes qu'il tue ; masqué de l'horizon, frappant sur l'invisible, recevant des projectiles qui tombent d'on ne sait où, il lui faut plus qu'à tout autre le courage passif, il lui faut plus qu'à tout autre la confiance en son chef, qui seul voit et sait.

C'est donc par téléphone que le capitaine donne ses ordres à la batterie. A cet égard comme à beaucoup d'autres, la guerre a modifié les habitudes réglementaires, et on ne voit plus guère, si même on en voit encore, de ces canonniers « signaleurs », pareils à des télégraphes Chappe qui seraient bottés de cuir, et transmettant de 100 en 100 mètres, par des gestes énormes et un peu ridicules des bras, la pensée directrice du chef. A l'école des Boches \ nous avons vite appris à nous servir du téléphone que certains techniciens misonéistes vouaient naguère au mépris. 11 faut même avouer que, parmi les téléphones de batteries, ceux que nous avons pris à l'ennemi sont entre les meilleurs. Il n'est plus aujourd'hui une batterie qui ne soit reliée téléphoniquement à son poste d'observation, à son groupe, à son colonel, et quand tout va pour le mieux, à l'infanterie qui la couvre. Tout cela

1 On dit que ce mot a le don d'exaspérer nos ennemis. Malgré cela..., ou pour cela, je me permettrai de remployer ici, d'abord parce qu'il est bref et je ne sais pourquoi expressif, ensuite parce qu'il n'a rien de grossier ni d'injurieux, sa signification exacte n'étant même pas connue et les étymologistes eux-mêmes y ayant perdu leur latin.

l'ait un immense réseau, qui court tout le long du front, portant partout les ordres et les renseignements, synchronisant les actions, et pareil à ces longues toiles d'araignées qui, dans les maisons abandonnées, — il en est beaucoup, hélas I en ce moment, — bordent les vitres brisées.

Tout à côté de chaque pièce, le caisson est là, vêtu de fer gris comme elle, rabattu vers le sol et ouvrant largement les volets blindés de ses armoires où, comme les bouteilles de vin vieux dans un cellier, les obus reluisants s'étagent dans leurs logements circulaires et profonds. Les six servants sont à leur poste; c'est de l'exacte coordination de leurs mouvements que dépendent l'exactitude et la vitesse du tir : les deux pourvoyeurs agenouillés par terre, chacun derrière une des armoires du caisson, le déboucheur entre les deux; ils placent continuellement les obus qu'ils saisissent dans les ogives du débouchoir. — Mais il me faut faire ici une digression, car il est à craindre que ceux de mes lecteurs et lectrices qui n'ont pas été artilleurs ne comprennent rien à ce charabia. Voici donc ce qu'est le débouchoir et à quoi il

sert : nul n'ignore que les projectiles d'artillerie ont aujourd'hui à peu près la forme d'un cylindre terminé par une pointe ogivale. Jadis ils étaient de forme ronde, et on peut remarquer à ce propos qu'ils ont suivi dans leur évolution la même marche que le style architectural des églises dont les cintres, d'abord ronds dans le style roman, se sont allongés en ogive dans le gothique. Donc les projectiles sont aujourd'hui gothiques, et l'ogive qui les termine porte à son extrémité la fusée. Celle-ci est une petite merveille de mécanique, qui déclenchera, au moment voulu, l'explosion de l'obus. — Je suis d'ailleurs obligé d'ouvrir ici une nouvelle parenthèse pour expliquer comment fonctionne l'obus. Pendant ce temps, notre batterie aura le temps de tirer des milliers de projectiles, mais nous la retrouverons quand même, puisqu'elle est depuis des mois immobile à la même place.

L'obus à balles fusant ou shrapnell, du nom de l'officier anglais qui, dit-on, l'imagina, est destiné à éclater en l'air à une certaine hauteur au-dessus de l'objectif1 et à projeter sur lui les

1 Voici encore un mot qui revient comme un leitmotiv

balles de plomb dont il est rempli. Le shrapnell est donc lui-même une sorte de petit canon en miniature qui se promène dans l'espace à une très grande vitesse et, arrivé à une certaine hauteur au-dessus de l'ennemi, projette sur lui en une gerbe meurtrière les petits projectiles dont il est chargé et dont la vitesse propre, s'ajoutant à celle de l'obus lui-même, est suffisante pour -perforer la tête la plus solide et la plus carrée qui soit.

Le mécanisme de la fusée a pour but de faire éclater le shrapnell au moment voulu et à la hauteur la plus convenable. Sans entrer dans aucun détail, il nous suffira de dire que ce mécanisme est déclanché par des ressorts qui s'arment automatiquement au moment du dé-

wagnérien dans les conversations d'artilleurs. Un régiment, un convoi, une batterie, un ouvrage ennemi, sont, à des titres divers, des objectifs, c'est-à-dire des objets destinés à être démolis par les canons. Celte façon de considérer des choses aussi diverses uniquement sous langle de celui qui tire est réellement la moins objective qui soit. Bizarreries du langage ! Rien de plus pittoresque que d'entendre le colonel N... racontant une certaine journée de septembre 19 14 où ses canons en deux heures démolirent cinq mille soldats de la Garde prussienne s'avançant en rangs serrés, et dont pas un n'échappa : rien de plus amusant que de l'entendre dire avec un grand sang-froid : « Jamais je n'avais vu un aussi magnifique objectif... »

part du coup, et par un petit cordon de poudre qui brûle dès ce moment-là, met le feu quelques instants après à la chambre de poudre placée au fond de l'obus et fait éclater celui-ci. Le nombre de ces instants, c'est-à-dire le temps qui sépare le départ de l'obus de son éclatement, dépend uniquement de la longueur utile de ce petit cordon de poudre. On règle à volonté celle-ci au moyen d'un trou que Ton perce dans la fusée et qui la débouche, c'est-à-dire la met, à cet endroit, en communication directe avec l'amorce qui enflammera le cordon de poudre, sans qu'il soit besoin de la combustion du reste du petit cordon. Le débouchage de la fusée se faisait jadis à la main au moyen d'un emportepièce, et suivant les indications du capitaine; le débouchoir est un merveilleux appareil qui fait aujourd'hui cette opération automatiquement, avec une précision et une vitesse bien supérieures. Dans l'artillerie de campagne allemande, on continue à déboucher à la main ; on n'y a pas le débouchoir, et c'est une des raisons de la supériorité de la nôtre.

Il est doux de frapper l'ennemi avec les armes qu'il a forgées lui-même; et c'est pourquoi nos téléphones de batteries boches nous sont si précieux. 11 faut jouir de ce qu'il a pu faire de bien et le mettre hors d'état de faire autre chose. Si nous voulons écraser à jamais l'Allemagne sanguinaire et sa tyrannie belliqueuse, c'est peutêtre, en un certain sens, parce que la musique allemande nous a été parfois agréable. Tout justement depuis 1870, depuis qu'elle s'est lancée dans sa mégalomanie bardée de fer, l'Allemagne n'a réellement plus produit ni un grand musicien, ni un grand penseur. En lui rognant pour toujours ses ongles tachés de sang innocent, en muselant sa mâchoire féroce, en l'empêchant de consacrer jamais dans l'avenir son activité à d'autres choses qu'aux arts de la paix, qu'aux choses utiles où elle excellait jadis : la fabrication de la musique et de la bière, nous lui voulons presque autant de bien qu'à nousmêmes.

Mais je reviens à mes moutons, qui sont souvent des moutons enragés, — à mes canonniers, veux-je dire. Voilà donc les deux pourvoyeurs et le déboucheur derrière leur caisson,

le corps immobile et les mains seules actives ; devant eux, ils n'ont pour horizon que leur caisson vidé peu à peu. Près d'eux, les obus allemands éclatent; ils ne bougent que pour tomber quand ils sont atteints, tout à leur besogne mécanique. En voyant dans des moments critiques ces pauvres soldats stoïques et comme indifférents, je m'imagine parfois que leur humble caisson est l'autel même de la pairie, et que c'est un sentiment religieux qui les a jetés là, agenouillés et silencieux, dans le parfum d'encens que fait la poudre. A côté d'eux, les trois servants de la pièce, le chargeur, le tireur, le pointeur, sont derrière celle-ci. Le premier prend rapidement des mains du déboucheur l'obus qu'il lui tend, et, solidement campé sur ses jambes écartées, d'un geste rapide et large qui sème... la mort, le projette dans la culasse que le tireur a ouverte. Vite celui-ci la referme en claquant, saisit le tire-feu et le laisse retomber, puis immédiatement rouvre la culasse d'où la douille de l'obus s'éjecte instantanément. Au début de la campagne, nous abandonnions les douilles sur les champs de bataille ; maintenant, on les recueille

précieusement, non pas que nous soyons, comme l'Allemagne, à la veille de manquer de cuivre, mais parce que ces douilles toutes prêtes serviront demain à fabriquer plus vite de nouveaux obus.

Pendant ce temps, le pointeur, qui est le regard môme de la pièce, courbé à gauche de celle-ci, l'œil à son collimateur de pointage, la main à une vis ou à une manivelle, modifie, suivant les données du capitaine, la direction, ou ramène instantanément, après chaque coup, la pièce à sa position. Pour cette dernière besogne d'ailleurs, son rôle est plutôt de contrôle que d'action. Grâce au frein hydropneumatique, solidaire du canon, et qui, avec celui-ci, recule dans une glissière sur raffut, le 75 revient à peu près rigoureusement dans sa position après chaque coup. Le pointeur se borne à vérifier qu'il en est bien ainsi, en visant un but auxiliaire, toujours le même, un arbre ou une maison lointaine par exemple, et en corrigeant, d'un léger mouvement de vis de rappel, le petit déréglage, s'il y a lieu. L'artillerie de campagne allemande, au contraire, n'a pour ramener le canon sur l'affût qu'un frein à res-

sort et, après chaque coup, il faut refaire le pointage exact. De là chez nous une bien plus grande exactitude et une bien plus grande rapidité de tir, et ceci est encore une des causes de la supériorité du 75.

Avec des servants entraînés, on arrive à tirer ainsi facilement une trentaine de coups par minute et par pièce. On conçoit que, pour faire en deux secondes toutes les opérations dont je ne viens de décrire que les plus importantes, il faille une coordination parfaite, un synchronisme complet entre les mouvements des canonniers. Pour compléter ce tableau, mettez, derrière le groupe des servants en action et, à quelques pas, le maréchal des logis, chef de pièce, qui surveille tout, rectifie au besoin un détail, remplace le servant qui tombe ; disposez sur la pièce et le caisson des branchages destinés à les dissimuler à la vue des avions, et derrière chaque canon une sorte de terrier recouvert de rotins et de gazon où les hommes se réfugieront à l'occasion ; multipliez par quatre ce premier tableau en imaginant à la gueule de chaque pièce une brève langue de flamme intermittente et un très ténu panache

de fumée, et vous aurez le tableau d'une batterie de 75 dans le feu de l'action. Voilà ce qu'on voit.

Voici maintenant ce qu'on entend : tout d'abord les commandements qui, du capitaine par le téléphoniste vont aux chefs de section, et qu'il serait trop long d'expliquer ici : « Par la droite de batterie, correcteur 18, 3 500... Augmentez l'échelonnement de 5, correcteur 18, 3900... Tir progressif, correcteur 20, fauchez double!... etc. » Voilà pour les hommes. Je ne parle pas des cris des blessés, nos blessés ne crient pas, et c'est encore une des choses les plus étonnantes de cette guerre que jamais l'on n'y entend un blessé se plaindre. J'en ai vu des centaines râler, divaguer même, j'ai entendu les hoquets lamentables des pauvres poitrines trouées et où le sang qu'elles vomissent ne laisse plus passage à l'air; mais je n'ai jamais entendu un blessé se plaindre. C'est incroyable, et cela est.

Voici maintenant la musique que font les choses : c'est d'abord le claquement périodique des culasses qui s'ouvrent et se ferment, le bruit métallique des douilles éjectées tombant

sur le sol ou la crosse du canon ; c'est surtout le coup de canon lui-même. Il est pour le 75 bref et coupant comme un coup de fouet et douloureux aux tympans non aguerris ; puis, de suite, c'est le long sifflement grave que fait l'obus dans les airs ; on dirait un hululement lugubre de la bise et, lorsque les pièces tirent ensemble, c'est un peu comme une longue rafale bruissante dans une forêt d'automne sans feuillage. Puis le grave sifflement s'atténue, et c'est soudain le roulement sourd de l'obus, qui éclate là-bas chez l'ennemi. Le son de l'éclatement est très différent de celui du départ; avec un peu d'exercice on ne s'y trompe pas. Autant celui-ci est bref, décisif et catégorique, autant l'éclatement est prolongé, disséqué en grondements juxtaposés, comme si chacun des éclats de l'obus apportait sa note à cette symphonie.

Mais voilà que les Boches ripostent; ils ont mal repéré la batterie, car leurs obus passent au-dessus de nos têtes et vont éclater 200 mètres en arrière de nous. Nous pouvons donc analyser à notre aise, et en amateurs, l'àpre défilé des « marmites ». — C'est par cette expression

imagée que nos hommes désignent les obus ennemis, surtout les obus de gros calibres. D'où viennent ces termes nouveaux en artillerie, je l'ignore ; il y a même toute une terminologie qui en dérive ; on raconte maintenant couramment, le soir, qu'on a été marmite. Voilà un néologisme qui n'est peut-être pas près d'entrer au Dictionnaire de l'Académie. Pourtant il a bien gagné ses leltres de grande naturalisation. D'où dérive cette appellation? Certaines personnes en mal d'explication ont prétendu que les obus allemands de gros calibres ont la forme de soupières. C'est apparemment qu'elles n'en ont jamais vu de près, et je les en félicite sans les envier. Je croirais plutôt que le mot vient de ce que les Allemands, quand le bombardement est intermittent, ont pris l'habitude en nombre d'endroits de nous faire leur expédition journalière de fer (en grande vitesse, s'il vous plaît), de préférence à l'heure où dans les cantonnements, les tranchées, les batteries, il y a le plus de circulation, le plus d'hommes non abrités, c'est-à-dire à l'heure de la soupe. Ce sont donc des marmites pour la soupe qui arrivent à propos. Si maintenant on s'imagine

que cette régularité dans les heures de « marmitage » a jamais fait qu'une escouade ou une pièce ait retardé ou avancé d'une demi-heure les heures habituelles de la soupe, c'est qu'on connaît mal la charmante et dédaigneuse insou ciance qui caractérise nos soldats.

J'en reviens donc à l'arrivée des marmites allemandes. Ces importantes personnes s'annoncent par des bruits variés qui permettent de les identifier assez facilement d'avance. C'est d'abord le petit et négligeable 77, le petit obus de campagne boche, je dis petit, parce que, plus grand que notre 75 par les dimensions, il est bien plus petit par les effets. Celui-là s'annonce par un sifflement assez aigu et continu. Au contraire, les grosses marmites allemandes, celles qui ont 15 centimètres, ou 22 ou 30 et plus, de diamètre à la base, celles qui pèsent une centaine de kilos ou davantage s'annoncent souvent par un sifflement beaucoup plus grave et qui a ceci de très particulier d'être intermittent : ch... ch... ch... ch... ; on dirait de grosses locomotives poussives qui avancent péniblement. Cela fait peine à entendre, et nous sommes tous dans des transes que les pauvres

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n'arrivent jamais à destination et restent suspendues entre ciel et terre.

Je diï* que les obus allemands (comme sans doute aussi les nôtres, pour les gens qui sont de l'autre côté de la barricade) s'annoncent souvent par leur sifflement dans l'air. On entend ce sifflement, pour les pièces à médiocre vitesse initiale, souvent assez longtemps (jusqu'à plusieurs dizaines de secondes) avant l'arrivée du projectile. La raison en est simple : le sifflement de l'obus est produit par son frottement contre l'air ; ce bruit nous arrive à travers l'atmosphère en ligne droite avec la vitesse du son qui est d'environ 340 mètres par seconde. Le projectile, lui, nous arrive souvent moins vite, d'abord parce qu'il ne se propage pas suivant une ligne droite, mais suivant une courbe, ensuite et surtout parce que, à la fin de leur trajectoire, les obus ont en général une vitesse moyenne bien inférieure à celle du son. Cela dépend d'ailleurs de la nature de la pièce et de la distance à laquelle on tire. Si la pièce est un

obusier, c'est-à-dire a une longueur faible par rapport à son calibre, la vitesse moyenne du projectile est inférieure à celle du son presque dès sa sortie de la pièce; il n'en est pas de même avec les pièces à longue portée qui sont, proportionnellement à leur calibre, beaucoup plus longues1. Pour fixer les idées, je citerai une remarque que j'ai faite plusieurs fois : lorsque notre pièce de 90 (ancienne pièce de campagne qui rend actuellement de réels services) tire à 3 400 mètres, j'ai constaté, étant près de la pièce, qu'il s'écoule environ vingt secondes entre le départ du coup et le moment où on entend son éclatement. Le bruit de celui-ci meltant environ dix secondes à me parvenir (puisque 3 400 mètres égale dix fois la vitesse du son), il s'ensuit que le projectile met un temps égal à parcourir 3 400 mètres. 11 s'ensuit donc que si une pièce analogue au canon de 90 (et il représente assez bien, comme portée utili-

1 En somme, il y a à peu près la même différence entre l'obnsier et la pièce à longue portée qu'entre le revolver et le fusil; dans l'un et l'autre cas, le rapport de la longueur au calibre augmente de la première arme à la seconde, et parlant sa portée. (J'enlends ce dernier mot dans son sens ordinaire, car, en artillerie, le mot portée veut dire tout autre chose.)

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sable, la moyenne des pièces employées dans cette guerre) tire sur moi, à une distance inférieure à 3 400 mètres, le projectile me viendra du canon plus vite que le son, et je recevrai l'obus ou plutôt, — et de préférence, — je l'entendrai éclater près de moi, avant d'avoir entendu le départ du coup. Si, au contraire, il tire sur moi à distance plus grande, j'entendrai d'abord le départ du coup, et, quelque temps après, l'arrivée de l'obus, ce temps étant d'ailleurs d'autant plus longque la distance est plus grande. Or en général, surtout dans la guerre telle qu'elle se poursuit maintenant, on tire à des distances beaucoup plus considérables.

Lors donc qu'une batterie allemande tire sur nous et s'est signalée par l'arrivée d'un premier obus, on a généralement le temps, dès qu'on entend partir le coup suivant et bien avant qu'il n'arrive, de se mettre dans les abris qui sont creusés un peu partout. Si même on n'entend pas le départ du coup, le sifflement de l'obus, en vertu du même phénomène, précède celui-ci assez longtemps pour qu'on puisse prendre ses précautions. Lorsque le coin où ils se trouvent est particulièrement visé, j'ai vu les

hommes prendre, suivant les cas, les attitudes les plus variées ; les uns, quand il y a des abris, s'y blottissent tranquillement; d'autres ne daignent pas même changer de place ; d'autres, qui sont à cheval, en descendent sans hâte pour être plus près du sol ; d'autres se couchent sur le ventre ou sur le dos. Il y a en effet grand intérêt à dépasser le moins possible la surface du sol, lorsqu'un obus, du moins un obus explosif, arrive.

Quant à moi, j'ai toujours trouvé que le sifflement avertisseur d'un obus boche qui s'avance est un bruit désagréable, et je préférerais n'être point averti. Rien n'est plus agaçant, surtout lorsqu'on a l'honneur de commander des soldats de France, et que l'exemple qu'on leur doit donner et le souci de ne point surmener son brosseur vous interdisent de vous vautrer dans la boue, rien n'est plus désagréable que ce bruit de tuyau d'orgue qui s'avance vers vous pas très vite. « Tombera-t-il à gauche, à droite, en avant, en arrière... ou juste sur moi? » C'est une charade acoustique qu'on ne se résoud point à ne point pouvoir résoudre.

Il y a pourtant des exceptions à la règle, qui

font que généralement on est averti de l'arrivée des obus allemands par le départ du coup : il nous a été donné souvent d'avoir affaire à des batteries très rapprochées tirant d'un tir tendu et dont on n'entendait partir le projectile qu'après l'avoir entendu éclater à son arrivée. C'est un paradoxe acoustique bizarre, mais tout n'est-il pas, peu ou prou, paradoxal en ce moment?

Mais ce qu'il y a de plus étourdissant dans la musique infernale d'un combat d'artillerie, c'est, sans concurrence possible, l'éclatement tout proche d'une lourde marmite boche. Toutes les grosses caisses, toutes les cymbales réunies du plus wagnérien des orchestres n'en pourraient donner qu'une pauvre idée. Les gros obus d'outre-Rhin font toujours bien du fracas, s'ils ne fracassent pas toujours, mais ils tuent hélas! souvent.

Lorsqu'on a la chance, comme cela nous arrivait, que le sifflement des balles se mette de la partie, alors la symphonie est complète. Le « pftt » flûte et furtif des balles est presque une douceur à côté de la grosse pétarade, et il m'a souvent incité à des remarques

curieuses sur la physique, — car si, à l'heure qu'il est, on ne peut faire en morale que des réflexions un peu attristantes, il n'en est pas de même en physique. Par exemple, tous ceux qui ont entendu siffler les balles à quelques centimètres de leur oreille ont remarqué que le sifflement commence par être très aigu, puis prend brusquement un timbre beaucoup plus grave avant de s'évanouir. La raison en est simple : pendant que la balle se rapproche de l'oreille, la longueur des ondes sonores qu'elle nous envoie est diminuée de sa vitesse; les ondes sont donc plus courtes que si la balle était immobile, donc le son plus aigu. Au contraire, lorsque la balle nous a dépassés et s'éloigne, sa vitesse s'ajoute à la longueur des ondes sonores qu'elle nous envoie, donc ces ondes sont plus longues, et le son est plus grave. C'est le même phénomène qui fait que, lorsqu'un express traverse une gare à toute vitesse en sifflant, les voyageurs placés sur le quai remarquent que le son du sifflet devient brusquement plus grave dès que la locomotive les a dépassés.

Lors donc que le son d'une balle qui siffle

devient plus grave, c'est que cette balle nous a déjà dépassés ; ce n'est pas celle-là qui nous tuera. 11 y a dans cette remarque de quoi abréger d'un temps non négligeable, — quelques centièmes de secondes, — l'angoisse de ceux qui n'aiment pas beaucoup le sifflement, pourtant si musical et discret, des balles à leur oreille.

Les départs enflammés et tonitruants de nos obus, leur long hululement de bise dans les airs, leur éclatement joyeux sur l'ennemi, la riposte de ses gros obusiers, le sifflement intermittent ou continu des obus de divers calibres qui approchent, puis éclatent en tonnerre, le petit bruit de flûte des balles qui filent entre leurs grandes sœurs, les marmites, comme font les astéroïdes parmi les grosses planètes; au milieu de tout cela, des ordres brefs et le cliquetis des culasses et des douilles, .elle est la musique étrange et magnifique de la bataille : fanfare énorme et violente, hymne de folie, de douleurs et d'espérances.

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