‹ A coups de Canon, notes d'un combattant;Chapitre 6 sur 23 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Est-ce à cause du soleil qui, pour la première fois depuis longtemps, vient égayer d'un pâle sourire ce mélancolique pays des marches de l'Est, cette Woëvre où nous guerroyons maintenant? Je ne sais, mais ce matin, après le bon débarbouillage dans le seau de toile réglementaire qui me sert à la fois de cabinet de toilette et de citerne, je me sens plus léger, plus alerte que jamais. J'ai eu pourtant en dormant un cauchemar horrible, et heureusement très rare : j'ai rêvé qu'il y avait la guerre et qu'un fou couronné, persuadé par quelques magisters à lunettes, voulait, par le moyen de quelques millions de valets de boucherie, enchaîner la libre et douce France, la France ailée, à son char pesant et grossier. De ce rêve affreux mon somme fut tout bouleversé et aussi la paille où

nuitamment je gis. C'est étrange comme, dans le rêve , notre sensibilité s'hyperesthésie ; il semble que nous nous y retrouvions tels qu'au temps où, jeunets et la besace pleine d'illusions, la rude réalité n'avait pas encore crispé nos nerfs trop tendres et mis autour de nos cœurs cette peau épaisse que forment en se cicatrisant les plaies.

Donc, j'ai rêvé de cette chose atroce, la guerre, et le réveil me fut doux, car si par lui l'abominable vision devient la réalité, il a du même coup renoué la chaîne de cet entraînement, de cette adaptation progressive qui ont depuis quelques mois virilisé nos âmes. Tout n'est qu'accoutumance. Le sifflement du premier coup de fusil, le tonnerre du premier obus et ce bruit de galop que font, en bondissant vers vous, les éclats coupants; le premier blessé, l'attitude alanguie du premier cadavre enjambé, tout cela a fait battre trop fort, naguère, le sang dans nos tempes, pour que nous ne soyons pas un peu blasés sur le défilé quotidien des mêmes sensations. C'est tant mieux, car toute l'énergie qui se concentre en sensations est perdue pour l'action.

La sagesse des nations, — s'il est permis de parler d'une chose aussi hypothétique, — dit que l'habitude est une seconde nature; quand je compare ma sensibilité d'antan, celle du rêve, à Fàme de «dur à cuire» que nous ont faite ces quelques mois, je croirais plutôt, renversant les termes, que la nature n'est qu'une longue habitude. C'est d'ailleurs ce que, sous une autre forme, nous enseignaient les philosophes transformistes, au temps préhistorique où il y avait encore des philosophes transformistes, car aujourd'hui il n'y a plus que des guerriers.

Telles sont les réflexions que fait ma tête en plongeant dans le seau de toile où, par un suprême raffinement de confort, l'eau claire sert aussi de miroir.

Et puis il fait si beau ce matin ; le bleu du ciel est si délicat, il nous invite si joliment aux flâneries de la pensée ! Il y a bien là-haut, audessus de notre cantonnement, un de nos avions qui froufroute, réglant le tir d'une batterie, mais il a l'air d'une libellule printanière et les petits nuages pommelés des obus fusants allemands l'enguirlandent d'une couronne d'oeillets blancs, tout à fait dans le stvlo

Louis XVI. Sont-ce bien des coups de canon qui martèlent nos oreilles, ou les éclatements joyeux de je ne sais quelles gigantesques bouteilles de Champagne, sablées là bas, dans les bois, pour saluer le neuf printemps? Déjà dans les sillons, que soulèvent par place ces légers monticules que font les pauvres soldats enterrés trop vite, les blés naissants montrent leurs petits bouts de nez verts. C'est le premier beau jour, un de ces jours de guerre et de soleil où Ton se demande si la vie est belle et chantante, ou si elle n'est rien que le cadre artistement sculpté de la plus morne désespérance. Quesortira-t-il finalement de ce sombre creusetde mort où tantdesublimejaillitdetant d'atroces choses? Ce sont de grandes questions. Mais il n'est pas l'heure d'en disputer. Aussi bien les « intellectuels » teutons, avec leur façon de mettre le crime en théorèmes, nous ont presque dégoûtés de l'art de raisonner. Mieux vaut, pour garder sa santé morale, suivre sans réfléchir le simple sillon du devoir. Candide avait raison : travaillons sans raisonner. On reprendra plus tard les discussions sur la nature des choses..., et on continuera de n'en rien sortir.

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